Véhesse

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mercredi 7 août 2019

Puisqu'irresponsable signifie déni de responsabilité

Encore un massacre à l'arme automatique aux Etats-Unis. Comme lors de l'attentat de Nouvelle-Zélande en mars dernier, le meurtrier évoque le «Grand remplacement», expression lancée par Renaud Camus il y a quelques années1; Renaud Camus dont la défense consiste à dire que les assassins ne l'ont pas lu (il s'agirait donc d'une malheureuse coïncidence?2). Je me demande combien de nazis avaient lu Mein Kampf. Parfois j'ai l'impression que c'était surtout les opposants à Hitler qui l'avaient lu).

— Malheureuse, quelle analogie es-tu en train de faire!
— Cette analogie s'appuie sur une remarque de Tzedorov dans Face à l'extrême: les décisions ou les actes3 que nous devons prendre ou poser en temps de paix sont les mêmes qu'en temps de guerre. Ce sont leurs conséquences qui diffèrent.

Je me souviens de cette interview dans le cadre des manifestations de Charlottesville en août 2017. Les néo-nazis (croix gammée et KuKluxKan) chantaient: «ils ne nous remplaceront pas», «les juifs ne nous remplaceront pas». Deux ans déjà.

Soit RC est bête à manger du foin4 et il ne voit réellement pas le danger à exprimer une pensée qui encouragent des fous furieux; soit il est de mauvaise foi et il se rend parfaitement compte de ce qu'il fait, mais il trouve que la haine du juif, du noir, du musulman, est un faible prix à payer si cela doit préserver «la race blanche» ou «la civilisation occidentale»5 de la «mixité»6 ou du «remplacement».
Je penche pour la deuxième solution.

Réveillée vers trois heures du matin par la pensée de ce dessin de juillet dernier représentant Trump attisant la haine des suprémacistes. On ne saurait mieux résumer ce que je pense des positions camusiennes.





Note
1 : c'est même le titre d'un livre. L'éditeur peut se frotter les mains, il va sans doute y avoir un contrat de traduction.
2: ne prenons pas de risque et précisons: ironie!
3: car les paroles, à plus forte raison publiques, sont des actes («quand dire, c'est faire»).
4: quels que soient par ailleurs ses talents d'écriture : un artiste mais pas un intellectuel.
5: ce qui est à peu près synonyme chez lui (je l'imagine déjà écrire trois pages pour démontrer que c'est faux, que je l'ai mal compris (il aime tant démontrer qu'on ne l'a pas lu et mal compris — tant que je finis par me demander si ce n'est pas plus important pour lui que d'être lu et compris — à tel point qu'à chaque fois qu'il a commencé à être reconnu par la presse (avec le chien Horla, les Demeures, un mea culpa de la presse lent et progressif), il a aussitôt fait le nécessaire pour être détestable), que «ce qu'il voulait dire c'est que…», dans sa fameuse technique qui consiste à insister sur un détail dans l'espoir de démontrer que le reste de la démonstration ne tient pas. Hélas pour lui, ce n'est pas une démonstration mais un tableau, et ce n'est pas parce qu'on a peint de travers un arbre dans un coin que l'ensemble du tableau n'est pas valable.)
6: la haine de la mixité est davantage le cheval de bataille de Richard Millet que celui de Renaud Camus.

lundi 24 juin 2019

La tombe d'à côté

Retour de la traduction à la volée.
D'abord j'ai cru à une histoire vraie, puis je me suis dit que j'étais trop crédule et que c'était une fiction (après tout le twittos s'appelle sixthformpoet), puis j'ai lu les commentaires.
Il est fort possible que ce soit une histoire vraie.
Après tout, l'auteur est anglais.
UN
Mon père mourut. Début classique pour une histoire drôle. Il fut enterré dans un petit village du Sussex. J'étais très proche de mon père et j'allais donc très souvent sur sa tombe. J'y vais encore. [Pas de panique, cela va devenir plus drôle.]

J'apportais toujours des fleurs; ma mère y allait souvent et elle apportait toujours des fleurs; mes grand-parents étaient encore vivants et ils apportaient toujours des fleurs. La tombe de mon père ressemblait souvent à un troisième prix mérité de l'exposition florale de Chelsea.

Parfait. Cependant, je me sentais coupable envers le type enterré à côté de mon père. Il n'avait JAMAIS de fleurs. Il était mort à 37 ans le jour de Noël; personne ne lui apportait de fleurs; et maintenant la tombe d'à côté s'était transformée en boutique de fleuriste éphémère. Alors je commençai à lui apporter des fleurs. JE COMMENÇAI Á ACHETER DES FLEURS Á UN MORT QUE JE N'AVAIS JAMAIS RENCONTRE.

Je le fis un certain temps sans jamais en parler à personne. C'était une private joke à usage interne; je rendais le monde meilleur un bouquet après l'autre. Je sais que ça peut paraître bizarre mais je me mis à penser à lui comme à un ami.

Je me demandais si nous avions une connexion cachée, quelque secret qui m'aurait attiré à lui. Peut-être étions-nous allés à la même école, avions-nous joué dans le même club de foot ou quelque chose comme ça. J'ai fini par googler son nom: dix secondes plus tard je l'avais trouvé.

Sa femme ne lui apportait pas de fleurs PARCE QU'IL L'AVAIT ASSASSINEE — LE JOUR DE NOËL. Après avoir assassiné sa femme, il avait également assassiné ses beaux-parents. Après cela il avait sauté devant le seul train passant dans le tunnel de Balcombe durant cette nuit de Noël.

C'était pour CELA que personne ne lui laissait de fleur. Personne sauf moi, bien sûr. Je lui apportais des fleurs tous les quinze jours; tous les quinze jours DEPUIS DEUX ANS ET DEMI.

Je me sentais terriblement mal par rapport à sa femme et ses beaux-parents. Bon, je n'allais pas leur apporter des fleurs tous les quinze jours pendant deux ans et demi, cependant j'avais l'impression de leur devoir des excuses.

Je trouvai où ils étaient enterrés, j'achetai des fleurs et j'allai au cimetière. Comme je me tenais debout devant leurs tombes et marmonnais des excuses, une femme apparut derrière moi. Elle voulut savoir qui j'étais et pourquoi je laissais des fleurs à sa tante et à ses grands-parents. MOMENT EMBARRASSANT.

Je m'expliquai; elle dit OK, c'est bizarre mais plutôt gentil. Je répondis merci, oui c'est un peu bizarre et, mon dieu, JE LUI PROPOSAI DE PRENDRE UN VERRE. Á ma grande surprise, elle dit oui. Deux ans plus tard, elle me dit oui de nouveau quand je la demandai en mariage car c'est ainsi que j'ai rencontré ma femme.

[FIN]

mardi 7 mai 2019

Le concept de Dieu après Auschwitz

Rivages Poche, (1984), 1994 traduit par Philippe Ivernel.

Préalables :
1/ Kant : la théologie spéculative appartient à la raison pratique. Il est raisonnable et légitime de s'interroger sur le sens de Dieu même si aucune réponse n'est possible (vérifiable).
2/ Il s'agit du Dieu juif: Dieu unique et très bon.

La question : comment Dieu a-t-il pu laisser mourir son peuple à Auschwitz? Pourquoi n'est-il jamais intervenu?

Si l'on considère les trois attributs de Dieu, bonté, toute-puissance, intelligibilité, on s'aperçoit qu'une réponse logique n'est possible que si seuls deux attributs sont vrais simultanément:
Si Dieu est tout-puissant et bon et qu'il a laissé se produire Auschwitz, alors il est inintelligible, incompréhensible. Or la Torah, la Révélation, postule que Dieu se révèle et nous parle, que nous pouvons le comprendre à notre mesure.
Si Dieu est tout-puissant et intelligible et qu'il a laissé se produire Auschwitz, alors il n'est pas bon. Or la bonté fait partie du concept de Dieu, pour nous. (citation p.31: «La bonté, c'est-à-dire la volonté de faire le bien, est certainement indissocable de notre concept de Dieu […]). Intelligible et bon, Dieu n'est donc pas tout-puissant. S'il a laissé Auschwitz se produire, c'est qu'il ne pouvait pas l'empêcher.

Comme l'ont expliqué certains cabalistes, Dieu a retenu sa puissance (tsimtsoum) pour faire de la place à la création. Il a tout donné à l'homme, c'est maintenant à l'homme de lui donner. Dieu dépend désormais des hommes, il a besoin de notre aide, comme l'a exprimé Etty Hillesum: «[…] Vous ne pouvez nous aider, nous devons Vous aider à nous aider […]» cité en note 12 p.44)


Dans l'essai qui suit, Catherine Chalier pose alors la question suivante: « […] quelle différence existe-t-il entre la pensée d'une transcendance sans puissance et l'affirmation de son inexistence?»
Il existe une autre façon de concevoir Dieu que comme l'ultime recours contre l'horreur. Elle nous est donnée par ceux justement qui ont témoigné d'un Dieu proche jusque dans leur dénuement. Les maîtres de la Torah ont insisté sur ce Dieu au cœur du monde et non à ne trouver qu'aux limites de la science ou de la catastrophe. La responsabilité de la création pèse sur les hommes, mais ceux-ci peuvent vivre avec Dieu à leur côté s'ils sont capables de l'entendre:
En effet, le Dieu qui, selon la tradition cabaliste surtout, est avec les hommes, ne ressemble pas à une puissance qui maîtrise le cours des choses. Ce Dieu leur a dit qu'ils doivent apprendre à vivre sans cette hypothèse rassurante mais infantile, tout en leur promettant qu'ils peuvent Le rencontrer, dès maintenant, quand ils consentent à entendre Sa parole comme à eux adressée et à Lui répondre, avec cette difficulté, insurmontable pour beaucoup, que seule la réponse permet d'entendre l'appel.

Catherine Chalier, "Dieu sans puissance in Le concept de Dieu après Auschwitz, p.65

samedi 4 mai 2019

Comment vivre avec vingt-quatre heures par jour ?

Le titre est un pastiche des titres du genre Comment vivre avec cinq euros par jour. Ecrit en 1910, c'est l'ancêtre des livres de développement personnel, avec la particularité d'être écrit par un Anglais : un livre de self-help à l'humour british.

La méthode tient en une phrase : apprenez à vous concentrer. Le but : devenir spécialiste dans un domaine aimé en y consacrant une heure et demie trois soirs par semaine.

Le plus étonnant : l'auteur considère que le but le plus haut qu'on puisse se proposer est l'étude de la poésie.
En revanche, lire des romans ne présente pas d'intérêt particulier car cela ne demande aucun effort (or le but est de s'améliorer).
Mais si vous n'aimez pas la poésie, concentrez-vous sur le domaine de votre choix.


De quoi l'écouter en anglais.

Deux lectures recommandées par ce livre (je ne vérifie pas si elles existent en français):
- William Hazlitt, On poetry in general (Hazlitt n'a même pas une page wikipedia en français).
- Elizabeth Browning, Aurora Leigh

jeudi 2 mai 2019

Martha Nussbaum's Feminist internationalism

in Ethics vol 111/1, octobre 2000. p64-78

Synthèse en 30 secondes.

Pourquoi la dénonciation des inégalités politiques, sociales, économiques que subissent les femmes partout dans le monde n'est-elle pas mieux prise en compte par le droit international et les instances internationales? (par opposition à l'abolition de la torture ou la dénonciation du racisme, par exemple, très largement acceptés)

D'une part cette prise en compte se heurte aux Etats qui lui opposent la tradition, les mœurs, la religion: les droits des femmes passent en second derrière ces domaines. Toute signature d'accord international donne lieu à une liste impressionnante d'exceptions de la part des pays signataires.

D'autre part les femmes elles-mêmes ne sont pas d'accord entre elles. Les femmes des pays hors Occident s'opposent notamment au concept d'universalité (des droits universels) qui leur rappelle trop l'Occident et les colonies et souhaitent l'examen de leur conditions particulières selon le pays, la classe, la race, etc. Elles revendiquent une place plus importante accordée aux droits sociaux et économiques avant les droits civils et politiques (première revendication des femmes en Occident).

Deux outils ou méthodes sont proposés comme options :
"le voyage autour du monde", qui revient à voir le monde à travers les yeux des autres (méthodes en trois phases, voir Maria Lugones, «Playfullness, 'World travelling' and Loving perception»);
Une méthode similaire est le "transversalisme" qui consiste à rester enraciné dans son histoire et son identité tout en se déplaçant pour comprendre les racines des autres femmes en dialogue.
Une autre méthode est "la communauté imaginaire" proposée par Chandra Mohanty (concept emprunté à Bendict Anderson) qui permet une "amitié horizontale" et une alliance politique et stratégique qui ne nivelle pas les différences de statuts entre les différentes femmes.


NB : à vrai dire ces méthodes sont peu expliquées dans l'article et mériteraient un développement à part entière.

mardi 30 avril 2019

L'Europe est-elle chrétienne? d'Olivier Roy

Synthèse en trente secondes (exercice de concentration recommandé, paraît-il).


L'Europe n'est plus chrétienne (et surtout plus catholique) car une rupture anthropologique, commencée en 1965, a eu lieu: la société ne partage plus les valeurs que l'Eglise, au nom de la loi naturelle, a érigées depuis Vatican II en principes non négociables, valeurs articulées autour du sexe et de la famille: pas de divorce, pas de contraception, pas d'IVG, pas de PMA, pas d'homosexualité.
Aux USA ces valeurs sont défendues par les protestants évangéliques qui sont également contre le contrôle des armes et contre l'immigration, ce qui facilite leur agrégation politique autour du parti républicain.

A l'inverse, l'Eglise catholique défend le droit du faible et de l'immigré. L'Eglise est donc contre la libération des mœurs et pour la protection des plus faibles.
Cela fragilise la société française car aucun parti politique n'a adopté la même position que l'Eglise sur ces deux pôles: l'extrême-droite est indifférente à la libéralisation des normes sexuelles mais se bat contre l'émigration tandis que la gauche (et ce qui fut les chrétiens démocrates, disparus du paysage) favorable à une politique d'accueil rejette les normes sexuelles et familiales imposées par le discours ecclésial.

Par ailleurs, chaque fois que la Cour européenne est appelée à trancher une question tenant au religieux, elle trouve des solutions qui désacralisent les signes religieux en en retenant le caractère culturel (la croix simples bouts de bois, le pastiche de la Cène ouvrant droit à un préjudice moral individuel (et non relevant du blasphème)), accélérant la sécularisation de la société.

samedi 20 avril 2019

Les dons pour Notre-Dame expliqués par un Syrien

Je continue à traduire quelques articles ou tweets pour les non-anglophones.
Celui-ci est particulièrement triste parce que c'est un Syrien lui-même qui explique à ses concitoyens, aux musulmans, à tous ceux qui s'émeuvent de la somme colossale réunie en si peu de temps pour Notre-Dame, pourquoi ce n'est pas le cas pour les monuments du Moyen-Orient.
C'est triste parce que l'explication est terriblement humaine, ressortissant à l'émotion et au court terme; parce que par contrecoup elle donne une bonne description de l'état géopolitique du Moyen-Orient.

Avant de passer à la traduction, vous trouverez ici une compilation d'à peu près toutes les opinions qui sont passées sur le net depuis le 15 avril.

Traduction du thread de S.Rifai.
Depuis l'incendie de Notre-Dame et l'émotion mondiale et les promesses massives de dons, je vois d'innombrables tweets (principalement d'arabes et de musulmans) qui se demandent pourquoi il n'y a pas eu une telle réaction et un tel soutien international quand les monuments du Moyen-Orient (certains deux fois plus vieux que Notre-Dame) sont démolis ou détruits.

1 - Un monument religeux et historique connu et renommé dans le monde entier filmé en direct alors qu'il brûle au centre de l'une des principales capitales européennes, ça fait la une. Au Moyen-Orient, cela arrive tous les jours.

2 - C'est un événement unique, avec un début et une fin dans un intervalle de vingt-quatre heures. Cette église n'est pas en train de brûler depuis 14-18.

3 - Cette durée maximise l'effet de choc et concentre la compassion. Les gens voient quelque chose et souhaitent agir rapidement. C'est aussi simple que cela.

4 - Pour les donneurs potentiels, la solution pour reconstruire un monument historique incendié est très simple. On donne de l'argent, on paie des entrepreneurs, on relève le bâtiment incendié. Dans notre cas, c'est un peu plus compliqué.

5- 99% des promesses de dons initiales ont été faites par des millionaires français et par des entreprises multimillionaires françaises. Voilà des gens qui doivent à la France leur bien-être et leur fortune et qui n'hésitent pas à lui rendre la pareille. Au Moyen-Orient: 99% des millionnaires sont soit des dictateurs soit leurs cousins ou leurs amis…
Ces gens n'en ont rien à cirer de ce qui se passe ou ce qui brûle dans leur pays. Donc ne soyez pas étonnés.

6- Pas de conspiration ici: 99% de TOUS les monuments du Moyen-Orient ont été soit découverts par des explorations occidentales, soit préservés par de l'argent occidental ou ont survécu grâce au parrainage occidental.

7- Alors la ferme, honte sur vous et tâchez de préserver tout monument créé par l'homme, quelles que soient sa religion ou ses croyances.

dimanche 30 décembre 2018

A la vôtre

Le "Shutdown" : je ne sais pas s'il y a une traduction officielle du terme en français. C'est la fermeture des administrations américaines lorsque le budget de l'année suivante n'est pas voté par 60% des sénateurs, ce qui arrive tous les ans (ou presque, je n'ai pas vérifié) depuis qu'Obama a été élu: les républicains ne supportaient pas un président noir (interprétation libre et biaisée de moi-même, je l'admets), maintenant les démocrates surveillent Trump.

Les salariés de l'administration gouvernementale (j'évite "fonctionnaires" tant le statut est différent) sont au chômag et ne sont plus payés jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé. Cette année le vote a achoppé sur le financement du "Mur" (entre guillemets: LE mur, le célèbre mur à construire entre le Mexique et les Etats-Unis. Trump voulait cinq milliards pour le financer, il en a obtenu un.)

Donc l'administration fédérale est fermée. Une célèbre brasserie située sur une colline au dos du Capitole a proposé les cocktails suivants, à cinq dollars pour les salariés au chômage sur présentation de leur badge (c'est une brasserie très cotée, les coktails coûtent ordinairement un bras).

(Ce qui m'impressionne, c'est l'engagement de la direction. En France, les établissements ménagent la chèvre et le chou, les commerçants refusent le plus souvent d'être sur une liste électorale, etc.)


2018-1221-cocktails-shutdown.jpg




Pas Mattis à s'en faire 1
Mad Dog 20/20 & Vodka. Commandez-le, buvez-le et partez.

Mexico paiera pour ça 2
Tequila bleue Montezuma, jus d'orange, grenadine.

L'affaire du bain moussant 3
Bourbon, jus de citron, soda, un goût de récusation.

La bourgeoisie AOC 4
Champagne brut, pêche, chaleur porto-ricaine.

Pétarade au mur-frontière 5
Téquila, liqueur Galliano, jus d'orange, ajoutez des glaçons.

Butina on the rocks 6
Vodka Stolichnaya, bière au gingembre, sucre liquide, framboises.

La coupe de Stephen Miller 7
Fin, tonic, liqueur St Germain et aucun remord (un trait du vin de la maison).



Notes :
1 : référence à la démission du secrétaire à la Défense James Mattis, considéré comme le pôle stable de la Maison blanche. Cette démission suscite l'inquiétude mondiale.

2 : cela vaut à peine une note (mais j'écris pour plus tard): référence au mur anti-immigration que Trump a juré de construire entre le Mexique et les USA — en le faisant financer par le Mexique.

3 : à l'origine, un fait divers dans l'Ohio: une prisonnière s'est échappée de prison et a été retrouvée dans un bain chaud dans une maison de retraite sans que personne n'explique cette situation. C'est devenu un podcast d'actualités anti-Trump: «Le ministère de la justice a accusé le Président d'avoir dirigé des manœuvres pour manipuler les élections de 2016; Mueller [directeur du FBI entre 2001 et 2013 et procureur chargé de l'enquête dans cette affaire] a révélé de nouvelles connections entre le gouvernement russe et la campagne de Trump; le Président se débat pour conserver des équipes dans son administration.»

4 : Référence à l'attaque trumpienne contre les vins français.

5 : jeu de mot sur "wall banger" / Wallbanger, un cocktail existant.

6 : Maria Butina, espionne russe aux Etats-Unis qui a plaidé coupable le 13 décembre 2018.

7 : Stephen Miller est l'inspirateur des mesures anti-immigration les plus brutales. Il est apparu avec une nouvelle implantation de cheveux et les anti-Trump s'en moquent sur le thème «Trump n'aime pas les coupes ridicules, il va sans doute virer Miller» (voir ici à partir de cinq minutes).


Et je me dis que ce qui nous manque en France ce sont des journalistes pros ET drôles.

jeudi 27 décembre 2018

Entre esprit de Noël et défi 2019

Un twittos joue au jeu suivant : répondre à ses insulteurs en tentant de les faire changer d'état d'esprit le plus rapidement possible.


Voici des captures d'écran car c'est ainsi qu'il nous a transmis la conversation.


advil1.jpg



advil2.jpg



Traduction (adaptation : je ne suis pas très douée en insulte et ordure. Précisons que le twittos est basané. L'absence de ponctuation est sans doute due à l'utilisation du clavier du téléphone: on ne raffine pas trop, on privilégie la vitesse).

Michael : alors putain ferme-la et retourne là d'où tu viens connard
Abdul : tu es vraiment beau gosse sur ta photo de profil
Abdul : tu utilises quoi pour avoir les dents aussi blanches
Michael : je suis plutôt beau gosse en général mais là un peu malade en ce moment1
Michael : c'est ma copine qui l'a prise ce n'est pas vraiment ma préférée mais j'aime la photo
Michael : j'aime ta barbe. ça me plairait d'en avoir une
Abdul : moi j'utilise du charbon actif en capsules. je les ouvre et je me brosse les dents avec ça paraît bizarre et ça a un goût bizarre mais c'est magique pour polir les dents
Michael : on en trouve où
Abdul : n'importe quel magasin genre cvs
Michael : merci pour l'astuce et désolé d'avoir été grossier dors bien mec
Abdul : dors bien mon pote des bises






Note
1 : rn = right now

jeudi 13 décembre 2018

Entre histoire vécue et micro-nouvelle

Je ne sais pas pourquoi ce tweet d'avril 2016 s'est retrouvé dans ma TL en octobre 2018.

Ce thread m'émeut, il décrit l'enchaînement des circonstances qui vous amène à faire des choses que vous n'auriez jamais acceptées au départ, pour qu'à la fin il ne vous reste rien — rien d'autre que la consolation d'avoir fait ce qui devait être fait.
Qu'il le décrive si bien, c'est aussi l'art du scénario (des scénarios, des embranchements possibles à chaque niveau du récit), ce qui suppose chez les concepteurs du jeu, au-delà des combats et de l'animation, une véritable volonté de conter et de mettre en scène.
Ce thread montre aussi la façon dont ces jeux méprisés par ceux qui ne les pratiquent pas font intimement partie de la vie de ceux qui jouent: où se situe ce récit, est-il biographique ou pas? Après tout, l'auteur a réellement passé des heures devant son écran et s'est véritablement fait du souci et a fait des choix éthiques, entre son chien, les dragons, la fillette…: «nous sommes fait de l'étoffe de nos rêves ».
Cela montre la façon dont le jeu est sérieux, faisant ressortir nos réflexes les plus profonds. (Oui les joueurs méchants sont méchants — mais les joueurs gentils sont gentils. #Breivik)

Je le traduis rapidement. Je conserve la syntaxe et la ponctuation haletantes et inorthodoxes. Je précise que je n'ai jamais joué à Skyrim, mais qu'il me semble que c'était le jeu utilisé pour les décors du Ring à Dessau en 2015.


Patrick Lenton est un auteur australien. Il a écrit A Man entirely made of Bats, non traduit à ce jour.



Le pire moment dans Skyrim a été quand j'ai trouvé dans une cabane ce chien dont le propriétaire était mort, et bien entendu j'ai adopté le chien parce que je ne suis pas un monstre

et j'aime ce chien, mais je bats la campagne pour tenter d'accomplir des quêtes, de sauver le monde et du barda, mais ce bon chien

Mais ce bon chien essaie toujours de m'aider à combattre géants et dragons, et voilà, «NON, NE TOUCHEZ PAS A MON CHIEN»

et je dois combattre à 300% plus dur pour empêcher mon chien d'être dévoré par les dragons et honnêtement je n'ai jamais été aussi angoissé

et c'est alors que j'apprends que je peux construire un abri et que mon chien pourra y vivre; alors je passe les quatre jours suivants de ma vie à construire un truc

pendant que les bandits et les dragons continuent à attaquer mon chien pendant que je cherche du foutu minerai et que je construis un putain de solarium pour mon clébard

et ensuite le chien ne reste pas dans la maison et je découvre que je dois d'abord adopter un enfant, et qu'il faut que mon enfant aime mon chien

alors je vais dans un orphelinat pour découvrir qu'ils sont maltraités par une femme diabolique, alors je la tue

mais ensuite je ne peux plus adopter d’enfant parce qu'ils sont libres! Alors j'erre dans Skyrim à la recherche d'un enfant sans parent quelque part

et je n'aime même pas les enfants

et ensuite je trouve enfin une fillette mendiant dans Whitherun, et ça devient «merci maman!» sans arrêt (je joue une sorcière-chat)

et ensuite je découvre que la fillette NE S'INSTALLE PAS DANS MA MAISON PARCE QUE JE N'AI PAS PRÉPARÉ UN LIT CONVENABLE POUR ELLE

ALORS JE DÉCIDE DE CONSTRUIRE UNE NOUVELLE MAISON AU BORD D'UN PUTAIN DE LAC PARCE QUE JE ME DIS QUE CE SERA UNE BONNE PLACE POUR ÉLEVER DES ENFANTS OU JE NE SAIS QUOI

MAIS D'ABORD JE DOIS DEVENIR DUC DE FALKREATH ET MENER TOUTES CES QUÊTES POUR AIDER DES GENS POUR QU'EN RETOUR ILS ME DONNENT UN COIN DE TERRE

et mon chien me suit TOUJOURS, il est TOUJOURS à deux doigts de se faire tuer à chaque combat, et je suis juste une putain de mère tendue et terrifée

passons; ensuite je rencontre un autre foutu chien sur la route, mais c'est un putain de chien-démon, et lui aussi vient avec moi

et voilà — des mois se sont écoulés dans le jeu, le monde est envahi de dragons, et je suis entièrement concentré sur mon projet immobilier

Enfin je construis ma nouvelle maison au bord du lac et je vais chercher ma fille (qui vit dans la rue depuis deux mois environ)

voilà — LITTÉRALLEMENT, les mendiants ne peuvent pas faire les difficiles, mais parce que je n'ai pas préparé un bon lit pour elle, elle dort sur un banc dans Whiterun

et elle vient habiter ma maison qui se trouve à côté d'une grotte de loups et d'un cercle incantatoire de nécromancien, mais tant pis

et j'entre dans ma maison avec mon foutu chien, attendant qu'elle adopte mon chien pour que je puisse retourner sauver le monde

et elle ADOPTE UN PUTAIN DE RAT

VOICI CE BRAVE CHIEN ADORABLE QUI NE SOUHAITE QUE S'ÉTENDRE AU COIN DU FEU

ET ELLE SAUTILLE ÇA ET LA AVEC UN RAT GÉANT

à la même période je me suis mariée avec une lady du nom de Mjoll la lionne parce qu'elle est a du mordant et qu'elle fera une bonne mère lesbienne

et bizarrement, son «ami» Aerin emménage lui aussi dans notre maison

et voilà — avons-nous une liaison polyamoureuse et élevons-nous notre fille SDF et son rat? parce que c'est cool

et je décide d'aller chercher un frère à ma fille toute nouvelle pour qu'il adopte le chien. Du moins espérons-le.

et ça marche — le garçon veut du chien, mon chien aime le garçon, tout va bien, l'adoption du chien est un succès.

et je peux enfin redevenir le sauveur de Tamriel

sauf que je découvre alors que l'«ami» de Mjoll, Aerin, n'arrête pas de crier «Crétin de chien» à mon chien adorable.

alors j'ai attendu qu'il sorte pour essayer de le refouler dans sa PROPRE MAISON

en théorie, pouvais-je le repousser dans le lac? en tout cas, je me suis trompé et je l'ai repoussé dans le cercle du nécromancien

et il en est mort

et ma femme me vit le tuer, et elle m'attaqua, et je ne voulais pas la tuer, alors je me suis enfui

et donc je ne pourrai jamais revenir chez moi; mais même si j'ai détruit mon mariage et tué un homme

je sais que mon chien est en sécurité.

FIN. MERCI.
@PatrickLenton 5 avr. 2016

worst part of Skyrim was when I found that dog whose owner died in a cabin, and then I of course had to adopt the dog bc i'm not a monster

and I fucking love this dog, but i'm wondering around trying to solve quests and save the world and junk, but this good dog

this good dog always tries to help out fighting giants and dragons, and it's like 'NO DON'T HURT MY DOG'

and i have to fight like 300% harder to save my dog from being eaten by a dragon and i've honestly never been so anxious

so then I find out that I can build a homestead and my dog can live there, so the next four days of my life are building shit

while bandits and dragons still attack my dog while i'm bloody mining ore and building a goddamn solarium for my pooch

and then the dog won't stay in the house, and I discover I have to adopt a child first, and the child has to like my dog

so i go to an orphanage, to discover they are being mistreated by an evil woman, so I kill her

but then I can't adopt a child any more because they are free! So I wander Skyrim looking for a parent-free child somewhere

and I don't even like children

and then finally I find some girl begging in Whiterun, and she's all like 'thanks Mum!' (I play a lady cat-wizard)

and then I discover that the girl WON'T MOVE INTO MY HOUSE BECAUSE I DIDN'T MAKE A PROPER BED FOR HER

SO I DECIDE TO BUILD A NEW HOUSE, ON A FUCKING LAKE BECAUSE I FIGURE IT WILL BE A GOOD PLACE TO RAISE CHILDREN OR WHATEVER

BUT FIRST I HAVE TO BECOME A THANE OF FALKREATH AND DO ALL THESE QUESTS TO HELP PEOPLE BEFORE THEY GIVE ME A PLOT OF LAND

and my dog is STILL following me around STILL nearly dying in every fight, and I'm just a tense, scared motherfucker

anyway, then I meet another goddamn dog on the road, but it's a fucking demon dog, and it comes with me too

and it's like - months have passed by in the game, the world is being invaded by dragons, and I'm just focused on real estate

finally i build my new lakefront house, and go find my daughter (who has been living on the streets for about two months)

it's like - LITERALLY, beggars can't be choosers, but bc i didn't make a nice bed for her, she sleeps on a bench in Whiterun

and she moves in to my house, which is right next to a cave of wolves and a necromancers summoning circle, but whatev

and I walk into the house, with my goddamn dog, waiting for her to adopt my dog so I can go save the world

and she's ADOPTED A FUCKING RAT

THERE IS THIS GORGEOUS, BRAVE DOG WHO JUST WANTS TO SETTLE DOWN IN FRONT OF A HEARTH

AND SHE'S FLOUNCING AROUND WITH A GIANT RAT

in the meantime, I get married to a lady named Mjoll the Lioness, bc she's hot to trot and will be a good lesbian mother

and weirdly, her 'friend' Aerin, moves into our house too

and it's like - do we have a polyamorous relationship and are raising our homeless daughter and her rat? bc that's cool

so I'm like 'i'll go and find a brother for my new daughter' and he can adopt the dog. Hopefully.

and it works out - the boy wants my dog, my dog likes the boy, everything is fine, the dog has been successfully adopted.

and finally i can go back to being the saviour of Tamriel.

although I then discover that Mjoll's "friend" Aerin keeps yelling 'stupid dog' at my gorgeous dog.

so I waited until he was outside and I try to make him fuck off back to his OWN HOUSE

my theory was that I could shout him into the lake? anyway, I misjudged and shouted him into the necromancer circle

and he died

and my wife saw me kill him, and attacked me, and I didn't want to kill her, so i ran away

so I just never went back to my house, but even though I destroyed my marriage and killed a man

i know that my dog is safe.

THE END. THANK YOU


Denise Banister
Oy vey, it took me this long to realize thi is about a game and not your vacation.

mercredi 12 septembre 2018

A l'enterrement de Michel de Certeau (13 janvier 1986)

Notons l'étonnement des a-religieux devant l'intelligence et la finesse de — certains — croyants : non, être croyant, ce n'est pas obligatoirement être fruste.
Pour le reste, savourons :
Elisabeth Roudinesco se tient dans l'assistance aux côtés de Serge Leclaire et tous deux sont aussi étonnés par l'intelligence de l'oraison funèbre et l'audace des hommages. Elisabeth Roudinesco réalise de manière spectaculaire ce qu'elle savait déjà, le rayonnement de Certeau dont témoignent le nombre et la diversité des participants à la cérémonie: «Serge Leclaire me dit: "Regarde. Qui a Paris aujourd'hui peut rassembler dans une même salle des gens aussi divers et qui se détestent tous ?"»

François Dosse, Michel de Certeau, le marcheur blessé, p.13-14, La Découverte, 2002

vendredi 20 juillet 2018

Mieux que le langage des fleurs : le langage des broches

Quelques nouvelles de Trump :



Durant sa visite en Grande-Bretagne, Trump a rencontré la reine Elizabeth, arrivant en retard pour le thé ou passant devant elle lors de la revue de la garde (mais qu'il est mal élevé. Cela me dépasse.)

Ce matin je suis tombée sur ce thread (fil) extraordinaire de @SamuraiKnitter sur les broches de la reine.
Je traduis pour partager et conserver. (J'essaie de conserver le style de la twittos, sans trop harmoniser la syntaxe, mais en ajoutant parfois des mots pour rendre la compréhension plus fluide.)
#BroochDecoderRing #DecoderLesBrochesDeLaReine
Les renseignements suivants reposent principalement sur le travail de la blogueuse qui tient Le coffre à bijoux de Sa Majesté. Si vous vous y rendez (je vais donner le lien), SACHEZ QUE LA BLOGUEUSE NE VEUT RIEN SAVOIR DE CES ELUCUBRATIONS POLITIQUES, QUE CE N'EST PAS POUR CELA QU'ELLE BLOGUE, donc allez-y mollo.

Allons-y. Il vous faut quatre-vingt douze ans de contexte. La reine (ci après QE, Queen Elisabeth) a toujours aimé les broches et donc tout le monde lui en offre. Absolument tout le monde. Il y a peu de temps une association de courses hippiques lui a offert un présent en remerciement d'une vie entière de soutien: le "trophée" était une broche. Vous avez compris le principe.

QE fait également des centaines et des centaines d'apparitions en public, et dans 95% des cas ou plus, elle porte une broche. Et la broche a TOUJOURS un sens. Ou des insignes de régiments militaires: si elle passe également en revue des troupes, elle porte leurs insignes pour ce faire.

Un chef d'Etat lui offre une broche? S'il lui rend visite, elle la portera ou portera quelque chose qu'il lui aura offert (ceci est valable pour toutes sortes de bijoux). Pour elle il s'agit presque d'ordres royaux.

Cela posé, elle a porté trois broches pendant que tRUmp était à Londres en même temps qu'elle: le jour de son arrivée, le jour du banquet et le jour où elle l'a rencontré personnellement lors d'un thé. (Entre parenthèses, il l'a fait attendre 12 minutes pour le thé. Il est arrivé en retard à un thé AVEC LA REINE DE CETTE FICHUE ANGLETERRE).

Le jour de son arrivée est celui a le plus retenu l'attention. Ce jour-là, elle portait une broche offerte par les Obama lors de leur dernière visite en Angleterre.

Cela est déjà amusant en soi. Elle porte une broche offerte par les Obama. Mais il y a mieux: ce n'est pas UNE broche américaine — n'importe laquelle aurait fait l'affaire. Elle a choisi CELLE-CI. Celle-ci a été achetée par Michelle et Barack Obama sur leurs cassette privée et offerte en tant que cadeau personnel.

Et dans la mesure où les Obama sont eux aussi Experts en Ces Matières Subtiles, ils ont choisi une épingle très modeste en matériaux très modestes. Le message était "Nous vous offrons quelque chose que vous aimez, d'une valeur purement sentimentale puisque c'est un signe d'amitié et non la marque d'une visite d'Etat."

A travers les années, les Etats-Unis ont offert de multiples joyaux à la reine et je suis sûre que son habilleuse aurait pu les trouver tous ou chacun en cinq minutes. Mais QE a choisi la pièce la plus SENTIMENTALE de sa collection, celle qui lui a été offerte EN SIGNE D'AMITIE PAR LES OBAMAS EN TEMPS QUE PERSONNES PRIVEES.

Le jour suivant, deuxième broche. C'était le jour des audiences, elle reçoit au moins une fois par semaine pour maintenir le lien avec le Commonwealth. Ce jour-là elle recevait le roi et la reine de Belgique, également pour le thé. Elle portait une broche de saphir.

Elle s'appelle la broche du jubilé de saphir et elle a été offerte à la reine d'Angleterre pour ses onze milliards d'années de règne (OK, 65). Par le Canada. Vous savez, le pays contre lequel tempête Trump et qu'il agonit d'injures. Un pays du Commonwealth et l'un des plus grands allié du Royaume-Uni. Celui-là même.

Il est composé de plus de dix carats de saphir de différentes nuances de bleu et il est juste époustouflant.

broche-jubile-saphir.jpg


Jolie manière de creuser une tranchée sans dire un mot.

Et le jour du thé, QE a porté une innocente broche en diamant, «élégante mais pas "oh purée!!"», si l'on songe à ce que contient le coffre hérité de sa mère.

Les observateurs de joyaux s'en sont presque évanouis, car il s'agit de la broche portée sur la célèbre photo des «trois reines en deuil», la broche portée par la reine-mère.

3-reines-en-deuil.jpg broches-reines-en-deuil.jpg


QE s'est présentée au thé avec les tRUmps avec la broche que sa mère portait lors des FUNERAILLES OFFICIELLES de son père.

Jeu, set et match pour la reine Elizabeth. Que les dieux sauvent la reine, ou elle leur bottera le cul à eux aussi.


La twittos donne ensuite des renseignements variés en fonction des réactions et questions de ses lecteurs.
A propos des vêtements de la reine :
J'ajoute des détails donnés par un ami sur la tenue de la reine.

Le tailleur que portait la reine pour le thé était exactement celui qu'elle portait pour ouvrir la session parlementaire après la réorganisation qui a suivi le référendum sur le Brexit. «Je pense que c'est désormais la tenue officielle qui signifie "Je n'approuve pas"».


A propos de la princesse Michael de Kent :
Il y a quarante ans, l'un des cousins de la reine a épousé une femme désormais connue sous le nom de princesse Michael de Kent. Celle-ci est une raciste notoire. Au premier déjeuner de Noël en famille où elle devait rencontre Megan Markle, elle portait cela:

broche-raciste.jpg


Si vous tapez «broche Princesse Michael de Kent» dans Google, vous obtiendrez CETTE photo dans un article du Harper sur le sujet. L'incident est célèbre dans un coin reculé du territoire des observateurs de joyaux.

Aux XVII et XVIIIe siècles, ceux dont l'Empire britannique faisait la fierté aimaient retrouver leurs "sujets" dans des objets d'art. Celui-ci s'appelle une broche Blackamoor et ce bijou correspond aux statues de jeunes boys noirs portant des torches au bout des allées.

Pour rencontrer Megan Markle.
Qui était alors fiancée à Harry.

La princesse a affirmé avec force que tout cela n'était qu'un ENORME malentendu et qu'elle ne s'était pas douté LE MOINS DU MONDE qu'une épingle nommée BROCHE BLACKAMOOR était de mauvais goût.

Mais un type qui est sorti avec sa fille a dit que la princesse avait sur sa propriétés deux moutons noirs nommés Venus et Serena, donc je vous laisse juge.

Nous espérions tous que Serena moucherait la princesse Michael lors du mariage; mais il s'est trouvé que Serena est bien trop distinguée pour remettre à sa place une vieille dame blanche, même quand celle-ci l'aurait mérité.


Une précision sur la broche du jubilé (la suite de l'exercice d'interprétation):
ET PUISQUE J'EN SUIS A COMMENTER, @jadewhisk a souligné le point suivant:

Vous savez, la broche canadienne d'Elisabeth pourrait être considérée comme un FLOCON DE NEIGE1 PARTICULIER.

Si la reine connaît l'expression "flocon de neige", c'est forcément la raison pour laquelle cette broche a été choisie. Celle-ci n'avait encore jamais été portée car la reine porte toujours une broche en forme de feuille d'érable qui lui a été offerte par le peuple canadien quand elle était jeune.

Ah non, je me trompe : la broche a été offerte à la reine-mère lors d'un voyage au Canada dans les années 30. Offerte par le roi. Donc c'est un cadeau que les parents bien-aimés de la reine se sont fait.

Depuis, la broche a toujours été LA broche "Bienvenue, Canada !"

broche-canada-2.jpg broche-canada-1.jpg

broche-canada-3.jpg broche-canadabffa7.jpg


Je ne suis pas capable de même commencer à imaginer ce que pensait la reine, mais les faits sont les suivants:
1. QE possède une broche associée si étroitement au Canada que celle-ci est devenue un signal de reconnaissance.
2. Ce n'est pas cette broche qu'elle a portée.

3. Elle a choisi un bijou qu'elle n'avait jamais porté auparavant.
4. Celui-ci a la forme d'un flocon de neige, à peu près.
5. Il avait été décrit comme un flocon de neige dans un article de presse sur le sujet. 6. QE a amplement prouvé qu'elle est un maître dans l'art de la guerre des broches.

Il m'est également venu à l'esprit que sur les trois broches, deux étaient les présents de chefs d'Etats prépondérants et la troisième appartenait à sa mère, qu'Hitler appela «la femme la plus dangereuse d'Europe» à cause de la façon dont elle mobilisa les Londoniens durant le Blitz.


La twittos ajoute des détails sur l'art des bijoux dans la Couronne britannique.
Tout cela provient de Twitter, je suis des embranchements dans la conversation d'où les impressions de redites.
Quelques infos que j'oublie que les gens ne connaissent tout simplement pas.

La broche flocon de neige était neuve, elle n'avait jamais été portée. Un cadeau du Canada. Habituellement, QE conserve ce genre de joyau pour des occasions où il sera vu par la foule. Surtout un cadeau d'un pays du Commonwealth. Le CANADA.

A la différence des trusts de joyaux de la plupart des familles royales, au Royaume-Uni il faut l'accord de la reine pour porter tout bijou venu du coffre. Personne ne sait si elle propose des bijoux ou si Camilla ou Kate (le plus souvent) font des demandes. Sans doute les deux.

Mais chaque fois qu'un bijou d'une certaine importance est porté (les diadèmes portées par Kate et Meghan incluses), sachez que la reine a donné sa permission expresse, soit pour cette occasion soit sous forme d'un prêt à lont terme.

Et pour conclure ce fil sur une note plus joyeuse que PMoK2 et sa broche raciste, voici les broches que la reine a porté pour les mariages de Will et Harry :

Pour le mariage de Will et Kate, elle a porté la broche noeud.
A l'origine le bijou a été acheté par sa grand-mère et QE en a hérité quand la reine Mary est morte dans les années 50.

broche-faveur44cf5.jpg


Le nœud est appelée "lacs d'amour" dans le symbolisme européen, et les nœuds sont utilisés en héraldique pour représenter un mariage. Il est utilisé le plus souvent pour maintenir les broches coquelicots le 11 Novembre.

QE a porté une broche dans la famille depuis longtemps et qui symbolise l'amour et le mariage et rappelait un proche que la reine aimait.

Quand la reine est apparue portant la broche «Lacs d'amour» aux yeux des observateurs de joyaux nous avons émis un "Oooohhh !" à l'unisson.

Ce qui fait que lorsque Harry and Meghan se sont acoquinés, nous étions, disons, plutôt curieux. (Il se peut qu'il y ait eu des paris de placer, mais c'est difficile d'avoir d'établir une cote car cette dame possède des milliers de broches).

(Et les observateur de joyaux parient de préférence sur les diadèmes).

QE portait la broche Richmond pour le mariage d'Harry et Meghan.
A l'origine, c'est un CADEAU DE MARIAGE de la ville de Richmond à sa grand-mère Mary.

broche-richmond.jpg


Ici, je loupe quelque chose. Je suis américaine, je loupe de nombreux détails et JE SAIS que je loupe quelque chose. Punaise, quel lien peut-il y avoir entre le Sussex et Richmond?

Mais en tout cas, pour les mariages QE aime porter des pièces depuis longtemps dans la famille. Et cela veut signifie quelque chose car elle possède BEAUCOUP de pièces modernes qui lui ont été offertes durant son règne vraiment très long.

QE a prêté des pièces à Kate, certaines de façon permanente, d'autres pour un événement précis, mais toutes les pièces étaient dans la famille depuis LONGTEMPS, et je soupçonne qu'elle pousse Kate à porter davantage de clinquant que Kate ne le ferait d'elle-même.

Mais parmi d'autres pièces, Kate s'est vu prêtée plusieurs des diadèmes favoris de la reine, le diadème "Lover's Knot" associé à Diana (on dirait qu'il va devenir le diadème courant de Kate) et un bracelet que Phillip a offert à la reine elle-même.

Pour l'instant QE n'a prêté à Meghan que son diadème de mariage (celui de la reine Mary) mais je m'attends au même genre que pour Kate : des pièces classiques de longue date dans la famille. Elles auront sans doute une signification. Je vais les tenir à l'œil.

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MAIS ATTENDEZ, IL Y A PLUS! je crois que j'ai compris le sens de la broche lors du mariage d'Harry et Meghan. Il y a un Richmond dans le Sussex, qui est la pairie du nouveau couple : le duc et la duchesse de Sussex.


Question d'un twittos qui en profite, suivie de la réponse.
[un twittos :] : Avez-vous des infos sur cela ?

apres-le-brexit.jpg 3


[Réponse :] : Quoi, la broche? C'est le Cullinan V.

broche-cunillan-V-1.jpg


D'autres morceaux de la pierre d'origine sont incrustés dans la couronne et le sceptre impériaux.
Une façon de rappeler à tous qui elle est.

D'habitude je ne sais pas répondre à ce genre de question sur le vif, mais cette broche est depuis toujours ma préférée de tous ses bijoux.

[le twittos :] : Troll level: LA REINE DE CETTE FICHUE ANGLETERRE. Par ailleurs, je sais qu'elle est au-delà de tout reproche en ce qui concerne sa connaissance du protocole, mais j'aime à penser qu'il y a un spécialiste en joyaux dans la maison royale qui les catalogue et discute avec elle des choix possibles avant chacune de ses apparitions, c'est-à-dire chaque jour.

[Réponse :] : En effet. Cette spécialiste s'appelle Angela Kelly. Elle dessine et supervise la confection de tous les vêtements de la reine et de certains de ses chapeaux.


Note:

1 : snowflake, flocon de neige, décrit des personnes fragiles prêt à fondre à la première contrariété. Trump aime utiliser ce mot comme une insulte à l'encontre de ses opposants.
2 : PMoK : princess Michael of Kent (qui ne peut s'appeler princesse Marie-Christine car elle n'est pas née princesse, selon la lettre patente de George V en 1917).
3 : Tenue de la reine pour ouvrir la session parlementaire après le Brexit. Je suis désormais certaine que le chapeau avait un sens…

samedi 23 juin 2018

Bibliograhie au carrefour de l'astrobiologie, de la théologie et de l'écologie

Une liste de livres entre biologie, astronomie et théologie.
Pour ma part, je songe à l'une des nouvelles de L'homme tatoué de Bradbury, dans laquelle on comprend, à la fin il me semble, que Jésus est en train de revivre son sacrifice sur une autre planète dans un autre espace-temps parmi d'autres vivants: tout créature doit être sauvée.

Bibliographie constituée par Anne-Marie Reijen, docteur en théologie, invitée par l'université de Princeton pendant un an d’un programme, financé par la NASA et la John Templeton Foundation, s’interrogeant sur l’impact de la théologie et de l’éthique dans le domaine de l’astrobiologie («astrobiologie: y a-t-il de la vie ailleurs dans l'univers? mais en réalité, nous ne pourrons jamais dire non»).

Je regroupe les livres selon leur langue.
  • Dominique Bourg, Une nouvelle Terre. Pour une autre relation au monde, DDB, 2018
  • Pascal Génin, Le Choc des cosmologies. 2500 ans d'histoire. Perspectives théologiques, Lessius, 2016
  • Bruno Latour, Où aterrir? Comment s'orienter en politique?, La Découverte, 2017
  • Pierre Teilhard de Chardin, La place de l'homme dans la nature, Seuil, 1949
  • Jean-Pierre Verdet, Une histoire de l'astronomie, Seuil, 1956 (1949)


  • David C. Catling, Astrobiology. A very Short Introduction, Oxford Press, 2013
  • Yves Congar, "Has God Peopled the Stars? in The Wide World My Parish. Salvation and its Problems, Helicon Press, 1961
  • Lewis Dartnell, Life in the Universe. A beginner's Guide, Oneworld, 2017 (bonne vulgarisation, un peu agaçant parfois, à lire avant Catling)
  • Stephen J. Dick, The Impact of Discovering Life Beyond Earth, Cambridge University Press, 2015
  • Amanda Hendrix & Charles Wolforth, Beyond Earth. Our Path to a New Home in the Planets, Penguin, 2016
  • Ray Jayawardhana, Strange New Worlds. The Search for Alien Planets and Life Beyond Our Solar System, Princeton University Press, 2011
  • C.S. Lewis, "Religion and Rocketry" in Fern-Seed and Elephants and Other Essays on Christianity, Fontana/Collins, 1975
  • Howard E. Mc Curdy, Space and the American Imagination, Smithsonian Institution Press, 1997
  • Raimon Panikkar, The Rythm of Being. The Unbroken Trinity, Orbi Books, 2010 (ouvrage fondamental)
  • John Polkinghorne, Theology in the Context of Science, Yale University Press, 2009
  • Martin Rees, Our Cosmic Habitat, Princeton University Press, 2017
  • Carl Sagan, Cosmos, Ballantine, 2013 (1980)
  • Caleb Scharf, The Copernicus Complex. Our Cosmic Insignifiance in a Universe of Planets and Probalities, Scientific American/Farrrar, Straus and Giroux, 2014
Au cinéma, une recommandation : Premier Contact de Denis Villeneuve.

mercredi 20 juin 2018

Les "j'aime" sur Facebook disent tout (ou presque) de vous

Suite au scandale Cambridge Analytica j'ai fait quelques recherches sur les premières études sérieuses portant sur FB. J'ai choisi deux études de l'équipe Michal Kosinski, David Stillwell et Thore Graepel publiés en 2013 et 2015, elles-mêmes commentées (donc simplifiées) dans la revue en ligne de l'université de Cambridge.

En 2013 ce genre d'études me faisait sourire : comme si j'avais des choses si graves à cacher — comme si tout n'était pas dit frontalement et comme s'il était nécessaire de le déduire (de l'avantage de vivre en démocratie, de ne pas devoir cacher ses opinions ou ses façons de vivre).
Cinq ans plus tard c'est beaucoup moins drôle : Trump a été élu (retrait des USA du Conseil des droits de l'homme de l'ONU pas plus tard qu'hier — scandale des camps d'enfants migrants, dénonciation de l'accord avec l'Iran, installation de l'ambassade des Etats-Unis à Jérusalem, climatoscepticisme, etc) et la Russie aurait joué un rôle dans le Brexit (— Quel est son intérêt? Nous-mêmes sommes contents de nous débarrasser des Anglais! — Tout ce qui affaiblit l'Europe est favorable à Poutine).

L'Europe (l'Union européenne) semble avoir pris la menace au sérieux. En France, la "RGPD" (protection des données personnelles) est entrée en vigueur le 25 mai 2018 (c'est elle qui provoque les mails de mise à jour concernant la politique d'utilisation de vos données personnelles que vous recevez presque chaque jour en ce moment).

Je mets en ligne la traduction des articles et études fondateurs — parce que cela me paraît important de toujours remonter à la source.
Voici tout d'abord l'article en ligne présentant l'étude de 2013 de Kosinski, Stillwell et Graepel.

Remarque: traduction à la volée, n'hésitez pas à corriger en commentaires. C'est volontairement que j'utilise des expressions parfois différentes de celles communément utilisées (par exemple je traduis "sensitive" par "confidentielle") en partant du principe qu'en 2013 ce n'était sans doute pas encore figé et que par ailleurs, les traductions homonymiques sont souvent des paresses de traduction. Que "privacy" ne soit pas un mot en français mais un ensemble de notions est intéressant (et pose bien des problèmes). Le contexte m'a amené à traduire "digital" par "internautique".
On remarquera qu'on parle de modèle statistique et non d'intelligence artificielle. Ce n'est pas la même chose mais en 2018 j'ai l'impression qu'on utilise souvent l'un pour l'autre.
11 Mars 2013 : Les données internautiques peuvent exposer au grand jour les traits de caractère et les particularités privées de millions de personnes.

L'étude montre que les "traces" laissées par ce qui semble un comportement anodin sur internet — ici les "j'aime" sur Facebook — permettent de déduire les caractéristiques personnelles privées d'un internaute avec une très bonne exactitude. L'étude soulève d'importantes questions sur le marketing personnalisé et la protection de la vie privée sur internet.

Une nouvelle étude publiée aujourd'hui dans le journal PNAS montre qu'à partir d'une analyse automatique portant simplement sur les "j'aime" d'un utilisateur de Facebook — une information aujourd'hui publique par défaut — on peut estimer avec une exactitude surprenante sa race [ou sa couleur?], son âge, son QI, sa sexualité, sa personnalité, sa consommation de drogue et ses opinions politiques.

Dans l'étude, les chercheurs décrivent les "j'aime" de FB comme une «classe générique» d'enregistrements internautiques — de même type que les recherches via des moteurs de recherche ou l'historique de navigation — et laissent entendre que de tels outils peuvent être utilisés pour extraire des données confidentielles sur pratiquement n'importe qui régulièrement en ligne.

En collaboration avec Microsoft Research Cambridge, les chercheurs du centre de psychométrie de Cambridge ont analysé les données de plus de 58000 utilisateurs américains de FB qui ont fourni leurs "j'aime", leurs profils démographiques et les résultats du test psychométrique passé sur l'application MyPersonnality.

Les utilisateurs acceptèrent de fournir leur données et consentirent à ce que leurs informations de profil soient enregistrées pour analyse. Leurs "j'aime" sur FB alimentèrent des algorithmes et furent corrélés avec leurs informations de profil et les résultats de leur test de personnalité.

Les chercheurs ont créé un modèle statistique capable à partir des seuls "j'aime" sur FB de prédire les données personnelles d'un utilisateur. Le modèle s'est révélé fiable à 88% dans la détermination du sexe masculin, à 95% dans la distinction entre Afro-Américains et Américains caucasiens et fiable à 85% dans la différenciation des Républicains et des Démocrates. Chrétiens et Musulmans sont correctement appréhendés dans 82% des cas et une exactitude de bon niveau — entre 65 et 73% — a été obtenue concernant le statut familial et la consommation d'alcool ou de drogue.

Cependant peu d'internautes ont cliqué "j'aime" sur des sujets relevant explicitement de ces caractéristiques. Par exemple, moins de 5% des gays ont cliqué "j'aime" sur des sujets aussi évidents que le mariage gay. Les prédictions reposent sur des "recoupements" — l'agrégation d'une énorme quantité de "j'aime" sur des sujets moins précis mais plus populaires comme la musique ou les shows télévisés — pour fournir des profils personnels criant de vérité.

Même des détails personnels à première vue opaque comme le fait que les parents de l'internaute se soient séparés avant les 21 ans de celui-ci sont exacts à 60%, un pourcentage suffisant pour que l'information soit "utile aux publicitaires" commentent les chercheurs.

Tandis qu'ils mettent en lumière l'opportunité pour le marketing personnalisé d'améliorer ses services en ligne par l'utilisation de tels modèles, dans le même temps les chercheurs mettent en garde sur les menaces que court la vie privée des internautes. Ils avancent que de nombreux consommateurs en ligne pourraient trouver qu'un tel niveau de dévoilement par l'utilisation d'internet sort des limites de l'acceptable — puisque des compagnies, des gouvernements et même des particuliers pourraient utiliser des logiciels de prédiction pour déduire des "j'aime" de FB ou d'autres "traces" internautiques des informations hautement confidentielles.

Les chercheurs ont également étudié des traits de personnalité comme l'intelligence, la stabilité émotionnelle, l'ouverture d'esprit et l'extraversion. Alors que de telles caractéristiques plus cachées sont bien plus difficiles à évaluer, l'exactitude de l'analyse est étonnante. L'étude portant sur l'ouverture d'esprit — de ceux qui détestent le changement à ceux qui l'accueillent avec plaisir — démontre que l'observation des seuls "j'aime" est à peu près aussi révélatrice que les résultats d'un vrai test de personnalité individuel.

Certains "j'aime" ont une corrélation forte mais d'apparence incongrue ou erratique avec une caractéristique personnelle, comme les Curly Fries avec le QI, ou la peur des araignées1 avec les non-fumeurs.

Pris dans leur ensemble, les chercheurs sont convaincus que les diverses approximations de traits de personnalité glanés à partir des seuls "j'aime" sur FB peuvent potentiellement constituer le portrait de millions d'utilisateurs autour du monde avec une surprenante exactitude.

Ils soulignent que le résultat implique une possible révolution dans l'évaluation psychologique qui — à partir de cette étude — peut être menée à une échelle jamais atteinte auparavant, sans coûteux questionnaires ou centres d'évaluation.

«Nous pensons que nos résultats, aujourd'hui fondée sur les "j'aime" de FB, peuvent s'appliquer à un éventail plus large de comportements sur internet» observe le directeur des opérations au centre psychométrique Michal Kosinski, qui a conduit l'étude avec son collègue de Cambridge David Stillwell et Thore Graepel de Microsoft Research.

«Les mêmes prévisions peuvent être inférées de toutes sortes de données internautiques, avec ces "recoupements" secondaires d'une remarquable exactitude — déduisant statistiquement des informations confidentielles que les gens peuvent ne pas vouloir dévoiler. Vu la diversité des traces internautiques laissées par les gens, il est devenu de plus en plus difficile pour un individu de les contrôler.

Je suis un grand fan et un utilisateur actif des nouvelles technologies si enthousiasmantes. J'apprécie les recommandations de livres données automatiquement, ou que FB sélectionne les interventions les plus pertinentes pour mon fil d'actualité, dit Kosinski. Cependant, je peux imaginer des situations où les mêmes données et la même technologie seront utilisées pour déterminer vos opinions politiques ou votre orientation sexuelle, menaçant votre liberté ou même votre vie.

La simple éventualité que ceci puisse se produire pourrait détourner les gens de l'utilisation d'internet et diminuer la confiance entre les individus et les institutions — et contrarier le progrès technologique et économique. Les utilisateurs ont besoin d'avoir le contrôle de leurs données et d'en connaître l'utilisation en toute transparence.»

Thore Graepel de Microsoft Research ajoute qu'il l'espère que cette étude va contribuer aux discussions en cours à propos de la vie privée : «Les consommateurs attendent avec raison qu'une forte protection de leurs données soit mise en place au niveau des produits et services qu'ils utilisent. Cette étude pourrait bien servir à leur rappeler qu'il faut adopter une conduite prudente dans leur façon de partager des informations en ligne, qu'il faut paramétrer leurs contrôles de confidentialité et ne jamais partager de contenu avec des interlocuteurs mal identifiés.»

David Stillwell de l'université de Cambridge ajoute: «J'utilise FB depuis 2005 et je vais continuer à le faire. Mais je vais sans doute paramétrer avec plus de soin les outils de privatisation de profil que FB met à ma disposition.»

Pour plus de renseignements, merci de contacter fred.lewsey@admin.cam.ac.uk


Note:

1 : That Spider is More Scared Than U Are : une étude de 2012 a montré que les gens ayant peur des araignées les voient plus grosses qu'elles ne sont. Cette phrase ("les araignées ont plus peur de vous que l'inverse") est destinée à les rassurer et sans doute aussi à protéger les araignées.

lundi 18 juin 2018

Le conflit comme responsabilité

S'il [un homme] récusait sa tâche particulière sous prétexte qu'elle est en conflit, ou au moins en concurrence avec les intérêts que d'autres représentent, il trahirait des frères et des enfants, il abandonnerait sa fonction, particulière mais nécessaire à tous — et cela au nom d'un universalisme utopique. En cessant de cultiver la portion de terre qui lui est confiée et en croyant mieux travailler ainsi pour tous, il cesserait tout travail puisqu'il n'y a de travail que particulier. Pour éviter les tensions qu'entraînent ses devoirs envers quelques-uns et pour reconnaître ainsi les droits de tous, il poserait comme principe d'une charité (ou d'une justice) universelle idéale la négation de la charité effective due à son prochain immédiat. A se vouloir le témoin de l'universel, il se prendrait pour un Dieu responsable du tout, alors qu'il est seulement responsable de la part que lui alloue sa condition d'homme. Les hommes sont en conflit précisément parce qu'ils ne sont pas des dieux: tout ne dépend pas de chacun d'eux, mais seulement cela.

Michel de Certeau, L'Etranger (ou l'union dans la différence), p.24-25, Desclée de Brouwer, Paris 1991

vendredi 15 juin 2018

Les Anneaux de Saturne

Une carte du voyage de Sebald se trouve ici.

Ici un thread (une série de tweets qui s'enchaînent) sur le même voyage effectué en mars dernier.

mardi 12 juin 2018

Une lettre manque et le texte part de travers

Eutopia : le lieu du bien
Utopia : l'absence de lieu

L'Utopie ou la meilleure forme de gouvernement résonne alors ironiquement: la meilleure forme de gouvernement n'existe pas.

«Thomas More ne sort jamais de l'ambiguïté entre rêve et projet.»

lundi 30 avril 2018

Les flocons de neige sont-ils des SJW ?

J'ai compris récemment que snowflakes (flocons de neige) n'était pas qu'une insulte trumpienne concernant ses opposants mais une appellation générationnelle qualifiant les jeunes nés dans les années 90, qui seraient moins résistants (à tout) et trèèès susceptibles.

Je trouve ce matin un thread sur Twitter (une suite de tweets qui s'enchaînent pour raconter une histoire) sur les SJW (social justice warrior, guerrier de la justice sociale ou pour la justice sociale). Jusqu'ici ce n'était pour moi que des gens un peu ridicules dans leur façon de s'indigner pour toutes les causes et créer des pétitions sur change.org (la plaie!) —mais bien gentils car il vaut mieux cela que penser l'inverse —mais agaçants car cette façon d'agir sur le net est aussi une façon de ne pas sortir dans le froid pour s'investir au quotidien et mettre la main à la pâte («Sois le changement que tu souhaites voir advenir», pour citer un autre genre de tendance).

Si j'en crois ce thread sur Twitter, c'est bien davantage et peut-être différent. Le phénomène commencerait juste à se développer en France même si on en a vu des prémices dans divers domaines. L'association que je fais avec le flocon de neige tient à la susceptibilité, au côté écorché vif du personnage.
Ce qui m'a intéressée dans ce thread, c'est aussi la notion d'«appropriation culturelle» que je vois apparaître de plus en plus souvent, pour s'indigner d'une indignation que je ne comprends pas (enfin, je comprends pourquoi ils s'indignent (puisqu'ils l'expliquent) mais je ne comprends pas ce que cela a d'indignant, ou même c'est leur indignation qui m'indigne (par exemple quand Twitter s'indigne d'un motif sur des chaussettes qui reprend un motif africain)).

Voici le thread (la twittos est franco-américaine):
1) Un petit guide sur les #SocialJusticeWarriors (#SJW) suite aux événements de #Tolbiac et tout le marasme qui s’en est suivi, parce que je suis assez étonnée de la méconnaissance des gens en #France et sur #Twitter. Il reste central aux #US depuis quelques années. (à dérouler)

2) Car oui, comme beaucoup de mouvements culturels celui-ci nous vient directement des US et du #Canada, et met la lutte militante pour le progrès social en son centre, tjs sous le prisme d’un rapport de force à une minorité : #genre, #handicap, #racisme, #sexisme, etc…

3) Donc si t’es twittos #anglophone tu vas sûrement rigoler, parce que tu t’es déjà retrouvé embourbé dans des échanges impossibles et que tu connais exactement le sujet… Tu pourras donc passer ton chemin, car tu n’apprendras rien de spé.

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«C'est moi qui juge de qui est offensé.»


4) Je crois que le déclic pour faire ce thread a été de voir le visage en #PLS de #Ménard face à #Juliette de #Tolbiac, comme #KO face à quelque chose qui le dépassait. Ce regard est révélateur d’un fait : la classe #politique française n’est pas préparée à ce qui va suivre.

5) #Juliette aura ici le mérite en 2:20 d’utiliser pas mal de #gimmick du #SJW : racisé (#racialization), #oppression blanche (#whiteprivilege), non-mixité de genre ou de race, homme #cis blanc (white cis male)…

Le lien de la vidéo

6) Je me mets ici à la place d’un « profane », ça choque. « Mais que dit #Juliette ? Suis-je encore en vie ou déjà mort…?»… Sachez que Juliette débite exactement ce que ces meufs en cheveux bleu te sortent à l’entrée des #campus américains, souvent de manière agressive.

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Le coiffeur: kesce tu veux ?
« Je veux que tout le monde sache que tout m'offense »
Le coiffeur : OK, je vois.


7) Dans son procédé « d’argumentation », on voit d’ailleurs d’où vient le problème et tous les maux de la société: le «#white cis male», ou homme blanc dont le sexe correspond à la naissance. «Cis hein? dont le sexe… quoi?»
Oui, « cis », comme le contraire de « trans ».

8) L’hypothèse sur laquelle TOUT repose, et c’est très discutable, est que l’homme blanc, à travers le #colonialisme et même de manière intrinsèque, s’approprie la #culture des minoritaires et l’utiliserait à ses fins. En oppressant les autres #minorités si possible.

9) Le mâle blanc, les blancs, l’#occident enfin cette espère de sphère d’influence est composée d’individus ayant des privilèges institutionnalisés par rapport aux minorités.
Ah oui, le blanc c’est pas forcément la couleur de peau hein, c’est une posture de domination.

10) J’aime souvent le rappeler par mon exemple personnel… #Métisse de mon papa noir et ma maman blanche j’ai déjà eu quelques échanges AHURISSANTS sur des campus US comme #UPenn.
« acting white » et « #bounty » sont des «insultes» qu’une meuf blanche peut te sortir #OKLM.

11) Allez une petite pic pour rigoler volée sur #Reddit pour le #meme (😘 à /r/France )

12) On pourrait rigoler et dire «Hey! merde, moi votre #CulturalAppropriation j’appelle ça de l’échange culturel m’voyez! C’est inhérent à l’humanité»
AH AH! Vous avez fait preuve de raison, c’est mal!
L’#AppropriationCulturelle d’abord, ça marche que dans un sens.

13) Car oui, des africains qui écoutent de la musique classique, ce n’est pas de la CA.
Des asiatiques regardant un match de foot, ce n’est pas de la CA.
Un type qui gribouille de l’impressionnisme au fin fond de l’#Amazonie, ce ne serait pas de la CA.
La CA, c’est les blancs.

14) Du coup, l’appropriation culturelle, c’est comme une météorite, tu sais pas quand et où ça va tomber, mais quand tu vois les flammes c’est déjà trop tard.
Les exemples sont nombreux, on va en prendre deux trois emblématiques.
Je ferai pê un genre de liste si j’ai le temps.

15) Je vais volontairement occulter l’evt du #Gamergate de 2011, evt fondateur… #Wikipedia FR a quelques articles dessus relativement objectifs (Toujours faire attention aux sections wikipedia occupés par des « militants », la US est foutue).
Non, on va prendre les plus funs.

16) 2015 : #Marvel annonce la sortie d’une nouvelle ligne de #Comics, et propose pour la sortie 50 pochettes d’albums « historiques » de #RAP détournés par hommage en mode comics.
Hommage? Détournement #raciste diront d’autres…

17) 2016 : Un chauffeur de taxi arbore une «dashboard doll» hawaïenne, une statuette sur son TB.
La nana retourne le taxi en invoquant une offense envers le peuple hawaien et demande de la retirer. En foutant le bordel comme une bonne #SJW. (ST anglais)

18) 2016 : La commission des droits de l’homme de la ville de #NYC sous la législature de @NYCMayor sort une note pour rendre illégales les discriminations envers 31 genres (donc reconnus!)
Pourquoi ne pas criminaliser la #discrimination tout court?

19) Le #whitewashing, qui consiste à prendre un acteur blanc en lieu et place d’un personnage d’une minorité «racisée». Johnny Depp dans #LoneRanger ou Emma Stone dans Aloha.
Le #blackwashing n’existe pas, je vous vois venir avec votre Jeanne d’Arc!

20) Les tresses. Oui, les tresses.
Avant 2010, une meuf avec des tresses ça faisait SWAG leftist, tolérante et ouverte.
En 2018, une meuf blanche avec des tresses c’est une personne qui méprise la population noire.
Pareil, ça vient en France. Les meufs faisez gaffe.

21) Un des premiers exemples qui m’a alerté pour la France : les sushis et la nourriture.
Après ce thread vous ne la verrez plus comme avant. Par contre vous pouvez manger votre blanquette de veau par terre avec de la confiture. SSSSPA PA-REIL !

22) Mon exemple français préféré : le sac décathlon. Peu de gens non anglophones en France ont relié cette série de tweets bizarres à ce courant. Pourtant on est en plein dedans, en plein de-dans.

23) Un autre aspect est également que l’appropriation culturelle est TOUJOURS une agression, JAMAIS un hommage. NEVER EVER.
L’exemple d’@AntoGriezmann en #HarlemGlobtrotters est bon à ce titre.
« Y’a jamais eu de blanc dans l’équipe? Tu nous emmerdes avec ta raison!»

24) Enfin, et la cerise sur le gâteau, c’est que les luttes sont toujours basées sur une subdivision toujours plus petites des communautés. Il faut appartenir à une communauté, ça fait #SWAG. Le problème est qu’à force on arrive à des mouvements contradictoires.

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Si le Titanic coulait en 2016:
— Désolé Monsieur, les femmes et les enfants d'abord.
— Je rêve ou vous venez de m'assigner un genre?

25) Rachel #Dolezal par ex, une activiste pour la défense du droit des #afros américains, désormais Nkechi Amare Diallo, qui s’identifie comme une noire et qui embête bien les #SJW. Pour cause : elle est l’appropriation culturelle personnifiée (et une #wigger au passage).

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26) #Bounty : noirs acquis à la cause des blancs. A l’instar de la confiserie, noir dehors blanc dedans. Encore appelé en français « nègre de maison ».
#Wigger ou #wigga : blanc se comportant comme un noir. Construit à partir du W de white et le igga de nigga (« nègre blanc »)

27) Ces mouvements tendent donc à être contradictoires sur certaines causes (raciales, genre), et on voit émergence de LOL movements parmi ces groupuscules extrême gauche, comme impérialisme gay par exemple, qui n’en est qu’une extension exotique.

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«Vous êtes activiste sur FB? Racontez-moi à quel point vos statuts ont changé le monde.»


28) Et je reviens donc naturellement sur notre #Juliette et la réaction outrée de la baguetto-bereto-touitosphere invoquant un truc totalement hors sujet : la raison. Car comme dans toute #polémique actuelle, nous sommes bien dans un duel de l’affect face à la raison.

29) «#Juliette est dans une #secte!»
«Mais que font-ils à nos enfants?»
« Elle est cinglée la petite, faut l’enfermer !

(Et je passe sous silence ce que j’ai un peu vu comme tweets de nos très chers #JVCOM1825 ou mec en mal de « #feminazis ». Pas bien bouh)

Sauf que non.

30) Il serait incomplet de réduire ces individus à des gens sous l’emprise d’une secte, d’un revers de main comme ça. Le phénomène est plus complexe et trop grave pour se contenter d’une explication pareille. Maintenant c’est à l’#Europe de connaître «ce truc».

31) Ce sont pour moi des individus en perte de repère et de sens, dont le chemin croise twitter et quelques personnalités charismatiques (@RokhayaDiallo par exemple)
Donc ça aurait pu être ça ou autre chose.

32) Et c’est là où je veux faire part de mon inquiétude, c’est qu’une réaction «raisonnée» face à ça serait de contre réagir et de haïr ce mouvement au point d’en devenir un #sjw hunter, comme je l’ai été à une époque. Je les trouvais racistes…

33) Ces mouvements alimentent naturellement le moulin de l’extrême droite en invoquant des thèses irraisonnées et bancales. Le caractère exclusif de la rhétorique, classique dans l’extrême gauche («t’es avec nous ou contre nous») n’aide pas en cela.

34) Je vois donc clairement deux camps enfler, et je me sens de plus en plus à l’étroit au milieu… Disclaimer, il convient également de relativiser sur le fait que les minorités sont souvent celles qui «gueulent», mais là sur Twitter je ne me sens plus réfléchir. Fin.
L'humour va devenir un sport hyper-dangereux. Quand la team premier degré confond le rire et le complot, le pastiche et la fake news…

dimanche 18 mars 2018

Contribution à l'anthologie du tricot

Nux, entre lux et nox, nuit et lumière.

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lundi 12 mars 2018

L'expo Picasso à la Vieille Charité

Il est exposé un livre dont je n'avais jamais entendu parler : Djamila Boupacha de Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi.
Picasso a accepté de faire un dessin pour récolter des fonds : il fallait acheminer les témoins, faire des tracts, informer et mobiliser l'opinion.

Où est Djamila Boupacha aujourd'hui ? Une vieille dame en Algérie.
Gisèle Halimi quatre-vingt-onze ans, Djamili Boupacha quatre-vingts ans. Cela aurait-il un intérêt de les réunir aujourd'hui pour un regard rétrospectif ?

A lire.

lundi 6 novembre 2017

De Narnia à Hegel en un coup

Selon l'évidence énoncée par Platon, on ne reconnaît que ce que l'on a déjà rencontré : ainsi la dimension christique des Chroniques de Narnia ne peut-elle être perceptible qu'à un chrétien :
Le nom de Dieu y est tu. Mais le silence qui est fait sur son nom libère aussi le champ d'une reconnaissance. L'œuvre contraint ainsi l'interprétation théologique. Elle peut être lue athéologiquement par celui que nulle connaissance du monde de la foi n'habilite à reconnaître, dans le monde de la féerie, un reflet du monde de la foi. Mais ce ne sera pas une lecture plénière ; celle-ci exige en effet une fusion des horizons (comme l'exige toute lecture), et c'est bien l'horizon du monde de la foi (et non pas simplement celui du monde de la vie, ou de la conscience de l'homme contemporain, etc.) qui doit s'y fondre avec celui de l'œuvre. Le Christ pseudonyme de Lewis, et son Dieu anonyme, ne sont déchiffrables que si les noms de Dieu et du Christ ont déjà été prononcés.

Jean-Yves Lacoste, Narnia, monde théologique ?, p.27
Ce qui est vrai pour un conte de fée l'est aussi pour un texte philosophique. Entre avènement de la raison et Parousie, quel écart ? Lire Hegel quand on est chrétien c'est se trouver sur un chemin balisé de signes de reconnaissance, signes invisibles à celui qui ne les connaît pas.
Un parallèle peut être éclairant, quoiqu'un peu peu surprenant. Nul ne peut aujourd'hui douter que la théologie trinitaire et la christologie soient le secret de la Logique de Hegel. Le principe de sa dialectique de l'être, de l'essence et du concept (qui décrit la vie concrète de l'esprit) est la médiation, qui est réconciliation. Et le fond de la médiation logique, la dernière instance de la fondation, est bel et bien l'œuvre trinitaire et christologique dans laquelle l'Absolu pose dans l'être l'autre que lui, et se le (ré-)concilie. Il importe peu que la théologie d Hegel ait ses déficits. Il importe en revanche qu'une structure christologique et trinitaire puisse être déployée sans que le savoir positif de la foi ne soit explicitement convoqué au lieu de ce déploiement. Du coup, la Logique s'expose elle aussi à une lecture athéologique : un bref coup d'œil à l'histoire des études hégéliennes suffit à le monter.

Ibid., p.27

vendredi 19 mai 2017

Buveurs d'eau, buveurs de vin

La collection Orphée (éditions La Différence) présentent deux Anthologie Grecque, I et II — une III est annoncée.

La première est La Couronne de Méléagre (puisque qu'anthologie signifie guirlande, couronne), poète syrien entre le second et premier siècle avant Jésus-Christ. C'est une anthologie d'épigrammes, forme plutôt que genre, prévient la préface. Ce sont souvent des épitaphes, mais aussi des poèmes d'amour parfois lestes ou des complaintes devant le temps qui passe. La préface de Dominique Buisset revient sur la critique textuelle qui permet de reconstituer vaille que vaille La Couronne originale. Elle donne également des éléments de métrique.
A cette occasion, j'ai découvert avec ravissement que l'on connaissait la liste des bibliothécaires de la bibliothèque d'Alexandrie et que le premier d'entre eux, Zênodote, est celui qui a divisé l'Odyssée en vingt-quatre chants.

La seconde, La Couronne de Philippe, date de deux siècles plus tard, sous le règne de Caligula et de son successeur. Sa teneur change, les poèmes retenus parlent surtout d'amours et de vins, ils sont plus faciles à lire aujourd'hui (moins de références à des dieux, à des généalogies divines, à des batailles) que l'autre Couronne. Il s'agit de défendre la forme courte contre la forme savante, le moment présent et la jouissance contre l'abstinence et l'étude. Sous ce combat de goût et de forme, ce qui se joue, c'est la transformation d'un monde, des mythes à la science.

Dans la préface, Dominique Buisset en éclaire les enjeux, opposant les buveurs de vin amoureux d'épigrammes et de l'instant présent aux buveurs d'eau (de la source Hippocrène, la source du cheval, né du sabot de Pégase et séjour favori des Muses), archivistes savants tournés vers l'avenir.
[…] Mais force est de constater qu'il se manifeste, dans la Couronne de Philippe, une opposition entre deux conceptions divergentes de la fonction même de la poésie, voire deux conceptions du monde. On dirait que les «buveurs de vin» attribuent au poème, comme au vin, un rôle de «divertissement», au sens fort. Dionysos, ou Bacchos, le dieu du vin, est traditionnellement appelé aussi Lyaïos, celui qui délivre, le Libérateur, parce qu'il procure l'oubli des misères de la condition humaine. Or c'est précisément la fonction que certains assignent au poète.[…]
[…]
Il vaut mieux revenir à l'épigramme A.P. XI, 31 d'Antipater. Elle pourrait passer, n'étaient les onze autres, pour une simple remarque de sagesse pratique: ceux qui ne boivent que de l'eau et gardent la tête froide durant les festins sont dangereux car ils sont en mesure de répéter le lendemain les propos qui ont pu échapper aux autres sous l'effet du vin. Mais le véritable grief n'est pas là: par essence, le vice est dans la mémoire. Les «buveurs d'eau» se souviennent des paroles, mythôn; le mot joue sur l'ambiguïté: propos de table, ou mythe, c'est-à-dire, par excellence, un des premiers grands instruments de l'interprétation du monde.

On peut imaginer les «buveurs de vin» doublement désemparés. Ils refusent le souci, commun à la pensée mythique et à la pensée rationnelle, de rendre le monde intelligible. Or ils assistent, d'Héraclite à Platon et aux savants du musée d'Alexandrie, au changement d'objet et au perfectionnement — c'est-à-dire, à leur yeux, à l'aggravation — des procédures de la mémoire humaine. Tandis que d'autres Grecs passent des mythes et de l'âge héroïque à la cité, à la philosophie et à la science, ils se retirent dans le suspens de l'esthétisme. Il serait même abusif de dire qu'ils chantent pour passer le temps, ils le nient — ou il s'efforcent, comme Antipater dans sa chevauchée vers l'Hadès, de faire de la brièveté de la vie une valeur aristocratique. Mais la mémoire impose le temps. Elle est l'instrument du discernement et du classement des connaissances acquises sur le monde, la condition de leur exploitation et de leur progrès. Elle est aussi l'instrument de la discrimination entre ancien et nouveau, c'est-à-dire le moyen d'échapper à la répétition et aux bégaiements de l'histoire. Garder mémoire — critique — des poèmes homériques, c'est se donner la liberté de jouir encore, à volonté, de leur lecture, mais également celle de ne pas les reproduire à l'infini: la mémoire de l'ancien est la chance du neuf.

Les «buveurs de vin», eux, font d'un désespoir philosophique une attitude esthétique. Ils veulent se donner l'illusion — on peut la trouver belle — que le travail de la mémoire est sacrilège et sans objet, puisqu'à leurs yeux, par nature, les chefs-d'œuvre ne roulent pas avec tout le reste dans le cours du temps et de l'histoire.

On pourrait trouver des échos à ce genre d'attitude même au delà de la fin du monde païen, dans la Confession de l'Archipoète, par exemple, ou en percevoir un, peut-être, dans ce que Dante appellera, au chant III de l'Enfer, il gran rifiuto: la posture d'hommes convaincus, dès avant d'entrer là-bas, qu'il n'y a rien à laisser, puisqu'il n'y a a pas d'espérance.

Dominique Buisset en préface à La Couronne de Philippe, Orphée La Différence 1993, p.17-19

mardi 16 mai 2017

Jeunesse imberbe

Dans cette anthologie réunie par Méléagre (puisque couronne signifie anthologie), quelques vers chantent l'amour des jeunes garçons, avant que le poil ne leur pousse au menton — ou ailleurs. Le poil est le signe d'une jeunesse (nous dirions enfance) enfuie.

Soulignons la traduction de Dominique Buisset, alerte et gaie.
Ta jambe, Nicandre, se couvre de poils
prends garde qu'à ton insu
la même chose n'arrive à ton cul !
Tu verras quelle disette
d'amoureux ! mets-toi bien à temps dans la tête
que la jeunesse s'en va quand on la rappelle.

Alcée de Messenie
in la Couronne de Méléagre - Anthologie grecque I, traduction Dominique Buisset, Orphée la Différence 1990, p.21
Ne pas confondre avec Alcée de Mytilène, prévient le texte.

lundi 15 mai 2017

La philosophie

«Die Philosophie aber muss sich hüten erbaulich sein zu wollen», écrit Hegel dans la préface de sa Phénoménologie de l'Esprit; mais y eut-il jamais philosophie qui voulut s'en garder vraiment? Enseigner n'est ce pas déjà édifier? Et «le plus important», est-ce bien un objet d'enseignement?

Benjamin Fondane, Rencontres avec Léon Chestov, "Sur les rives de l'Ilissus", éd Non Lieu, 2017, p.21

mardi 2 mai 2017

Lanceur de mode

Renaud Camus est un précurseur. N'a-t-il pas dès 2012, avant Dupont-Aignan, rallié le Front National, prenant prétexte que la fille était plus fréquentable que le père; et ne s'est-il pas abstenu dès 2002, avant les "abstentionnistes"?
Comme je reconnais auprès de Paul Otchakovsky que je n'ai pas voté pour Jacques Chirac, il commente:
«En sommes tu as laissé les autres faires le sale travail… »
C'est un peu ça.

Renaud Camus, Outrepas, p.192, Fayard, 2004


Précision car internet supporte mal les sous-entendus : ce billet dénonce avec amertume le ralliement au FN et l'abstention.

mardi 21 février 2017

Les vraies femmes

Ce soir c'était à la la librairie Palimpseste — en face de la Sorbonne III où en d'autres temps j'avais trouvé à la bibliothèque l'article de Maurice Mesnage utilisé dans Les Églogues — qu'avait lieu une lecture d'extraits de Sauvé d'Alfhild Agrell et des Vraies femmes d'Anne-Charlotte Leffler, dont le Théâtre complet a été traduit par Corinne François-Denève.

Je possédais un avantage comparatif par rapport au reste de l'auditoire puisque j'avais vu, ou plutôt entendu, Sauvé dans son intégralité en décembre — ayant cependant oublié la puissance de l'exposé de Viola décrivant la nasse où elle était enfermée, l'impossibilité de s'en échapper sans prendre le risque qu'on lui interdise de voir son enfant — et la soudaine voie vers la liberté qui s'ouvre devant elle.

Les Vraies Femmes est peut-être plus navrant encore quand l'héroïne qui fait tout pour sauver sa mère et sa sœur de la misère où les conduisent des maris viveurs et égoïstes (ou simplement gâtés, habitués dès l'enfance que tout leur soit dû de par leur statut d'homme) constate: «certaines femmes sont comme des chiens, plus elles sont maltraitées, plus elles aiment leur maître», mettant en lumière tout ce qui reste d'actuel dans le combat féministe: la nécessité de convaincre non seulement les hommes, mais aussi les femmes. Les évolutions juridiques sont indispensables mais insuffisantes, ce sont les convictions intimes et leur mise en pratique que l'on doit convertir.
Là encore, comme pour Sauvé (ou Sauvée?), le titre est ambigu: qui sont "les vraies femmes"? celles qui se rebellent contre l'ordre établi, ou celles qui s'y soumettent? Cependant le constat fondamental reste le même: il n'y a pas de liberté sans autonomie financière: les héroïnes d'Agrell et Leffler travaillent et lorsqu'une somme d'argent leur est dévolue en propre, c'est la liberté qui s'offre. (Dans mon envolée lyrique contemporaine, je ne peux que vous encourager à aller prêter 25 dollars à un projet ou à un autre sur kiva).

En attendant que les pièces soient montées (je saisis au passage une conversation qui parle du mécénat de Volvo ou Ikéa, mais hélas, ils s'intéressent surtout au contemporain), d'autres lectures sont prévues:
- le 8 mars 18h30 à la bibliothèque nordique : lecture intégrale des Vraies femmes
- le 22 avril à 14h au théâtre Berthelot de Montreuil : lecture des Vraies femmes et Sauvé
- le 21 mai à 17h à la maison des étudiants suédois à la Cité universitaire de Paris : lecture de Ah! l'amour !

Les comédiens étaient ceux de décembre auxquels s'ajoutait Barbara Castin: Pierre Duprat, Benoit Lepecq, Marion Malenfant, Fabienne Périneau et Joffrey Roggeman.
Marion Malenfant a une expressivité et un timbre qui conviennent particulièrement aux rôles qui lui sont dévolus.

lundi 20 février 2017

Trump et l'or noir

Je traduis le message d'une amie américaine sur FB issu de la concaténation de plusieurs sources anglophones: Time Magazine, NY Times, The Atlantic, The Guardian UK. C'est à confronter aux informations que vous possédez par ailleurs: il s'agit de donner des éléments de réflexion inaccessibles à ceux qui ne lisent pas l'anglais.

«
Au cas où vous n'ayez pas fait le lien entre les derniers éléments fournis par la presse: Poutine possède la plus grande compagnie pétrolière de Russie. Il a conclu un contrat de 500 milliards avec le PDG d'Exxon Mobil. Obama a mis en place des sanctions qui ont interrompu l'exécution de ce contrat. La Russie est alors intervenue illégalement au niveau de notre [celui des USA] système pour faire élire Trump. Quand la CIA en a averti le Congrès en septembre dernier (James Comey1 participait lui aussi à cette réunion), Mitch McConnell a refusé que cela soit dit au peuple américain, faisant pression sur Obama en le menaçant de l'accuser de prendre parti durant la campagne électorale.
Comey a délivré sa lettre calomnieuse en absence de toute confirmation2. La femme de Mitch McConnell a intégré le gouvernement Trump. Le PDG d'Exxon Mobil est maintenant secrétaire d'Etat. Vous vous demandez encore pourquoi notre président a écarté si rapidement les découvertes de la CIA?… Le meilleur est à venir… Voici quelques faits, faites-vous votre propre opinion:

1/ Trump doit 560 millions de dollars au groupe Blackstone3/Bayrock (l'un de ses plus gros créanciers et la principale raison pour laquelle il ne dévoile pas ses déclarations d'impôts).

2/ Blackstone est entièrement détenu par des milliardaires russes qui doivent leur position à Poutine et se sont fait des milliards en travaillant avec le gouvernement russe.

3/ D'autres entreprises qui ont emprunté à Blackstone affirment que lui devoir de l'argent, c'est comme en devoir au peuple russe, et que tant que vous leur en devez, il attend de votre part de nombreux passe-droits.

4/ L'économie russe chancelle sérieusement sous le fardeau de sa sur-dépendance envers les matières premières dont vous savez que les cours ont plongé ces deux dernières années, laissant l'économie russe se débattre pour régler sa dette.

5/ La Russie s'est senti poussée à influencer nos élections afin de garantir que les cours du baril de pétrole restent au-dessus de 65$ (ils gravitent actuellement autour de 50$).

6/ 80% des réserves de pétrole russes ne sont pas accessibles à un coût modique; la Russie ne peut donc réduire ses prix de revient de façon à être compétitive face aux 45$ américains ou aux 39$ de l'Arabie Saoudite. Avec la levée des sanctions de l'Iran, la Russie va devoir faire face à la production croissante d'un concurrent bon marché supplémentaire qui va repousser la Russie plus bas encore dans la liste des fournisseurs.
Quant aux sanctions iraniennes, les six pays qui les lèvent autorisent l'Iran à récupérer les milliards qui lui sont dus pour du pétrole extrait mais non réglé. L'Iran ne pourra accéder à ces milliards que si l'accord sur le nucléaire iranien est signé. Trump parle de dénoncer ces accords, ce qui aurait pour conséquence de remettre en cours les sanctions, et donc de rendre le pétrole russe plus compétitif.

7/ Rex Tillerson (choisi par Trump comme Secrétaire d'Etat) est à la tête d'Exxon Mobil, qui détient des brevets technologiques qui pourraient aider Poutine à extraire 45% de pétrole supplémentaire à des coûts significativement réduits pour la Russie, ce qui aiderait Poutine à faire entrer de l'argent dans les caisses pour permettre de reconstituer l'armée et de produire enfin en masse les systèmes nouveaux et améliorés inventés avant que l'économie russe ne s'affaiblisse tant.

8/ Poutine ne peut pas avoir accès à ces nouvelles technologies réductrices de coût OU à de l'argent hors du périmère du développement pétrolier à cause des sanctions américaines à l'encontre de la Russie, sanctions dues à l'implication russe dans la guerre civile ukrainienne.

9/ Attendez-vous à ce que Trump mette fin aux sanctions russes et dénonce l'accord sur le nucléaire iranien afin d'aider la Russie à reconstruire son économie, à renforcer Poutine et à rendre Tillerson et Trump encore plus riches, permettant ainsi à Trump de donner satisfaction à ses créanciers de Blackstone.

10/ Avec la haine organisée de Trump pour l'OTAN et les Nations-Unies et la force militaire russe reconstituée, la menace envers les Etats baltes est réelle. La Russie regagne un accès à la mer baltique à travers la Lituanie, la Lettonie et l'Estonie et menace le transport maritime de millions de mètres cubes de gaz naturel entre l'Europe affaiblie et la Scandinavie, ouvrant un champ favorable au pétrole et au gaz russes vers l'est de l'Europe.
»


Note
1 : directeur du FBI
2 : cette lettre relançait la suspicion envers les mails d'Hilary Clinton. On reproche à Comey de l'avoir publiée trop tôt, sans vérifier que les soupçons avaient un fondement. A quelques jours de l'élection, le regain de soupçon a pu jouer en défaveur d'Hilary Clinton.
3 : j'avoue que l'homonymie avec le programme secret des films Bourne m'intrigue.
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Sources: Time Magazine, NY Times, The Atlantic, The Guardian UK.

In case you haven't connected the news dots... Putin owns the largest oil company in Russia. He made a 500 Billion dollar deal with the CEO of Exxon Mobil. Obama put sanctions in place which stopped that deal. Russia then hacked into our government in order to get Trump elected. When the CIA told Congress this in September (James Comey was also in that meeting), Mitch McConnell refused to tell the American people, blackmailing Obama saying he would frame it as playing partisan politics during the election. Comey released the infamous no-information letter. Mitch McConnell's wife was picked for Trump's cabinet. The CEO of Exxon is now the Secretary of State. Wonder why our President has been so quick to dismiss the CIA's findings?.........it gets better.....Here are some facts : Decide for yourselves
1) Trump owes Blackstone/ Bayrock group $560 million dollars (one of his largest debtors and the primary reason he won't reveal his tax returns)
2) Blackstone is owned wholly by Russian billionaires, who owe their position to Putin and have made billions from their work with the Russian government.
3) Other companies that have borrowed from Blackstone have claimed that owing money to them is like owing to the Russian mob and while you owe them, they own you for many favors.
4) The Russian economy is badly faltering under the weight of its over-dependence on raw materials which as you know have plummeted in the last 2 years leaving the Russian economy scrambling to pay its debts.
5) Russia has an impetus to influence our election to ensure the per barrel oil prices are above $65 ( they are currently hovering around $50)
6) Russia can't affordably get at 80% of its oil reserves and reduce its per barrel cost to compete with America at $45 or Saudi Arabia at $39. With Iranian sanctions being lifted Russia will find another inexpensive competitor increasing production and pushing Russia further down the list of suppliers.
As for Iranian sanctions, the 6 countries lifting them allowing Iran to collect on the billions it is owed for pumping oil but not being paid for it. These billions Iran can only get if the Iranian nuclear deal is signed. Trump spoke of ending the deals which would cause oil sales sanctions to be reimposed, which would make Russian oil more competitive.
7) Rex Tillerson (Trump's pick for Secretary of State) is the head of ExxonMobil, which is in possession of patented technology that could help Putin extract 45% more oil at a significant cost savings to Russia, helping Putin put money in the Russian coffers to help reconstitute its military and finally afford to mass produce the new and improved systems that it had invented before the Russian economy had slowed so much.
8) Putin cannot get access to these new cost saving technologies OR outside oil field development money, due to US sanctions on Russia, because of its involvement in Ukrainian civil war.
9) Look for Trump to end sanctions on Russia and to back out of the Iranian nuclear deal, to help Russia rebuild its economy, strengthen Putin and make Tillerson and Trump even richer, thus allowing Trump to satisfy his creditors at Blackstone.
10) With Trump's fabricated hatred of NATO and the U.N., the Russian military reconstituted, the threat to the Baltic states is real. Russia retaking their access to the Baltic Sea from Lithuania, Latvia and Estonia and threatening the shipping of millions of cubic feet of natural gas to lower Europe from Scandinavia, allowing Russia to make a good case for its oil and gas being piped into eastern Europe.

vendredi 17 février 2017

Qu'est-ce qu'un kenning ?

Christopher Tolkien publie la traduction de Beowulf par son père en concatenant les brouillons de celui-ci et en choisissant parmi ses cours et conférences un certain nombre de commentaires qu'il met en note.

Voici un commentaire des lignes 11.
10-11 «sur la mer où chemine la baleine» ; *10 ofer hronrade

hronrade est un kenning signifiant «la mer». Qu'est-ce qu'un kenning? […] Kenning est un mot islandais signifiant (dans cet usage technique particulier) «description». Nous l'avons emprunté à la critique vieil islandaise de la poésie allitérative norroise et utilisé comme terme technique pour désigner ces «composés descriptifs imagés» ou «brèves expressions» qui peuvent être «employés à la place d'un mot simple ordinaire». Ansi dire: «il a navigué sur le bain des fous de Bassan (ganotes bæth)» revient à utiliser un kenning pour signifier la mer. Vous pouviez, bien sûr, inventer vous-même un kenning, et tous ont dû être inventés par un poète à un moment ou à un autre, mais en matière de langage poétique vieil anglais, la tradition comprenait un cerain nombre de kennings bien établis pour désigner des choses comme la mer, la bataille, les guerriers, etc. Il relevaient de cette «diction poétique», tout comme «onde» à la place d'«eau» (fondée sur l'usage poétique latin d'unda) relève de la diction poétique du XVIIIe siècle.

Plusieurs kennings désignant la mer évoquent celle-ci comme le lieur dans lequel les oiseaux marins ou les animaux plongent ou se déplacent. Ainsi, ganotes bæth (qui, développé, signifie: «le lieu où plonge le fou de Bassan, comme un homme qui se baigne»); ou hwælweg («le lieu où les baleines partent faire leur voyage» comme des chevaux, des hommes ou des chariots parcourent les plaines terrestres), ou «les chemins des phoques» (seolhpathu), ou bien les «bains du phoque» (seolhbathu).

hronrade est évidemment lié à ces expressions. Néanmoins, il est tout à fait incorrect de le traduire (comme on le fait trop souvent) par «route des baleines». C'est incorrect stylistiquement, puisque les composés de ce genre paraissent en soi maladroits ou bizarres en anglais moderne, même si leurs composantes sont correctement choisies. Dans cet exemple en particulier, la malheureuse association des sonorités de cette route [whale road] avec celle de chemin de fer [rail road] accroît ce caractère inepte.

C'est incorrect dans les faits: rad est l'ancêtre de notre route moderne [road], mais cela ne signifie pas «route». L'étymologie n'est pas un guide fiable vers le sens. rad est le nom correspondant à l'action de ridan, aujourd'hui ride, et signifie: «le fait d'aller autrement qu'à pied», c.-à-d. «aller à cheval; se déplacer comme le fait un cheval (ou un chariot), ou comme un bateau à l'ancre»; de là, «un trajet à cheval» (ou plus rarement par bateau), un parcours (qu'il ait un but ou non)». Ce mot ne signifie pas la «piste» réelle et encore moins les pistes aux durs pavés, permanentes et plus ou moins droites, que nous associons à la «route».

En outre, hron (hran) est un mot spécifique au vieil anglais. Il signifie un genre de «baleine», à savoir d'animal de cette famille de mammifères qui ressemblent à des poissons. Lequel, précisément, on l'ignore; mais c'était quelque chose du genre du marsouin, ou du dauphin, probablement, en tout cas, moins qu'une vraie hwælroad»]. Il existe une affirmation en vieil anglais selon laquelle un hron mesurait environ sept fois la taille d'un phoque et une hwæl, environ sept fois la taille d'un hron.

Le mot en tant que kenning signifie donc «trajet du dauphin», c.-à-d., entièrement développé, les étendues sur lesquelles vous voyez des dauphins et des membres plus petits de la tribu des baleines jouer ou avoir l'air de galoper comme une rangée de cavalier sur les plaines. Voilà l'image et la comparaison que le kenning était censé évoquer. Rien de tel n'est évoqué par «route des baleines» [whale road], qui suggère un genre de machine à vapeur semi-sous-marine empruntant des rails de métal submergés, d'un bout à l'autre de l'Atlantique.

J.R.R. Tolkien, Beowulf, édité et présenté par Christopher Tolkien, Actes Sud 2015 (2014), p.161-163
Cela m'évoque irrésistiblement En Patagonie.

Je suis surprise du sens étroit que JRR Tolkien donne à «route»: route de la soie, route des oiseaux migrateurs, route des caravanes, il ne m'a jamais semblé que cela décrivait des pavés ou de l'asphalte, mais un parcours entre un départ et une arrivée. A-t-il raison en anglais ou force-t-il sa démonstrations?

dimanche 29 janvier 2017

Les six premiers jours de la fin du monde et du début de la résistance

Ceci est un exercice de traduction bredouillant, car il y a beaucoup de mots ou de sigles que je ne connais pas. En cas de doute je suis restée au plus près (office par bureau, agence par agence, etc). Cette liste a été publiée par un ami à et de Philadelphie. Les notes sont de mon fait. Je remercie Guillaume Cingal pour ses conseils et corrections.


Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds des programmes du Département de la Justice consacrés à la lutte contre les violences faites aux femmes.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Fonds national pour les arts.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Fonds national pour les humanités1.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de la Corporation pour l'audiovisuel public.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de l'Agence pour le développement des entreprises fondées par des personnes appartenant aux minorités2.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de l'Administration pour le développement économique.3.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de l'Administration pour le commerce international.4.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Partenariat pour l'extension des manufactures5.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Bureau de la police de proximité6.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de l'aide juridictionnelle.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de la Division des droits civils7 du Département de la Justice.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de la Division des ressources naturelles et environnementales8 du Département de la Justice.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds de la Corporation pour les investissements outre-mer9.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat des Nations-Unies.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Bureau de la productivité de l'électricité et de la fiabilité énergétique10.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Bureau de l'efficacité énergétique et de l'énergie renouvelable11.
Le 19 janvier 2017, DT annonce qu'il coupera les fonds du Bureau des énergies fossiles.

Le 20 janvier 2017, DT ordonne le gel du pouvoir réglementaire de toutes les agences fédérales.
Le 20 janvier 2017, DT ordonne au service des parcs nationaux d'arrêter d'utiliser les médias sociaux après que celui-ci ait retweeté des photos factuelles montrant côte à côte les foules assistant à l'investiture présidentielle en 2009 et 2017.
Le 20 janvier 2017, environ 230 manifestants anti-Trump sont arrêtés à Washington DC et sont poursuivis pour émeute criminelle, un chef d'accusation sans précédent. Parmi eux se trouvent des observateurs officiels, des journalistes et des médecins.
Le 20 janvier 2017, un membre des Travailleurs Internationaux du Monde (IWW) est blessé par balle à l'abdomen lors d'une manifestation anti-fasciste à Seattle. Il est dans un état critique.

Le 21 janvier 2017, DT se fait accompagner à une réunion avec la CIA par quarante groupies pour l'applaudir durant un discours qui consiste presque exclusivement à se décrire comme la victime d'une presse malhonnête.
Le 21 janvier 2017, le porte-parole de la Maison Blanche Sean Spicer tient une conférence de presse destinée principalement à attaquer la presse pour avoir montré avec exactitude la taille de la foule présente à la cérémonie d'investiture, affirmant que la cérémonie avait rassemblé la plus grande assistance de l'histoire, "point barre".

Le 22 janvier 2017, au cours d'un journal télévisé national, la conseillère de la Maison Blanche Kellyanne Conway défend les mensonges de Spicer, les appelant des "faits alternatifs"12.
Le 22 janvier 2017, durant une réunion DT semble souffler un baiser vers le directeur du FBI James Comey puis ouvre ses bras dans un geste d'étrange affection paternelle avant de le serrer dans ses bras en lui tapant le dos.

Le 23 janvier 2017, DT remet en cours la règle du bâillon mondial qui retire tout fonds aux organisations internationales qui mentionnent l'avortement, même en tant qu'option médicale.
Le 23 janvier 2017, Spicer annonce que les Etats-Unis ne tolèreront pas l'expansion chinoise dans les îles de la mer de Chine méridionale, faisant planer la menace d'une guerre avec la Chine.
Le 23 janvier 2017, DT répète le mensonge suivant lequel le vote "illégal" de trois à cinq millions de personnes lui a coûté le vote populaire.
Le 23 janvier 2017, on apprend que l'homme qui avait tiré sur le manifestant anti-fasciste à Seattle est relâché sans charge, bien qu'il se soit rendu de lui-même.

Le 24 janvier 2017, Spicer réitére le mensonge suivant lequel le vote "illégal" de trois à cinq millions de personnes a coûté le vote populaire à DT.
Le 24 janvier 2017, DT twitte sur son compte personnel Twitter une photo dont il dit qu'elle représente la foule à son investiture et qu'elle serait affichée dans la salle de presse de la Maison blanche. Bizarrement, cette photo est datée du 21 janvier 2017, le jour D'APRÈS l'investiture et le jour de la Marche des femmes, la plus grande manifestation de protestation de l'histoire contre une investiture.
Le 24 janvier 2017, l'agence pour la protection de l'environnement reçoit l'ordre de ne plus communiquer avec le public via les réseaux sociaux ou la presse et de geler toutes ses subventions et contrats.
Le 24 janvier 2017, le département de l'agriculture reçoit l'ordre de ne plus communiquer avec le public via les réseaux sociaux ou la presse et de ne plus publier aucun article ou résultat de recherche. D'autre part, toute communication avec la presse devra être autorisée par la Maison blanche et soumise à son droit de veto.
Le 24 janvier 2017, HR7, une loi qui prohibera toute subvention fédérale non seulement aux pourvoyeurs d'avortement, mais aussi aux couvertures assurancielles, y compris Medicaid, qui couvrent les frais d'IVG, est déposée à la chambre pour être soumise au vote.
Le 24 janvier 2017, le directeur du Département de la Santé et des services à la personne Tom Price qualifie "d'absurdes" les principes fédéraux concernant l'égalité des transgenres.
Le 24 janvier 2017, DT ordonne la reprise de la construction du Dakota Access Pipeline tandis que le congrès du Dakota Nord étudie une loi qui légaliserait le fait d'écraser en voiture des manifestants sur la route.
Le 24 janvier 2017, on découvre que les officiers de police ont utilisé des portables confisqués pour fouiller dans les emails et messages des 230 manifestants maintenant inculpés d'émeute criminelle pour avoir manifesté le 20 janvier, y compris les emails d'avocats et de journalistes qui contiennent des informations confidentielles de clients et d'informateurs.

Et le 25 janvier 2017, le mur et le bannissement des musulmans.
Voici à quoi ressemble la dictature au bout de six jours.


Cette liste a été publiée par un ami à et de Philadelphie. Je l'ai traduite quelques jours plus tard, le week-end. J'ajoute donc, en cette soirée du 29 janvier, que les aéroports se sont retrouvés dans la tourmente et qu'un juge courageux tient tête. (Il faudrait tout traduire.)


Note
1 : Pas d'équivalent français. Le NEH offre des financements pour certains projets à des institutions culturelles tels que musées, centres d'archives, bibliothèques, lycées, universités, télévisions publiques, stations de radio et également à des étudiants-chercheurs (traduit d'après wikipedia anglais).
2 : Je mets ici le lien vers l'agence elle-même. J'ai peur que le site ne disparaisse. C'est une agence gouvernementale fondée par Nixon faisant partie du Département du Commerce.
3 : Il s'agit d'aider les Etats et les villes ainsi que les individus vivant dans des zones peu favorisées à développer une croissance et des emplois durables.
4 : Cette administration soutient les entreprises américaines qui veulent se développer à l'export.
5 : Manufacturing : fabrication? Il s'agit d'encourager les partenariats entre PME des cinquante Etats plus Porto-Rico. Il s'agit également de partenariats public-privé.
6 : Ce bureau encourage et met en place des actions de prévention. L'abréviation donne "COPs".
7 : Créée en 1957, cette division lutte contre les discriminations fondées sur la race, la couleur, le sexe, le handicap, la religion, le statut familial et l'origine nationale.
8 : Cette division lutte par exemple contre la pollution de l'air ou de l'eau.
9 : Je ne suis pas sûre de comprendre: entre aide pratique, au niveau des entreprises, aux pays en voie de développement et outil de mainmise sur les ressources à l'étranger? Mais en est-il jamais autrement pour ce genre d'aide?
10 : Je n'ai pas osé traduire "de la transition énergétique", mais j'ai l'impression que c'est ça.
11 : ou plutôt celui-ci? Ici il y a peut-être réellement un intérêt de fondre les deux pour plus d'efficacité (mais dans la mesure où les deux s'opposent au pétrole, je doute que ce soit le but de Trump).
12 : Cette expression fait exploser les ventes de 1984 de George Orwell.


* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the DOJ’s Violence Against Women programs.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the National Endowment for the Arts.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the National Endowment for the Humanities.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Corporation for Public Broadcasting.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Minority Business Development Agency.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Economic Development Administration.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the International Trade Administration.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Manufacturing Extension Partnership.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Office of Community Oriented Policing Services.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Legal Services Corporation.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Civil Rights Division of the DOJ.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Environmental and Natural Resources Division of the DOJ.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Overseas Private Investment Corporation.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the UN Intergovernmental Panel on Climate Change.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Office of Electricity Deliverability and Energy Reliability.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Office of Energy Efficiency and Renewable Energy.
* On January 19th, 2017, DT said that he would cut funding for the Office of Fossil Energy.
* On January 20th, 2017, DT ordered all regulatory powers of all federal agencies frozen.
* On January 20th, 2017, DT ordered the National Parks Service to stop using social media after RTing factual, side by side photos of the crowds for the 2009 and 2017 inaugurations.
* On January 20th, 2017, roughly 230 protestors were arrested in DC and face unprecedented felony riot charges. Among them were legal observers, journalists, and medics.
* On January 20th, 2017, a member of the International Workers of the World was shot in the stomach at an anti-fascist protest in Seattle. He remains in critical condition.
* On January 21st, 2017, DT brought a group of 40 cheerleaders to a meeting with the CIA to cheer for him during a speech that consisted almost entirely of framing himself as the victim of dishonest press.
* On January 21st, 2017, White House Press Secretary Sean Spicer held a press conference largely to attack the press for accurately reporting the size of attendance at the inaugural festivities, saying that the inauguration had the largest audience of any in history, “period.”
* On January 22nd, 2017, White House advisor Kellyann Conway defended Spicer’s lies as “alternative facts” on national television news.
* On January 22nd, 2017, DT appeared to blow a kiss to director James Comey during a meeting with the FBI, and then opened his arms in a gesture of strange, paternal affection, before hugging him with a pat on the back.
* On January 23rd, 2017, DT reinstated the global gag order, which defunds international organizations that even mention abortion as a medical option.
* On January 23rd, 2017, Spicer said that the US will not tolerate China’s expansion onto islands in the South China Sea, essentially threatening war with China.
* On January 23rd, 2017, DT repeated the lie that 3-5 million people voted “illegally” thus costing him the popular vote.
* On January 23rd, 2017, it was announced that the man who shot the anti-fascist protester in Seattle was released without charges, despite turning himself in.
* On January 24th, 2017, Spicer reiterated the lie that 3-5 million people voted “illegally” thus costing DT the popular vote.
* On January 24th, 2017, DT tweeted a picture from his personal Twitter account of a photo he says depicts the crowd at his inauguration and will hang in the White House press room. The photo is curiously dated January 21st, 2017, the day AFTER the inauguration and the day of the Women’s March, the largest inauguration related protest in history.
* On January 24th, 2017, the EPA was ordered to stop communicating with the public through social media or the press and to freeze all grants and contracts.
* On January 24th, 2017, the USDA was ordered to stop communicating with the public through social media or the press and to stop publishing any papers or research. All communication with the press would also have to be authorized and vetted by the White House.
* On January 24th, 2017, HR7, a bill that would prohibit federal funding not only to abortion service providers, but to any insurance coverage, including Medicaid, that provides abortion coverage, went to the floor of the House for a vote.
* On January 24th, 2017, Director of the Department of Health and Human Service nominee Tom Price characterized federal guidelines on transgender equality as “absurd.”
* On January 24th, 2017, DT ordered the resumption of construction on the Dakota Access Pipeline, while the North Dakota state congress considers a bill that would legalize hitting and killing protestors with cars if they are on roadways.
* On January 24th, 2017, it was discovered that police officers had used confiscated cell phones to search the emails and messages of the 230 demonstrators now facing felony riot charges for protesting on January 20th, including lawyers and journalists whose email accounts contain privileged information of clients and sources.
* And January 25th, 2017, the wall and a Muslim ban.
This is what a dictatorship looks like, and we're only on day 6.

mardi 24 janvier 2017

La supplication

Je me souviens d'un article décrivant le Déluge de Jérôme Bosch :«pour représenter l'inconcevable, Bosch a montré des poissons qui se noyaient.»
Dans La supplication, on enterre la terre.

L'héroïsme et la peur, l'ignorance et la lâcheté. La maladie, les animaux, l'alcool, la nature resplendissante. L'amour. La mort.

J'ai lu que les gens font un détour pour ne pas s'approcher trop des tombes des pompiers de Tchernobyl, enterrés au cimetière de Mitino. Et l'on évite d'enterrer d'autres morts près d'eux. Si les morts ont peur des morts, que dire des vivant ?

Svetlana Alexievitch, La supplication, p.248, J'ai lu (1998)

vendredi 20 janvier 2017

Blanche-Neige revisitée

— Une Ukrainienne vend au marché de grandes pommes rouges. Elle crie pour attirer les clients: "Achetez mes pommes! De bonnes pommes de Tchernobyl!" Quelqu'un lui donne un conseil: "Ne dites pas que ces pommes viennent de Tchernobyl. Personne ne va les acheter.
— Ne crois pas cela! On les achète bien! Certains en ont besoin pour une belle-mère, d'autres pour un supérieur!"

Svetlana Alexievitch, La supplication, p.55, J'ai lu (1998)

lundi 5 décembre 2016

Sauvé

Ce soir, je suis allée assister à la bibliothèque nordique (annexe de Ste-Geneviève) à la lecture de Sauvé, une pièce d'Alfhild Agrell, auteur suédoise de la fin du XIXe traduite pour la première fois en français par Corinne François-Denève. Cette lecture était effectuée par des comédiens dirigés par Benoît Lepecq.

L'argument de la pièce est ramassé: une jeune femme martyrisée par son mari et sa belle-mère se tait et ne vit que pour son jeune enfant. Un héritage soudain lui fait entrevoir la liberté, mais au même moment, son mari qui a commis un vol (sans que jamais le mot "vol" ne soit prononcé) aurait besoin de cette somme pour sauver son honneur: que va choisir la jeune femme: sa liberté ou l'honneur de la famille?

L'argument ainsi exposé paraît simpliste, mais la pièce dans le détail est plus ambiguë, intrigante, elle soulève bien des questions sans réponse: pourquoi l'oncle sauveur dans un premier temps (c'est lui qui apporte la somme d'argent en recommandant le secret) va-t-il dévoiler l'existence de la somme au mari? La jeune femme présentée comme une victime ne rêve-t-elle pas d'avoir sur son fils la même emprise (prédatrice) que sa belle-mère a sur son mari? Et que penser d'Oscar, le mari? viveur invétéré ou homme mal élevé (par sa mère), capable de revirement?
(En regard de ces subtilités, la fin paraît d'ailleurs quelque peu grossière, facile.)

Ce n'est qu'après coup que je me suis rendue compte que j'avais entendu Sauvée là où se lit Sauvé. La traductrice m'a appris que l'ambiguïté n'était pas levée par la grammaire suédoise et qu'il avait fallu faire un choix en français.

La lecture en elle-même, exécutée par des comédiens professionnels, était un réel plaisir.

Distribution : Pierre Duprat (Oscar), Benoit Lepecq (Milde), Marion Malenfant (Viola), Fabienne Périneau (la femme du recteur) et Joffrey Roggeman (Nils).

dimanche 13 novembre 2016

Après Trump (le jour d'après)

Des protestations géantes ont lieu à Los Angeles et New York. Sur FB le commentaire suivant explique: «nous ne manifestons pas pour dire que l'élection est illégale, mais pour dire qu'elle est catastrophique».

Mais tant que les gens n'ont pas peur de dire et montrer et écrire ce qu'ils pensent, tout va bien. (Les écoutes et analyses de la NSA (et autres dispositifs) ne sont-elles pas destinées à identifier les opposants au régime, intérieurs et extérieurs? Mais ensuite, quelle sont les décisions prises?)

J'en profite pour un exercice de traduction d'un texte qui explique: «Vous ne l'avez peut-être pas voulu, mais vous l'avez provoqué». (Une des règles de base, il me semble: avant de faire un geste irrémédiable, réfléchissez aux conséquences!)
Not all Trump supporters are racist, misogynist, xenophobes. All Trump supporters saw a racist, misogynist, xenophobe and said "this is an acceptable person to lead our country."
You may not have racist, misogynist, xenophobic intent, but you have had racist, misogynist, xenophobic impact.
Impact > intent.
So when you get called racist, misogynist, and xenophobic -- understand that your actions have enabled racism, misogyny, and xenophobia in the highest halls of our federal government, regardless of why you voted for him.
You have to own this. You don't get to escape it because your feelings are hurt that people are calling you names. You may have felt like you had no other choice; you may have felt like he was genuinely the best choice for reasons that had nothing to do with hate.
But you have to own what you have done: you have enabled racism, misogyny, and xenophobia.
Impact > intent. Always.

source : Phillip Howell sur FB


Tous les supporters de Trump ne sont pas racistes, mysogines et xénophobes. Tous les supporters de Trump ont vu un xénophobe raciste et mysogine et se sont dit: «Voila un dirigeant acceptable pour notre pays.»
Vous pouviez ne pas avoir d'intentions racistes, mysogines ou xénophobes, mais votre choix a des conséquences racistes, mysogines et xénophobes.
Conséquences > intentions.
Donc lorsqu'on vous traite de racistes, mysogines et xénophobes, comprenez: quelles que soient les raisons pour lesquelles vous avez voté pour Trump, vos actes ont rendu légitimes le racisme, la mysoginie et la xénophobie au plus haut niveau du gouvernement fédéral.
Vous devez accepter cette responsabilité. Vous ne pouvez y échapper au prétexte que vous vous sentez insultés quand des gens vous donnent ces noms. Vous pouvez avoir eu l'impression que vous n'aviez pas d'autre choix, vous pouvez avoir l'impression qu'il était véritablement le meilleur choix pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la haine.
Mais vous devez accepter la responsabilité de ce que vous avez fait: vous avez rendu légitimes le racisme, la mysoginie et la xénophobie.
Les conséquences dépassent les intentions. Toujours.

J'ai eu la surprise de trouver souligner dans un autre article l'importance de la politesse. L'importance de la politesse, c'est ce que j'aurai découvert en quatorze ans d'internet: quand elle disparaît, il faut s'attendre au pire, y compris de la part de personnes qui partagent à priori vos idées.
[…] This generally has been called the "hate election" because everyone professed to hate both candidates. It turned out to be the hate election because, and let’s not mince words, of the hatefulness of the electorate. In the years to come, we will brace for the violence, the anger, the racism, the misogyny, the xenophobia, the nativism, the white sense of grievance that will undoubtedly be unleashed now that we have destroyed the values that have bound us.

We all knew these hatreds lurked under the thinnest veneer of civility. That civility finally is gone. In its absence, we may realize just how imperative that politesse was. It is the way we managed to coexist.

If there is a single sentence that characterizes the election, it is this: "He says the things I’m thinking." That may be what is so terrifying. Who knew that so many tens of millions of white Americans were thinking unconscionable things about their fellow Americans? Who knew that tens of millions of white men felt so emasculated by women and challenged by minorities? Who knew that after years of seeming progress on race and gender, tens of millions of white Americans lived in seething resentment, waiting for a demagogue to arrive who would legitimize their worst selves and channel them into political power? Perhaps we had been living in a fool's paradise. Now we aren't. […]

Neal Gabler, Farewell America, le 10 novembre 2016


Ces élections ont été communément appelées "les élections de la haine" parce que chacun a déclaré qu'il détestait les deux candidats. Cela s'est avéré les élections de la haine à cause de, ne mâchons pas nos mots, la haine qui emplissait l'électorat. Dans les années à venir, nous allons faire face à la violence, à la colère, au racisme, à la mysoginie, à la xénophobie, à la préférence nationale, au sentiment d'injustice des Blancs qui auront sans aucun doute libre cours maintenant que nous avons détruit les valeurs qui nous unissaient.

Nous savions tous que ces haines rôdaient sous une très mince couche de civilité. Cette civilité a maintenant disparu. En son absence, nous pourrions être amenés à comprendre à quel point cette politesse était indispensable. C'est le moyen par lequel nous réussissons à coexister.

S'il y a une seule phrase qui caractérise cette élection, c'est «Il dit ce que je pense». C'est sans doute ce qui est si terrifiant. Qui savait que tant de dizaines de millions d'Américains avaient des pensées répugantes à l'encontre de leurs concitoyens américains? Qui savait que des dizaines de millions d'Américains se sentaient autant émasculés par les femmes et mis en péril par les minorités? Qui savait qu'après des années de ce qui paraissait du progrès dans les domaines de l'égalité des races et des sexes, des dizaines de millions d'Américains blancs vivaient dans une ressentiment dévorant, dans l'attente d'un démagogue qui légitimerait la pire part d'eux-mêmes et les conduirait au pouvoir politique? Peut-être vivions-nous au royaume des illusions. Plus maintenant.

PS qui n'a rien à voir, mais peut-être que si, tangentiellement:
«Qui savait que tant de dizaines … se sentaient aussi émasculés par les femmes…? Qui savait … vivaient dans une ressentiment dévorant» : et lorsque je lis ça, je me souviens de mon malaise en lisant les discussions sur FB à propos de
Gone Girl. Certains commentaires "d'amis" FB étaient étranges (toujours sous couvert d'art et d'esthétisme, bien sûr), et ce «ressentiment dévorant» était clairement palpable. Cela provoque un sentiment de détresse, comme un vertige.

vendredi 28 octobre 2016

Dernier colloque des Invalides

Jean-Jacques Lefrère, l'organisateur parisien, est mort en 2015 (tandis que Michel Pierssens est au Canada et Jean-Paul Goujon à Séville… cela ne simplifie pas l'organisation); d'autre part le centre culturel canadien ferme pour deux ans et rouvrira ses portes dans le VIIIe: plus d'organisateur et plus de site parisiens, c'est a priori le dernier "colloque des Invalides", sorte de Blitz-discours sur un thème imposé. Les actes des années précédentes sont disponibles aux éditions du Lérot.

Je tente moi-même de faire un Blitz-billet en résumant ce que j'ai compris des interventions en une phrase (il m'en manque une ou deux, somnolence d'après déjeuner, quelle honte).

Olivier Bessard-Banquy: Les « fous de livres » de Charles Nodier à Léo Larguier : une intervention sur les bibliophiles et les bibliomanes, ceux qui cherchent des trésors et ceux qui amassent;

Julien Bogousslavsky: Apollinaire et ses intimes : autour d’une "Offrande" : une lettre très intéressante (impressionnante) au dos de laquelle se trouvent griffonés plusieurs portraits d'Apollinaire et ses deux amis les plus proches (je n'ai pas noté les noms);

Élisabeth Chamontin: Aurel, femmes de lettres: c'est le nom sur une plaque dans la rue où habite le petit-fils de l'intervenante, qui regrette de ne pas s'être renseignée davantage avant de proposer ce sujet, car la littérature de cette femme est insupportable (car E Chamontin, vaillamment, a lu deux opus de cette écrivain);

Marc Decimo: Croatioupipiskiousi ! intervention drôlatique qui a dû nécessiter de l'entrainement, à propos d'un auteur (Dupont de Nemours?) qui a traduit les chants et cris des animaux;

Philippe Di Folco: Thomas Chatterton : la construction du mythe et sa récupération par Vigny qui l'a enjolivé à sa façon;

Philippe Didion: Les auditeurs ont la parole : synthèse de la gestion du temps et des thèmes par les différents intervenants depuis quinze ans que P.Didion assiste au colloque;

Éric Dussert: Séductions d’HSF: lecture durant cinq minutes (le temps de l'intervention) d'Au mouton pourrissant dans les ruines d'Oppède d'Henri-Simon Faurt;

Aude Fauvel: Tous zoophiles! Morceaux choisis de folies animales: le mot ne désignait au départ que l'amour des animaux, pour glisser vers la description par les hommes de comportements qu'ils jugent excessifs chez les femmes au XIXe et XXe

Jean-Pierre Goldenstein: Le troisième homme. Marius Hanot et Blaise Cendrars: Hanot, celui que personne ne connaît, sauf d'un point de vue politique (et quelqu'un que personne ne connaisse, devant cet auditoire, c'est très très très rare, comme le soulignait Philippe Didion un peu plus tôt);

Michel Golfier: Jeanne Marni, une irrégulière si discrète : ce fut surtout l'exposé de ses ascendants, sans que je comprenne si c'était l'intention de l'intervenant ou si celui-ci s'est fait surprendre par le temps;

Olivier Justafré: Jules Ravier : de la Patache (physique) au père Lachaise: biographie d'un gardien d'octroi qui avait la folie de la description en vers (à retrouver sur Gallica?)

Henri Béhar: Marcel Proust parlait-il yiddish, comme tout le monde ?: pas très probant, mais cette question curieuse: bordel se traduit-il par "pièrdac" en yiddish?

Alain Zalmanski: Contribution à l’étude d’un système usuel d’unités de mesures, valorisant le jugement et l’approximation: du pouyem au froid de canard, un exposé rapide de tout ce qui à mon sens rend une langue impossible à apprendre quand on n'est pas né dedans (mon dieu que de raffinements); Jean-Paul Morel : La serendipity, ou comment trouver ce qu’on ne cherche pas: histoire du mot, de son apparition en France, de son étude;

Paul Schneebeli: L’aérostière de Pierrot le Fou: j'ai décroché un peu. Il me semble que cette femme a eu de multiples activités;

Alain Chevrier : une couronne de sonnets haïtienne: de la rareté des couronnes en général, et des couronnes doubles en particulier. Présentation de la métrique et de la thématique de la couronne d'Emile Roumer;

Martine Lavaud: Lièvres et tortues: éloge de la lenteur, regret de l'époque moderne qui va trop vite;

Benoît Noël: Claudine, Louÿs, Damia et le sirop de la rue: un peu confus, entre les petites-filles et les nièces de Louÿs, qui est qui, quand les parentèles ne sont pas sûres. J'ai retenu par ailleurs (un intervenant dans la salle) que Claude Farrère a écrit un roman à clé où Narcisse Cousin est Pierre Louÿs;

Jacques Ponzio: Ce que disait Leborgne: je ne spoile pas, mais mais mais… des photos très intéressantes et vaguement répugantes;

Julien Schuh: Jarry à la carte: (je ne me souviens pas)

Éric Walbecq: Quelques nouvelles ducasseries: chasse aux évocations de Lautréamont, qui se terminent par une carte postale (Vendée ou Normandie) et un modèle de tricot, le paletot Maldoror;

Marc Zammit: Le rideau de la Méduse: (une histoire de théâtre et de fantômes? je ne me souviens pas)

Daniel Zinszner: Le titre c’est le titre: une méthode mnémotechnique pour se souvenir des titres d'un auteur en composant un seul long titre avec les titres de ses œuvres.


J'ai oublié, déformé, et autres, j'en suis navrée (j'espère qu'aucun intervenant ne tombera sur ce billet en googueulisant), tout cela est entièrement subjectif.
Nous nous sommes bien amusés et nous avons beaucoup ri.
Rendez-vous dans un an ou moins pour les actes aux éditions du Lérot.

lundi 10 octobre 2016

Conversations avec Kafka

Du fait de sa structure, des souvenirs, des bribes de souvenirs, le livre est parfois sentencieux, de ce fait agaçant. Mais c'est un témoignage irremplaçable, à la fois sur Kafka et sur l'atmosphère de Prague, l'Europe orientale dans l'entre-deux guerres.
Conrad et Kafka, morts la même année. Deux mondes à des années-lumières.

Il faut prier.
« […]
— Ecrire, c'est donc mentir ?
— Non. La création d'un écrivain est une condensation, une concentration. La production d'un littérateur au contraire un délayage, aboutissant à un produit excitant, qui facilite la vie inconsciente, à un narcotique.
— Et la création de l'écrivain ?
— C'est exactement le contraire. Elle réveille.
— Elle tend donc vers la religion.
— Je ne dirais pas cela. Mais à la prière, sûrement.»
Gustav Janouch Conversations avec Kafka, p.60-61, Maurice Nadeau, 1978


«L'art et la prière sont des manifestations passionnelles de la volonté. On veut surpasser et accroître le champ des possibilités normales de la volonté. L'art est, comme la prière, une main tendue dans l'obscurité, qui veut saisir une part de grâce pour se muer en une main qui donne. Prier, c'est se jeter dans cet arc de lumière transfigurante qui va de ce qui passe à ce qui advient, c'est se fondre en lui afin de loger son infinie lumière dans le fragile petit berceau de l'existence individuelle.»
Ibid., p.61


« Le miracle et la violence ne sont que les deux pôles de l'incroyance. On gâche sa vie à attendre passivement la bonne nouvelle qui y donnera un sens et qui n'arrive jamais, précisément parce que notre attente impatiente nous ferme à elle; ou bien l'impatience nous fait écarter toute attente et noyer toute notre vie dans une orgie criminelle de feu et de sang. Et dans les deux cas, on est dans l'erreur.
— Et où est la vérité, demandai-je ?
— Elle est là », répondit immédiatement Kafka en me montrant une vieille femme agenouillée devant un petit autel, près de la sortie. «La vérité est dans la prière.»
Ibid., p.149
Deux points m'ont particulièrement impressionnée: la façon très sûre dont Kafka pressent le destin des juifs d'Europe et la variété des auteurs cités.
« Vous voyez la synagogue? Elle était dominée par tous les bâtiments qui l'entourent. Parmi ces immeubles modernes, elle est un fragment de Moyen-Âge, un corps étranger. C'est le sort de tout ce qui est juif. C'est l'origine des tensions hostiles qui constamment se condensent en réactions agressives. A mon avis, le ghetto était à l'origine un calmant souverain: le monde environnant voulait voulait isoler cet élément inconnu et, en érigeant les murs du ghetto, désamorcer la tension.»
J'interrompis Kafka: «C'était évidemment absurde. Les murs du ghetto ne firent que renforcer cette étrangeté. Les murs ont disparu, mais l'antisémitisme est resté.
— Les murs ont été déplacés vers l'intérieur, dit Kafka. La synagogue est déjà au-dessous du niveau de la rue. Mais on ira plus loin. On tentera d'écraser la synagogue, ne serait-ce qu'en anéantissant les Juifs eux-mêmes.
— Non, je ne le cois pas, m'écriai-je. Qui pourrait faire une chose pareille?»
Ibid., p.184
On notera que Janouch répond à la question au premier degré, il ne considère pas que ce soit une figure de style, une exagération: c'était donc, d'une certaine façon, envisageable (à condition bien sûr que ce fragment de mémoire ait bien été noté sur le moment, au début des années 20, et non reconstitué après la guerre, après les camps d'extermination).

Liste des auteurs cités, non exhaustive, à la volée: Trakl, Bloy, Ravachol, Francis Jammes, Döblin, Chesterton, Baudelaire, Gorki, Sade (Sade, en 1924 à Prague?), Poe, Kleist («[Les nouvelles de Kleist] sont la racine de la littérature allemande moderne» p.218), Whitman, Wilde, Dickens, Flaubert.

samedi 1 octobre 2016

La foi de Jonas et d'Arendt

Nous eûmes par la suite une conversation que je n'ai jamais oubliée. Nous passions la soirée chez elle, Lore et moi, avec Mary McCarthy et une amie à elle qui vivait à Rome, catholique croyante comme il apparut bientôt. Elle s'intéressait vivement à moi et me provoqua en me demandant à brûle-pourpoint: «Croyez-vous en dieu?» On ne m'avait jamais posé la question de manière aussi directe — et cela venant d'une presque étrangère! Je la considérai d'abord perplexe, je réfléchis puis dis — à ma propre surprise: «Oui!» Hannah [Arendt] sursauta — je me souviens de son regard presque épouvanté sur moi. «Vraiment?» Et je répliquai: «Oui. Finalement oui. Quel qu'en soit le sens, la réponse "oui" se rapproche plus de la vérité que le "non".» Peu de temps après je me trouvais seul avec Hannah. La conversation revint sur dieu et elle déclara: «Je n'ai jamais douté d'un dieu personnel.» Sur quoi je dis: «Mais Hannah, je ne le savais pas du tout! Et je ne comprends pas pourquoi, l'autre soir, tu as eu l'air tellement stupéfaite.» Elle répondit: «J'étais très ébranlée d'entendre cela de ta bouche, car je ne l'aurais jamais pensé.» Ainsi nous nous étions surpris l'un l'autre par cet aveu.

Hans Jonas, Souvenirs, p.259

vendredi 30 septembre 2016

Fascination du djihad

Ce billet m'évoque Carl Schmitt et celui-ci devrait plaire à Laurent Chamontin.

mardi 20 septembre 2016

Après la vieille étreinte

A ajouter, donc, à la PAL de pals récemment listée: les poèmes de Guillaume Cingal.

Echo

Il y a quelques temps, j'ai emprunté une Anthologie de littérature allemande compilée par Pierre Deshusses aux éditions Dunod.

J'y ai trouvé des extraits de poésie incantatoire datant d'environ de l'an 900. Cette formule magique était destinée à délivrer les guerriers fait prisonniers sur le champ de bataille (je ne copie que la traduction en allemand contemporain):
Einige Hafte hefteten, einige hielten (das feindliche) Heer auf,
Einige lösten die Fesseln (des Freundes):
Entspring den Haftbanden, entflieh den Feinden!
Et il m'a paru entendre, au-delà du sens :
One Ring to rule them all,
One Ring to find them,
One Ring to bring them all
and in the darkness bind them

samedi 17 septembre 2016

Je vais te manger

– Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l’œil aux aguets. Quoique l’île paraisse inhabitée, elle pourrait renfermer, cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous sur la nature du gibier !
– Hé ! hé ! fit Ned Land, avec un mouvement de mâchoire très significatif.
– Eh bien ! Ned ! s’écria Conseil.
– Ma foi, riposta le Canadien, je commence à comprendre les charmes de l’anthropophagie !
– Ned ! Ned ! que dites-vous là ! répliqua Conseil. Vous, anthropophage ! Mais je ne serai plus en sûreté près de vous, moi qui partage votre cabine ! Devrai-je donc me réveiller un jour à demi dévoré?
– Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger sans nécessité.
–Je ne m’y fie pas, répondit Conseil. En chasse ! Il faut absolument abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l’un de ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique pour le servir.

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, chapitre XXI, p.146 édition Omnibus, 2001 (1869)

mardi 13 septembre 2016

PAL de pals

Pile à lire de livres d'amis ou de connaissance, livres qui attendent dans ma bibliothèque (cette liste en forme de remords et d'engagement moral (de les lire au plus tôt, bien sûr)).

Par ordre alphabétique:

- Un article de Jean Allemand, un article de Patrick Chartrain (sur Jean Allemand!) à l'occasion du centenaire de la naissance de Claude Mauriac in Nouveaux Cahiers François Mauriac n°23, Grasset, 2016.

- Laurent Chamontin, L'empire sans limites, éditions de l'Aube, 2014. Ses articles sur Diploweb sont à lire ici, en bas de page.

- Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère, Le Procès des droits de l'homme, Seuil, 2016 Les articles et entretiens sur le web sont nombreux.

- Guillaume Orignac, David Fincher ou l'heure numérique, éditions Capricci, 2011 (édition que je possède), 2014 pour l'édition augmentée.

- Rémi Pellet, Droit financier public, PUF, 2014 (plus historique et moins austère que le titre ne le laisse craindre).

mercredi 29 juin 2016

La loi de Zipf

Finalement, il n'était pas aussi décevant que je le pensais que 635 mots représentent 87% du Nouveau Testament :
[…] la loi de Zipf, selon laquelle la fréquence d'un terme, quel qu'il soit, est inversement proportionnelle à son rang dans la table de fréquence. C'est ainsi que le mot le plus fréquent aura un nombre d'occurences à peu près double de celui du second mot le plus fréquent, et triple de celui du mot venant en troisième position. En conséquence, cent-trente-cinq mots à peine suffisent à rendre compte de la moitié des occurences dans un corpus de langue anglaise d'environ un million de mots.

David Bellos, Le Poisson et le Bananier, p. 364 (note 2 du chapitre 8), Flammarion 2012

jeudi 16 juin 2016

Foot incantatoire

Au Brésil :
Et puis nous sortions encore, et elle était la première à m'anatomiser avec sarcasme et rancœur la religiosité profonde, orgiastique, de ce lent don de soi, semaine après semaine, mois après mois, au rite du carnaval. Aussi tribal et ensorcelé, disait-elle avec haine révolutionnaire, que les rites du football qui voient les déshérités dépenser leur énergie combative, et leur sens de la révolte, pour pratiquer incantations et maléfices, et obtenir des dieux de tous les mondes possibles la mort de l'arrière adverse, en oubliant la domination qui les voulait extatiques et enthousiastes, condamnés à l'irréalité.

Umberto Eco, Le Pendule de Foucault, p.171 - Fayard, 1990

lundi 23 mai 2016

Rêves

La légende veut que Conrad rêvait en français.

Quant à Ricœur, il ne rêvait que de textes. Vers la fin de sa vie, il se mit à rêver d'images. Inquiet, il s'en ouvrit à son fils, Jean-Paul, psychanalyste:
— Je crois que je deviens fou, j'ai des hallucinations.
— Mais non, tu rêves, papa.

mercredi 11 mai 2016

L'eau qui court

Je lis La Folie Almeyer. Pensant Au Cœur des ténèbres, je m'étonne et je ne m'étonne pas de la fascination d'un marin pour les rivières et les fleuves, bien plus toujours recommencés que la mer.

dimanche 1 mai 2016

Misère

Contexte : Balthasar attend l'autorisation de publier un texte. Il attend l'autorisation des censeurs :
Car c'est toujours la même misère chez nous: il faut trois fois plus de temps pour lire un livre que pour l'écrire!

Lettre de Balthasar à Richard Gutzwiller: Bâle, 20 novembre 2941, Archives provinciales de Zürich (cité par Manfred Lochbrunner, note 25, dans la revue "Communio" n°2015, mai-juin 2011)

lundi 11 avril 2016

Panama

Je me souviens que l'excellente Exobiographie d'Obaldia parle du creusement du canal de Panama. Je ne l'ai pas sous la main, donc je ne peux citer, mais à ma grande surprise, j'y ai appris que Gauguin a participé au chantier, un chantier terrible dans l'humidité et les moustiques.

Je me souviens que le canal de Panama joue un grand rôle dans Les voyageurs de l'impériale.

Dans la série "mes amis ont du talent", je vous propose un pa(nama)stiche de Victor Hugo et un de La Fontaine.

Et une anthologie fantastique (j'en reste coite) ici: Panamanière. Bravo à tous, à ceux que je connais et ceux que je ne connais pas. Chapeau bas !

vendredi 8 avril 2016

Une âme dans la cuisine

La mystérieuse âme russe… Tout le monde essaie de la comprendre… On lit Dostoïevski… Mais c'est quoi, cette fameuse âme? Eh bien, c'est juste une âme. Nous aimons bavarder dans nos cuisines, lire des livres. Notre principal métier, c'est lecteur. Spectateur. Et avec ça, nous avons le sentiment d'être des gens particuliers, exceptionnels, même si cela ne repose sur rien, à part le pétrole et le gaz. […]
[…]
Les cuisines russe… Ces cuisines russes… Ces cuisines miteuses des immeubles des années 1960, neuf mètres carrés ou même douze (le grand luxe!), séparées des toilettes par une mince cloison. Un agencement typiquement soviétique. Devant la fenêtre, des oignons dans de vieux bocaux de mayonnaise, et un pot de fleurs avec un aloès contre le rhume. La cuisine, chez nous, ce n'est pas seulement l'endroit où on prépare la nourriture, c'est aussi un salon, une salle à manger, un cabinet de travail et une tribune. Un lieu où se déroulent des séances de psychothérapie de groupe. Au XIXe siècle, la culture russe est née dans des propriétés d'aristocrates, et au XXe siècle, dans les cuisines. La perestroïka aussi. La génération des années 1960 est la génération des cuisines. Merci Khrouchtchev! C'est à son époque que les gens ont quitté les appartements communautaires et ont commencé à avoir des cuisines privées, dans lesquelles on pouvait critiqué le pouvoir, et surtout, ne pas avoir peur, parce qu'on était entre soi. Des idées et des projets fantastiques naissaient dans ces cuisines…

Svetlana Alexievitch, La Fin de l'homme rouge, p.29-30, Actes Sud 2013

dimanche 3 avril 2016

Epiphanie

Comme je ne peux pas laisser de commentaire sur youtube et que je ne peux pas redescendre au 10 mars dans FB parce que ça plante, je poste ici l'image destinée à illustrer la traduction de Guillaume Cingal (et qui semble impliquer que "j'ai trouvé Jésus" est le début d'une blague récurrente):



(Magnet acheté à Stockholm en 2001, sur le frigo depuis. J'aime son double sens: bien sûr c'est une plaisanterie, mais sous un autre angle, celui de la foi, ce n'en est pas une. Et j'aime "the whole time" qui implique une plénitude, un plérôme).

jeudi 31 mars 2016

E. Régniez à la maison de la poésie

Notre château "marche" bien, avec maintes critiques positives sur les blogs et par les libraires, dont celle-ci sur France-Culture.

Pour ma part, no spoil, je ne dirai que quelques mots: une atmosphère proche du Tour d'écrou dans les premières pages, beaucoup de travail sur le rythme et le son qui fait qu'il n'est pas étonnant que la maison de la poésie ait proposée une lecture en musique du livre.

J'arrive en retard (comme d'hab) mais à temps (comme souvent). Le spectacle est en train de commencer: un violoncelle, Sébastien Maire, un synthétiseur (à double clavier, nous fera-t-on remarquer plus tard), Julien Jolly, et une voix, Lucie Elpe. La lecture commence par «jeudi 31 mars», c'est-à-dire exactement aujourd'hui: bravo, Emmanuel Régniez, ce n'était possible que tous les six ans!

J'ai lu le livre il y a plus d'un mois. Je reconnais les mots, j'ai des sensations de manque sans être capable de repérer toutes les coupures. Y a-t-il eu ce que j'appelle in petto "le père d'Hamlet", la cigarette dans la bibliothèque? et le scandale du mensonge, a-t-il été mis en scène? Cinq jours plus tard (j'écris cinq jours plus tard) je ne sais plus, impressions fantômatiques d'un livre fantômatique, obsessions renforcées par la musique obsessionnelle. C'était une lecture très réussie, l'harmonie entre texte et musique était parfaitement réalisée (est-ce enregistré ou perdu à jamais?), lecture qui a pris garde de s'arrêter au deux tiers du livre, de ne pas dévoiler la fin, de ne pas mettre sur la piste.

La lumière se rallume. La salle est remplie et je suis surprise de la jeunesse du public: voilà qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps (voire jamais arrivé). Quelques questions. Nous apprenons que Lucie Elpe travaille au Tripode et paraît avoir un caractère bien trempé (rires dans la salle). Julien Jolly habituellement batteur travaille avec Olivier Py. Frédéric Martin monte sur scène pour dire quelques mots, E. Régniez se prête aux questions avec sa gentillesse coutumière (un peu surprise que le "gueuloir" n'évoque rien à certains). Il parle d'Eakins — les photos de la fin du livre —, de Couperin et de la musique de Barry Lyndon.

Un verre de vin plus tard, je m'éclipse.

jeudi 24 mars 2016

Poésie du gérondif

J'ai lu Minaudier à cause (grâce à, mais j'ai toujours envie de crier: «tout est de sa faute!») de Guillaume. Si donc vous voulez des informations sérieuses, lisez son billet ou écoutez cette émission.

En réalité, je suis incapable de comprendre ce livre. Je suis incapable de comprendre comment il est possible de parler une langue étrangère (comment réfléchir à la façon de parler en même temps qu'on parle ou comment ne pas réfléchir à la façon de parler en parlant: les deux me paraissent également impossibles). Je suis une handicapée du langage; dès que je suis fatiguée il se défait en moi et je deviens incompréhensible (mon entourage parle de la nécessité d'"avoir le décodeur VS"), et si vous me laissez une semaine avec des étrangers parlant parfaitement français (en colloque, par exemple), un français pur au vocabulaire choisi, un français élégant à peine désuet, je n'arrive plus à parler du tout à force d'essayer de comprendre comment ils font: comment font-ils pour maîtriser ma langue que je n'arrive à parler qu'à condition de ne pas y réfléchir?

Je vais donc parler d'autre chose, de la passion de Minaudier pour Vialatte et les éditions De Gruyter-Mouton. Ce sont des passions non dissimulées, puisque le livre commence ainsi: «Alexandre Vialatte a donné de l'homme une définition éternelle autant qu'irréfutable: «Animal à chapeau mou qui attend l'autobus 27 au coin de la rue de la Glacière».
Et il se termine par: «Et c'est ainsi, bien sûr, que Gruyter sera grand, et Mouton aussi», ce qui est, vous l'avez tous reconnue, une variation sur la dernière phrase des chroniques de Vialatte dans La Montagne.

Quant aux éditions De Gruyter-Mouton… Ah, les éditions De Gruyter-Mouton… (nom écrit en petites capitales, ce que je ne sais pas faire dans ce blog).
Voici comment nous les présente Jean-Pierre Minaudier:
Quel intérêt, quelle volupté peut-on trouver à collectionner les grammaires, sans faire, dans l'immense majorité des cas, la moindre tentative pour parler les langues en question, ni même pour aller les étudier en bibliothèque? D'abord, ce sont souvent de bien beaux livres — mention spéciale à ceux des éditions berlinoises de De Gruyter-Mouton, auprès desquels un Pléiade a l'air d'un livre de poche sri lankais: ces pages proclameront leurs louanges à la face des cieux.

Jean-Pierre Minaudier, Poésie du gérondif, p.10-11, éditions du Tripode, 2014
Et Minaudier va faire exactement cela: proclamer leurs louanges à la face des lecteurs au fil des notes de bas de page (note 11 : «Par ailleurs, ce livre se veut une défense et une illustration de la note de bas de page, un genre littéraire trop décrié.»)
Reprenant ma passion de compilatrice, voici donc La liste des louanges. (Les numéros représentent le numéro de la note).
4. […] Karen Rice: Slave, admirables éd. De Gruyter-Mouton […]

18. […] Hein Van der Voort: A Grammar of Kwaza, fondamentales éd. De Gruyter-Mouton […]

20. […] Knut Olawski: A Grammar of Urarina, inestimables éd. De Gruyter-Mouton […]

31. […] Lyle Campbell:The Pipil Language of El Salvador, indispensables éd. De Gruyter-Mouton […]

51. […] Jeanette Sakel: A Grammar of Mosetén, infiniment vénérables éd. De Gruyter-Mouton […]

54. […] Osahito Miyaoka: A Grammar of Central Alaskan Yupik (C.A.Y.), éd. De Gruyter-Mouton (elles sont le sel de la terre) […]

60. […] José Ignacio Hualde et Jon Ortiz de Urbina: A Grammar of Basque, éd. De Gruyter-Mouton (qu'elles vivent longtemps, pour faire le bonheur du monde) […]

62. […] Gabriele Carlitz: Marquesan: A Grammar of Space, éd. De Gruyter-Mouton (que le Tout-Puissant les ait en sa très sainte garde) […]
et […] Desmond C. Derbyshire & Geoffoy Pullum (eds): Handbook of Amazonian Languages, vol.1, éd. De Gruyter-Mouton (que tous les saints du paradis intercèdent en leur faveur au jour du Jugement) […]

65. […] Birgit Hellwig: A Grammar of Goemai, éd. De Gruyter-Mouton (que la bénédiction des cieux plane éternellement sur elles et sur leur race) […]

72. Patience Epps: Hup, éd. De Gruyter-Mouton (que des fleuves de miel, des lacs de salidou et des océans de Nutella les récompensent de leurs bienfaits) […]

74. […] Sebastian Fedden: A Grammar of Mian, éd. De Gruyter-Mouton (tous les prophètes ont annoncé leur épiphanie dans des transports de joie) […]

75. […]Robert E. Hawkins: "Wai Wai", dans Derbyshire & Pullum (eds): op.cit., vol.4, éd. De Gruyter-Mouton (puissent les anges descendre chaque jour à la Maison Fréquentée pour réciter leur nom et leurs mérites!) […]

78. […] Anne-Marie Brousseau & Claire Lefebvre: A Grammar of Fongbe, éd. De Gruyter-Mouton (que le règne, la puissance et la gloire leur appartiennent pour les siècles des siècles) […]

79. […] Claire Louise Bowern: A Grammar of Bardi, éd. De Gruyter-Mouton (que le Tout-Puissant leur accorde une belle part dans ce monde ainsi qu'une belle part dans l'au-delà, et les protège contre le châtiment du feu) […]

81. […] L'absence d'adjectifs dans de nombreuses langues est le sujet d'un célèbre article de R.M.W. Dixon: "Where Have all the Adjectives Gone?" (à lire en écoutant Pete Seeger), dans Where Have all the Adjectives Gone? and Otehr Essays in Semantics and Syntax, éd. De Gruyter-Mouton (que leur nom, qui est comme le nectar, l'ambroisie et le gloubi-boulga, soit sur la bouche du Seigneur à l'heure où les Justes recevront leur récompense, et qu'il y ait pour elles un jardin ceint de murs au septième ciel) […]

82. […] Amy Miller: A Grammar of Jamul Tiipay, éd. De Gruyter-Mouton (que leur nom, qui est comme l'odeur de la terre après la pluie, sorte de mes lèvres avec mon dernier souffle, et qu'il brise à jamais le silence éternel des espaces infinis) […]

89. […] Une autre description du trio par Sergio Meira, censée paraître en 2010 aux éd. De Gruyter-Mouton (leur place est sous le trône de Dieu, dans un coffet de vermeil serti d'émeraudes!) […]

99. […] Nicholas D.Evans: A Grammar of Kayardld, éd. De Gruyter-Mouton (que leur nom mille fois béni soit inscrit pour l'éternité dans les marges du Coran céleste, et avec lui ceux de leurs enfants et des enfants de leurs enfants jusqu'à la sept mille sept cent soixante-dix-septième génération, après y'a plus de place) […]

La dernière phrase p.130, déja citée, est l'objet du dernier appel de note: «Et c'est ainsi, bien sûr, que Gruyter sera grand, et Mouton aussi.»
100. Comme le centième nom du Seigneur pour les musulmans, la centième note de bas de page est ineffable: ce n'est pas une note parmi d'autres, c'est la Note. Elle figure au Ciel sur un voile tissu d'or et de soie autour duquel dix mille anges musiciens volent sans cesse en gazouillant des règles de grammaire luangiua sur l'air de La Jeune Grenouille aussi belle que sage. Une secte chiite de La Garenne-Colombes tient de l'Arabe Abdul al-Hazred qu'Elle porte sur la syntaxe irrégulière des évidentiels en haïda, mais deux versets abrogés du Livre des morts tibétain, sur lesquels Borges est tombé par hasard en cataloguant la bibliothèque de Babel, assurent qu'Elle évoque l'existence d'une langue sans consonnes au Texas et en Australie. Un mystique sépharade lapon en retraite spirituelle en France a vu le ciel s'entrouvrir et des lettres de feu, juste au-dessus du Moulin Rouge, lui révéler qu'Elle fait allusion à l'absence de genre grammatical en itelmen; et de très anciens sages coptes de Haute-Égypte racontent, si on leur paie le raki, qu'une mystérieuse inscription en bourouchaski archaïque, ciselée sur un chapiteau du Second Temple réemployé dans la grande mosquée du Caire, affirme que celui qui L'aura lue pénétrera les mystères de la Création, entendra le chant des sphères, supportera l'humour de l'auteur de ces lignes, parlera basque sans effort et verra la face de Dieu.
Il est possible que ce long florilège, en acquérant une certaine lourdeur au fil des citations, desserve plus qu'il ne serve Minaudier: en effet, ce n'est pas fait pour être lu ainsi, mais pour être découvert au fil des pages. Mais l'art de la louange (comme celle de la malédiction: quelle joie de découvrir une belle malédiction) est peu pratiqué et je voulais en conserver une trace ici. Je laisse à chacun apprécier si l'humour de l'auteur relève davantage de l'esprit potache ou de la crainte de devenir trop sérieux.
Et je me demande si les éditions du Tripode ont songé à envoyer un exemplaire de Poésie du gérondif aux éditions De Gruyter-Mouton — étant bien sûre que quelqu'un y lit le français.

Est donnée à la fin une liste de livres en français pour s'initier à la linguistique descriptive. L'une des idées fortes du livre est que les façons de dire et de voir le voir le monde sont étroitement corrélées. Voici une dernière citation qui illustre cette idée:
Il existe une polémique célèbre sur les catégories de l'être selon Aristote: dans un article paru en 1958, le linguiste Émile Benveniste a fait remarquer qu'elles correspondent exactement aux différents sens du verbe «être» en grec ancien, et donc que dans une langue sans verbe «être», Aristote était inconcevable. On lui a répondu qu'il a été possible de traduire Aristote en japonais, langue qui n'a pas de verbe «être», et de trouver une traduction plausible à chacune de ses catégories. […] Quelques langues, comme le nez-percé de l'Idaho et (dans certaines constructions) le mosetén de Bolivie, ne font carrément pas la différence entre «être» et «avoir»: cela aurait sans doute posé quelques problèmes aux Aristotes locaux, et doit en poser de sérieux aux traducteurs51.

Ibid, p.63, éditions du Tripode, 2014


Note
51: […] Comment s'en sort-on dans les langues qui ne distinguent pas «être» et «avoir»? Sans aucun problème dans l'immense majorité des cas: dans la phrase «Mon beau-frère X un crétin», il est évident que X est le verbe «être»; dans la phrase «Mon beau-frère Y un ordinateur», il est évident, sauf dans la science-fiction la plus débridée, que Y est le verbe «avoir». La tournure n'est ambiguë que dans de rares cas, du genre: «Ma voisine Z une grosse vache» — encore faut-il que le contexte rende plausible qu'elle exerce la profession d'agricultrice (sinon, Z est forcément «être»), et que par ailleurs il n'ait pas été mentionné qu'elle possède le sex-appeal de Marilyn Monroe, l'humour de Woody Allen, la conversation de Voltaire et PhD de physique quantique (s'il y a eu une mention de cet ordre, Z est forcément «avoir»). Du reste, les ambiguïtés ne sont pas forcément des handicaps: parmi les ressources les plus précieuses du langage, mais aussi les plus variées d'une langue à l'autre, figurent le double sens, le jeu de mots, le calembour.

samedi 13 février 2016

Une rencontre

J'avais appris sur FB qu'Emmanuel Régniez venait présenter son dernier livre (j'avais beaucoup aimé le précédent) chez Gibert Barbès, c'était l'occasion de le revoir et de me procurer le dernier-né.

Pluie. J'arrive en retard, Emm est en train de parler, Tlön est là.

Je prends la conversation en route, elle a dû commencer depuis vingt minutes au moins, je ne sais pas ce qui a précédé. E. Régniez explique son goût pour le gothique (j'écris ce billet six semaines plus tard, je ne me souviens plus très bien: s'agissait-il d'un volume trouvé dans une bibliothèque au Japon, d'une anthologie? je ne sais plus). Il explique le gothique comme étant un genre s'étant développé extraordinairement vite avec ses codes précis (un fantôme, un mystère, un château, des ruines, des caves, etc) et cette particularité: «C'est sans doute le genre qui a développé le plus vite, en moins de quinze ans, vingt ans, le pastiche de lui-même. D'un autre côté, une fois que Sade a eu écrit Les cent vingts jours de Sodome, il n'y avait peut-être rien d'autre à faire.»
(Les cent vingts jours de Sodome comme apogée du roman gothique? je n'y aurais jamais pensé.)

E. Régniez évoque ses influences, dont Nous avons toujours vécu au château, de Shirley Jackson qu'il a traduit par intérêt et désœuvrement. «Traduire vous oblige à entrer dans la pensée d'un auteur, à faire attention à ce qu'il a voulu, c'est particulier.») (What? C'est donc une "vraie" référence, un "vrai" livre? Cette phrase«Nous avons toujours vécu au château» revient si souvent dans les textes de Emm. Régniez (sur son tumblr défunt) que je pensais que c'était une phrase fétiche, un leitmotiv personnel.) S'en suit une petite discussion entre libraires, Jackson est apparemment paru chez Rivages Poche et le livre aurait été donné gratuitement pour l'achat de plusieurs de la collections… (C'est ainsi que je comprends que l'éditeur d'E Régniez, Frédéric Martin, est présent.)

Plus tard je feuillette le livre. Un frère, une sœur, Véra, "ardemment"… Ça sent son Nabokov. L'auteur ne veut pas répondre, puis me dit oui, mais je ne sais pas si c'est pour me faire plaisir ou si c'est vrai.
Je repars avec deux exemplaires.

dimanche 17 janvier 2016

1897 : Cambridge refuse d'accorder un diplôme aux femmes

Les sœurs [Agnes Smith Lewis et Margarethe Dunlop Gibson] revinrent à Cambridge juste à temps pour poser, le 25 mai 1897, la première pierre du collège presbytérien dont la fondation leur avait coûté tant d'efforts. On le baptiserait Westminster College, en l'honneur de la confession de foi qui marqua tant l'histoire de l'Eglise presbytérienne. Par une curieuse ironie du sort, le conseil de l'université venait au terme d'une campagne houleuse de rejeter, quatre jours plus tôt à peine, une motion proposant d'accorder des diplômes aux femmes.

La polémique couvait depuis plus de trente ans. Une minorité qui ne laissait pas imposer prétendait les femmes tout à fait capables de réussir à l'université: en effet, depuis 1881, elles passaient les mêmes examens que leurs condisciples masculins mais aucun diplôme ne leur était décerné, même en cas de succès; ce qui posait un problème d'autant plus gênant que les étudiantes obtenaient en général de brillants résultats. Les enseignants interrogés sur la participation de jeunes femmes à leurs cours avouèrent leur inquiétude de les voir accaparer les meilleures places parce qu'elles arrivaient systématiquement en avance. Bientôt furent fondés des collèges réservés aux femmes, Girton et Newham, qui ne délivraient pas de diplômes. En 1887, le seul étudiant à obtenir d'excellentes notes en littérature fréco-romaine ne fut autre qu'une «Miss» Ramsay. En 1890, Miss Philippas Fawcett devança ses concurrents aux épreuves de mathématiques, qui passaient alors pour les plus prestigieuses à Cambridge. Mrs Eleanor Sidgwick, en tant que directrice du Newham College, attira l'attention sur les conséquences désastreuses d'une aussi criante injustice: en l'absence d'un diplôme attestant leurs connaissances, de nombreuses femmes dénuées de fortuen personnelle ne parviendraient jamais à subvenir à leurs besoins, faute d'obtenir un travail. Une femme sur deux qui suivait des études ne se mariait jamais; ce qui correspondait à une proportion de célibataires plus élevée que dans le reste de la population. Aucun titre officiel n'autorisait une femme pourtant instruite à postuler à un emploi lucratif. Mary Kingsley illustrait à merveille le paradoxe: elle ne disposait d'aucun moyen de prouver ses compétences à un éventuel employeur ni, par conséquent, d'assurer son indépendance financière.

Les universités britanniques et écossaises de fondation plus récente consentirent à remettre des deplômes à leur étudiantes dès 1895. Cambridge continua cependant de camper sur ses positions en arguant que les conditions de vie des étudiants se ressentiraient de la présence des femmes sur le campus et que leur accorder le droit de voter au conseil de l'université leur donnerait l'occasion de manipuler l'institution et de se mêler de politique à l'échelle nationale. Les étudiants s'opposèrent avec virulence à la motion soumise au vote du conseil. La venue en masse de jeunes femmes sur le campus les obligerait à cesser de boire, jouer et faire la noce, et donc à renoncer aux plaisirs qui rendent la vie d'étudiant si délicieuse.

Le conseil de l'université devait rendre son verdict le 21 mai 1896. Les opposants à la remise de diplômes aux femmes organisèrent l'arrivée à Cambridge par trains spéciaux en partance de Londres d'anciens élèves disposant du droit de vote au conseil. Le matin du jour J, des étudiants d'excellente humeur se massèrent devant le bâtiment où se réunirait le conseil. A la fenêtre d'une chambre apparut au-dessus de la foule une effigie d'une femme à bicyclette, un moyen de transport considéré à l'époque comme immoral pour les dames.

Quand la nouvelle du résultat se répandit (662 votes en faveur de la motion; 1713 contre), une telle clameur s'éleva que le journaliste du Times chargé de couvrir l'événement considéra qu'il s'agissait là de la décision «la plus mémorable de l'histoire de l'université.

Janet Soskice, Les aventurières du Sinaï, p.2401, JC Lattès 2010 - traduction Marie Boudewyn

mardi 12 janvier 2016

A propos d'une phrase de Proust

En un quart de siècle, depuis leur première croisière sur le Nil [celle des sœurs Agnes Smith Lewis et Margarethe Dunlop Gibson], la connaissance du Moyen-Orient antique avait progressé à pas de géant. Le déchiffrement des hiéroglyphes puis du cunéiformes, la découverte de quantité de tablettes et d'inscriptions sur les murs des temples révélèrent un monde, jusque-là inconnu, de courriers officiels, d'accords commerciaux et d'échanges diplomatiques. De nouvelles découvertes occupaient régulièrement la une des journaux.

Janet Soskice, Les aventurières du Sinaï, p.240, JC Lattès 2010 - traduction Marie Boudewyn
Proust est connu pour avoir rendu compte des nouveautés technologiques comme le téléphone, l'automobile ou l'électricité. Je viens de comprendre que lorsqu'il parle d'un poème égyptien ou de Maspero, il parle également de l'actualité de son époque.
Mais il est bien possible que, même en ce qui concerne la vie millénaire de l'humanité, la philosophie du feuilletoniste selon laquelle tout est promis à l'oubli soit moins vraie qu'une philosophie contraire qui prédirait la conservation de toutes choses. Dans le même journal où le moraliste du « Premier Paris » nous dit d'un événement, d'un chef-d'oeuvre, à plus forte raison d'une chanteuse qui eut « son heure de célébrité » : « Qui se souviendra de tout cela dans dix ans ? », à la troisième page, le compte rendu de l'Académie des Inscriptions ne parle-t-il pas souvent d'un fait par lui-même moins important, d'un poème de peu de valeur, qui date de l'époque des Pharaons et qu'on connaît encore intégralement ? Peut-être n'en est-il pas tout à fait de même dans la courte vie humaine. Pourtant quelques années plus tard, dans une maison où M. de Norpois, qui se trouvait en visite, me semblait le plus solide appui que j'y pusse rencontrer, parce qu'il était l'ami de mon père, indulgent, porté à nous vouloir du bien à tous, d'ailleurs habitué par sa profession et ses origines à la discrétion, quand, une fois l'Ambassadeur parti, on me raconta qu'il avait fait allusion à une soirée d'autrefois dans laquelle il avait « vu le moment où j'allais lui baiser les mains », je ne rougis pas seulement jusqu'aux oreilles, je fus stupéfait d'apprendre qu'étaient si différentes de ce que j'aurais cru, non seulement la façon dont M. de Norpois parlait de moi, mais encore la composition de ses souvenirs ; ce « potin » m'éclaira sur les proportions inattendues de distraction et de présence d'esprit, de mémoire et d'oubli dont est fait l'esprit humain ; et, je fus aussi merveilleusement surpris que le jour où je lus pour la première fois, dans un livre de Maspero, qu'on savait exactement la liste des chasseurs qu'Assourbanipal invitait à ses battues, dix siècles avant Jésus-Christ.

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p.478, Clarac tome I

dimanche 10 janvier 2016

Un témoignage d'époque sur le massacre des Arméniens

De tels désagréments ne valaient toutefois pas qu'on s'y attarde, comparés au sort des émigrants arméniens qe les douaniers de Jaffa maltraitèrent en les séparant de leurs familles sous les yeux des jumelles [Agnes Smith Lewis et Margarethe Dunlop Gibson] alors qu'ils tentaient d'embarquer. Et encore, ne s'agissait-il là que d'un exemple parmi tant d'autres de l'oppression qui, note Agnes «faisait à ce moment-là couler le sang arménien dans les vallées et jusque dans les églises». Rendel Harris et son épouse, Helen, sillonnaient l'Arménie à cheval depuis le début du mois de mars [1896], en aidant les évangélistes britanniques et américains à fournir les secours de première nécessité à la population suite aux massacres de l'automne et de l'hiver précédents. Ils trouvèrent des villes ruinées, des familles endeuillées, des villages pillés, des vignes abandonnées.

Janet Soskice, Les aventurières du Sinaï, p.262, JC Lattès 2010 - traduction Marie Boudewyn

vendredi 8 janvier 2016

Une carte d'Anne Sarraute

Le 28 décembre j'ai acheté Voyageur en automne chez un antiquaire qui propose des "bibliothèques" intéressantes au milieu des services à café (les livres de morts? sans doute, mais pas que).

En rangeant le livre cette après-midi, j'y trouve une carte à en-tête de La Quinzaine littéraire. Elle est écrite au feutre bleu, simplement datée "mardi".
Cher Georges,
Je pensais vous voir au comité mercredi dernier, c'est pourquoi je ne vous ai pas envoyé ce questionnaire pour le dossier de cet été. Je l'ai fait parvenir à Claude Simon à Paris auprès de qui vous m'aviez dit pouvoir vous entremettre. N'oubliez pas, j'ai peur qu'il parte dans le midi et c'est pour début juin.
Tenez-moi au courant, s'il vous plaît.
Je vous embrasse.
Anne

Il ne s'agit que de trois feuillets…
Je connaissais Nathalie et Claude, je ne savais pas qu'il y avait Anne.
Pourquoi me dis-je qu'il doit s'agir de Georges Raillard?

mercredi 30 décembre 2015

En lune de miel avec mon frère

Ce livre apparaît à la fin de cette liste. Comme celle-ci n'était pas trop décalée par rapport à mes appréciations, j'ai décidé de tenter la lecture. (Apparemment il n'est pas encore traduit).

L'auteur a été "abandonné (planté?) au pied de l'autel" par sa fiancée. Comme les invités avaient déjà réservés, ils sont venus malgré tout et le frère de l'auteur a organisé à la place du mariage une fête de consolation. De fil en aiguille, les deux frères sont partis pour un tour du monde.
En réalité, le livre n'est pas un récit de voyage très précis. Il présente des vignettes. C'est aussi un livre d'introspection et de découvertes des autres (qui suis-je, qui est mon frère, que veux-je vraiment). C'est à la fois un livre attachant, tonique, qui n'offre pas cependant de grandes découvertes autre que celle de se rendre compte une fois de plus que nous connaissons déjà les lois de la sagesse. Le problème serait plutôt de les appliquer.
At the end of a lasagna dinner on our last night in Banos, Kurt asked Dean if he had any final words of wisdom.
"Do what's right", he answered without pause.
Pow. Simple. Sane. Stronger than a self-help book or a twelve-step program. Dean didn't bother to elaborate. He tore off a chunk of bread knowing there was no room for misinterpretation.
As we left Banos the next morning, Kurt unzipped his bag and grabbed a hotel towel. He stared at it, then threw it on the floor.
"Goddam Dean", he said. "I won't be able to lift anything from hotel again".

Franz Wisner, Honeymoon with my brother, vers la fin du chapitre 19


A la fin d'un dîner de lasagnes lors de notre dernière nuit à Banos, Kurt demanda à Dean s'il avait un ultime précepte de sagesse.
«Faites ce qui est juste» répondit-il sans marquer de temps de réflexion.
Pouh. Simple. Sage. Plus sûr qu'un livre de self-help ou un programme en douze étapes. Dean ne prit pas la peine de développer. Il rompit un morceau de pain, sachant qu'il n'y avait aucune confusion possible.
Alors que nous quittions Banos le matin suivant, Kurt ouvrit son sac et attrapa une serviette de toilette de l'hôtel. Il la fixa puis la jeta à terre.
«Maudit Dean, dit-il. Je ne vais plus arriver à emporter quoi que ce soit des hôtels».
Le voyage se termine en Afrique, le continent réputé pour être le plus dur aux voyageurs. L'auteur résume ses conclusions :
In fact, if you limited me to just one adjective to describe the world, I'd use poor.
[…] They'd [American children] recognized that poverty doesn't automatically equate unhappiness. Some of the biggest smiles we've seen have been in areas where people have the least.

Ibid, vers la fin du chapitre 25


En fait, si vous me demandiez de décrire le monde en un mot, je répondrais: pauvre.
[…] [Les enfants américains qui viendraient ici] apprendraient que pauvreté ne signifie pas automatiquement tristesse. Certains des plus larges sourires que nous avons vus venaient des endroits où les gens possèdaient le moins.
Enfin, je ne résiste pas au plaisir de transcrire cette conversation, qui me fait penser à H. refusant d'aller dans le Bronx ou aux gens nous disant de ne pas vadrouiller seuls à la Nouvelle Orléans.
In Kenya, we decided we needed a movie fix. Kurt opted for AH, while I went to Training Day, with a plan to meet in the lobby afterward. After Denzel's downfall, I finished my popcorn by the door and started to chat with a couple of Kenyans who'd seen the film. No way they'd go to the United States, they said. Too dangerous. Too many killings on the streets. Here we were in Nairobi, one of the most crime-ridden cities of the planet, and thes guys were petrified about Nebraska, Graceland, Highway 1, and the rest of America, thanks to Hollywood. I tried to explain it wasn't all that bad, but ended up confusing everyone. Including me.
"Sure, we have a lot of crime, but mostly it's centered in certain areas."
"Same as here."
"Here seems much more dangerous".
"How can it be? We have knives. You have expensive guns."

Ibid, vers la fin du chapitre 25


Au Kenya, nous avons décidé que nous avions besoin d'une dose de cinéma. Kurt choisit AH et moi Training day, avec l'intention de nous retrouver dans le hall après la séance. Après la chute de Denzel, je finis mon popcorn à la porte et commença à discuter avec un couple de Kenyans qui avaient vu le film. Rien au monde ne les ferait aller aux Etats-Unis, disaient-ils. Trop dangereux. Trop de meurtres dans les rues. Nous étions ici à Nairobi, l'une des villes de la planète la plus dévastée par le crime, et ces gens étaient terrorisés par le Nebraska, Graceland, la Highway 1 et le reste de l'Amérique grâce à Hollywood. Je tentai d'expliquer que ce n'était pas si terrible, mais finis par embrouiller tout le monde. Moi compris.
«Bien sûr, il y a beaucoup de crimes, mais en grande partie concentrés dans quelques quartiers.
— Pareil ici.
— Ici, ça paraît beaucoup plus dangereux.
— Difficile à croire. Nous avons des couteaux. Vous avez des armes à feu hors de prix.»

dimanche 13 décembre 2015

Les livres «morts»

Schechter partit pour Le Caire en décembre 1896, dès la fin du premier semestre universitaire, muni d'une lettre d'introduction du grand rabbin de Londres, Hermann Adler, au grand rabbin du Caire, Aaron Raphaël Ben Shim'on. Une fois sur place, il dut passer de nombreuses heures, voire des journées entières, à fumer des cigarettes en sirotant du café en compagnie du grand rabbin jusqu'à ce que celui-ci le récomprense de sa patience en lui accordant sa confiance et en l'emmenant à la synagogue Ben Ezra, la plus ancienne du Caire1. A l'extrémité d'un passage couvert, Schlechter aperçut une ouverture en hauteur dans un mur à laquelle seule une échelle permettait d'accéder. Schechter, en y montant, aperçut de quoi faire frissonner d'enthousiasme un érudit de sa trempe: une «salle sans fenêtres et sans portes de belles dimensions» remplie d'un fatras de livres et de papiers, de manuscrits et de textes imprimés, abandonnés là sans ordre depuis plus de huit siècles. Il venait de découvrir, comme il s'y attendait d'ailleurs à moitié, une gueniza.

Le mot «gueniza», expliquerait Schechter dans une lettre au Times, «vient du verbe hébreu "ganaz" et signifie cachette ou trésor. C'est un peu l'équivalent pour les livres de la tombe pour les hommes. C'est un peu l'équivalent pour les livres de la tombe pour les hommes. Quand l'esprit qui les habite les quitte, nous enfouissons les corps afin de leur épargner toute injure. De même, quand un écrit ne sert plus à rien, nous le mettons à l'abri pour lui éviter d'être profané2».

Une loi juive interdit la destruction du moindre document contenant les quatre lettres du saint nom, le tétragramme. Dans la plupart des cas, on enfouit sous terre, à la manière des restes humains, les documents en question qui, sous les climats humides, ne tardèrent pas à se décomposer. Dans les pays chauds et secs, les guenizot consistaient parfois en simples cavers ou en jarres, où les documents demeuraient intacts pendant des années, voire des siècles, comme à la synagogue Ben Ezra du Caire.

Les guenizot recevaient, outre les livres «morts», des ouvrages en mauvais état, dont certaines pages manquaient, ou «en disgrâce» parce que leur contenu ne semblait pas tout à fait orthodoxe. Au fil du temps, n'importe quel document écrit dans la langue sacrée, qu'il s'agît d'une chanson d'amour ou à boire, d'un testament ou d'un contrat de mariage, pouvait échouer dans une gueniza. Depuis huit siècles, l'ouverture en hauteur dans le mur de la synagogue Ben Ezra servait en quelque sorte de dépotoir aux écrits hébreux dont la communauté juive du Caire ne voulait plus.

Schechter décrivit aux lecteurs du Times la salle plongée dans la pénombre en des termes que n'aurait pas reniés Darwin:
«C'est un champ de bataille de livres où se sont affontées les œuvres de bien des siècles et om ne gisent plus que des feuilles éparses. Certains combattants ont péri sur le coup et sont tombés en poussière à l'issue d'une terrible lutte pour leur espace vital tandis que d'autres s'entassent en monceaux informes, impossibles à détacher les uns des autres sans endommager irrémédiablement les textes, même en s'aidant d'un produit chimique. Dans leur état actuel, ces monceaux de papiers présentent de curieuses associations: il arrive ainsi qu'on découvre un extrait d'un ouvrage de science niant l'existence des anges ou du diable, attaché à une amulette où ces mêmes êtres (surtout le diable) sont priés de bien se tenir et de ne pas s'opposer à l'amour de Miss Yair pour on ne sait plus qui3

Janet Soskice, Les aventurières du Sinaï, p.271-272, JC Lattès 2010 - traduction Marie Boudewyn



Notes:
1 : Stefen Reif, A Jewish Archive from Old Cairo (Richmond, 2000), p.19.
2 : Cf. le Times du 3 août 1897.
3 : Ibid.

mardi 1 décembre 2015

Paul Claudel

Mardi 9 avril 1946

Placé à la gauche Paul Claudel, lors d'un déjeuner organisé par Pierre Brisson, au Ritz, en son honneur, je suis amené à défendre le Stendhal du Rouge et de la Chartreuse, et le Flaubert de l'Education, qu'il traite superbement d'imbéciles et d'impuissants. il explique comment l'auteur du Rouge et le Noir a amoindre et édulcoré la véritable aventure de Brangues à laquelle il emprunta le sujet de son roman. «En somme, c'est Le Rose et le Noir», interrompt le professeur Mondor. A propos de Stendhal, toujours, Claudel se lance dans une charge violente contre l'introspection affirmant que l'homme est ce qu'il fait, non ce qu'il pense. Je ne peux m'empêcher de dire: «C'est aussi ce que Sartre prétend…», interruption qui fait rire toute la table (surtout mon père et Henri Mondor) et le rend visiblement furieux.
Paul Claudel, si curieux que cela puisse paraître, n'a pas du tout l'air de cet «académicien malgré lui» dont on a parlé. Un surcroît d'orgueil illumine au contraire son beau visage de vieux pontif-paysan. «On voit l'importance de cette Académie tant vilipendée à la joie de ceux qui y entrent», me dit ensuite mon père.
L'exultation de Mondor n'était en effet dépassée que par celle de Claudel. Et pourtant, Claudel…
Il déchire à belles dents hommes et choses avec l'alacrité joyeuse et sans remords du génie, sa forte mâchoire semblant broyer les mots qu'il prononce. Il ne s'attendrit que sur le Japon, dont James de Coquet, qui en revient, raconte les immenses destructions. Moins sourd que je ne le pensais, avec un visage que les contorsions et les rictus ne réussissent pas à rendre méchant.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.275-276 - Grasset, 1978

jeudi 26 novembre 2015

Tareq Oubrou et l'ostentation de l'islam

En mars 2013, j'ai acheté et lu L'islam que j'aime, l'islam qui m'inquiète, de Christian Delorme.
Je l'ai acheté avant tout à cause d'une préface de Tareq Oubrou.
Je ne connaissais pas cet imam, je n'en avais jamais entendu parler avant de feuilleter ce livre. La préface commençait (presque: le deuxième paragraphe) ainsi:
[…] Pour ma part, j'appartiens à ces musulmans qui ont la chance de rencontrer le christianisme à travers des hommes et des femmes de grande qualité. Et je prie ici d'emblée le lecteur d'excuser l'intrusion de mon «je» dans cette préface. Il n'est que l'expression d'un témoignage qui s'inscrit dans l'esprit même de l'ouvrage.

Ma première rencontre islamo-chrétienne remonte à une période où j'étaits encore dans le ventre maternel, vers la fin des années cinquante. Ma mère, enceinte, suivait alors des cours de puériculture donnés par des religieuses catholiques dans une maison d'accueil (dar el-halîb)1 laquelle se trouvait dans une église de Taroudant (Maroc), ma ville natale. Elle y a confectionné sa première layette dont je garde encore affectueusement une pièce

[…] La deuxième rencontre, toujours au Maroc, eut lieu à l'école maternelle Sainte-Anne, dirigée par des sœurs, à Agadir cette fois-ci. Je ne fis donc pas mes premiers pas dans une école coranique, devant un «fqîh»2, dont l'image et la méthode d'enseignement étaient généralement sévères, mais dans une maternelle avec des sœurs d'une grande gentillesse. […]

Préface de Tareq Oubrou, L'islam que j'aime, l'islam qui m'inquiète, p.1 et 2, Bayard, 2012
Sainte-Anne, c'est aussi un souvenir pour moi. C'est le lieu de mes premières années de catéchisme et de ma première communion. C'est le lieu de souvenirs heureux et extrêmement vivaces. J'ai acheté le livre.

Quatrième de couverture:
«Pour toute une partie des habitants de culture musulmane, le recours à un islam ostentatoire fonctionne comme une compensation à l'exclusion qu'ils vivent ou ressentent. Avant de voir là une "montée de l'islam", constatons d'abord un échec de la République.»

Ibid, Christian Delorme, quatrième de couverture
Hier circulait sur internet une interview de Tareq Oubrou. En voici des extraits:
— La visibilité actuelle de l’islam fait peur à l’identité française, et elle est aussi nuisible à la spiritualité musulmane. Il faut en finir avec la bédouinisation de l’islam. Phagocyté par le wahhabisme saoudien, le salafisme consiste à bédouiniser l’islam avec des moyens technologiques particulièrement développés. C’est un retour à l’histoire pré-islamique mais certainement pas un retour à l’état de l’Islam. Cette visibilité identitariste n’a rien à voir avec un enracinement mystique ou spirituel, mais répond à une logique de minorités qui veulent se préserver en s’attachant aux écorces au lieu de s’attacher à l’esprit de la religion.
— Que voulez-vous dire par écorce ?
— Tout ce qui participe à l’islam folklorique de la visibilité à outrance. Le propre de la religion, c’est la discrétion, la modestie, le travail intérieur et non l’exhibition. Il faut changer complètement de paradigme.

Le 24 novembre 2015, interview de Pascal Meynardier pour Paris-Match



Notes
1 : Qui signifie «maison de lait»
2 : L'îmam, en dialecte marocain

mardi 24 novembre 2015

Les actes du diable

Parce que je lis Nadler, Le philosophe, le prêtre et le peintre et les déboires de Descartes face aux théologiens, je souris en trouvant cet article du Monde: qu'auraient pensé les théologiens, est-ce très orthodoxe d'attribuer les catastrophes naturelles à Dieu?
«[…] Il y a trois grandes familles de riques. Dans notre jargon d'assureurs, nous parlons en anglais des «acts of God», des «acts of men» et enfin des «acts of evil». Les «acts of God», ce sont les catastrophes naturelles. La Terre est imparfaite, les rivières débordent, la terre secoue, les volcans entrent en étuption, les côtes sont submergées par des raz de marée. les phénomènes naturels ont toujorus été extrêmement prégnants. […] Ils représentent en moyenne 75% à 80% des destructions par an. La Terre reste la principale source de risque pour l'humanité.

Les «acts of men», ce sont les risques technologiques. Nous les créons et nous en créons beaucoup. Lorsqu'on a développé le nucléaire, nous avons créé des risques nucléaires. C'est la même chose pour à peu près tous les risques. […] Le progrès crée à peu près autant de risques qu'il en résout. La technologie, à l'heure actuelle, est en train d'être un pourvoyeur de risque extraordinaire. […]

Enfin, il y a des «actes du diable». Ce sont des destructions volontaires, intentionnelles de richesses et d'hommes. C'est ce que nous avons vécu ces jours-ci. […] Ce qui nous fait peur, c'est que les terroristes utilisent la technologie pour pouvoir y arriver, qu'ils n'utilisent non plus comme à l'heure actuelle des armes traditionnelles, mais recurent à d'autres moyens, comme par exemple le développent de virus bactériologiques, ou le nucléaire. Dans ce cas-là; on passerait de l'ère du terrorisme à l'ère de l'hyper-terrorisme. Cette phase, si elle survenait, créerait cette fois-ci une vulnérabilité mondiale aux conséquences considérables à l'échelle de l'humanité, puisqu'on peut imaginer, dans certains scénarios, des centaines de milliers de morts et des centaines de milliards de dégâts en une seule opération. […] les assureurs travaillent à l'heure actuelle sur le risque d'hyper-terrorisme.»

La menace d'un état terroriste : «Faisons attention: pour éviter de passer du terrorisme actuel à l'hyper-terrorisme, il faut absolument éviter que le terrorisme devienne un terrorisme d'Etat. C'est, à mon avis, l'enjeu de la phase qui s'ouvre, parce que si le terrorisme est appuyé par des Etats en matière de financement, de recherche, de moyens logistiques, on entrerait dans une ère d'hyper-terrorisme. […] C'est pourqoi il est fondamental que «l'Etat islamique», «Daesh», ne devienne pas un Etat en tant que tel, avec les moyens d'un Etat.»

Denis Kessler interrogé par Alain Franchon et Vincent Giret. Le Monde du 19 novembre 2015

jeudi 19 novembre 2015

L'Ultime secret du Christ

Ce livre nous avait été recommandé par une prof de grec biblique avec ces mots: «toutes les indications philologiques sont exactes».
Si vous avez une certaine culture chrétienne, ce livre ne vous apprendra pas grand chose sur l'histoire de Jésus et le Nouveau Testament (je ne connaissais pas le tombeau de Talpiot découvert en 1980) mais beaucoup de choses sur l'art de mettre en scène des révélations qui n'en sont pas. Exemple:
Tomas se pencha en avant, comme s'il s'apprêtait à dévoiler un grand secret.
— Le problème c'est que Jésus avait déjà une religion.
— Pardon?
Le Portugais se redressa, croisa les jambes et sourit en regardant d'un air amusé les visages ébahis d'Arnie Grossman et de Valentino Ferro.
— Il était juif.

José Rodrigues Dos Santos, L'Ultime secret du Christ, p.229, HC éditions 2013 (2011, traduit du portugais par Carlos Batista)
Bon. C'est un pétard mouillé; depuis Vatican II, cela est largement enseigné, en 2000 c'était même le contenu du premier cours de catéchisme des enfants de huit ans.
Cette mise en scène permet de présenter les faits comme s'ils étaient scandaleux (j'avoue que tout cela m'a beaucoup amusée en même temps que stupéfaite: comment, vraiment, cela n'était pas connu de tous?)
— Ma chère, dit-il. Vous n'avez toujours pas compris l'ultime conséquence du fait que Jésus était juif?
— Un juif qui a fondé le christianisme.
— Non, insista Tomas avec une pointe d'impatience. Le Christ n'était pas chrétien.

Ibid, p.240
(Pour cela que cela intéresse, c'est ce que l'on appelle "la troisième quête de Jésus", après la quête du Jésus historique (genre Renan ou Schweitzer — les premiers travaux dans ce domaine sont ceux de Reimarus) et le Jésus "réel" (travaux philologiques et exégétiques des années 50 cherchant à distinguer dans le Nouveau Testament ce qui a pu être réellement dit ou fait par l'homme Jésus — pour un aperçu, lire par exemple Joachim Jeremias), et enfin cette troisième quête qui cherche à replacer Jésus dans son contexte historique et social — voir par exemple les travaux du philosophe juif Daniel Boyarin)).

La conclusion à laquelle parviennent les protagonistes du livre est plutôt amusante (et parfaitement logique). Le côté amusant risque de ne pas vous apparaître, mais c'est que je cite hors contexte pour ne pas spoiler:
[…] Jésus était un prophète apocalyptique qui croyait fermement que le monde était proche de sa fin! Jésus avait une vision ultra-orthodoxe du judaïsme, allant jusqu'à affirmer qu'il n'était pas venu pour révoquer les Ecritures, mais pour les appliquer avec plus de rigueur encore que les pharisiens eux-mêmes! Jésus allait jusqu'à exclure les païens…
— Je vois d'ici votre tête, dit Tomas. Comment avez vous réagi à toutes les révélations de Patricia?
— Ça nous a abasourdis, évidemment. Imaginez notre stupéfaction! Personne n'en croyait ses oreilles! Et maintenant? Qu'allions-nous faire? […]

Ibid, p.443
L'ensemble du livre donne l'impression que le christianisme est un montage de toutes pièces des disciples après la mort de Jésus (une mise en scène orchestrée principalement par Paul). C'est très crédible, et j'imagine déjà certains en train de dire stupéfaits: «Mais comment pouvez-vous croire en sachant tout cela?»
Mais c'est justement que nous le savons, nous ne le découvrons pas. La dimension humaine (et révélée, mais révélée) des Ecritures nous est connue depuis longtemps maintenant.
En fait il y a deux types de réponses à cette question; une réponse proustienne: «le monde de nos croyances n'est pas affecté par nos observations» (citation à peu près) et une réponse de croyant: «la foi ne se vit pas au passé par une croyance aveugle en de vieilles phrases, mais au présent par la perception de signes au quotidien et ce sont ces signes qui valident en retour les Ecritures et les témoignages des saints».

mardi 17 novembre 2015

Hommages conservés ici pour mémoire, quand tout cela sera derrière nous

Les messages de solidarité affluent de partout. En voici deux qui m'ont touchée plus particulièrement.
Le premier est très connu, c'est un commentaire sur le site du New York Times — enfin très connu des facebookiens, mais je ne sais pas si ce texte a tourné dans les médias. Je suis touchée par les messages qui viennent de l'étranger, c'est comme si leur amour nous autorisait à nous aimer enfin, au moins pour quelques heures.
Mais tout de même, ne sont-ils pas trop gentils? Il n'y a rien de si extraordinaire à l'odeur d'un croissant, il doit être possible de trouver cela ailleurs qu'en France, non? Je lis à voix haute la traduction de l'article à H. qui me répond: «trouver tout cela ensemble au même endroit? non, ce n'est peut-être pas si facile à trouver.»
Blackpoodles - Santa Barbara 1 day ago
France embodies everything religious zealots everywhere hate: enjoyment of life here on earth in a myriad little ways: a fragrant cup of coffee and buttery croissant in the morning, beautiful women in short dresses smiling freely on the street, the smell of warm bread, a bottle of wine shared with friends, a dab of perfume, children paying in the Luxembourg Gardens, the right not to believe in any god, not to worry about calories, to flirt and smoke and enjoy sex outside of marriage, to take vacations, to read any book you want, to go to school for free, to play, to laugh, to argue, to make fun of prelates and politicians alike, to leave worrying about the afterlife to the dead.
No country does life on earth better than the French.
Paris, we love you. We cry for you. You are mourning tonight, and we with you. We know you will laugh again, and sing again, and make love, and heal, because loving life is your essence. The forces of darkness will ebb. They will lose. They always do.
D'après Slate, l'origine de l'article a été identifiée par le capitaine. Je copie la traduction de Slate en la modifiant un peu:
La France incarne tout ce que haïssent les fanatiques religieux du monde entier: la jouissance de la vie ici sur terre d'une multitude de manières: une tasse de café qui embaume accompagnée d'un croissant le matin; de jolies femmes en robe courte souriant librement dans la rue; l'odeur du pain chaud; une bouteille de vin partagée entre amis, une trace de parfum, des enfants jouant au jardin du Luxembourg, le droit de ne pas croire en Dieu, de ne pas s'inquiéter des calories, de flirter et de fumer et de faire l'amour hors mariage, de prendre des vacances, de lire n'importe quel livre, d'aller à l'école gratuitement, de jouer, de rire, de débattre, de se moquer des prélats comme des hommes et des femmes politiques, de laisser aux morts les interrogations sur la vie après la mort.
Aucun pays ne profite aussi bien de la vie sur terre que la France.
Paris, nous t'aimons. Nous pleurons pour toi. Tu es en deuil ce soir, et nous le sommes avec toi. Nous savons que tu riras à nouveau et que tu chanteras à nouveau, que tu feras l'amour et que tu guériras, parce qu'aimer la vie est ton être-même. Les forces du mal vont reculer. Elles vont perdre. Elle perdent toujours.
Un autre témoignage est moins connu. C'est un poème de Natalia Antonova qu'une amie FB a posté sur son mur. J'aime beaucoup la première strophe. Je la lis en ayant en tête «Dans les rues de la ville il y a mon amour» et Swann «C’est gentil, tu as mis des yeux bleus de la couleur de ta ceinture».
A Paris ils posent les bonnes questions :
« Cognac, armagnac ou calva ? »
Et : « Pourquoi vos yeux sont-ils si bleus ? »
« Savez-vous comment rentrer chez vous ? »
« Est-ce enfin le moment de s'embrasser ? »

jeudi 12 novembre 2015

Les années 80 de Renaud Camus : l'adieu à Barthes

J'ai feuilleté l'album Roland Barthes sur le présentoir de la bibliothèque. J'ai eu la surprise (oui, je m'attendais à un ostracisme total) de voir que Renaud Camus était cité sur plusieurs pages, celui-ci a fourni plusieurs lettres et cartes postales.
Consolation douce-amère; parler de Renaud Camus littéraire, grand (très grand) écrivain français, c'est parler dans le désert, vivre en uchronie (sur le mode «que se serait-il passé si…» : si Barthes était mort plus tard, si quelques critiques ou universitaires avaient lu sérieusement ses livres, s'il était né dix ans plus tôt, etc, etc).
(Et en regardant cette photo (dégotée par un ami car cela ne m'amuse pas de suivre ces pérégrinations), je me demandais s'il était heureux, ce qu'il avait en commun avec son voisin: des souvenirs, une éducation? Qu'a-t-il de commun avec ces gens? Une conscience de petit blanc en pays assiégé? Mais qu'est-ce donc que cette culture de la peur?)

C'est le centième anniversaire de la naissance de Roland Barthes, je mets en ligne un ancien travail mené sur "les années 80 de Renaud Camus". Colloque en juin 2012 à Porto, trois mois après l'annonce à voter Marine Le Pen: inutile de préciser qu'il n'y a plus rien eu depuis: pourquoi s'intéresser au Renaud Camus littéraire quand Renaud Camus lui-même l'a condamné?

******************


Les années 80 de Renaud Camus se caractérisent par trois événements majeurs, tous trois du côté de la perte, soit, dans l’ordre chronologique, la mort de Roland Barthes, la fin interminable d’une histoire d’amour qui a duré une douzaine d’années et l’apparition du sida.

L’influence de Roland Barthes sur Renaud Camus est considérable. Influence ne doit pas être compris de façon restreinte, étroite, repérable ici ou là, mais à tout moment, on rencontre le nom de Barthes, une référence à Barthes, un souvenir de Barthes.
Renaud Camus l’a rencontré en mars 1974, en l’accostant au Flore pour l’invitant à venir voir un film de Warhol avec quelques amis. Il y a eu entre eux quelque chose que je ne sais s’il faut appeler amitié, des sentiments mêlés d'attirance et de distance qui se traduisirent par des relations suivies jusqu’à la mort de Barthes.

Jusqu’en 1983, chaque livre en porte la trace évidente, et ce n’est que peu à peu au cours de la décennie que cette présence s’estompera.

Passage, le premier livre publié en 1975 fut l’occasion d’une interview de Renaud Camus par Roland Barthes sur les ondes de France Culture le 19 mars 1975 .
De cet entretien, Renaud Camus se demandera plus tard, avec modestie et franchise, si ce soutien de Barthes n’était pas dû davantage à leur seule amitié qu’à une réelle appréciation de Barthes : en effet (dira Camus dans une série d’émissions avec Jean-Pierre Salgas sur France Culture), Barthes soutenait plutôt des auteurs comme Sollers ou Guyotat, qui bousculaient l’intérieur de la phrase tandis que lui, Renaud Camus, travaillait plutôt à la subversion du récit dans la lignée du Nouveau Roman.

Echange est publié en 1976 sous le nom de Denis Duparc. Cette fois-ci, c’est la quatrième de couverture qui non seulement est empruntée à Roland Barthes par Roland Barthes, mais en plus modifiée.
L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, la folie, le texte…

Denis Duparc, Échange, quatrième de couverture
Ce n’est que plus tard que Renaud Camus reconnaîtra qu’il avait peut-être été irrévérencieux, encore que son remords rétrospectif sonne un peu trop travaillé pour ne pas paraître une pose :
Il fallait toute l'inconscience et l'impertinence de Duparc pour faire figurer, sous prétexte de fausse citation et de fausse folie, ce mot-là, justement [de folie], dans les quelques lignes de Barthes imprimées au dos de la couverture d'Échange, alors qu'il n'en est guère de plus las, ni que l'auteur supposé du passage n'évite avec plus de soin.

Renaud Camus et Denis Duparc, Travers, p.221
En 1978 paraît Travers. Il est probable, en filligrane, et j'ai tenté de démontrer ici cette hypothèse, que ce livre est entièrement construit autour de la question posée dans S/Z : «que pourrait-être une parodie qui ne s’afficherait pas comme telle ?»
C’est un collage à la façon de Bouvard et Pécuchet, mais alors que Bouvard et Pécuchet s’attaquaient à l’ensemble des connaissances humaines, le collage effectué par Travers concerne le Nouveau Roman et la critique littéraire des années 50 à 70. Si le résultat, c’est-à-dire le texte publié, est tout à fait explicite, l’intention, c’est-à-dire la parodie, n’est pas affichée, puisque qu'il s'agit de tenter «une parodie qui ne s’afficherait pas comme telle?»
Je fais l'hypothèse qu'il s’agissait d’un livre destiné à Barthes, dans un double défi: répondre au défi d’écrire un livre qui soit une parodie sans l'afficher, et mettre Barthes au défi de le découvrir (par parenthèses, il est révélateur qu’un livre parodiant la critique littéraire sur le Nouveau Roman puisse être une parodie sans que cela soit perceptible au premier coup d’œil…).
Travers est paru en septembre 1978, onze mois après la mort de la mère de Roland Barthes. Nous savons quel chagrin cette mort causa à Barthes, il est probable que celui-ci n’ait jamais lu Travers de façon approfondie, au mieux l’a-t-il peut-être feuilleté, sans lui consacrer tout le temps que la découverte de la supercherie aurait exigé.

Tricks paraît en 1979 avec une préface de Roland Barthes. C’est un livre qui décrit de façon très explicite les aventures d’un soir jusqu’au «lâcher de foutre». La préface de Barthes sert de caution littéraire à un livre qui aurait peut-être été rejeté dans les limbes de la pornographie sans cela. Il joue aussi son rôle dans la reconnaissance des homosexuels en France, sans toutefois permettre la récupération de l’auteur pour une «cause», lui qui ne veut pas en faire une «cause», mais simplement un mode de vie parmi d’autres.

Les quatre premiers livres parus dans les années 70 sont donc tous liés à Barthes d’une façon ou d’un autre.


Le premier livre à paraître dans les années 80 est Buena Vista Park, en 1980 précisément. Il est dédicacé à Barthes dans les termes suivants: «Pour R.B., qui va sans dire», et l’exergue est une longue citation de RB par RB qui définit le terme de «bathmologie» : le livre est composé à la façon de RB par RB, c’est à dire que c’est une suite de fragments (comme le sont les Pensées de Pascal, Pascal étant lui-même posé comme le «patron» des bathmologues), rédigés à la troisième personne du singulier quand il s’agit de phrases subjectives.
L’ensemble du livre est destiné à illustrer le concept de bathmologie (RC dira lui-même qu’il n’était pas sûr que RB ait apprécié cette publicité donnée à un terme qui n’était jamais qu’une notion parmi d’autres dans RB par RB).

Mais là encore la mort veille : le livre arrive chez l’éditeur Hachette-P.O.L le jour même de la mort de Roland Barthes, le 26 mars 1980.

L’écriture du livre suivant commence le 16 avril 80. C’est un journal de voyage qui paraîtra en 1981 sous le titre de Journal d’un voyage en France. Le journal ne commente pas la mort de Barthes comme si c’était un sujet en soi, mais y fait allusion à plusieurs reprises. On apprend par exemple que Renaud Camus et Barthes avaient prévu de partir ensemble à Venise en mars 1980, et que cela ne s’est pas fait à cause de l’accident de Barthes1. Plus haut dans le livre, un amant demande à Camus quel était la nature de ses relations avec Barthes:
Toujours à propos de RB (l’insomnie procède par à propos : il est entendu que nous ne dormons pas), Dennis, hier soir, mardi soir (cela semble très loin), comme nous revenions de la Maison de la Radio, m’a demandé si j’avais jamais «fait des choses» (oui, je crois que c’était son expression, enfin je traduis) avec lui.
— Quelle drôle de question… Qu’est-ce qui vous prend ? (Il était à ce moment là, il est vrai, passablement herbé, ayant partagé un ou deux joints avec certains techniciens, ou plutôt techniciennes, du studio d’enregistrement.)
— Oh, tu peux bien me dire, maintenant. Ça n’a plus beaucoup d’importance…
— Non, jamais, évidemment.
Et pourtant… Ça lui aurait fait plaisir, et tout ce qui lui aurait fait plaisir, je regrette maintenant de ne l’avoir pas fait. Et si je ne l’ai pas fait, c’est à cause de sentiments, de convictions, qui ne sont même pas les miens. Qui sait, c’est peut-être à cause d’un criticaillon qui a l’air d’un rat, que je méprise, que je ne méprise même pas bien fort, et qui deux ou trois fois a insinué par écrit que j’étais quelque chose comme le «protégé» de Roland Barthes ; par le seul souci idiot de ne pas donner raison à quelqu’un qui ne m’est rien. Quelle sottise…
[…] Quelle niaiserie de se plier, crainte de paraître immoral, au code moral des autres, d’observer, par pure lâcheté, des conventions morales qu’on ne respecte pas.

JVF, p.35
D’une certaine manière, en forçant à peine le trait, on pourrait soutenir que Journal d'un voyage en France est une longue glissade vers le Sud, vers la tombe de Roland Barthes à Urt. Il y aura bien encore une ou deux étapes, à Bayonne ou Bordeaux, mais déjà le voyage a mentalement pris fin. Ce n’était pas le but du voyage quand Renaud Camus a proposé ce livre (et donc ce voyage) à Paul Otchakovski-Laurens, mais c’est bien ce qu’il est devenu de fait, sans que jamais que RC ne le reconnaisse explicitement.

Le livre suivant sera le quatrième tome des Eglogues et le deuxième des Travers. Il s’intitule Été (dans un jeu de redoublement d’un titre d’Albert Camus). En quelques lignes, Renaud Camus reconnaît explicitement ce qu’il doit respectivement à Roland Barthes et à Jean Ricardou, qui seraient respectivement l’esprit et la lettre, le fond et la forme, si l’on voulait absolument réduire la réalité à des formules:
— Oui, je dois beaucoup à Jean Ricardou, c'est certain. Son influence sur mon travail a été considérable.
— Plus importante que celle de Barthes ?
— Ah, pas du tout du même ordre ! (Sourire) J'ai été influencé par Barthes de façon générale, globale, et pas seulement littéraire. Éthique presque. Tandis que l'influence sur moi de Ricardou est beaucoup plus précisément sensible, beaucoup plus étroite et localisable, parce qu'elle est d'ordre technique, essentiellement. Son œuvre est une prodigieuse anthologie, un inépuisable réservoir de procédés pour les écrivains.

Été, p.110-111
En 1983, Roland Barthes fait une apparition dans les trois dernières pages de Roman Roi. En quelques mots sont esquissés une biographie et un hommage.
Bizarrement, la seule âme qui vive, la plus vivante en tout cas, que je laisse derrière moi, à Back, est celle d’un Français, Roland B. que j’ai rencontré, lui aussi, au café Français, cet hiver. Le pauvre, il n’aura pas connu un Back bien gai ! Il est aide-bibliothécaire à l’Institut de la rue Voslär et lecteur à l’université. Nous avons presque exactement le même âge, à dix jours près , il n’a pas connu son père, tué dans un combat naval moins d’un an après sa naissance, il a été élevé par sa mère, il a pass » de longs mois dans des sanatoriums. Tant de coïncidences n’auraient pas suffi, bien sûr, à fonder notre affection mutuelle, qui est grande. Nous avons passé de longs moments ensemble, des derniers mois. Il s’est même plus ou moins installé rue Donëck. Et je l’ai emmené plusieurs fois au Palais. Je pensais qu’il pouvait intéresser Roman, le distraire, lui parler de la France d’aujourd’hui. C’est ce qui est arrivé. Diane aussi s’est prise pour lui d’amitié. Mais d’infimes nuances l’ont inscrit plutôt dans la mouvance de sympathie de Roman. Personne ne peut être également l’ami des époux, je l’ai souvent remarqué, et Diane a tendance, sans que peut-être elle s’en rendent compte, à tenir subtilement à distance les hommes et les femmes dont Roman, par les goûts, les intérêts, la conversation, se sent proche. Le Français, néanmoins, leur plaisait à tous les deux. […] Je soupçonne R.B. d’être un tant soit peu marxiste. Mais c’est chez lui un parti plus philosophique que politique. Nous nous entretenions surtout avec lui de théâtre antique ou de Gide, quoique Diane aimât aussi le faire parler, en passant, de Bertolt Brecht ou de Jean-Paul Sartre.

Roman Roi, p.498-499
Ces quelques lignes nous expliquent la biographie d’Homen : nous ne pouvions nous en douter p.268, mais la jeunesse d’Homen était calquée sur celle de Barthes. D’autre part, le lecteur qui parvient aux dernières pages de Roman Roi en 2012 (ou 2015) sait que Roman est peu ou prou RC, tandis que Diane est William Burke, le compagnon de la vie de RC pendant une douzaine d’années (1969-1981): le passage décrit donc l’équilibre des forces par rapport à Barthes, sachant que Burke était traditionnellement la personne charismastique du couple (cf L'Inauguration de la salle des Vents paru en 2003), celui qui fréquentait Warhol, Jasper Johns ou Gilbert & Georges. A noter également l’évocation de Jean-Paul Sartre.

A la suite de Notes achriennes2 parues en 1982, et qu’on pourrait sous-titrer «regards homosexuels sur la société», RC a été invité par le magazine Gai Pied à tenir une chronique mensuelle. Celles-ci seront réunies dans un livre, Chroniques achriennes. On trouve dans ce livre une intéressante controverse avec Sollers (enfin, c’est beaucoup dire, je ne sache pas que Sollers ait répondu). Renaud Camus s’insurge violemment contre la description donnée de Barthes dans Femmes, et accuse Sollers d’homophobie (comme je ne sais pas si l’on disait déjà à l’époque).
Certes, dans Femmes, il y a un narrateur, qui n'est pas exactement Sollers. Comme c'est commode! Et Werth, dont la mort nous est offerte en «bonnes feuilles» par Art Press, ce n'est pas exactement Barthes, (ni Berthe, ni Berth, ni Werther qu'il évoquait si volontiers au temps des Fragments d'un discours amoureux). Ce ne l'est même pas du tout, à la vérité, c'en est, sans trace d'amitié ou d'émotion, une répugnante et sinistre caricature, mais tout le monde identifiera le modèle: «Je revois Werth, à la fin de sa vie, juste avant son accident… Sa mère était morte deux ans auparavant, son grand amour… Le seul… Il se laissait glisser, de plus en plus, dans des complications de garçons, c'était sa pente, elle s'était brusquement accélérée… Il ne pensait plus qu'à ça… […] Werth n'en pouvait plus… Tout l'ennuyait, le fatiguait de plus en plus, le dégoûtait… […] La seule chose qui avait toujours fait peur à Werth, c'est que sa mère apprît ses goûts par la presse… Qu'il y ait eût comme ça un scandale mettant en cause sa situation, d'ailleurs péniblement acquise de grand professeur…» Etc. J'ai beaucoup fréquenté Roland Barthes, dans les dernières années de sa vie. Je n'ai respecté personne autant que lui. Que sa mère ait été son grand amour, tous ceux qui l'ont connu le savent, et beaucoup de ses lecteurs. Qu'il ait vécu parmi les rivalités de disciples, les caprices et les querelles de garçons, que d'aucuns aient jugé spirituel de le surnommer «Mamie», comme l'assure Sollers, ce n'est pas impossible, je n'en sais rien, il ne mélangeait pas ses amis. Mais sa tristesse n'était pas due, j'en jurerais, au peu d'homosexualité qu'il a pu s'accorder sur le tard, après les prudences de toute une vie: l'amour filial suffit à expliquer l'une et les autres. Je crois au contraire qu'à s'être laissé glisser un peu plus ouvertement «à sa pente», comme dit Sollers, il a dû les rares consolations de ses derniers mois. Souvenez-vous du R.B.: «Le pouvoir de jouissance d'une perversion 'en l'occurrence celle des deux H: homosexualité et haschisch) est toujours sous-estimé. La loi, la Doxa, la Science ne veulent pas comprendre que la perversion, tout simplement, rend heureux.»3 Mais je crois surtout que l'homosexualité telle qu'il la concevait (utopiquement?) comme «vacance des agressions» l'a libéré de ce que sa première manière pouvait avoir d'agressif, dans le ton et, parfois, un peu sollersiennement péremptoire, en plus fin. Elle est pour beaucoup, j'en suis persuadé, dans la suprême subtilité qui, au yeux de tellement d'entre nous, fait des derniers livres de Barthes les plus précieux, et qui a donné tant de joie, jusqu'à l'ultime fin, aux auditeurs du séminaire: car lui qui «n'en pouvait plus» pouvait énormément pour les autres. A la très relative, et trop longuement différée, libération de l'homme par rapport aux pressions sociales, est largement due, je le pense, dans la relation de l'écrivain avec le sens, les sens, l'écriture, le monde, cette qualité que le vieux Bergotte, s'agissant du style, mettait plus haut que tout, la «douceur». Mais on peut difficilement espérer de Sollers qu'il apprécie cela.

Chroniques achriennes, p.68 à 71
Divergence affichée avec Sollers, donc, le « préféré » de Barthes, celui dont Renaud Camus se souviendra que «[Qu’] il ne supportait pas la moindre critique ou plaisanterie sur Philippe Sollers»4. Cet antagonisme trouvera un écho bien plus tard, en 2000, sans qu’il soit démêlable si Sollers se souvenait de cet article de Gai Pied quand il dira lors d’une émission de Répliques (France-Culture) en février 2001 qu’il s’était senti responsable de la mémoire de Barthes.

Barthes donc, de livre en livre. Le premier tome de journal tenu en tant que journal paraît en 1987 et il suffit de regarder l’index pour voir l’importance encore qu’y tient Barthes dans la pensée consciente de l’auteur (entrées des 6, 8 et 10 octobre 1985, des 9 et 26 janvier, 3 et 5 mars, 3 et 5 juin, 24 novembre et 24 décembre 1986)

Les années 80 de Renaud Camus peuvent être lues (entre autres, très entre autres : disons que c’en est une ligne de fond, une basse continue), comme « l’adieu à Barthes ».


Notes
1 : «QUAND JE SUIS RENTRÉ À PARIS, R.B., QUI AURAIT DÛ VENIR AVEC MOI À VENISE, ÉTAIT EN TRAIN DE MOURIR. JE N’AVAIS PAS LA TÊTE À DES LETTRES TRANSALPINES. (JVF, p.271. écrit en février 1981 lors de la relecture)»
2 : achrien : mot inventé par RC pour signifier homosexuel.
3 : Roland Barthes par Roland Barthes, «Ecrivains de toujours», Seuil, 1975, p.68. Encore faut-il s'entendre sur le mot «perversion», pris ici dans son sens «savant», analytique, et nullement dans son sens traditionnel, moral. ('sic').
4 : « Biographèmes pour Roland Barthes », La règle du jeu, n°1 (1990, mai) pp 58-61

PS : P.A. (1997), c’est encore un titre emprunté à Barthes, puisque lors de l’une de leurs dernières rencontres avant la mort de Barthes, Camus raconte qu’ils avaient rédigé entre amis une petite annonce pour RB. (le jour ni l’heure, 17 février 1980).

mardi 10 novembre 2015

Oubliettes et Revenants, XIXe colloque des Invalides

Tandis que commençait le colloque des Invalides (le XIXe), je pensais à cette phrase de Micheline Tison-Braun: «La critique universitaire consiste en grande partie à mettre les farfelus à la portée des innocents.» Quelque chose de ce genre se joue ici: ce colloque consiste à mettre les farfelus dans la même pièce, en laissant l'entrée libre aux innocents de ma sorte.

Le programme est ici, le thème de cette année était "Oubliettes et Revenants" ou les fluctuations de la gloire et la reconnaissance littéraire. Trois vidéos sont en ligne (1, 2, 3) et le texte de l'intervention d'Elisabeth Chamontin est ici.

Ces vidéos vous permettront d'attendre la sortie des actes aux éditions du Lérot.


En attendant, voici quelques anecdotes (je n'ai pris que quelques mots en notes, sachant que tout était filmé), toutes retrouvables dans les vidéos.

Lors de la première discussion (trois à quatre intervenants exposent leurs travaux, puis la salle discute un quart d'heure à vingt minutes. Ce qui est impressionnant, c'est qu'alors qu'on a l'impression que l'intervenant vient de parler d'un parfait inconnu, toute la salle paraît connaître celui-ci — sauf vous (les farfelus et l'innocent))— lors de la première intervention, donc, Françoise Gaillard rappelle l'heureux temps où les recherches ne se faisaient pas sur internet mais à la bibliothèque Richelieu et que le chercheur était à la merci des erreurs des manutentionnaires qui vous apportaient les livres.
C'est ainsi qu'elle a eu entre les mains la brochure d'un chimiste de génie : il avait découvert la formule de l'odeur de sainteté, et même des odeurs de sainteté, celles-ci variant d'un saint à l'autre (ce qui paraît logique quand on y pense).
J'ai cru comprendre que ce chimiste avait déposé un brevet. Qu'attend-on pour fabriquer ce précieux parfum?

L'intervention de Bérengère Levet porte sur Adolphe d'Ennery. D'une certaine manière nous lui devrions Proust puisque c'est lui qui a développé Cabourg et les bains de mer. Nous lui devons également la thématique des deux orphelines, tant exploitée par le cinéma et le théâtre américain. C'était un homme très fin, nous dit-on, qui prenait garde de trop faire état de sa finesse. Il avait épousé une fort belle actrice qui le surveillait jalousement. On rapporte l'échange suivant au sortir du théâtre ou d'un salon, alors que son épouse vieillissante l'apostrophait ainsi:
— Viens donc, vieux cocu!
— Plus maintenant.

Dans la salle se tenait le président de l'association des amis d'Adolphe d'Ennery, un tout jeune homme très proustement vêtu. L'association n'a que cinq mois d'existence et déjà dix adhérents venus spontanément, sans aucune publicité. A bon entendeur…
(Ceci sera l'occasion pour Michel Pierssens1 de dire plus tard à propos de Georges Ohnet : «il n'existe pas d'association, sinon le président serait dans la salle».)

David Christoffel émettra l'hypothèse (très entre autres) que le mari d'Angela Merkel soit le dernier avatar en date du fantôme (d'un des fantômes) de l'opéra (puisqu'on l'aperçoit parfois accompagnant sa femme à des représentations de Wagner).

Laure Darcq plaidera pour la redécouverte du "vrai" Peladan, Joséphin de son prénom, écrasé par l'image du Sar Peladan, rosicrucien.

Eric Walbecq nous présente un livre trouvé par hasard aux puces, L'homme-grenouille de Max Lagrange: un livre de nouvelles fantastiques sur des phénomènes de foire. (Typiquement un livre pour Tlön.)
En poursuivant ses recherches, Walbecq a trouvé un autre livre de Lagrange: Carnet secret de l'amour à Paris, recueil de petites annonces avec lexique des abréviations.

Le mot le plus long de la langue française est dévoilé par Paul Scheebeli : la peur du chiffre 666 (hexakosioihexekontahexaphobie). Il y a quelques autres mots très longs, à chercher en particulier du côté de Rabelais.

Aude Fauvel nous présente l'autre Mae West, la Mae West inconnue, celle qui écrivait ses textes, peu traduits car caractéristiques d'un certain langage et d'une certaine Amérique. Elle fut scandaleuse dans ses attitudes mais aussi (ou surtout: le premier scandale permettant aux censeurs de mieux dissimuler le second) par ses combats d'avant-garde, les droits des femmes, des noirs, des homosexuels. Le code Hays qui prit effet à la fin de la prohibition, un puritanisme chassant l'autre, a été écrit sur mesure contre elle. (A l'époque, elle était la deuxième personne la mieux payée des Etats-Unis.)
Soit la phrase de Che Guevara : «la révolution c'est comme une bicyclette, si elle n'avance pas elle tombe». Remplacez "révolution" par "sexe" et c'est une citation de Mae West. Che Guerava le savait-il, est-ce une citation malicieuse ou inconsciente?
Aude Fauvel nous raconte que ce code tomba progressivement en désuétude à partir de 1965, à la suite d'un film de Sydney Lumet (La colline des hommes perdus?) dans lequel une poitrine dénudée ne fut pas censurée: c'était une poitrine noire, cela ne "comptait" pas…
Les cinéastes s'engouffrèrent dans la brèche et le code fut aboli peu après.

Liste d'auteurs publiée par Breton et Aragon, établie par vote : Lisez, ne lisez pas.




Note
1 : Je n'ai pas osé lui dire combien j'étais heureuse de croiser en chair et en os l'auteur de La tour de babil.

jeudi 5 novembre 2015

La Pologne - portrait (ébauche d'anthologie)

La description de la Pologne de Konwicki m'en a rappelé deux autres: Kapuściński et les rois bien-aimés, Szczygieł et le pays qui a besoin du malheur.
Chez nous, l'hiver se termine peu à peu. La neige fond, le vent d'ouest apporte le parfum lointain de la nouveauté. J'essaie de me remémorer les signes avant-coureurs de notre printemps plein d'attentes, de pressentiments, d'espoir. Je répète dans mes pensées ce mot court: «Pologne», et il s'éveille alors en moi une exaltation émue, quelque chose de clair, de libre, de consolant. Pologne, patrie de la liberté; Pologne, réserve naturelle de la tolérance; Pologne, grand jardin de l'individualisme exubérant. Où les gens se saluent d'un sourire, les policiers portent une rose au lieu d'une matraque, où l'air se compose d'oxygène et de vérité. Pologne, grand ange blanc au milieu de l'Europe.

Tadeusz Konwicki, Le complexe polonais, p.131, Robert Laffont, 1977

Les rois bien-aimés : Kapuściński explique pourquoi l'histoire du shah paraît si étonnante et si douloureuse à un Polonais:
D'après mon interlocuteur, ce qui s'est passé après avec le shah est, en fait, typiquement iranien. Depuis la nuit des temps, tous les shahs sont terminé leur règne de manière lamentable et infâme. Les uns se sont fait couper la tête, les autres ont pris un couteau dans le dos, ou, avec un peu de chance, ils ont échappé à la mort mais ont dû fuir le pays pour aller mourir en exil dans la solitude et l'oubli. Il ne se souvient pas d'un seul shah mort de sa belle mort, sur son trône, et ayant passé son existence entouré du respect et de l'amour de ses sujets. Il ne se souvient pas d'un seul shah regretté et porté en terre par son peuple, les larmes aux yeux. Tous les shahs du siècle dernier — et ils sont nombreux — ont perdu leur courronne et leur vie dans des conditions atroces. Le peuple les considérait comme des despotes cruels, leur reprochait leur vielenie, accompagnait leur départ d'injures et de maléditions et accueillait la nouvelle de leur mort dans des débordements d'allégresse.

[(Je lui dis que pour nous, Polonais, cette attitude est inconcevable, car une tradition fondamentalement différente nous sépare. Loin d'être des sanguinaires, les rois polonais qui se sont succédé sont pour la plupart des hommes qui ont laissé derrière eux un bon souvenir. À son acession au trône, l'un d'eux a trouvé un pays avec des maisons en bois et l'a quitté avec des bâtisses en pierre, un autre a proclamé un décret sur la tolérance et a interdit d'allumer des bûchers, un autre encore nous a défendus contre une invasion barbare. Nous avons eu un roi qui récompensait les savants, un autre qui avait des amis poètes. D'ailleurs, les surnoms qui leur ont été donnés — le Restaurateur, le Généreux, le Juste, le Pieux — montrent qu'on pensait à eux avec reconnaissance et sympathie. Aussi, quand un Polonais apprend qu'un momarque a connu un destin cruel, il transfère inconsciemment sur lui des émotions nées d'une culture et d'une expérience tout à fait autres et gratifie le roi maudit des sentiments qu'il voue traditionnellement à ses Restaurateur, Généreux et Juste en plaignant du fond du cœur le pauvre souverain si impitoyablement découronné!)

Mon interlocuteur poursuit son récit: «Nous, les Iraniens, avons du mal à comprendre qu'ailleurs l'histoire puisse être différente. Le régicide est considéré par eux comme l'issue la plus souhaitable ou tout bonnement comme un ordre divin.] Certes, nous avons eu des shahs merveilleux comme Cyrus et Abbas, mais c'était il y a longtemps. […]

Ryszard Kapuściński, Le shah, p.70-71, Champs Flammarion 2010 (1982. traduction Véronique Patte)
Comprendre les autres en comparant leurs expériences à la nôtre, se définir par différence face à leur façons de réagir: ce que Kapuściński met en œuvre face aux Iraniens, Szczygieł l'accomplit face aux Tchèques au moment où l'avion du président polonais Lech Kaczyński et quatre-vingt-quinze autres personnalités à bord s'est écrasé en Russie. En répondant aux question d'un journaliste tchèque, il tente de définir le "pathos" polonais, l'âme de la nation (et c'est pour "nous", si loin de la Pologne, la Russie, l'Ukraine, peut-être l'occasion de comprendre que la réconciliation entre ses peuples si souvent réunis à travers des frontières mouvantes ne sera ni simple ni rapide.)
A la question de savoir si l'on assistait à la résurgence dans la société polonaise du fameux pathos national, j'ai répondu qu'un des évêques disait déjà à propos du président Kaczyński qu'il "était tombé" à Smolensk. Le verbe "tomber" est d'ordinaire employé pour désigner une mort sur le champ de bataille, ou bien une mort glorieuse les armes à la main. Pourquoi donc ce vocable? Sans doute parce que le prêtre considérait que, de son vivant, le président était en lutte permanente contre ses adversaires. De surcroît, il survolait le territoire de l'ennemi.

Un autre prêtre n'hésite pas à dire à la télévision que notre président est mort "en héros". Est-ce qu'une mort dans un accident d'avion peut être considérée comme héroïque? Du reste, nous éprouvons une certaine difficulté à reconnaître qu'il puisse s'agir d'une erreur humaine, d'une faute, ou d'un accident. Dans ce pays, nous sommes tout des élus de Dieu, c'est Lui qui a choisi pour notre président une mort héroïque. Bien entendu, je comprends parfaitement les tentatives désespérées de mes semblables pour donner du sens à la réalité. S'il n'arrive pas à donner un sens précis aux choses, l'homme se perd, dépérit (peut-être est-ce la raison pour laquelle la peinture abstraite ne sera jamais autant appréciée par l'humanité que la peinture figurative).

[…] Invité récemment dans un talk-show de la télévision tchèque, j'ai cité le poète polonais Norwid — "la Pologne, ce n'est que de la mémoire et des tombes" —, ce qui a provoqué un éclat de rire ches le public praguois du Théâtre Semafor, où l'émission était enregistrée, comme s'il s'agissait d'une bonne blague. On croyait sans doute que j'avais préparé cette plaisanterie pour la fin. or il s'agit d'un vraie citation, et qui en dit long sur les Polonais.

Tu pense à quoi concrètement? voulais savoir Denis. Je lui ai répondu par un exemple concret: pour vivre, notre nation n'a pas besoin d'autoroutes, et elle n'en a presque pas. Pour vivre, notre nation a besoin de malheur. C'est seulement lorsque le malheur frappe — une insurrection ratée, ou autre cataclysme — que nous nous sentons importants et fiers. Le préjudice subi nous élève au-dessus des autres nations. La culture polonaise est une culture nécophile. La mort est considérée comme un facteur qui grandit l'homme. Durant les siècles de l'histoire polonaise, nous avons passé le plus clair de notre temps à lutter pour notre liberté, à défendre notre patrie en mourant par milliers. Par conséquent, les Polonais sont bien meilleurs pour célébrer les enterrements et les défaites que pour fêter les succès. Comme il était impensable que toutes ces vies sacrifiées ne servent à rien, qu'on les oublie tout naturellement, nous avons appris à les glorifier, à les célébrer, à leur donner une belle parure de patriotisme. Souvenez-vous, lorsque, en novembre 1989, les Tchèques faisaient résonner leur clefs sur la place Wenceslas pour manifester leur joie après la chute du communisme, les Polonais ont quant à eux esprimé peu de sentiments d'allégresse (en juin 1989, car le communisme est tombé un peu plus tôt chez nous). Il n'y a pas eu de liesse générale alors que la Pologne populaire tant détestée avait enfin cessé d'exister. Pas d'explosion de joie. Les Polonais savent pourtant très bien s'unir, mais seulement dans le malheur. Et puisque le monde ne sait pas apprécier notre malheur à sa juste valeur, nous voulons attirer désespérément son attention: regardez, dans la célébration de la mort et de latragédie, nosu sommes de loin les meilleurs!

Mais pour quoi faire?! s'écrie Denis, stupéfait.
Pour que le monde le reconnaisse enfin: Mais oui! Ce sont eux qui ont le plus souffert. Plus encore que les juifs. Déjà, on entend ça et là: "Personne ne sait souffrit aussi bien que nous".

Denis me demande alors de trouver à ce tragique accident d'avion un élément positif qui pourrait, par exemple, engendrer un début de réconciliation avec les Russes. Pour lui répondre, je me sers d'une comparaison: les Russes à Varsovie et les Russes à Prague. Cela n'a strictement rien à voir. Un Russe à Prague ne cache pas le fait d'être russe. Il m'arrive parfois de dire exprès en Pologne: "Figurez-vous que, dans un café de la place Wenceslas, j'ai entendu des Russes parler à haute voix. — Comment ça? Les Russes parlent normalement?" s'étonnent les Polonais. A Varsovie, des années durant, il était impossible d'entendre les Russes, alors qu'ils y vivaient. Aujourd'hui encore, ils parlent bas, ne lèvent la voix que lorsqu'ils se retrouvent entre eux, dans leurs hôtels ou appartements de location. Qu'un Russe se comporte naturellement dans un café, impossible! Il rase les murs dans la rue, faisant tout ce qui est en son pouvoir pour ne pas attirer l'attention sur lui. Il sent bien notre aversion. L'aversion des anciens esclaves, puisque nous sommes restés sous occupation russe durant plusieurs siècles. Et puisque nos deux peuples se ressemblent, car les Russes et les Polonais sont de grands sentimentaux, je dirais que leurs sentiments pour nous ont tout d'un amour blessé. Sauf que cet amour rappelle celui d'un éléphant pour une colombe: il veut la garder rien que pour lui dans une vieille cage rouillée. Aussi je doute fort qu'une réconciliation en bloc* soit possible.

Sur ce, Denis a voulu connaître l'histoire de ma famille, car il est de notoriété publique que chaque famille polonaise a eu des démêlés tragiques avec des Russes ou des Ukrainiens. Je lui ai raconté (en version raccourcie) une histoire fabuleuse que ma mère me racontait dans mon enfance. Un jour, mon grand-père était tombé d'une échelle et s'était cassé une jambe. Il était cloué au lit lorsque les Ukrainiens firent irruption, lui ordonnèrent de s'habiller et, sans se soucier de sa jambe cassée, le conduisirent dans la forêt. Une fois sur place, grand-père dut creuser lui-même une fosse; alors ils lui ligotèrent les mains avec un morceau de fil barbelé, le tuèrent et jetèrent son corps dans le trou. Pendant plusieurs jours, personne n'eut le droit d'approcher cet endroit, mais grand-mère s'y rendit quand même, et elle trouva un bout de la manche de ma chemise bleue du grand-père. Cette histoire, je l'aimais bien, et je n'ai pas arrêté de demander à maman de me la raconter. Je voulais l'écouter, encore et encore.

Denis m'a demandé si tout cela s'était vraiment produit, et je lui ai dit que oui, dans un village de la région montagneuse de l'Est de la Pologne. Aujourd'hui, je sais tout ce qu'on n'a pas pu dire à un enfant. Je sais qu'ils lui ont arraché la peau des mains. On disait qu'ils le faisaient avec précision, pour en faire des gants. Je sais qu'ils ont aussi assassiné le frère de ma grand-mère, ainsi que sa femme, et que celle-ci avait pris dans ses bras son bébé, un petit garçon, en déclarant qu'elle n'abandonnerait pas son mari. Ce bébé, ils le lui ont renfoncé dans le ventre, comme le disait ma mère. Les membres de ma famille ont été assassinés par leurs voisins. Les gens de leur village. Ils faisaient partie de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne, une force armée nationaliste ayant pour objectif de créer un pays totalement indépendant, sans ingérence de l'URSS, ni de la Pologne. Par conséquent, ils éliminaient les Polonais de leur territoire. Ma grand-mère maternelle, Anna, était issue de la noblesse, de la famille Stadnicki, tandis que son mari Richard faisait du négoce de sel dans la région de Cracovie. Elle était la seule de son village à savoir lire et écrire, et ce aussi bien en polonais qu'en ukrainien.

A la question de savoir si, en tant que Polonais, j'ai ressenti de la satisfaction en apprenant que le premier programme de la télévision russe avait diffusé à l'heure de grande écoute le film Katyn d'Andrzej Wajda, j'ai répondu que je n'en avais pas ressenti. Ma philosophie de la vie, c'est de ne jamais rien attendre.


Une fois imprimée, l'interview s'est révélée légèrement plus longue. A la fin, il y avait un rajout. Une petite anecdote qui ne venait pas de moi.
En effet, Denis m'a écrit dans un mail que l'entretien plaisait beaucoup à l'ensemble de la rédaction, cependant ses chefs déploraient sa lourdeur et sa morosité. Je lui ai répondu qu'il était tout simplement difficile d'être léger quatre jours après la catastrophe.
Il ma dit de ne pas m'en faire, car il avait ajouté une petite histoire amusante (sur une erreur de langage que j'ai commise et dont j'ai parlé à la télévision). Selon lui, cela donnait au texte une chute vraiment drôle.

Lundi, c'est-à-dire quatre jours avant la publication de l'interview dans Mlada fronta, j'ai demandé à Denis de m'indiquer la date de la parution. Il m'a répondu sans tarder que c'était prévu pour le jeudi, tout en précisant (et c'est la dernière phrase qu'il m'a adressée):
"Pour faire rire Dieu, parle-Lui de tes projets."
Mercredi, j'ai reçu la nouvelle de sa mort. Le matin même. Dans la rue.

Mariusz Szczygieł, Chacun son paradis, p.206-2012, Actes Sud 2012 (traduction Margot Carlier. 2010 en Pologne)


Note
* : En français dans le texte. (N.d.T.)
Et tout cela m'a rappelé la discrète ironie de Pale Fire dont les premières lignes nous apprennent la date de la mort du poète Shade («John Francis Shade (born July 5, 1898, died July 21, 1959)») tandis que Shade écrit dans l'avant-dernier couplet de son poème:
l'm reasonably sure that we survive
And that my darling somewhere is alive,
As I am reasonably sure that I
Shall wake at six tomorrow, on July
The twenty-second, nineteen fifty-nine, […]
Nabokov est russe et tout cela n'est pas raisonnable.

mardi 3 novembre 2015

L'optimisme de Proust

De sorte qu'on a tort de parler en amour de mauvais choix puisque, dès qu'il y a choix, il ne peut être que mauvais.

Marcel Proust, La Fugitive, p.611 (Pléiade, Clarac)

jeudi 29 octobre 2015

Les Polonais

Tadeusz Konwicki, Le complexe polonais, p.17, coll Pavillons éd. Robert Laffont
— Les Polonais, quand on les fait attendre, ça les rend méchants, déclare Duszek. (p.17)

— Les Polonais, quand ils pensent, ça les fait toujours dormir, constate M.Duszek. (p.29)

— Les Polonais, quand vient le soir, ils se plongent dans leur souvenirs. (p.31)

— Les Polonais, quand il se plaignent un peu, ils se sentent tout de suite mieux. (p.90)

— Les Polonais, si on leur donnait la liberté, ils dépasseraient tout le monde, lance M.Duszek qui se tait aussitôt, gêné par le brusque silence dont la queue gratifie sa maxime. (p.109)

— Les Polonais, quand il mettent de l'ordre chez eux, ils sont inquiets, constate Duszek. (p.145)

— M. Duszek dirait: une Polonaise, quand ça la prend, laisserait tomber un milliardaire. (p.168)

— Les Polonais, quand ils voient un balcon, ça leur donne envie de sauter, fait-il de sa voix de basse enrouée. (p.174)

— Les Polonais, quand la fureur les prendra, malheur à l'Europe aveugle, veule et vénale. (p.198)

mardi 27 octobre 2015

Atlantide 14, de Corinne François-Denève

Il faut que je me dépêche d'écrire, il ne reste plus beaucoup de représentations : 29 octobre, 3, 5, 10, 12, 15 novembre.

C'est l'histoire de trois jeunes femmes, une jeune épousée, une cynique secrètement amoureuse, une "intellectuelle" réservée, filles de paysans, sœurs de paysans, épouses de paysans, qui en juin 14 rêvent ou pas leur vie future («beaucoup s'ennuyer» souhaite la jeune mariée, et j'ai pensé au père d'Emily Dickinson: c'est ce qu'il avait promis à sa femme (très exactement: "un bonheur rationnel", je viens de vérifier)).
La guerre éclate, elles attendent et redoutent des nouvelles. Comment vivre, attendre, ne pas désespérer? La guerre se termine, mais toutes les nouvelles n'ont pas fini d'arriver. Que va devenir la terre, les terres, sans les hommes pour les cultiver?

C'est une pièce écrite à partir de lettres conservées dans les archives du Vaucluse, mais étrangement, de même que les photos d'enfance que je vois sur internet me semblent ramener toutes à mes albums de famille, comme si chacun d'entre nous de la même origine sociale avait les mêmes souvenirs (c'est assez troublant à constater: la même lumière, les mêmes vêtements, les mêmes arrières-plans), cette pièce s'enracine dans mes propres récits familiaux, mon grand-père écrivant à ses frères dans les tranchées (vingt ans les séparaient) et ma mère me confiant en septembre 2014: «en lisant ces lettres, je me suis rendue compte qu'il avait fallu faire la moisson sans les hommes et sans les chevaux, tout avait été réquisitionné. Je comprends que mon père en soit demeuré si marqué, si sombre.» (il avait alors une dizaine d'années.))

C'est ainsi une part de nous-mêmes qui se joue devant nous.
L'extraordinaire est ailleurs, cependant, je crois. L'extraordinaire est sans doute l'exacte adaptation de chacune des actrices à son rôle; chacune dans sa fraîcheur et sa lumière intérieure correspond si bien à l'idée qu'on se ferait d'elle à la lecture des répliques qu'on se demande si elles ont été choisies selon ce critère, si réellement leur caractère est celui qu'elle montre sur scène ou si c'est un total rôle de composition. Quoi qu'il en soit, le charme opère, on ne se lasse pas de les écouter et de les voir évoluer dans le décor minimaliste de la scène de Ménilmontant (regret: j'aurais aimé les voir dans le décor ensoleillé d'Avignon).

(Et pour ceux qui le connaissent, la mise en scène est de Benoît Lepecq.)

jeudi 15 octobre 2015

Le complexe polonais de Tadeusz Konwicki

C'est un livre étrange, facile à lire et pourtant d'une composition élaborée, ayant la consistance d'un rêve. C'est moins la vie quotidienne polonaise en 1977 que nous pouvons nous représenter (même si nous avons quelques aperçus des queues, de l'alcool, des mouchards, de la pénurie) que l'imaginaire polonais, l'aspiration à la liberté et les combats perpétuels, toujours recommencés, le soulèvement contre la Russie en 1863, la résistance pendant la seconde guerre mondiale et aujourd'hui (1977) la lutte insidieuse contre le parti communiste.

Les thèmes glissent et se chevauchent et les grandes envolées politico-philosophiques parviennent sans effort à être lyriques, épiques. Les notes de bas de page nous rappellent combien nous savons peu de choses en France de l'histoire de la Pologne et en particulier sa proximité mentale, affective, avec la Lituanie (le Cavalier et l'Archange, leurs emblèmes). Je retrouve avec émotion — est-ce une coïncidence ou une référence — la fin originale de la devise française: «la liberté ou la mort» (Liberté, Égalité, Fraternité ou la Mort).

Les extraits suivants sont réellement "extraits", y compris dans le texte lui-même: ce sont plutôt des réflexions, monologues intérieurs ou monologues, qui ne rendent pas compte de la dynamique de l'ensemble. Si c'est cela que je copie, c'est qu'au-delà du récit total, c'est cela qu'il m'intéresse de conserver: quelque chose de l'identité polonaise, ce que c'est d'être polonais, d'une part, deux passages sur l'essence des dictatures d'autre part.

Tout d'abord "la région des Confins", lieu aujourd'hui encore de tant de conflits et de contestation :
Les fenêtres étaient masquées par des volets de vois où l'on apercevait de petites ouvertures noires servant à tirer comme dans les anciens forts des confins orientaux.1

Tadeusz Konwicki, Le complexe polonais, p.41, 1977, traduction française par Hélène Wlodarczyk en 1988, Robert Laffont


Note :
1 : Cette région, dite des Confins, (Lituanie, Biélorussie et Ukraine), envahie par les Soviétiques dès 1939, est une constante symbolique dans l'œuvre de Konwicki. (N.d.T.)
Ce qu'est être polonais, et ce qu'est être écrivan polonais (le début de cet extrait me rappelle Voyage en Pologne de Döblin et nous rappelle l'incroyable (pour un Français habitué à une stabilité quasi millénaire) mouvance des frontières dans cette région:
Je suis pétri de trois pâtes. Et ce mélange, c'est-à-dire moi, a ensuite été trempé à la douce chaleur de l'enfer de trois éléments. Ces trois substances dont je suis constitué, ce sont l'atome polonais, le lituanien et le biélorusse. Et ces éléments, ce sont la polonité, la russité et le judaïsme ou, plus précisément, la judéité.

C'est une vieille histoire. Nombreux sont les coins d'Europe où se sont mêlés, sans se fondre, divers groupes ethniques, des communautés linguistiques variées, des sociétés bariolées par leurs coutumes et leurs religions. Mais mon coin perdu, ma région de Wilno, me semble d'une plus grande beauté, meilleure, plus élevée, plus magique. Il est d'ailleurs vrai que j'ai moi-même, à la sueur de mon front, travaillé à embellir le mythe de cette contrée frontalière entre l'Europe et l'Asie, cet antique berceau de la nature européenne et des démons asiatiques, cette vallée fleurie d'harmonie éternelle et d'amitié entre les hommes.

J'ai tant travaillé à cet embellissement que j'ai fini par croire à ce pays idéalisé où l'amour était plus intense qu'ailleurs, les fleurs plus hautes que sur d'autres terres, les hommes plus humains que partout au monde.

Et poutant, cette enclave ne pouvait pas se distinguer considérablement des autres subdivisions de ce vieux nid de l'humanité qu'est l'Europe séculaire. Ces milieux nationaux et religieux exotiques vivaient ensemble sur un petit morceau de terre, mais sans se vouer un amour évangélique. Toujours et partout, je me suis efforcé de cacher ces conflits honteux, ces animosités, ces haines auxquelles j'avais participé et dont je ressentais une honte cuisante. C'est pourquoi par la suite, après avoir quelque peu maîtrisé ce métier de plume, j'ai patiemment enfilé les perles de notre sort uni et désuni sur le fil fragile de la solidarité humaine, de l'amitié, de la magie d'une prédestination commune.

Il y eut un jour ou un moment — c'était au tout début de ma fragile d'écrivain — où je me suis dit que je n'observerai fidèlement qu'un seul commandement, celui-ci: tu n'utiliseras pas ton verbe contre un étranger. Tu n'utiliseras pas de métaphore, de parabole émouvante, de moralité tendancieuse, contre un autre homme, une autre religion, une autre langue. C'est pourquoi j'ai péché contre les miens mais jamais contre des étrangers.

J'ai pris soin de m'orienter moi-même vers l'universalisme — cela va sans dire, de l'universalisme de toute l'humanité —, je me prenais pour un cosmopolite savamment camouflé qui avait jeté en douce les tabous de son propre peuple à la poubelle, et porté à broyer au moulin éternel de l'histoire les souvenirs de l'époque des conflits nationaux et religieux.

Je feuilletais avec un étonnement plein d'horreur les romans patriotiques de mes amis ou ennemis de plume; je parcourais avec condescendance les traités de minables consacrés au martyre sacré de notre peuple; je considérais avec une désapprobation hautaine les spasmes d'inimitié ou même de haine littéraire à l'égard des autres peuples. Moi, je volais haut. Dans l'aura stérilisée de l'objectivisme universel. Moi, je commerçais avec l'homme, l'homo sapiens, et seule son âme m'importait et m'inspirait, l'âme de cette espèce qui régnait sur la terre entière.

Un beau jour ou peut-être un beau moment, je lus la première critique qui me traitait d'écrivain polonais, noyé dans la polonité, limité à son petit coin de Pologne. J'éclatai d'un rire franc et cordial devant ce malentendu évident. Pour des raisons de principe, les conditionnements émotionnels, moraux ou intellectuels des habitants des villes détruites sur les bords de la Vistule m'étaient complètement indifférents. Moi qui étais originaire d'un Eden cosmopolite, de l'Atlantide engloutie du peuple originel, de la langue-mère, de la religion des origines.

Mais ensuite, je cessai de rire. Cette polonité revenait dans toutes les critiques. Cette polonité commença à se retourner contre le malheureux auteur. Cette polonité involontaire faisait que je devenais incompréhensible, monotone et irritant. Je me mis à la combattre en moi-même, prophylactiquement, je me mis à en avoir honte et peur; et pourtant, je n'en avais jamais fait usage, je n'y avais jamais touché, je ne l'avais même pas effleurée du bout de ma langue. C'était pour moi le tabou le plus coupable. Bien sûr, j'avais recours à certains éléments de la réalité, je peignais la nature dont j'avais gardé le souvenir: les arbres, les plantes et les mousses qui poussent aussi bien au Canada ou en Belgique; je notais des incidents de guerre qui auraient pu aussi bien se produire en Italie ou en Norvège; je constatais des déviations psychiques ou morales tout aussi bien caractéristiques des Allemands ou des Américains.
Comment ai-je bien pu devenir un auteur polonais, mauvais ou bon, mais polonais?

ibid, p.95-96
Et qu'est-ce que la Pologne? Comment mieux la définir que par opposition à la Russie ? Ce qui définit la Pologne, c'est l'amour de la liberté.
Le bonheur et le malheur des peuples rappellent souvent l'heur et le malheur des simples particuliers, des gens ordinaires perdus dans la foule, l'existence sans éclat de tous les jours. Il est des peuples qui ont de la veine, qui ont le vent dans les voiles et font des carrières étourdissantes; et d'autres qui ont la poisse, des malchanceux, des Lazares. Il est des peuples qui rirent les bonnes cartes jusqu'à un certain moment, puis soudain la chance leur tourne le dos et tout leur gain s'en va brusquement jusqu'au dernier sou; mais il en est aussi à qui la providence attribue pour chaque époque une modeste part de succès peu voyant. Il est des peuples avides et rapaces qui, un beau jour, deviennent fainéants et passifs; il est aussi des peuples légers et insouciants qui, soudain, apprennent à réfléchir et prévoir. Il est des peuples vils et vénaux que l'histoire rend tout à coup nobles et héroïques; il est des peuples vertueux, honnêtes, qui, aux heures noires, quittent le droit chemin pour s'adonner à l'usure, au chantage et au proxénétisme.

Je me passionne pour l'histoire. J'observe la vie des peuples et des individus. Je me plonge dans notre histoire de Pologne et je la parcours dans un sens et dans l'autre, en long et en large. Tantôt, je me laisse emporter par l'émotion et par des lévitations exaltées, tantôt, je tombe au fond de l'abîme de l'humiliation et du désespoir. C'est alors que je me tourne vers le curriculum vitae de notre sœur, la Russie. Celle-là, elle en a eu de la chance et tout le temps des bonnes passes. les tsars saigenaient à blanc leur propre peuple, instituaient les lois les plus insensées, les plus arbitraires, s'engageaient dans les guerres les plus risquées, fixaient des projets politiques impossibles et toujours, l'absurde se changeait en sagesse, la réaction en progrès, les défaites en victoires. l'un des plus grands tsars de Russie, Pierre le Grand, avait perdu la guerre contre les Turcs et se trouvait prisonnier chez le Grand Vizir, et voilà qu'en cet instant, le plus néfaste pour lui et pour son pays, il lui vint l'idée lumineuse d'un vulgaire pot-de-vin, d'un minable bakchich transmis de la main à la main, d'un pourboire comme nous en donnons à notre plombier ou à notre concierge. Le Grand Vizir accepte le pot-de-vin, délivre Pierre, aussitôt l'histoire caresse les cheveux du géant russe et la carte change sur-le-champ; la Russie franchit un nouvel échelon de sa puissance politique. Un simple pot-de-vin — une montagne de pièces — décide du destin d'un Etat gigantesque. Voilà une des plaisantes farces de l'histoire. L'Etat russe aurait dû être poussé, précipité, par toute son organisation sociale, économique et culturelle dans l'abîme de la destruction et du néant. Le despotisme ignare et obscurantiste, l'abrutissement des plus hautes sphères de la société, la misère du peuple, le pouvoir discrétionnaire de fonctionnaires stupides et vénaux, l'invraisemblable indolence des chefs, les mœurs et les lois les plus réactionnaires, la barbarie dans les relations entre les gens; tout cela, au lieu de plonger l'Etat tusse dans une honteuse anarchie, au lieu de dévaster la structure de l'Etat, au lieu d'exclure la nation russe de la cnmmunauté européenne, tout cela a contribué à la construction laborieuse de la puissance de l'ancienne Russie, à sa suprématie, à sa grandeur parmi les peuples du vieux continent.

Dans notre pays, la Pologne, la noblesse des monarques éclairés, l'énergie des ministres raisonnables, la bonne volonté des citoyens, la foi dans les idées les plus hautes de l'humanité — dans notre pays —, toutes ces valeurs positives, exemplaires, modèles, se sont inopinément dévaluées. Elles se prostituaient sans raison et entraînaient par le fond, comme une pierre, l'honorable cadavre de la République des Deux Nations.1

Nous autres, nous connaissons bien le pourquoi et le comment. Nos historiosophes ont ausculté avec précision la colonne vertébrale de notre histoire. Ils en ont mis à jour tous les vices, tous les défauts et toutes les malformations. Nous savons bien que c'est notre liberté dorée qui nous a perdus. L'attachement forcené, insensé, aux libertés individuelles du citoyen, à l'autonomie et à l'indépendance de l'homme. Toute notre misère vient vient de cette liberté effrénée. Tout notre calvaire de cette intempestive irruption d'individualisme. Toute notre incertitude du lendemain, de notre inexplicable inclination pour le «moi», effréné, sans aucune contrainte, opposé au «nous», au «vous» et aux «eux».

Nos sages historiosophes barbus, comme à de mauvais élèves, à des ânes du dernier rang, à des voyoux de banlieue, nous donnent l'exemple de nos voisins modèles qui au lieu de se vautrer dans la liberté, au lieu de la diviniser et de s'en faire une religion, se sont appliquer à construire des Etats forts, despotiques, des organismes reposant sur la tyrannie, la violence acharnée de l'Etat à l'égard de l'individualité désordonnée, le culte de l'écrasement de l'individu au nom des desseins génocides des potentats sanguinaires. Notre histoire peut envier à celle de nos voisins les têtes coupées, l'arbitraitre institutionnel et l'asservissement définitif de cet être pensant que les biologistes, frères des historiens, appellent «homo sapiens».

Eh bien, que le diable l'emporte, cette carrière avortée de despotes et de tyrans. Que le diable l'emporte, ce rôle non réalisé de gendarme de l'Europe. Que le diable l'emporte, cette vocation ratée de bourreau exécutant des victimes sans défense et des peuples entiers sans force.

Faut-il que nous ayons honte de notre amour de la liberté? Fût-ce une liberté insensée, folle complète, anarchique, provinciale, dût cette liberté nous conduire à notre perte!

Je sais, je sais. je connais bien les funestes avatars de notre liberté dorée qui a eu pour conséquence des chaînes entières de malheurs et de tragédies nationales; je vois l'énormité du mal issu de notre liberté ponolaise, sarmate2, nobiliaire, individualiste, nihiliste, inconsidérée, cette égoïste liberté du «chacun est maître chez soi». Mais quand bien même nous serions une société de fourmis, une société réglementée, disciplinée, de type anglo-saxo, le despotisme nous épargnerait-il, le totalitarisme agressif de nos voisins ne débiterait-il pas notre cadabre en quartiers? Car, toujours, il faut que la noblesse le cède à la bassesse, que la vertu tombe aux pieds du crime, que la liberté périsse des mains de la servitude. Bien qu'on puisse tout aussi bien dire que la justice triomphe du péché, que le bien est vainqueur du mal et que la liberté l'emporte sur la servitude. Mais n'oublions pas que le bien est aussi libre et lent qu'un nuage dans le ciel et le mal rapide comme l'éclair.

ibid, p.107-109


Notes :
1 : Pologne et Lituanie. (N.d.T.)
2 : Peuple guerrier des steppes du nord de la mer Noire. Les nobles polonais s'étaient inventés une origine sarmate. Sarmate est aujourd'hui synonyme d'obscurantiste, égoïste, conservateur et baroque. (N.d.T.)
Le récit mêle plusieurs époques temporelles : officiellement, les événements se déroulent la veille de Noël dans les années 70 à Varsovie, mais ils glissent vers la résistance durant la seconde guerre mondiale, le soulèvement de 1863-1864 et reviennent à Varsovie la veille de Noël dans un va-et-vient très souple.

Plus le loin, le récit est interrompu par la lecture de la lettre d'un ami d'enfance, compagnon de la Résistance, parti dans un pays idyllique qui s'est transformé en dictature (Cuba, l'Amérique du sud?). Cette lettre très longue en forme de parabole souligne le plus terrible défaut des dictatures: ce n'est pas la torture et le manque de liberté, c'est l'ennui. Mais avant cela, elle décrit quelque chose qui ressemble à notre vie à tous, dictature ou pas:
[…] Je vais tout de même commencer par le début. A la fin de la guerre, je me suis retruvé à l'Ouest (à l'ouest de l'Europe, s'entend). J'ai tenté diversement ma chance, mais rien n'a marché. Alors j'ai été cherché fortune sur un autre continent comme nombre de naufragés semblables à moi. C'est ainsi que je me suis trouvé dans un pays assez sympathique à l'histoire tumultueuse et dramatique, pays libre seulement depuis quelques dizaines d'années, moyennement aisé, mais non pauvre, peuplé par des gens insouciants, un brin romantiques et doués du sens de l'humour. Comme tu vois, ce pays pouvait me rappeler un peu ma patrie perdue.

A peine m'étais-je installé qu'une surprise imprévisible se manifeste. Un changement de régime se produit sous l'influence du tout-puissant voisin du nord. Une junte imposée par ce voisin catégorique prend le pouvoir. Et cette junte apportée dans des malles ou plutôt des cantines militaires se met à gouverner avec un sérieux mortel. Elle proclame une idéologie très décidée, obligatoire, et un programme extrêmement radical, Bref, elle annule toute la vie précédente et procède à la construction d'une existence entièrement nouvelle. On fonde un parti politique unique, monopoliste, dirigé par un chef envoyé de l'étranger, d'abord inconnu de la société locale, tout à fait impopulaire, mais qui, avec le cours du temps, semble se sacraliser, se transformer progressivement, grâce à une propagande hystérique, en raison universelle ou tout simplement en Dieu. Tu te doutes bien que l'implantation de cette nouvelle religion politique a dû coûter quelques centaines de milliers d'existences humaines. J'ajouterai, à l'occasion, que je suis moi-même demeuré un temps sous le charme de cette religion agressive, bien qu'à toi, habitant de la vieille et sereine Europe, cela te semble certainement bizarre et incompréhensible.

[…]
On me permet de travailler, de manger modérément et de me reposer brièvement pour reprendre des forces; dans les statistiques et dans la mentablité de mes maîtres anonymes, rien ne compte que ma capacité phyqique de travail car elle concourt à la construction des pyramides de la grande variété moderne. Ma capacité de bête de somme est mesurée chaque jour, totalisée, réduite en pourcentage et révélée dans les journaux, à la télévision, dans les comptes rendus, les exposés, sur les affiches, les emballages, même sur les murs des toilettes. Si je suscite de l'intérêt de quelqu'un, c'est uniquement en tant que bête de somme et moi-même, je travaille avec une somnolence de bête, et je mâche avec une gloutonnerie de bête, et je somnole avec une résignation de bête, avant de me remettre à l'effort. On a si longtemps cherché à me persuader de ma condition de bête de somme que j'en suis enfin devenue une. Et, à présent, on ne peut attendre de moi rien de plus que d'un bœuf. Je suis devenu sourd à toute parole, si belle soit-elle, je suis insensible aux sentiments les plus sublimes et à toutes les vocations, si élevées soient-elles, et je n'ai aucun rêve à cacher qui puisse réjouir le parti, le gouvernement ou l'Etat. Je suis une bête de somme: pour tourner en rond sur l'aire, donnez-moi à bouffer, laissez-moi me vider et respirer un instant; sinon, je vais ruer de mes deux pattes arrière et faire sauter toutes les dents, qu'elles soient en or, en argent ou en plastique.

Mais maintenant, je suis à l'hôpital. Un grand hôpital qui est un atelier de réparation et une boucherie. Le parti ne s'aventure pas ici ou, plutôt, il s'y aventure timidement et sans son habituelle agressivité. Dans ce bâtiment aux fenêtres poussiéreuses, le parti est un peu désarmé; il voudrait bien se mêler aussi de la médecine, mais, au dernier moment, la peur le saisit car lui-même est bien obligé d'avoir recours à cette médecine pour se faire soigner. Il lui arrive donc de serrer un instant la vis aux professeurs pour ensuite la desserrer, de faire de l'agitation parmi les sœurs de charité dans le sens de ses doctrines préférées, puis de se retirer de but en blanc, de couvrir les salles d'opération de slogans et de les enlever aussitôt par peur des microbes. Le plus souvent, c'est en cachette que le parti s'insinue ici, pour transporter ses fils fidèles dont le zèle a fait enfler le foie, dont les yeux se sont couverts d'une taie ou à qui la rage a fait attraper un coup de sang.

[…]
Si seulement ils ne faisaient que nous torturer de leur ubiquité impertinente, s'ils ne faisaient que nous ensevelir dans des prisons, nous percer de trous idéologiques le ventre et le cerveau, nous déshumaniser chaque jour à coups de mensonge, de trahison et de corruption, s'ils se contentaient de nous dénationaliser pour faire de nous une horde anonyme de bêtes des steppes; mais ils nous ennuient, ils nous ennuient à mort, nous assomment, nous emmerdent de leur radotages, nous infestent de la tête aux pieds des poux de l'ennui le plus mortel. L'ennui s'exhale du ciel, des arbres de la campagne, des mers et des océans, des journaux et des théâtres, des laboratoires et des cabarets, des bâtiments et des limousines gouvernementales, de la distraction et du sérieux, de la jeunesse des écoles et de la physionomie des dignitaires. l'ennui est l'élixir secret de notre régime. L'ennui est leur amante et leur mère. L'ennui est leur parfum naturel. L'ennui s'évapore des cerveaux du gouvernement et des gueules du gouvernement. L'ennui émane de l'armée, de la police et des appareils d'écoute. l'ennui suinte des prisons et des chambres de torture. L'ennui est leur propre malédiction. Ils en ont honte, ils en ont peur, ils en étouffent et jamais ne parviendront à s'en libérer. L'ennui est un bain sans limites et dans lequel ils se noient et nous avec eux. L'ennui, c'est Satan dans son enveloppe terrestre. […]

ibid, p.127-128, 134-136

mardi 22 septembre 2015

L'automne arrive

Je suppose que vous savez où l'automne commence? Il commence exactement à 235 pas de l'arbre marqué M 312, j'ai compté les pas.

Vous êtes allé au col La Croix? Vous voyez la piste qui va au lac du Lauzon? A l'endroit où elle travers les prés à chamois en pente très raide; vous passez deux crevasses d'éboulis assez moches, vous arrivez juste sous l'aplomb de la face ouest du Ferrand. Paysage minéral, parfaitement tellurique; gneiss, porphyre, grès, serpentine, schistes pourris. Horizons entièrement fermés de roches acérées, aiguilles de Lus, canines, molaires, incisives, dents de chiens, de lions, de tigres et de poissons carnassiers. De là, à votre gauche, piste pour les cheminées d'accès du Ferrand: alpinisme, panorama. A votre droite, traces imperceptibles dans des pulvérisations de rochasses couvertes de diatomées. Suivre ces traces qui contournent un épaulement et, dans un creux comme un bol de faïence, trouer le plus haut quadrillage forestier; peut-être deux cents arbres avec, à l'orée nord, un frêne marqué au minium M 312. Là-bas, devant, et à deux cent trente-cinq pas, planté directement dans la pente de la faïence, un autre frêne. C'est là que l'automne commence.

C'est instantané. Est-ce qu'il y a eu une sorte de mot d'ordre donné, hier soir, pendant que vous tourniez le dos au ciel pour faire votre soupe? Ce matin, comme vous ouvrez l'œil, vous voyez mon frêne qui s'est planté une aigrette de plumes de perroquet jaune d'or sur le crâne. Le temps de vous occuper du café et de ramasser tout ce qui traîne quand on couche dehors et il ne s'agit déjà plus d'aigrette, mais de tout un casque fait des plumes les plus rares, des roses, des grises, des rouille… Puis, ce sont des buffleteries, des fourragères, des épaulettes, des devantiers, des cuirasses qu'il se pend et qu'il se plaque partout; et tout ça est fait de ce que le monde a de plus rutilant et de plus vermeil. Enfin, le voilà dans ses armures et fanfreluches complètes de prêtre-guerrier qui frottaille de petites crécelles de bois sec.

M 312 n'est pas en reste. Lui, ce sont des aumusses qu'il se met; des soutanes de miel, des jupons d'évêques, des étoles couvertes de blasons et de rois de cartes. Les mélèzes se couvrent de capuchons et de limousines en peaux de marmottes, les érables se guêtrent de houseaux rouges, enfilent des pantalons de zouaves, s'enveloppent de capes de bourreaux, se coiffent du béret des Borgia. Le temps de les voir faire et déjà les prairies à chamois bleuissent de colchiques. Quand, en retournant, vous arrivez au-dessus du col La Croix, c'est d'abord pour vous trouver en face du premier coucher de soleil de la saison: du bariolage barbare des murs: puis, vous voyez en bas cette conque d'herbe qui n'était que de foin lorsque vous êtes passé, il y a deux ou trois jours, devenue maintenant cratère de bronze autour duquel montent la garde les Indiens, les Aztèques, les pétrisseurs de sang, les batteurs d'or, les mineurs d'ocre, les papes, les cardinaux, les évêques, les chevaliers de la forêt; entremêlant les tiares, les bonnets, les casques, les jupes, les chairs peintes, les pans brodés, les feuillages d'automne, des frênes, des hêtres, des érables, des amelanciers, des ormes, des rouvres, des bouleaux, des tembles, des sycomores, des mélèzes et des sapins dont le vert-noir exalte toutes les autres couleurs.

Chaque soir, désormais, les murailles du ciel seront peintes avec des enduits qui facilitent l'acceptation de la cruauté et délivrent les sacrificateurs de tout remords. L'Ouest, badigeonné de pourpre, saigne sur des rochers qui sont incontestablement bien plus beaux sanglants que ce qu'ils étaient d'ordinaire rose satiné ou du bel azur commun dont les peignaient les soirs d'été, à l'heure où Vénus était douce comme un grain d'orge. Un blême vert, un violet, des taches de soufre et parfois même une poignée de plâtre là où la lumière est la plus intense, cependant que sur les trois autres murailles s'entassentles blocs compacts d'une nuit, non plus lisse et luisante, mais louche et agglomérée en d'inquiétantes constructions: tels sont les sujets de méditation proposés par les fresques du monastère des montagnes. Les arbres font bruire inlassablement dans l'ombre de petites crécelles de bois sec.

Jean Giono, Un roi sans divertissement, p.35 à 38, Folio. 1948

mardi 15 septembre 2015

Le Tabac Tresniek

Il s'agit d'un roman autrichien contemporain. Comment dire? Ce n'est pas un livre inoubliable, mais par plaques, par taches, par paragraphes et pages, il suscite l'intérêt, le sourire ou la tendresse.

Le sujet en est l'initiation à l'amour, à la politique et à la loyauté d'un jeune campagnard, Franz, arrivé à Vienne en 1937. Le livre se termine au moment du départ de Freud pour Londres. Car Freud a beaucoup d'importance dans cette histoire même s'il n'apparaît pas souvent; c'est un client du tabac Tresniek.
Franz, ébloui par le prestige de ce client (car la renommée de Freud a atteint jusqu'aux campagnes du Salzkammergut), fait de Freud son conseiller en amour (à coups de conversation sur un banc public en "payant" (remerciant) en cigares); et c'est sans doute les monologues intérieurs de Freud ou les dialogues avec Freud que je préfère.

Le titre français s'éloigne du titre allemand, Der Trafikant. Je trouve le titre français bien meilleur, ce qui me fait craindre de ne pas avoir compris, vu, quelque chose de central dans le livre (qui est le trafiquant? le jeune homme? Freud? Hitler?)

Quelques extraits :

Les exigences et les droits d'une mère (Franz part travailler à Vienne chez un ami de la famille):
Une carte par semaine, ni plus ni moins, c'était le contrat. «Franzl, lui avait dit sa mère, la veille au soir de son départ, en lui effleurant la joue du dos de l'index, tu m'écriras une carte postale toutes les semaines, parce qu'une mère, ça doit savoir comment se porte son enfant!»
«Bon, d'accord», avait dit Franz.
«Mais je veux de vraies cartes postales. Avec de belles photos sur le devant. Je les collerait sur le mur au-dessus du lit, là où il y a la tache d'humidité, comme ça, en les regardant, je pourrai m'imaginer où tu es en ce moment.»

Robert Seethaler, Le Tabac Tresniek, p.35, Sabine Wespieser éditeur, 2012, traduit (très bien) en 214 par Elisabeth Landes
Freud avec une cliente boulimique :
Freud se rencogna un peu plus dans son siège. A dire vrai, la seule raison qui l'avait fait se dissimuler derrière la tête du divan pendant ces innombrables séances d'analyse, toutes ces années, c'est qu'il ne supportait pas d'être fixé une heure durant par ses patients, ni de devoir, lui, contempler leurs visages implorant, fâchés, désespérés ou altérés par quelque autre sentiment. Ces derniers temps notamment, il se sentait souvent dépassé par ces heures de cure épuisantes et observait avec un sentiment d'impuissance croissant cette souffrance qui semblait prendre, chez chacun d'entre eux, des dimensions absolument cosmiques. Comment avait-il bien pu avoir l'idée folle de vouloir comprendre cette souffrance et, en outre, qu'il pourrait l'apaiser? Quel mauvais génie l'avait poussé à consacrer la majeure partie de sa vie à la maladie, à la tristesse et à la détresse? Quand il aurait pu rester physiologiste et continuer tranquillement à manier le scapel et à découper des cerveaux d'insectes en petites lamelles! Ou écrire des romans, de passionnants récits d'aventures qui se seraient déroulés dans de lointains pays ou des temps immémoriaux. Au lieu de quoi, il se retrouvait maintenant assis là, à contempler dans un coin, plongé dans la pénombre, la tête ronde comme une bille de Mrs Buccleton. Ses cheveux décolorés grisonnaient aux racines, et les ailes de son nez palpitaient tandis qu'elle reniflait doucement. Vu d'ici, le nez de Mrs Buccleton ressemblait à un petit animal replet qui tremblait de tous ses membres, abandonné dans une région inhospitalière. Il y avait là quelque chose qui émouvait Freud. Et, dans le même temps, il s'irritait de s'en émouvoir. C'était toujours ce genre de détails d'apparence insignifiante qui lui faisait oublier la distance péniblement instaurée vis-à-vis de ses patients: le mouchoir froissé dans la main du président-directeur général, la perruque qui avait glissé sur la tête de la vieille institutrice, un lacet ouvert, un léger bruit de déglutition, quelques paroles en l'air ou là, maintenant, le nez palpitant de Mrs Buccleton.
«Donc vous avez honte, dit-il. De quoi avez-vous honte?»
«De tout. De mes jambes. De ma nuque. Des taches de sueur sous mes aisselles. De ma figure. De mon allure en général. Même chez moi, toute seule dans mon lit, j'ai honte. J'ai honte de tout ce que je fais, de tout ce que j'ai et de tout ce que je suis.»
«Hum, fit Freud, et qu'en est-il du plaisir?»
«Pardon?»
«Qu'en est-il du plaisir? N'éprouvez-vous pas aussi parfois quelque chose qui ressemble à du plaisir?»

Ibid, p.117-118
Assis sur un banc dans un parc viennois, Franz essaie de comprendre la cure analytique à partir de ses déboires amoureux:
«Monsieur le Professeur, je crois que je suis un drôle de crétin, conclut Franz après quelques instants de silence et d'intense réflexion. J'ai autant de cervelle que nos mourons bêlants de Haute-Autriche.»
«Mes compliments, la lucidité est la condition promière du progrès sur soi.»
«Parce que, vraiment, je me demande quelle importance peuvent bien avoir mes petits soucis idiots à côté de tous ces événements, dans ce monde qui est devenu fou.»
«A cet égard, je peux te tranquilliser. D'abord, les soucis qu'on se fait à cause des femmes sont généralement idiots, certes, mais rarement petits. Ensuite, on peut inverser les termes de la question: quelle est la légitimité de ce qui se passe dans ce monde devenu fou, comparé à tes soucis?»

[…]

«La vérité… répéta-t-il en hochant la tête pensivement. Est-ce que c'est pour entendre ce genre de vérités que les gens s'allongent sur votre divan?»
«Penses-tu! dis Freud en examinant d'un air bougon ce qui lui restait de cigare. Si l'on se bornait à dire la vérité, les cabinets des analystes seraient autant de petits Sahara poussiéreux. La vérité joue un rôle bien moins décisif qu'on ne pense. Il en est en psychanalyse comme dans la vie. Les patients disent ce qui leur vient à l'esprit, et moi j'écoute. Parfois c'est l'inverse, je dis ce qui me vient à l'esprit, et ce sont les patients qui écoutent. Nous parlons, nous nous taisons; nous nous taisons, nous parlons; et, accessoirement, nous sondons de concert la face obscure de l'âme.»
«Et comment faites-vous?»
«Nous avançons péniblement à tâtons dans l'obscurité et, de temps en temps, nous tombons sur quelque chose d'utilisable.»
«Et pour ça, les gens sont obligés de s'allonger?»
«Ils pourraient le faire debout, mais c'est plus confortable, allongé.»

[…]

«Hum, fit Franz en posant une main sur son front pour étouffer un peu le chaos des pensées tumultueuses qui se débattaient derrière. Est-ce qu'il se pourrait que votre méthode du divan ne fasse que détourner les gens des chemins confortables où ils usaient leurs semelles jusque-là, pour les expédier sur un champ caillouteux totalement inconnu, où il leur faut chercher péniblement un chemin, sans savoir à quoi il peut bien ressembler ni même s'il débouche quelque part?»
Freud leva les sourcils et ouvrit lentement la bouche.

Ibid, p.137-141
L'Allemagne envahit l'Autriche, le propriétaire du tabac est arrêté, Franz devient gérant. Il n'écrit plus des cartes postales mais des lettres, sa mère lui répond:
Chez nous il fait chaud. Le Schaffberg est très avenant, et le lac tantôt argenté, tantôt bleu ou vert, comme ça lui chante. Ils ont planté de grands étendards avec des croix gammées sur l'autre rive. Ils se reflètent dans l'eau, ça fait très net. De toute façon, tout le monde est devenu très net tout d'un coup et se promène en prenant l'air important. Figure-toi que le Hitler est maintenant suspendu aussi à l'auberge et à l'école. Juste à côté du Christ. Alors qu'on ne sait même pas ce qu'ils pense l'un de l'autre. La belle auto du Preininger a malheureusement été réquisitionnée. C'est comme ça qu'on dit aujourd'hui quand les choses disparaissent et qu'elles réapparaissent tout d'un coup à un autre endroit. Remarque, l'auto n'est pas allée bien loin. Puisque c'est monsieur notre maire qui se promène dedans maintenant. Depuis que monsieur notre maire est devenu nazi, il a plein de facilités. Tout le monde veut devenir nazi tout d'un coup. Même le garde forestier se balade dans les bois aveic un brassard rouge comme un lampion et s'étonne de ne plus toucher de bêtes. A propos, est-ce que tu te souviens de notre bateau d'excursion, le Hannes? Ils l'ont repeint et rebaptisé. Il brille comme un sou neuf et s'appelle Retour au pays. N'empêche qu'à sa première traversée sous ce nouveau nom, son moteur diesel a explisé et qu'il vallu ramener tout le monde à la rame dans les vieux canots.

[…]

Honnêtement, je ne sais pas trop quoi penser de tes relations avec le professeur Freud. Cela ne me plaît pas beaucoup. Autrefois je pouvais t'interdire de fréquenter les garçons qui ne me convenaient pas. Mais c'est fini. Maintenant tu as l'âge de savoir ce que tu as à faire. Mais n'oublie pas que même si les Juifs sont des gens convenables, ça risque de ne pas leur servir à grand-chose, vu que tout le monde autour d'eux a renoncé à l'être depuis longtemps!

[…]

J'aurais tant aimé t'envoyer un strudel aux pommes de terre, mais, avec la poste qu'on a maintenant, on n'est sûr de rien. Mon cher, très cher garçon, tu ne quittes jamais mon cœur!
Ta mère.


Franz tâta du bout des doigts le papier à lettres finement texturé. Une sensation étrange l'envahit, telle une grosse bulle qui pétilla le long de sa colonne vertébrale et s'insinua par la nuque dans la région de l'occiput où elle flotta agréablement un petit moment. Ta mère, avait-elle écrit, et non Ta maman, comme sur les cartes postales ou avant, lorsqu'elle lui laissait des petits mots tout griffonnés sur la table de la cuisine. les enfants ont des mamans, les hommes ont des mères. […]

Ibid, p.170-171
Deux dates apparaissent dans les dernières pages du livre : 4 juin 1938, date de départ de Freud pour Londres puis, «presque sept ans plus tard», 12 mars 1945, date du bombardement de Vienne.

vendredi 4 septembre 2015

Philosophie buissonnière

Quelques notes de Cerisy (en espérant ne pas être indiscrètes, sinon je mettrai ce billet hors ligne).

Jean Greisch écrit désormais des contes pour enfants de sept à soixante-dix-sept ans: «j'ai commencé l'école buissonnière une fois à la retraite», dit-il, ce qui évidemment enlève ou ajoute de la difficulté à cette activité.

Ce soir dans la bibliothèque, il nous donne quelques éléments pour éclairer sa démarche: «J'ai écrit des contes comme Schérérazade qui, dit Genette dans Figures III, raconte pour faire reculer la mort. Je n'en ai pas écrit mille mais dix-neuf, c'est un début».
Platon dans le Sophiste dit que pour commencer à penser il faut renoncer à raconter (phrase citée par Heidegger) : de mythos à logos. Mais si l'on y regarde de près, comme bien souvent les philosophes il n'a pas vraiment ni souvent respecté sa propre injonction (le mythe de la caverne, le mythe de Phèdre, etc).
Il s'agit, comme dit Ricœur, de raconter plus pour comprendre mieux.

Cette citation est reprise dans le conte dont nous entendu ensuite la lecture. Il y a toujours une ou deux citations cachées, intégrées invisiblement dans chaque conte. Ce soir dans Minerva la chouette sera cité entre autres Hegel: «gris sur gris», expression prise dans l'introduction à la philosophie du droit.

vendredi 7 août 2015

La table de nuit

Plus sa table de nuit s'agrandit, plus elle s'encombra d'articles qui lui étaient absolument nécessaires pour la nuit: gouttes nasales, bonbons d'eucalyptus, boulettes de cire pour les oreilles, pilules digestives, somnifères, eau minérale, pommade de zinc en tube avec un bouchon de rechange pour le cas où le premier se perdrait sous le lit, et un grand mouchoir pour essuyer la sueur qui s'accumulait entre ses mâchoirs et clavicule droites, non encore habituées à l'empâtement nouveau des chairs et à son insistance à dormir sur le seul côté droit afin de ne pas entendre son cœur: il avait commis la faute, un soir de 1920, de calculer (en comptant sur un autre demi-siècle d'existence) combien il lui restait encore de battements, et maintenant l'absurde rapidité du compte à rebours l'irritait et accérait le rythme auquel il s'entendait mourir.

Vladimir Nabokov, Ada ou l'Ardeur, 1969, (1975 pour la traduction française), Folio p.350 - traduction Gilles Chahine avec la collaboration de Jean-Bernard Blandenier
Le plaisir de ce passage est multiple.
Raisonnement par l'absurde d'abord: si sa table de nuit ne s'était pas agrandie, aurait-il été moins malade? Absurde, crie la voix du bon sens, c'est parce qu'il y avait besoin de place qu'elle s'est agrandie. Pas sûr, répond la voix de l'expérience, les objets tendent à occupper toute la place qu'on leur laisse, quand il y a eu plus de place, il y a eu plus d'objets.

Plaisir de l'autobiographie et de l'autodérision, ensuite: il me paraît évident (même si je peux avoir tort) qu'il s'agit de la description, au moins en partie, de la table de nuit de Nabokov, qui se moque de son propre vieillissement (il publie Ada à soixante-dix ans).

Plaisir de l'ambiguïté et de l'hésitation, enfin: Nabokov avait-il fait le compte de ses battements de cœur (le genre de calcul que je pourrais faire, sachant que j'ai un cœur qui bat très vite et des ancêtres féminines centenaires) ou s'agit-il déjà de nouveau de l'imperceptible glissement vers la fantaisie et la folie qui caractérise le livre à tout moment?

vendredi 24 juillet 2015

Mémoires d'une Chaise Heureuse

Dans un autre genre que Grand-Father Chair d'Hawthorne…

Tu sais, dit Van. Je crois vraiment que tu ferais mieux de porter quelque chose sous ta robe dans les grandes occasions.
— Tes mains sont toutes froides. Les grandes occasions? Tu as dit toi-même qu'il s'agissait d'une soirée en famille.
— Et quand bien même… tu te trouves en situation périlleuse chaque fois que tu te pencenes ou que tu t'étales.
— Je ne m'"étale" jamais!
— Je suis tout à fait certain que ce n'est pas hygiénique. A moins qu'il ne s'agisse, de ma part, que d'une forme de jalousie. Mémoires d'une Chaise Heureuse. Oh, ma chérie.

Vladimir Nabokov, Ada ou l'Ardeur, 1969, (1975 pour la traduction française), Folio p.350 - traduction Gilles Chahine avec la collaboration de Jean-Bernard Blandenier

mardi 21 juillet 2015

L'anniversaire d'Ada

« […]
— Mon Dieu, non, répondit l'honnête Van. Ada est une jeune demoiselle tout à fait sérieuse. Elle n'a pas de cavalier… sauf moi, "ça va seins durs". Oh! rappelle-moi qui, qui, disait "seins durs" pour "sans dire"?
— King Wing, un jour où je cherchais à savoir s'il était content de son épouse française. Ma foi, ce sont de bonnes nouvelles que tu m'as données d'Ada. Tu dis qu'elle aime les chevaux?
— Elle aime, dit Van, tout ce qu'aiment nos belles… les orchidées, les bals et La Cerisaie

Vladimir Nabokov, Ada ou l'Ardeur, 1969, (1975 pour la traduction française), Folio p.324 - traduction Gilles Chahine avec la collaboration de Jean-Bernard Blandenier
Je lis Ada en français en sachant qu'il faudra le relire en anglais. La traduction m'amuse beaucoup, j'essaie d'imaginer l'original. Par exemple, ci-dessus, s'agit-il d'une traduction en français (transposition, donc), ou le jeu de mot est-il en français dans l'original? (je penche pour cette hypothèse (que je pourrais vérifier par un simple détour dans la bibliothèque, mais qu'importe? La question vaut plus que la réponse)).

1884 - 12 ans - p.114
1886 - 14 ans - p.242
1888 - 16 ans - p.291 puis 351

Ajout le 4 novembre 2015
Je m'aperçois que John Shade meurt un 21 juillet, et que le père de Nabokov est né le 15 juillet 1970.

vendredi 12 juin 2015

Quand les poètes faisaient trembler les ministères

L'action du roman se déroule entre septembre 1875 et février 1876. Ce dialogue est précisément daté : lundi 13 décembre 1875.
— Oui, mais, pratiquement, que décidons-nous? — susurra M.Naquet.
Le grand orateur le foudroya du regard.
— J'irai, — proposa L. Madier de Montjau, — trouver Victor Hugo. Je lui demanderai d'écrire un poème flétrissant l'intolérance.

Bien! dit Laubardemont. Va! dit Torquemada.

«L'effet serait énorme, surtout à l'étranger.
— Oui, mais, pendant ce temps-là, le brave Laspoumadères continuera à moisir en prison, — ricana M.Naquet.
— Vous critiquez toujours, Naquet, — dit aigrement M.Gambetta. — Proposez quelque chose, au moins.

Pierre Benoit, Pour Don Carlos, p.91-92, livre de poche 1920
Tout me plaît ici : "l'arme" Victor Hugo pour émouvoir l'opinion et le contrepoint pragmatique: que change l'indignation à la situation de la personne touchée par l'injustice dénoncée?

mercredi 10 juin 2015

Des nouilles

Vie et passion d'un gastronome chinois de Lu Wenfu couvre les débuts du communisme en Chine et tous ses rebondissements durant le XXe siècle. Le narrateur est un moraliste austère et un fervent révolutionnaire incapable de comprendre le plaisir des sens, et par ironie du sort, il se retrouve en charge d'un grand restaurant à Sunzhou alors qu'il ne comprend absolument pas le plaisir que l'on peut prendre à un bon repas.

Quelques extraits pour le plaisir.

Les différentes façons de manger les nouilles:
Je voudrais plutôt parler des rites accompagnant ces nouilles. Parce qu'il y avait des rites? Oui, c'est vrai, pour un même bol de nouilles, chacun avait ses habitudes. Les gastronomes avaient les leurs, bien établies. Un exemple: on s'asseyait à une table et on appelait le serveur: «Hep! (A l'époque on ne disait pas "Camarade!".) Un bol de nouilles de…!» Au bout d'un instant, le garçon répondait d'une voix forte: «Voilà, j'arrive! Un bol de nouilles de…» Pourquoi ne venait-il pas immédiatement? Parce qu'il attendait que le client ait précisé: nouilles al dente ou bien cuites, nature ou avec bouillon; vertes ou blanches (avec ou sans ciboule); riches (bien grasses) ou légères (sans graisse); sauce longue (avec plus de sauce que de nouilles) ou sauce courte (avec plus de nouilles que de sauce); nouilles sur l'autre rive: la sauce, au lieu d'être versée sur les nouilles, est présentée à part sur une assiette et l'on doit «faire le pont» entre le bol et l'assiette. Quand c'était Zhu Ziye qui arrivait dans le restaurant, on entendait le serveur prendre son souffle et lancer: «Voilà, je viens! Un bol de crevettes sautées en accompagnement, nouilles sur l'autre rive, beaucoup de bouillon, vertes, sauce longue, al dente

Lu Wenfu, Vie et passion d'un gastronome chinois, p31-32, Picquier poche, 1996 - Traduction Annie Curien et Feng Chen
Des nuances de l'interprétation — et des conséquence du manque de précision (cet extrait intervient pour expliquer les déboires du narrateur au moment du Grand Bond en avant — ou plutôt le narrateur fidèle révolutionnaire s'en sert pour tenter de trouver une justificaction à l'incompréhensible):
«Un cheval blanc et un cheval , ce n'est pas la même chose», entend-on dire. Mais si je me contente de dire que tu es un cheval sans préciser ta couleur, tu ne seras qu'une essence de cheval. Ce sont des raisonnements de ce genre qui amènent la confusion, qui font que partout dans le monde des gens prennent le noir pour le blanc, ou le blanc pour le noir.
Ibid, p.124
Le narrateur se rend bien contre que tout n'aurait pas dû se passer comme cela s'est passé, mais qu'y faire? Tant pis.
(Et en lisant ces lignes et celles qui les entourent, je me disais que la France était en train de connaître, sournoisement, sa révolution culturelle. De même en lisant plus bas la définition des "quatre vieilleries", note de la p.128):
[…]; «pas de construction sans destruction préalable», dit-on. Le hic, c'est qu'il a fallu attendre plus de vingt ans pour reconstruire, voilà ce qui m'ennuie.
Ibid, p.142


Les notes de bas de page donnent des précisions historiques et culturelles. Comme les sujets donnant lieu à des appels de note sont cités très naturellement dans le corps du texte, je fais l'hypothèse que ce sont des références culturelles connues et communes à la plupart des Chinois, et qu'elles sont donc un bon point d'entrée pour qui voudrait s'intéresser à la culture et l'histoire chinoises (il s'agirait de travailler systématiquement les sources citées).

Oblomov: héros d'un roman, également appelé Oblomov, de Gontcharov, célèbre pour la peinture d'un caractère velléitaire. p.32

Lu Yu, poète du VIIIe, auteur du Livre du thé; il est considéré comme «le dieu du thé». La légende veut que Du Kang soit l'inventeur du vin en Chine. p.33

Kong Yiji : un intellectuel désargenté, habitué des cavernes bon marché, héros de la nouvelle du même nom de Lu Xun, écrivain du début du siècle. p.39

Les alcools et les viandes empestent chez les riches, la rue offre des cadavres gelés: Vers d'un poème de Du Fu, de la dynastie Tang. p.43

Un doux vent enivrant les passants, Hangzhou se confond avec Bianzhou: c'est-à-dire Kaifeng, capitale des Song du Nord. Vers du poète Lin Sheng, des Song du Sud. note 1 p.45

Cent mille familles payant l'impôt, cinq mille soldats gardant les frontières: vers du poète Bai Juyi, des Tang. note 2 p.45

Des pavillons gorgés de milliers de manches fines comme le jade; des eaux regorgeant de dizaines de milliers de monnaies d'or: vers de Tang Yin, des Ming. note 3 p.45

Jing Ke et Gao Jianli : Deux personnages de l'époque des Royaumes Combatants qui ont, l'un après l'autre, tenté d'assassiner le futur premier empereur de Chine. note 1 p.47

Un vent mélancolique sur les eaux glacées de la rivière Yi, des guerriers en partance qui ne reviendront pas: vers de Jing Ke. note 2 p.47

Dans ce contexte, «petit-bourgeois» souligne essentiellement qu'il s'agissait de jeunes gens ayant poussé leurs études jusqu'à la fin du secondaire au moins. note 2 p.49

La fille aux cheveux blancs: opéra révolutionnaire créé à Yanan qui, adapté en ballet, est devenu l'un des huit opéras révolutionnaires modèles durant la Révolution culturelle. p.51

Les campagnes des Trois et Cinq Anti: en 1951 et 1952, des mouvements qui ont visé les cadres du partis, les fonctionnaires et les capitalistes. p.53

maotai: célèbre alcool blanc, produit dans la province de Guizhou. p.60

Parc aux sites grandioses : dépeint dans le roman classique Le Rêve dans le pavillon rouge. p.84

Une musique qui ne se joue qu'au ciel, qui peut l'entendre sur terre?: vers du poète Du Fu, poète des Tang. p.89

Le petit pain de maïs connote la nourriture la plus pauvre et la plus ordinaire de pékin et sa région. note 2 p.94

Liu Adou: un personnage du roman classique Les Trois Royaumes, qui incarne un caractère incapable. note 1 p.104

le Grand Bond en avant: lancé en 1958. note 2 p.104

les Années noires: trois années de famines, de 1959 à 1961. note 3 p.104

Les Quatre Vieilleries: visant les vieilles idées, la vieille culture, les vieilles coutumes et vieilles habitudes. Slogan lancé en 1965. p.128

«Souhaitons que le président vive éternellement, et que le vice-président Lin Biao se porte bien!»: phrase qui devrait être prononcée avant chaque activité, au début de la Révolution culturelle. p.137

pour la fête du Double Neuf: le neuvième jour de la neuvième lune, jour où on monte sur les hauteurs — le chiffre 9 est le plus grand! — pour éviter les malheurs. p.153

Des verres comme phosphorescents remplis de vin fin: vers du poète Wang Han, des Tang. p.174

restaurant Fang Shan: célèbre restaurant impérial, sur le lac Beihai à Pékin. note 1 p.175

l'impératrice Cixi: à la fin de la dynastie Qing. note 2 p.175

mercredi 27 mai 2015

Les pères conciliaires font des calembours

Pendant Vatican II, deux bars avaient été installés pour permettre aux pères de se détendre entre deux votes.
Il y avait parfois plus du quart des Pères qui désertaient l'aula pour fréquenter les deux bars où les discussions allaient bon train. La verve conciliaire n'avait pas tardé à leur trouver deux noms, l'un se nommait Bar Jonas, l'autre Bar Abbas1!

Christine Pedotti, La bataille de Vatican II, p.141, Plon, 2012


Note
1 : L'apôtre Pierre est nommé dans l'Evangile Simon, Bar Jonas, «fils de Jonas». Barrabas est le nom du brigand dont la grâce est demandée à Pilate, plutôt que celle de Jésus. Selon certaines sources, le nom du second bar serait Bar-Mitzvah.

dimanche 24 mai 2015

La fête de l'alphabet

J'ai appris la langue française dans mon pays natal, la Bulgarie. Lorsque mon français s'est suffisamment amélioré pour que notre professeur puisse nous donner à lire des textes importants, j'ai découvert Proust à travers deux phrases: «Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère», et «Le devoir et la tâche d'un écrivain sont ceux d'un traducteur».

Ces propos ont étrangement résonné pour moi avec la Fête de l'alphabet qui est, dans mon pays natal, un événement unique au monde. Tous les 24 mai, les écoliers mais aussi les intellectuels, les professeurs, les écrivains manifestent en arborant une lettre. J'étais une lettre, puisque j'en portais une épinglée à mon chemisier, sur mon corps, dans mon corps. Le verbe s'était fait chair et la chair se faisait mots. Je me diluais dans les chansons, dans les parfums, dans la liesse de cette foule. En lisant ces mots de Proust, j'ai eu le sentiment qu'ils faisaient état de quelque chose que j'avais vécu: il s'agissait d'entrer au fond de moi-même comme dans un livre chiffré et charnel pour le traduire dans un autre, à faire lire et partager. Ce travail d'interprétation du texte allait devenir par la suite mon métier. J'ai essayé de l'appliquer à Mallarmé, à Céline et à d'autres écrivains dont Proust évidemment. Absolument.

Julia Kristeva, "Portrait de lecteur" in Un été avec Proust, p.123-124, éditions des Equateurs/France Inter 2014

samedi 23 mai 2015

Markus Vinzent et la datation des évangiles

J'apprends en cours de grec qu'un certain Markus Vinzent (inconnu de la plupart d'entre nous, certes, mais tout de même l'un des organisateurs du colloque de patristique quadriannuel d'Oxford (il se tient cet été, si cela intéresse certains d'entre vous)) remet en cause la datation des évangiles, en attribuant leur rédaction à une réaction à Marcion. Son livre, non traduit, s'intitule Christ's Resurrection in Early Christianity.

La professeur a l'air scandalisée: «Quand on essaie de refaire la démonstration, on s'aperçoit que les citations sont tronquées et manipulées, coupées avant une négation, prises hors contexte, etc. Vinzent tient un blog, la plupart des thèses de son livre s'y trouvent.»

Quelques recherches plus tard, je trouve un article en français. Résumé:
Importante pour Paul, la Résurrection du Christ ne l’aurait pas été pour la plupart des chrétiens, si Marcion, au milieu du IIe siècle, ne l’avait pas redécouverte et remise au goût du jour. Cette thèse provocatrice de Markus Vinzent suppose une redatation postérieure à Marcion de la plupart des écrits du Nouveau Testament, notamment des Évangiles canoniques, où la Résurrection joue un rôle essentiel. Dans ces pages, Christophe Guignard propose un examen critique de cette prémisse essentielle à la thèse de Vinzent.

Christophe Guignard, Etudes théologiques et religieuses, tome 2013/3, pages 347 - 363
Ici un débat sur la méthode de Vinzent illustrant l'effarement de ma prof.
J'ajoute un lien vers ce très beau blog (au moins pour les photos) sur l'Antiquité et la patristique. Je l'ai trouvé grâce à ce titre de billet qui me fait rire: Markus Vinzent a-t-il été enlevé par les aliens? et qui se demande comment un professeur sain d'esprit peut raconter de telles absurdités.

mercredi 20 mai 2015

A l'amiable

Pas le plus petit mot écrit ne me fut donné pour garantir l'engagement essentiel qu'ils avaient pris. On me lut certains passages de leurs lettres, sans mettre celles-ci entre mes mains. C'était une «entente à l'amiable». Un homme intelligent1 m'avait mis en garde contre les «ententes à l'amiable» environ treize ans auparavant. Je les ai toujours détestées depuis.

John Henry Newman, Apologia pro vita sua, p.241, Ad Solem,2008


Note
1 : C'était le Rév. E. Smedley (1788-1836), directeur de l'Encyclopedia metropolitana. Comme j'alléguai, un jour, qu'une entente à l'amiable était intervenue entre les éditeurs de l'Encyclopedia et moi, il m'écrivit le 5 juin 1828: «Je déteste ce mot, qui est toujours synonyme de mésentente, et qui annonce plus d'ennuis que tous les autres mots de notre langue, sauf peut-être l'expression apparentée: par délicatesse.»
En réalité, ce n'est pas tant «entente à l'amiable» qui est en cause ici que l'absence d'engagement écrit: un accord peut être amiable, cela ne l'empêche pas de devoir être écrit.

jeudi 16 avril 2015

Imprudence anglicane

Début de la quatrième de couverture de l'autobiographie de John Henry Newman par le cardinal Jean Honoré :
1864. Newman est seul, ignoré, presque dédaigné dans l'Eglise catholique qu'il a rejointe vingt ans plus tôt. Profitant de ces circonstances, un intellectuel anglican, Charles Kingsley, défie l'acien leader du Mouvement d'Oxford en mettant en cause l'honnêteté intellectuelle de sa conversion. Kingsley croyait enterrer un moribond. En réalité il venait de réveiller un lion.

Jean Honoré, liminaire à Apologia pro vita sua de John Henry Newman, quatrième de couverture, Ad Solem, Genève 2008

jeudi 2 avril 2015

Une lettre d'Alec Guinness

Pour l'anniversaire d'Alec Guinness, Letters of Note publie l'une de ses lettres écrite à une amie au début du tournage du premier Star Wars.

J'essaie de traduire comme je peux, sachant que "Yahoo" me laisse perplexe ("clownerie", "cirque", me dit H., tandis que je pense à Gulliver (wikipedia me dit "abruti" par extension de Swift, justement))1. Un autre problème est le niveau de langue: à quel niveau dois-je traduire le shakespearien Sir Alec quand il écrit une lettre amicale?
Alec Guinness à Anne Kaufman
le 19 avril 1976

Je ne peux pas dire que je prends plaisir à ce film, — de nouveaux dialogues crétins me parviennent tous les deux jours par pacsons de papier rose — et aucun d'entre eux ne rend mon personnage compréhensible ou tout au moins supportable. Je pense juste, dieu merci, à la galette délectable qui me permettra de tenir jusqu'à avril prochain même si Yahoo s'effondre dans une semaine.
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Je dois partir en studio pour travailler avec un nain (très aimable, — et il doit se laver dans un bidet) et vos compatriotes Mark Hamill et Tennyson (ce ne peut pas être ça) Ford — Ellison (? — Non!*) — bref, un mince jeune homme alangui qui est certainement intelligent et drôle. Mais mon Dieu, mon Dieu, ils me donnent l'impression d'avoir quatre-vingt-dix ans — et me traitent comme si j'en avais cent six.

Amitiés

Alec



* : Harrison Ford — as-tu jamais entendu parler de lui?




Note
ajout le 12 avril
1 : Yahoo était une pièce dont Guinness était le co-auteur et dans laquelle il jouait Swift.

mardi 31 mars 2015

Une certaine façon de penser

Réflexions sur l'hôpital.
Le personnel — les médecins, les infirmières et tous les autres — sont des gens consciencieux et surmenés, tous te veulent du bien, se dit-il. Le diabolique dans tout cela, c'est la dynamique irrésistible du fonctionnement — le trop grand nombre de malades et la situation qui devient peu à peu incurable — qui dirige toutes les bonnes intentions dans une seule direction, excluant par là même toute critique radicale, toute possibilité de changement ; le seul moyen d'agir, c'est de collaborer. Ces prémisses conduisent à une certaine façon de penser; si on les voit dans leur corruption dynamique et qu'on y ajoute l'obligation d'agir, alors à l'extrême limite de la réflexion se dessine la silhouette de Höss qui, en introduisant le Zychlon B., voulait seulement "humaniser" la brutalité du procédé, accélérer son "fonctionnement". Qui comprend ce type de raisonnement comprend le siècle où nous vivons, se dit-il.

Imre Kertész, L'Ultime Auberge, p.129-130, Actes Sud, 2015
Je lis sur le quai du RER. Je relève la tête, contemple les toits oranges au ras du quai dans le matin froid et pense: «Ah oui, c'était aussi l'idée du docteur Guillotin.»
«Et finalement, reprends-je en continuant mon tour d'horizon circulaire, il n'avait pas tort, si l'on songe aux boucheries des décapitations au Moyen-Orient.»
Je sursaute intérieurement. Non bien sûr, il avait totalement tort, le problème n'est pas de tuer humainement. La solution est de ne pas tuer. L'humain, c'est de ne pas tuer.

Et c'est ainsi qu'à force de chercher à comprendre, à expliquer, à justifier, on finit par oublier le fond de la question — alors qu'il suffit simplement de refuser de comprendre, d'expliquer, de justifier, qu'il suffit juste de dire non. La raison a fini par engendrer des monstres, c'est peut-être pour cela que cela s'est produit en Allemagne… mais non, voilà que je recommence à penser et à vouloir expliquer.

Le Refus, je crois que c'est un autre livre de Kertész (je n'en connais pas le sujet).

mercredi 25 mars 2015

Pour qui ?

L'essai verbeux de Kundera sur le roman. L'éloquence française qui pare ces lieux communs en atténue un peu les absurdités. Cela dit, Kundera arrive à la conclusion que, depuis Kafka, le roman dépeint un homme soumis à une volonté extérieure, désarmé face à un pouvoir qui étend son empire sur tout. Idées familières qui datent de l'époque d'Être sans destin. Néanmoins, la question demeure: si l'adaptation au pouvoir totalitaire est totale, à l'intention de qui décrivons-nous l'homme soumis au totalitarisme? Plus précisément, pourquoi présentons-nous en termes négatifs l'homme soumis au totalitarisme à l'intention d'une entité mystérieuse, extérieure à la totalité, qui pourrait porter des jugement sur celle-ci et qui — puisqu'il est question de roman — trouverait dans l'œuvre à s'amuser et à s"instruire, et se livrerait même à une activité critique, tirant des enseignements esthétiques pour les œuvres à venir? L'absurdité vient de ce qu'il n'y a plus de regard objectif depuis que Dieu est mort. Nous somme dans le panta rhei, nous n'avons aucun point d'appui et pourtant, nous écrivons comme si c'était l'inverse et qu'il existait malgré tout une perspective sub species aeternitatis qui relèverait d'une divinité ou de l'éternel humain; où se cache la solution de ce paradoxe?

Imre Kertész, L'Ultime Auberge, p.9-10, Actes Sud 2015

lundi 23 mars 2015

Règle de conduite

L'expérience et l'histoire m'ont appris qu'il faut TOUJOURS protester quand on a pour cela un motif de conscience ou de conviction. On s'attire sans doute quelques désagréments, mais il en reste toujours quelque chose.

Yves Congar, Mon journal du Concile, tome 1, p.14, Cerf, 2002

vendredi 13 mars 2015

Curiosité

… la jeune fille dont l'amour s'était évaporé devant un demi-tiers de mousseline.

Honoré de Balzac, Le Bal de Sceaux, 1829, p.162, Pléiade tome I

mercredi 11 mars 2015

Ce difficile problème littéraire

Joseph Lebas, Genestas, Benassis, le curé Bonnet, le médecin Minoret, Pillerault, David Séchard, les deux Birotteau, le curé Chaperon, le juge Popinot, Bourgeat, les Sauviat, les Tascheron et bien d'autres ne résolvent-ils pas le difficile problème littéraire qui consiste à rendre intéressant un personnage vertueux?

Honoré de Balzac, avant-propos à La maison du chat-qui-pelote, p.IX, Albin Michel, 1950
Cet avant-propos est extrait de la préface générale écrite pour la première édition de la Comédie humaine dont le tome I parut en 1842.

lundi 9 mars 2015

Cette étonnante observation

Karl Rahner commence ainsi un discours dans lequel il va parler du décalage entre les ambitions de la jeunesse et les réalisations de la vieillesse:
Chers amis, elle n'est pas vraiment confortable la «fonction honorifique» que vous m'avez si généreusement confiée pour fêter nos «retrouvailles de l'année d'ordination 321». Après les discours plus agréables et plus amicaux qui puisent dans le passé pour évoquer les anciens et heureux temps, je dois en effet tenir quelque chose comme un «discours plus spirituel»: «Nous ne savons pas nous-mêmes exactement comment nous l'entendons; mais à toi cela doit bien dire quelque chose.» Et me voici comme un pauvre bougre, un peu ému, un peu mélancolique, et pourtant reconnaissant. Reconnaissant de ce que — n'est-ce pas déjà beaucoup? — nous sommes encore les anciens et, dans l'ensemble — je ne veux pas dire de façon rectiligne, et pourtant de façon réelle —, notre chemin nous fait revenir à la cathédrale de notre ordination sacerdotale, où nous nous sommes de nouveau réunis aujourd'hui.

En un moment tel que celui que nous fêtons aujourd'hui, on a tendance à faire briller le passé et le présent de l'éclat agréable des idéaux solennels. Mais c'est dangereux, car cela devient facilement quelque chose de factice. En effet, une fois que l'on a dépassé le faîte de la vie, on n'est plus interrogé sur ses idéaux, mais sur ses réalisations, pas sur ce qu'on voulait, mais sur ce qu'on a fait. Et, à vrai dire, il ne nous reste à cette heure rien d'autre à faire — pour autant que cela soit globalement faisable — qu'une sorte de bilan de notre vie, sobrement et sérieusement. Sans perdre de vue que les années à venir pourraient encore voir des changements dans certains postes. Avec l'inquiétude — est-ce de l'espérance ou de la peur? — que tout puisse encore devenir autre, parce que, bien sûr, nous n'avons pas encore vraiment fouillé tous les recoins de notre chemin de vie et que, malgré toute l'expérience acquise, nous ne savons toujours pas exactement qui nous sommes. Mon Dieu, quelles surprises la vie peut-elle encore nous réserver, pouvons-nous encore nous réserver? Avec la vraisemblance assez forte, à la limite de la certitude — certainement pas plus — que nous serons au moment de mourir ce que nous sommes déjà maintenant et que donc nous sommes vieux. Oui, mes amis, cette étonnante observation que nous sommes vieux sera à peu près tout ce que, en tant que comptable de grâces particulières, je saurai dire pour notre «bilan». Mais il m'apparaît que cet état de fait est assez difficile et sombre pour devoir exiger votre bienveillante attention pendant quelques minutes.

Nous sommes déjà pas mal vieux. Bien sûr, il en est ainsi de l'extérieur, dans la vie civile et professionnelle, il n'y a pas grand-chose à dire là contre. La mort est certes de plus en plus proche de la personne humaine; mais chaque humain ne vit pas aussi près d'elle. Nous sommes déjà acculés à elle, c'est perceptible: nous devenons vieux; nous ne parvenons plus très bien à dépasser les opinions que nous nous étions bâties hier; nous commençons à aimer la tranquillité et nous ressentons les événements inhabituels comme dérangeants; les paroles «enthousiasmantes» nous enthousiasment moins qu'autrefois; et les pensées «profondes» nous laissent parfois une pénible impression de lassitude. Et quand nous déclarons que quelque chose est scandaleux ou effroyable, cette déclaration doit parfois à elle seule tenirtenir lieu de ce qui est scandaleux et effroyable. L'étonnement — ce beau point de départ d'un esprit jeune — s'est transformé pour nous en une vague sensation d'être étranger à tout: tout est connu et a déjà existé et, d'une manière ou d'une autre, tout est parfaitement sans espoir et horriblement sinistre. C'est comme si tout cela, encore maîtrisé et pourtant déjà perceptible, provoquait une crispation de plus en plus forte, une crispation de quelqu'un à qui l'on a posé trop de questions et qui, se sentant maintenant menacé, se referme. Nous n'avons plus de sympathie pour la réalité, qui semble attendre que nous nous retirions peu à peu. Notre esprit continue de fonctionner: on lit, on écoute, on parle, on cherche à étudier encore. Mais, sans se l'avouer vraiment, on en ressent de l'ennui.

Karl Rahner, "Pouvons-nous enore devenir saints", in Existence presbytérale, p.122-123
Que visaient-ils, tous, plus jeunes? devenir saints. Mais nous ne le sommes pas devenus, constate Rahner. S'en suit sur plusieurs pages un jeu de type pascalien (bathmologique pour ceux qui connaissent) entre culpabilité, remords, repentir, grâce, spirale interrompue (au moment où je me disais qu'il n'en sortirait plus) par «Aussi devons-nous prier, et non penser», axiome suivi de l'urgence d'agir, de choisir des actions humbles et non spectaculaires qui permettent d'agir tout de suite sans attendre.



1 : Si j'en crois cette page, ce discours a été prononcé en 1966 (si la date de publication du discours coïncide avec celle de sa prononciation). Rahner avait soixante-trois ans.

mercredi 25 février 2015

Les jours s'en vont je demeure.

Je n'avais jamais fait attention au fait que ce qui demeurait était une demeure.
Quoique cette cabane dût au voisinage de la ville quelques améliorations complétement perdues à deux lieues plus loin, elle expliquait bien l'instabilité de la vie à la quelle les guerres et les usages de la Féodalité avaient si fortement subordonné les moeurs du serf, qu'aujourd'hui beaucoup de paysans appellent encore en ces contrées une demeure, le château habité par leurs seigneurs.

Honoré de Balzac, Les Chouans, p. 1097, 1829 - Pléiade tome VIII

jeudi 19 février 2015

La note qui force le respect

Pierre Abraham (Créatures chez Balzac, 1931, p.127) a recensé onze personnages masculins aux yeux verts dans La Comédie humaine.

note 2 de la page 964 se trouvant p.1721 du tome VIII des œuvres de Balzac. (Note à propos des Chouans)

mardi 17 février 2015

Petit artifice typographique

L'avertissement du « Gars », qui ne sera publié qu'en 1931, nous apprend incidemment que Balzac a lu Tristram Shandy:
[...] quant à tous les critiques enfin, ils pourront, en m’adressant des avis, me trouver dans mes possessions d’Espagne où nulle voix ne parvient, et voici sur quoi j'appuie mon humble dédain, sifflant à leurs oreilles le lilla burello de mon oncle le capitaine Tobie Shandy.

Honoré de Balzac, "Avertissement du « Gars »", p.1679, Pléiade t.VIII
La trace de cette lecture se retrouve sous une forme plus matérielle à la fin de l'introduction de la première édition des Chouans, en 1829:
Si quelques considérations matérielles peuvent trouver place après tous ces credo politiques et littéraires, l'auteur prévient ici le lecteur qu'il a essayé d'importer dans notre littérature le petit artifice typographique par lequel les romanciers anglais expriment certains accidents du dialogue.

Dans la nature, un personnage fait souvent un geste, il lui échappe un mouvement de physionomie, ou il place un léger signe de tête entre un mot et un autre de la même phrase, entre deux phrases et même entre des mots qui ne semblent pas devoir être séparés. Jusqu'ici ces petites finesses de conversation avaient été abandonnées à l'intelligence du lecteur. La ponctuation lui était d'un faible secours pour deviner les intentions de l'auteur. Enfin, pour tout dire, les points, qui suppléaient à bien des choses, ont été complètement discrédités par l'abus que certains auteurs en ont fait dans ces derniers temps. Une nouvelle expression des sentiments de la lecture orale était donc généralement souhaitée.

Dans ces extrémités, ce signe — qui, chez nous, précède déjà l'interlocution, a été destiné chez nos voisins à peindre ces hésitations, ces gestes, ces repos qui ajoutent quelque fidélité à une conversation que le lecteur accentue alors beaucoup mieux et à sa guise.

Ainsi, pour en donner ici un exemple, l'auteur pourrait faire ce soliloque: « J'aurais bien fait un errata pour les fautes qu'une impression achevée en hâte a laissées dans mon livre; mais — qui est-ce qui lit un errata ? — personne.»

Honoré de Balzac, "Introduction de la première édition" [des Chouans], p.901, Pléiade t.VIII
En effet, le — est très largement utilisé dans Tristram Shandy.
Une note (p.1687) nous précise que ce « petit artifice typographique » ne sera plus utilisé dans l'édition Vimont en 1834.

samedi 14 février 2015

Sincèrement vôtre, Chourik de Ludmilla Oulitskaïa

Le thème du dernier bookcrossing était « les prix littéraires de l’année », et je n’ai toujours pas bien compris pourquoi quelqu’un a présenté Sincèrement vôtre, Chourik de Ludmilla Oulitskaïa. Etait-ce parce qu’elle a été élevée au rang d'officier de la légion d’honneur cette année?

Quoiqu’il en soit, ce n’est pas un roman désagréable, mais il finit par en suinter un léger ennui, à l’image de la vie du personnage principal incapable de ressentir la moindre passion — mais gentil, prévenant — si gentil et si prévenant que l’on ne sait plus s’il est stupide ou saint, et que l’on en vient à penser que le terme d’idiot lui conviendrait mieux qu’au prince Mychkine.

Le ressort du récit est que Chourik est incapable de ne pas apporter de réconfort aux femmes qu’il croise, et que celles-ci attendent toujours le même genre de réconfort: du sexe. Nous sommes aux deux tiers du livre quand Chourik atteint de fièvre admet que cela n’est ni tout à fait normal, ni entièrement satisfaisant:
Il était à bout de forces après ces deux jours et ces deux nuits passés à s’occuper d’elle [d’une fillette qui a la varicelle] presque sans aucun répit, et la fatigue modifiait un peu la réalité, il flottait vers un lieu où les pensées et les sentiments se transformaient, et il prenait clairement conscience de la nullité de son existence. Il avait pourtant l’impression de faire tout ce qu’on attendait de lui… Mais pourquoi toutes les femmes de son entourage ne lui demandaient-elles qu’une seule chose: des services sexuels ininterrompus? C’était une excellente occupation, seulement pourquoi n’avait-il jamais réussi une seule fois dans sa vie à choisir une femme lui-même? Il aurait bien aimé, lui aussi, tomber amoureux d’une fille comme Alla… Comme Lilia Laskine… Pourquoi Génia Rosenweig, ce gringalet au cou maigre, avait-il pu se trouver une Alla? Pourquoi lui, Chourik, sans jamais choisir, devait-il répondre avec les muscles de son corps à toute demande insistante émanant de cette folle de Svetlana, de la minuscule Jane, et même de la petite Maria?
«Peut-être que je n’en ai pas envie? Non, c’est ridicule! Le malheur, c’est que justement, j’en ai envie… Mais envie de quoi? De les consoler toutes? Et seulement de les consoler? Mais pourquoi?»

Ludmilla Oulitskaïa, Sincèrement vôtre, Chourik, p.406. Folio 2004.
Le livre égrène les prénoms féminins et les situations les plus diverses comme autant de contes fantasques au dénouement vivement mené lorsque l’auteur semble se désintéresser du personnage secondaire.
L’intérêt principal de l'ouvrage est de laisser entrevoir en filigrane la vie soviétique: le cordonnier, le calfeutreur de fenêtres, les appartements devenant communautaires au gré des divorces et deuils, la datcha louée en banlieue de Moscou dans laquelle on s’installe pour les beaux jours, le très difficile concours d’entrée à l’université de Moscou dont les recalés s’inscrivent dans des « instituts », la difficulté de trouver un sapin à Noël, le réseau d’entraide et de connaissances qui permet de toujours trouver une solution, le racisme larvé (antisémite, anti-noir), le mépris des handicapés, les orphelinats, la difficulté de quitter la région dans laquelle on est enregistré (ce qui fait penser au servage), les communistes du monde entier qui envoient leurs enfants étudier à Moscou, le conformisme des grands responsables soviétiques qui ne peuvent admettre une fille-mère dans leur famille, etc.

Pour mémoire, parce que cela me touche, portrait d’un vieux soviétique un peu pénible en train de mourir pendant les jeux olympiques de 1980:
Mikhaïl Abramovitch se mourait d’un cancer chez lui, il avait refusé d’aller à l’hôpital. En tant que vieux bolchevick, il avait droit à des soins médicaux particuliers, mais jadis, il y a très longtemps, il avait refusé une bonne fois pour toutes les privilèges accordés par le Parti, les considérant comme indigne d’un communiste. Et ce dinosaure squelettique, sans doute le dernier de sa tribu en voie d’extinction, titubant de faiblesse et emmitouflé dans une couverture de l’armée, finissait ses jours dans un appartement empestant l’urine, un volume de Lénine entre les mains.
Deux rangées de livres poussiéreux alignés sur des étagères, des chemises en carton tenues par des bouts de ficelle, des piles de papiers froissés et gribouillés… Les œuvres complètes de Marx-Engels-Lénine-Staline, et Mao-Tsé-Toung en prime… La demeure d’un ascète et d’un fou.
Chourik s’était résigné depuis longtemps à la nécessité d’apporter au vieillard des médicaments et de la nourriture, mais les séances d’éducation politique, le véritable pain quotidien de cette vie déclinante, lui étaient insupportables. Le vieillard détestait Brejnev et le méprisait. Il lui écrivait des lettres (des analyses d'économie politique truffées de citations tirées des classiques), mais il représentait en ce monde une quantité si négligeable qu'on ne lui faisait même pas l'honneur de lui répondre, et encore moins de le persécuter. Cela le mortifiait, il se plaignait sans arrêt et prophétisait une nouvelle révolution.

Chourik posa sur la table de la nourriture provenant du buffet olympique, du fromage à tartiner étranger, des brioches d'une forme biscornue, du jus de fruit dans des cartons, et un pot de marmelade. Le vieillard considéra cela d'un air mécontent.
« Pourquoi dépenses-tu de l'argent inutilement? J'aime les choses simples, moi…
— Mikhaïl Abramovitch, pour être franc, j'ai acheté tout cela au buffet. Je n'ai pas le temps de courir les magasins.
— Bon, bon! fit Mikhaïl Abramovitch, maganime. Si tu ne me trouves pas la prochaine fois que tu viens, de deux choses l'une: ou bien je serai mort, ou bien je serai à l'hôpital. J'ai décidé d'aller à la clinique du quartier, comme tous les Soviétiques… Tu salueras bien Véra Alexandrovna de ma part. Elle me manque beaucoup, et je parle sincèrement…»

Pâte-de-fruit souffrait d'insomnie, il garda Chourik longtemps, et c'est suelment à une heure et demie du matin que le jeune homme put enfin s'effondre sur son lit.

Ibid, p.304

mardi 3 février 2015

Le Mariage des enfants

Le Royaume et Soumission ayant aussitôt "disparu" du rayon des nouveautés de la bibliothèque de l'entreprise, il y restait une dizaine d'ouvrages dont un mince et totalement inconnu (mais que faisait-il là?): Le Mariage des enfants. Un feuilletage plus tard, il apparaissait qu'il ne s'agissait pas de sentiments mais d'une affaire de gros sous: comment financer le mariage de son fils quand une légère tendance à la paranoïa vous entraîne à la surenchère face au charmant futur beau-père de votre fils?

Tout commence par une incapacité à dire non, à ne pas vouloir être le premier à "se coucher" dans cette partie de poker menteur:
Qui pouvait comprendre que je m'obstinasse à refuser une bonne affaire? Les bonnes affaires, même ruineuses, ne se refusent pas, sauf par les imbéciles qui sont les seuls à penser que les bonnes affaires au-dessus de leurs moyens ruinent aussi sûrement que les mauvaises affaires hors de prix.

Michel Richard, Le Mariage des enfants, p.41-42, Fayard, 2014
Le narrateur se retrouve donc à devoir trouver une idée pour réunir rapidement l'équivalent de six mois de salaire. Comme il travaille dans un journal culturel, il va monter trois arnaques jouant sur les mécanismes médiatiques du monde contemporain.
L'auteur ne se donne pas la peine d'écrire un livre fouillé et puissant (ça manque de détails, ça manque de la patience d'écrire et de décrire), mais c'est amusant, enlevé; et lire un livre en une heure, cela fait du bien, parfois.

L'auteur, journaliste, connaît les ficelles et les condense, c'est même l'objet principal du livre. S'agissant des prix littéraires, il note :
Des prix, il y en avait en veux-tu en voilà. Je ne l'avais pas dit à mes interlocuteurs, manière de ne pas dévaloriser leur entrée sur le marché, mais la France était la plus grande productrice du monde de fromages et de prix littéraires, les seconds écrasant de loin les premiers. Internet, sur le site http:www.republique-des-lettres.com/topique/prix.shtml, m'avoit fourni le chiffre de 1150, sans compter les distinctions de concours lirréraires divers, auquel cas on parvenait au chiffre de 1850. Ça paraissait beaucoup, comme ça, mais ce n'était pas encore assez. les éditeurs et les auteurs raffolaient des prix. L'idéal serait presque qu'il y ait autant de prix à donner que de titres publiés. (Ibid, p.58)
L'auteur en profite pour donner le vocabulaire nécessaire à un générateur automatique de critiques littéraires, exercice bien rôdé toujours plaisant:
Une petite troupe [de jurés] qui dirait ou écrirait, partout où il le faudrait, le bien-fondé de leur choix final avec force injonctions raffinées du genre: «A lire absolument» ou «A lire d'urgence». L'urgence se faisait beaucoup, dans la critique littéraire. Tout était urgent: urgent, le besoin qu'avait eu l'écrivain d'écrire; urgente, la lecture que devait en faire le lecteur. Comme si ledit bouquin avait une date de péremption, une durée limite de consommation au-delà de laquelle sa lecture se ferait indigeste, voire toxique, comme les conserves.

[…] S'ils ne faisaient pas dans l'urgent, les critiques ne manquaient pas d'autres formules comme «Se dévore comme un thriller», «Se lit d'une traite», ou plus simplement «Superbe», «Fascinant». «Attention, chef-d'œuvre» faisait aussi l'affaire, on en comptait bein cinq ou six par saison. Sans parler des «On n'en sort pas indemne»: c'était fou, le nombre de bouquins dont on ne sortait pas indemne! Vous lisiez le livre et votre vie, après, n'était plus la même qu'avant. Pour un essai, le critique avait une prédilection pour «Dérangeant mais salutaire», qui ne mangeait pas de pain puisqu'on ne savait au juste ce qui, du bienvenu ou du contestable, l'emportait vraiment. A moins qu'il n'optât pour un tonique «Edifiant» ou un impérieux «Indispensable».(Ibid, p.92-93)
Plus mélancoliques, puisqu'il s'agit de souligner les travers du snobisme culturel et de la médiatisation, ces quelques mots prémonitoires sur l'islam, la "liberté d'expression", etc. (Le livre a été imprimé en octobre 2014):
Mon scandale, je l'avais trouvé. Ça n'avait pas été si facile. Le marché de l'art en était saturé. Religieuses ou sexuelles, toutes les transgressions avaient été osées. Seul encore le créneau de l'islam restait inexploré. Aucun artiste, aussi rebelle, destroy, anar, contestataire ou no future fût-il, ne s'y était risqué. Une fatwa sur Rushdie avait, mieux que toute indigation, marqué les limites de l'art transgressif. Inutile de dire que je ne m'y lancerais pas non plus: pas fou. (Ibid, p.132)
Le narrateur, journaliste culturel je le rappelle, écrit un papier pour démolir un peintre:
[…] Bref, je résume, ce Lermann-là était un jean foutre dont j'espérais qu'il serait traité comme tel par le public, c'est-à-dire purement et simplement ignoré.
La vivacité du ton me valu quelques reprises dans les revues de presse radio. L'appel au boycott d'un artiste étant présumé par nature fascitoïde, rien n'eût pu, mieux que lui, attirer l'attention d'abord, l'immédiate sympathie ensuite, l'inéluctable solidarité enfin vis-à-vis dudit artiste ainsi dénoncé. (p.156)
[…] Du reste il y avait foule. La police avait installé des barrières métalliques sur le trottoir et surveillait la galerie vingt-quatre heures sur vingt-quatre de peur que quelque extrémiste voulût s'en prendre à la liberté d'expression. (Ibid, p.157)
C'est presque la fin. Reste la composition idéale d'un plateau télé, les tics langagier du présentateur, la pluie à la sortie de la messe. J'ai oublié de parler de ma chère 17e chambre correctionnelle spécialisée dans les affaires de presse et les people (autant dire que si vous êtes un lamba, vous n'intéressez pas le président…).
Voilà. Une heure pour sourire en lisant un livre reposant. Ça change.

dimanche 1 février 2015

Les légendes familiales

Vers le milieu du XXe, les légendes familiales ont soudain connu une vogue générale qui possédait une multitude de causes diverses, dont la principale était sans doute le désir secret de combler le vide qui s'était creusé dans le dos des gens.
Avec le temps, des sociologues, des psychologues et des historiens se sont mis à étudier toutes les raisons qui ont incité un grand nombre de personnes à se lancer au même moment dans des recherches généalogiques. S'il ne fut pas donné à tout le monde de remonter jusqu'à des ancêtres nobles, certains cas bizarres, comme une grand-mère première femme médecin de Tchouvachie, un mennonite descendant d'Allemands hollandais ou, chose plus piquante encore, un bourreau affecté aux salles de torture de Pierre le Grand, n'étaient pas sans posséder une certaine valeur, tant familiale qu'historique.

Lumila Oulitskaïa, Sincèrement vôtre, Chourik, p.26 - Folio 2004

jeudi 29 janvier 2015

Filiation

Callas, Delphin-Jules! Celui-là, on sait comment il était. Il s'était fait tirer le portrait avec Anselmie, sa femme, se tenant tous les deux par le petit doigt, à peine deux ans avant. Le portrait est ici, chez Honorius, je l'ai vu. Allez-y, vous le verrez. Les Honorius sont de Corps mais, la belle-sœur d'Honorius, enfin, je ne sais pas, des trucs de cousins germains, de, j'avoue que je ne sais pas très bien. D'habitude, ces choses-là, on doit les savoir; là c'est vague, je ne sais pas très bien. Ce qu'il y a de certain, c'est que la belle-sœur, la cousine, a hérité d'un Callas d'ici. Non. Je sais, attendez, voilà, ça m'a mis sur la voie. Ce n'est pas la belle-sœur ni la cousine, c'est la tante d'Honorius, la sœur de sa mère qui a hérité d'un Callas, qui était son beau-frère, le frère de son mari et le petit-fils du frère de Callas Delphin-Jules. Là, on y est. Je savais que je me souviendrais. J'ai suivi les filiations de tous ceux qui ont participé à la chose. Pour voir de quelle façon ils figurent maintenant dans les temps présents (mais, nous en parlerons plus tard). A la mort de la tante, il y a eu un arrangement et les Honorius de Corps ont eu en jouissance la maison d'ici et en propréité les meubles qu'elle contenait. La maison, c'est là où ils ont ouvert l'épicerie-mercerie, et les meubles c'est là où j'ai trouvé la photo de Callas Delphin-Jules et d'Anselmie.

Jean Giono, Un roi sans divertissement, p.46-47, Folio. 1948

mercredi 28 janvier 2015

Le goût du sang

— Ce qu'il me faudrait savoir, dit-il, c'est pourquoi on les tue et pourquoi on les emporte. Ce n'est pour voler. Ce n'est pas des assassinats de femmes puisque Bergues et, d'ailleurs, Ravanel Georges… Si on était chez les Zoulous, je dirais que c'est pour les manger… A part ça, moi, je ne vois rien.

Jean Giono, Un roi sans divertissement, p.44, Folio. 1948

Si à l'époque, on avait pu faire de la photographie en couleurs, il est incontestable que nous pourrions voir maintenant que Delphin était construit en chair rouge, en bonne viande bourrée de sang.

Ravanel Georges, si on en juge par le Ravanel qui, de nos jours, conduit les camions, avait également cet attrait. Marie Chazottes, évidemment, n'était pas grosse et rouge, mais précisément. Elle était très brune et par conséquent très blanche, mais, quelle est l'image qui vient tout de suite à l'esprit (et dont je me suis servi tout à l'heure) quand on veut indiquer tout le pétillant, tout le piquant de ces petites brunes? C'est «deux sous de poivre». Dans Marie Chazottes, nous ne trouvons pas l'abondance de sang que nous trouvons chez Ravanel (qui fut guetté), chez Delphin (qui fut tué), mais nous trouvons la qualité du sang, le vif, le feu; je ne veux pas parler du goût. Je n'ai, comme bien vous pensez, jamais goûté le sang de personne; et aussi bien, je dois vous dire que cette histoire n'est pas l'histoire d'un homme qui buvait, suçait, ou mangeait le sang (je n'aurais pas pris la peine, à notre époque, de vous parler d'un fait aussi banal), je ne veux pas parler du goût (qui doit être simplement salé), je veux dire qu'il est facile d'imaginer, compte tenu des cheveux très noirs, de la peau très blanche, du poivre de Marie Chazottes, d'imaginer que son sang était très beau. Je dis beau. Parlons en peintre.

Ibid, p.48-49, Folio. 1948

mardi 27 janvier 2015

Les bruits, les couleurs, la lumière

On plaçait de nouveau le fusil à portée de la main, sur la table, à côté de l'assiette de soupe. Les volets sont fermés, la porte est barricadée. On ne voit pas la nuit. On sait seulement que la neige s'est remise à tomber. On fait le moins de bruit possible en respirant, pour être certain de ne perdre aucun des bruits que fait le reste du monde, pouvoir bien interpréter, savoir d'où ils viennent: si c'est de la branche de saule qui craque maintenant sous un nouveau poids de gel; si c'est ce papier collé sur une vitre cassée qui bourdonne ou qui tamboure; si c'est la clenche qui grelotte, un étai qui geint, des rats qui courent.
Encore quinze heures à attendre.
Naturellement, attendre… attendre… le printemps vient. Il en est de ça comme de tout. Le printemps arriva. Vous savez comment il est: saison grise, pâtures en poils de renard, neige en coquille d'œuf sur les sapinières, des coups de soleil fous couleur d'huile, des vents en tôle de fer-blanc, des eaux, des boues, des ruissellements, et tous les chemins luisants comme des baves de limace. Les jours s'allongent et même un soir (il fait déjà jour jusqu'à six heures) il suffit d'un peu de bise du nord pour qu'on entende, comme un grésillement, la sortie des écoles de Saint-Maurice: tous ces enfants qu'on lâche dans la lumière dorée et de l'air qui pétille comme de l'eau de Seltz.
Depuis longtemps on avait revu la pointe du clocher au-dessus de la girouette; on avait revu les prés de Bernard, les clairières, la Plainie, le Jocond. On avait revu que les pistes qui montent sur le Jocond ont beau monter raides, elles ne vont pas dans les nuages: il y a le ciel. Un beau ciel couleur de gentiane, de jour en jour plus propre, de jour en jour plus lisse, englobant de plus en plus des villages, des pentes de montagnes, des enchevêtrements de crêtes et de cimes. Peut-être même trop…

Jean Giono, Un roi sans divertissement, p.29-30, Folio. 1948



Remarque : la quatrième de couverture de ce Folio est criminelle, je ne peux rêver plus bête: «Seulement, ce soir-là, il ne fumait pas un cigare: il fumait une cartouche de dynamite.» Comment peut-on faire cela à un auteur, à des lecteurs? Je sais bien que nous ne lisons pas «pour savoir si la baronne épousera le vicomte» (Flaubert), mais tout de même.

lundi 26 janvier 2015

Une opinion tranchée

Extrait de la lettre de démission de l'Académie de langue et de littérature (de Darmstadt)
Si l'on songe à quel point, peu importent les circonstances, un seul poète ou écrivain est déjà ridicule et difficilement supportable à la communauté des hommes, on voit bien combien plus ridicule et intolérable encore est un troupeau entier d'écrivains et de poètes, sans compter ceux qui sont persuadés d'en être, entassés en un seul endroit! Au fond tous ces dignitaires ayant rallié Darmstadt aux frais de l'Etat ne s'y réunissent que dans le but, après une année stérile passée à se haïr à distance, de se raser mutuellement durant une semaine supplémentaire.

Thomas Bernhard, Mes prix littéraires, p.150, "A propos de ma démission", Gallimard, 2010

dimanche 25 janvier 2015

Blasphème

HÉLICON : Scipion, on a encore fait l’anarchiste !
SCIPION, à Caligula : Tu as blasphémé, Caïus.
HÉLICON : Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?
SCIPION : Tu souilles le ciel après avoir ensanglanté la terre.
HÉLICON : Ce jeune homme adore les grands mots.
Fin de la cérémonie d’adoration de l’idole Caligula-Vénus. Hélicon menace Scipion du doigt.
CAESONIA, très calme. : Comme tu y vas, mon garçon ; il y a en ce moment, dans Rome, des gens qui meurent pour des discours beaucoup moins éloquents.
SCIPION : J’ai décidé de dire la vérité à Caïus.
CAESONIA : Et bien, Caligula, cela manquait à ton règne, une belle figure morale !
CALIGULA, intéressé. : Tu crois donc aux dieux, Scipion ?
SCIPION : Non.
CALIGULA : Alors, je ne comprends pas : pourquoi es-tu si prompt à dépister les blasphèmes.
SCIPION : Je puis nier une chose sans me croire obligé de la salir ou de retirer aux autres le droit d’y croire.
Il va se coucher sur un divan.
CALIGULA : Mais c’est de la modestie, cela, de la vraie modestie ! Oh ! cher Scipion, que je suis content pour toi. Et envieux tu sais... Car c’est le seul sentiment que je n’éprouverai peut-être jamais.
SCIPION : Ce n’est pas moi que tu jalouses, ce sont les dieux eux-mêmes.
CALIGULA : Si tu veux bien, cela restera comme le grand secret de mon règne. Tout ce qu’on peut me reprocher aujourd’hui, c’est d’avoir fait encore un petit progrès sur la voie de la puissance et de la liberté. Pour un homme qui aime le pouvoir, la rivalité des dieux a quelque chose d’agaçant. J’ai supprimé cela. J’ai prouvé à ces dieux illusoires qu’un homme s’il en a la volonté, peut exercer, sans apprentissage, leur métier ridicule.
SCIPION : C’est cela le blasphème, Caïus.
CALIGULA : Non, Scipion, c’est de la clairvoyance. J’ai simplement compris qu’il n’y a qu’une façon de s’égaler aux dieux : il suffit d’être aussi cruel qu’eux.
SCIPION : Il suffit de se faire tyran.
CALIGULA : Qu’est-ce qu'un tyran ?
SCIPION : Une âme aveugle.
CALIGULA : Cela n’est pas sûr, Scipion. Mais un tyran est un homme qui sacrifie des peuples à ses idées ou à son ambition. Moi, je n’ai pas d’idées et je n’ai plus rien à briguer en fait d’honneurs et de pouvoir. Si j’exerce ce pouvoir, c’est par compensation.
SCIPION: À quoi ?
CALIGULA : À la bêtise et à la haine des dieux.

Albert Camus, Caligula, Acte III, Scène II

vendredi 16 janvier 2015

Source camusienne

J'ai lu Le Détroit de Behring à la recherche de «Les Kirghizes lisaient Fénelon en sanglotant», phrase d'Antoine Blondin citée par Carrère cité par Renaud Camus p.159 dans Demeures de l'esprit - France Sud-Ouest. (Dans Le Détroit de Behring, elle se trouve p.115.)

J'y ai trouvé la source d'un expression que l'on croise de temps à autre chez Renaud Camus: «Je sais bien, mais quand même» :
Passé un certain seuil de secret, d'invérifiable, l'uchroniste est à l'aise dans le confort d'une certitude que rien ne peut entamer, et du même coup, il cesse d'être uchroniste. La tension s'est perdue qui l'affontait au monde, au réel, en un combat dont l'enjeu se définit par l'équilibre impossible des forces, le mouvement pendulaire qui fait successivement épouser l'une et l'autre, le réel, la lubie, sans pouvoir jamais s'arrêter à aucune. «Je sais bien, mais quand même…»: l'uchronie tient tout entière dans ce va-et-vient et s'étiole pour peu qu'on se fixe du côté de la lubie — auquel cas on est fou et c'est beaucoup plus simple — ou du côté du réel avec qui on peut transiger, dont la richesse en données invérifiables permet de dorloter, sans dommage ni scandale, une petite conviction intime que rien ne vient heurter et qui ne heurte rien.

Emmanuel Carrère, Le Détroit de Behring, p.38. P.O.L 1986

mercredi 14 janvier 2015

Bibliographie de l'uchronie

En s'interrogeant sur le manque de succès de l'uchronie (comparé à celui de l'utopie), Emmanuel Carrère analyse un certain nombre d'ouvrages sur le thème en en résumant certains de façon fort intéressante.
En voici la liste (sans garantie d'exhaustivité) :

Charles Renouvier (1876) : Uchronie, sous-titre 1 : Esquisse apocryphe du développement de la civilisation européenne, tel qu'il n'a pas été, tel qu'il aurait pu être, sous-titre 2 : L'utopie dans l'histoire - livre dit fondateur du genre.
Jacques van Herp : Panorama de la science-fiction : un chapitre consacré à l'uchronie.
Pierre Versins : Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction: idem, "un chapitre magistral".
Alexandre Dumas : Le vicomte de Bragelonne : le mystère du masque de fer.
Pierre Veber (1924) : Seconde vie de Napoléon Ier.
Louis Millanvoy (1913) : Seconde vie de Napoléon (1821-1830).
Louis-Napoléon Geoffroy-Chateau (1836) : Napoléon ou la conquête du monde. 1812 à 1832, publié anonymement en 1836, réédité en 1841 avec nom d'auteur sous le titre Napoléon apocryphe. Histoire de la conquête du monde et de la monarchie universelle.
Whateley : Historical doubts about Napoléon Bonaparte : existe-t-il des sources vérifiables?
Bertrand Russel, Analysis of mind : l'illusion collective de la mémoire collective.
Edgar Morin, article Le camarade Dieu paru dans France-Observateur en décembre 1961. Staline n'est pas mort en 1953.
Borges, Lovecraft (sans précision. Pierre Ménard et Herbert Quain.)
Marcel Thiry (1938) : Echec au temps : la bataille de Waterloo gagnée par Napoléon.
René Barjavel (1943) : Le voyageur imprudent : les paradoxes temporels.
Jorge Luis Borges, L'autre mort : la rédemption par le remords.
Rodolphe Robban, Si l'Allemagne avait vaincu…. (mauvais livre).
Philip K.Dick, Le Maître du Haut château. Les Japonais ont gagné. Une mise en abyme.
Roger Caillois (1961) : Ponce Pilate.
Borges : Trois versions de Judas.
André Maurois : Si Louis XVI… publié en 1933 en France dans Mes songes que voici.
Keith Roberts, Pavane : l'Inquisition règne dans l'Angleterre contemporaine.
Kingsley Amis (1976) : The Alteration : idem.
Norman Spinrad (1974) : Le rêve de fer : Hitler dessinateur de BD. A lire, visiblement.
André Maurois : Fragment d'une histoire universelle.
Gilles Lapouge (1973) : Utopies et civilisations : "livre splendide".
Léon Bopp (1945) : Liaisons du monde.
Antoine Blondin (1955) : Les enfants du Bon Dieu, enfin une uchronie heureuse.
Marcel Numeraere (1978) : Vers le détroit de Behring.

Théorie de l'histoire :
Plekhanov (1898) Le rôle des individus en histoire.
Patrick Gardiner (1955) : The nature of historical explanation.

lundi 12 janvier 2015

Légèreté

Je commence Manifeste incertain 3. La première partie est un peu faible, avec des accents de science-fiction, le début de la seconde m'enchante:
L'année 1939 débute avec une apparente légèreté. Ainsi, le 10 janvier, Gretel Adorno lui écrit-elle [à Walter Benjamin] de New York: «Pourrais-tu, s'il te plaît, m'envoyer une bonne recette de mousse au chocolat?»

Frédéric Pajak, Manifeste incertain 3, p.34

samedi 10 janvier 2015

Un malheur

N'importe quel malheur : ou bien on s'est trompé et ce n'est pas un malheur, ou bien il naît d'une de nos coupables insuffisances. Et de même que nous tromper est notre faute, de même nous ne devons rendre responsable personne que nous-mêmes de n'importe quel malheur. Et maintenant console-toi.

Cesare Paves, Le Métier de vivre, 28 janvier 1937, en exergue du Manifeste incertain 3 de Frédéric Pajak

vendredi 9 janvier 2015

"Charlie" met la main sur le Front national

En fouillant dans mes archives, je retrouve cet article de Charlie hebdo de janvier 1999, et je me souviens de mon ravissement devant la pureté du procédé quand j'avais entendu évoquée cette affaire du fond de mon lit par le radio-réveil. (C'était avant le 11 septembre 2001, le mur était tombé, l'apartheid était fini, nous espérions un monde meilleur, certains parlaient de "fin de l'histoire" et les méchants, c'était résolument l'extrême-droite qui, nous l'espérions tous, n'en avait plus pour très longtemps.)

Je recopie l'article sur deux colonnes et un encadré.

Article : «Charlie met la main sur le Front national»
Au tribunal, Charlie en invité surprise
Soudain, l'avocat de Le Pen s'est mis à bredouiller. Me Laviolette-Slanka avait tout prévu: les arguties des mégrétistes, la bataille (sordide) sur le règlement intérieur du parti facho, les engueulades (minables) sur le congrès extraordinaire. Mais pas ça.

Mardi 12 janvier [1999], Le Pen faisait aux mégrétistes un procès en référé pour leur interdire l'utilisation «Front national». L'audience était prévu à 9h30. Mais, à 9h25, surprise. L'avocat de Charlie Hebdo, Me Malka et celui des résistants, Me Borker, déboulaient chez le président pour déposer des «conclusions volontaires»: revendiquer la dénomination «Front national» et intervenir à l'audience.

Jolie séance. Lorsque Richard Malka a déclaré: «Nous sommes très étonnés que ces deux partis se disputent l'utilisation de cette appellation, puisqu'elle nous appartient», il y a eu des rires parmi la presse. Quand il a cité Le Petit Robert (Front national: Mouvement de résistance française à l'occupation allemande, créé en mai 1941»), il y a eu un mouvement étonnant dans la salle. Comme si on ouvrait brutalement la fenêtre pour chasser les miasmes.

Quand Me Borker a rappelé qu'en tant qu'ancien du Front national de la résistance il avait, en 1944, libéré le Palais de justice les armes à la main, il y a eu un silence.

Bilan: vendredi, le tribunal a jugé qu'il n'y avait pas urgence à départager Le Pen et Mégret. Et les a renvoyés à un procès sur le fond. C'était prévisible. Mais la justice a surtout jugé les demandes de Charlie et des résistants aussi recevables que les leurs. Et cela ouvre la porte à une belle bagarre…

Le Pen revendique sa dissolution
Il ne savait plus quoi dire. Alors il a improvisé. Mardi 12 janvier, Me Laviolette-Slanka a indiqué, vaguement, qu'il y avait eu un Front national avant guerre. Le Pen l'avait déjà dit, d'ailleurs. Le premier FN était composé de «partis de droite qui, à partir de 1935, s'opposaient au Front populaire». Le Pen a tout bon. Ce Front-là a bien existé. Et on osait à peine espérer qu'il y ferait référence. D'abord parce qu'on peut difficilement faire plus facho que ce mouvement. Au point que même le colonel de La Rocque, des Croix-de-Feu, refusa qu'un seul de ses hommes y adhère.

Ce «Front National» a été créé peu après le 6 février 1934, date à laquelle les ligues tentèrent de renverser la République. D'emblée, il rassemble tout ce qu'on fait de plus affiné dans le fascisme français: Solidarité française, de François Coty; les Jeunesses patriotes, de Pierre Taittinger, inspirées par Mussolini; les Chemises vertes de Dorgères, prônant une «dictature paysanne». Le tout enrobé avec l'Action française de Charles Maurras. Quand Maurras sort de prison en juillet 37 — il vient de purger six mois pour appel au meurtre, la routine —, le Front national organise une petite boum. A la barre des orateurs: Xavier Vallat et Louis Darquier de Pellepoix — qui se succèderont au poste de commissaire général aux Questions juives, sous Vichy. Darquier est alors fondateur d'un «Club national contre les métèques» et d'un «Comité antijuif» dans lequel il propose que les Juifs soient «expulsés ou bien massacrés». Dans son genre, un précurseur. Bien sûr, ce FN-là s'est perdu dans les tréfonds de la collaboration. Mieux: les ligues qui le composaient furent dissoutes en 1936. En arguant de cette autorité, Le Pen revendique donc son appartenance à des organisations criminelles, illégales et dissoutes… On vous le disait: il a tout bon.


Encadré de bas de page, un résumé : «Rappel de l'affaire»
Le 18 décembre [1998], constatant que le titre «Front national» n'est pas déposé et que l'extrême droite a, de plus, piqué l'appellation à la Résistance antinazie, Charlie dépose le nom à l'Institut national de la propriété industrielle. Le Noël des antifascistes s'annonce guilleret.
Après le réveillon, on continue dans le champagne: avec Charlie, les résistants du Front national, le vrai, l'antifasciste, décident de récupérer la légitime propriété du titre. En face, les fachos s'agitent en une pitoyable défense. Martinez (le mégrétiste) affirme avoir lui aussi déposé le titre… En réponse, les résistants et Charlie tiennent une conférence de presse commune, le 7 janvier, pour dénoncer l'usurpation.
L'affaire s'accélère la semaine dernière. Le 12 janvier, Le Pen demande à la justice d'interdire d'urgence à Mégret et sa bande d'utiliser l'appellation «Front national»… Le tribunal se déclare incompétent. Mais l'avocat de la Résistance et celui de Charlie s'étaient invités au procès. Succès: leurs interventions et leurs demandes sont considérées comme recevables.
Et ce n'est qu'un début…


(Hélas, la plaisanterie prendra fin quelques mois plus tard: Le 11 mai, le Tribunal de Grande Instance de Paris reconnaît au FN de Le Pen le droit exclusif du titre Front National, son logo et le fichier du parti.)

mercredi 7 janvier 2015

Le détroit de Behring

L'histoire, dans les régimes totalitaires notamment, a parfois adopté le mode uchronique et montré davantage d'audace que n'en requièrent les timides tentatives de «désinformation» dénoncées de nos jours par des polémistes libéraux. On sait, par exemple, quels minutieux découpages ont permis, dès 1924, de faire disparaître Trotsky des photos où ils figurait aux côtés de Lénine et, en règle générale, de toute l'épopée révolutionnaire. On sait moins, peut-être, que lorsque Béria fut arrêté en juillet 1953, la grande Encyclopédie soviétique dont les membres du Parti recevaient chaque mois de nouveaux fascicules comportaient encore une notice longue et louangeuse concernant cet ardent ami du prolétariat; dans le mois qui suivit sa disgrâce, les abonnés reçurent avec la nouvelle livraison une circulaire les priant de découper à l'aide d'une lame de rasoir la notice sur Béria et de la remplacer par une autre notice, incluse dans l'enveloppe, qui concernait le détroit de Behring.

On peut rêver sur cette dérive spatiale, cette substitution d'un lieu — plutôt d'un intervalle — à un homme, et se figurer, tant qu'on y est, les étendues de ce détroit peuplées par des paysans et des villages d'opérette, semblables à ceux que fit placer Potemkine, deux siècles plus tôt, sur le passage de l'impératrice Catherine II: elle avait exprimé le désir de visiter ses campagnes et l'on craignait qu'en vrai, elles ne lui fassent trop mauvaise impression.

Ces revirements, ces coups de gomme, ces trompe-l'œil constituent des instruments de pouvoir et Simon Leys, qui en a dénoncé de spectaculaire dans la Chine de Mao, cite Orwell à ce propos:

«Si vous jetez un coup d'œil sur l'histoire de la Première Guerre mondiale dans, par exemple, l'Encyclopedia Britannica, vous remarquerez qu'une bonne partie des informations est basée sur des sources allemandes. Un historien anglais et un historien allemand peuvent différer dans leurs vues sur bien des choses, et même sur des points fondamentaux, mais il n'en reste pas moins que sur une certaine masse de faits pour ainsi dire neutres, ils ne contesteront jamais sérieusement leurs positions mutuelles. C'est précisément cette base commune d'accord, avec son implication que les êtres humains forment une seule et même espèce, que le totalitarisme détruit. La théorie nazie nie spécifiquement l'existence d'une notion de "vérité". Il n'existe par exemple pas de "science" au pur sens du mot, mais seulement une "science allemande", une "science juive", etc. L'objectif qu'implique une telle ligne de pensée est un monde de cauchemar dans lequel le Chef ou la clique dirigeante contrôlent non seulement le futur mais le passé. Si le Chef déclare à propos de tel ou tel événement que celui-ci ne s'est jamais produit, eh bien il ne s'est jamais produit.» (Hommage à la Catalogne, 1943)

Emmanuel Carrère, Le Détroit de Behring, p.32-34. P.O.L 1986

vendredi 2 janvier 2015

Un bon repas

En ce moment les convives se trouvaient dans cette heureuse disposition de paresse et de silence où nous met un repas exquis, quand nous avons un peu trop présumé de notre puissance digestive. Le dos appuyé sur sa chaise, le poignet légèrement soutenu par le bord de la table, chaque convive jouait indolemment avec la lame dorée de son couteau. Quand un dîner arrive à ce moment de déclin, certaines gens tourmentent le pépin d’une poire ; d’autres roulent une mie de pain entre le pouce et l’index ; les amoureux tracent des lettres informes avec les débris des fruits ; les avares comptent leurs noyaux et les rangent sur leur assiette comme un dramaturge dispose ses comparses au fond d’un théâtre. C’est de petites félicités gastronomiques dont n’a pas tenu compte dans son livre Brillat-Savarin, auteur si complet d’ailleurs. Les valets avaient disparu. Le dessert était comme une escadre après le combat, tout désemparé, pillé, flétri. Les plats erraient sur la table, malgré l’obstination avec laquelle la maîtresse du logis essayait de les faire remettre en place. Quelques personnes regardaient des vues de Suisse symétriquement accrochées sur les parois grises de la salle à manger. Nul convive ne s’ennuyait. Nous ne connaissons point d’homme qui se soit encore attristé pendant la digestion d’un bon dîner. Nous aimons alors à rester dans je ne sais quel calme, espèce de juste milieu entre la rêverie du penseur et la satisfaction des animaux ruminants, qu’il faudrait appeler la mélancolie matérielle de la gastronomie.

Honoré de Balzac, L'Auberge rouge
(Tout le début de L'Auberge rouge est une merveille d'humour et une ode au caractère allemand.)

jeudi 1 janvier 2015

L'analyse des vœux par Mark Twain

Traduction personnelle d'un texte trouvé ici :
Voici venu le temps convenu pour prendre vos bonnes résolutions annuelles coutumières. Hier, tout le monde a fumé son dernier cigare, a pris son dernier verre et a proféré son dernier juron. Aujourd'hui, nous sommes une communauté pieuse et exemplaire. Dans trente jours d'ici, nous aurons envoyé par dessus les moulins nos objectifs de perfection et nous serons revenus à nos insuffisances plus insuffisantes que jamais. D'autre part nous gloserons plaisamment sur le fait que nous avions fait la même chose l'année précédente à la même époque. Cependant, perpétue, communauté. Le Nouvel An est une institution annuelle inoffensive, sans utilité particulière pour personne excepté en tant que prétexte à des débauches alcoolisées, à des visites amicales et à un paquet de bonnes résolutions et nous te souhaitons d'en profiter avec la largesse qui convient à la grandeur de l'occasion.

Mark Twain, lettre à l'entreprise territoriale de Virginie, janvier 1863

mercredi 31 décembre 2014

Léon Bopp

Léon Bopp a toujours été l'homme de vaste projets. Jacques Arnaut ou la Somme romanesque (1933) est un roman du romancier où la biographie du héros alterne avec des analyses de ses œuvres dont chacune a le calibre d'un roman copieux. Cette ambition reste raisonnable, cependant, comparée à celle qui gouverne Liaisons du monde (1935-1944), œuvre totale qui ne nous laisse rien ignorer de quelques dix années d'histoire contemporaine et dont la réédition à la N.R.F. ne comportait pas moins de 1200 pages, sur deux colonnes, dans la typographie d'une Bible pour presbyte. Hors uchronie, ce monstre figure un point-limite de l'expérimentation littéraire, un rêve d'exhaustivité. Comme uchonie, il passionne en ce que la période qu'il couvre coïncide exactement avec celle de son élaboration, de sorte qu'on tient là un exemple unique d'histoire imaginaire constamment rédigée sous la pression de l'histoire réelle.

Le dessein de Léon Bopp est simple: il y aura tout dans ses Liaisons du monde. La théorie philosophico-littéraire dont il est l'inventeur trouve ici son application: le «cataloguisme», fondé sur l'enquête statistique, assure au romancier, à l'homme de cabinet, la maîtrise de toute l'information disponible (on peut sourire, mais un tas de gens sérieux poursuivent le même rêve en s'achetant un ordinateur individuel). Bopp, en tant que cataloguiste, sait tout et nous dit tout.

C'est-à-dire? Dix ans d'histoire, qu'est-ce que cela signifie? Eh bien, de la politique, de l'économie, du social, du sentimental, des intrigues privées et publiques, de la botanique, des épidémies de grippe, des phénomènes astronomiques, linguistiques, moraux, des tableaux exposés au Salon de la littérature, un krach financier, le mariage intéressé d'un jeune homme cynique, les inquiétudes de sa fiancez, de grandes inondations, une fuite dans une salle de bains, la rencontre de deux amis sur les boulevards et l'un offre une cigarette à l'autre qui refuse: il a arrêté de fumer depuis un mois, des digressions philosophiques, des trafics d'influence, un micobe peu connu qui arrive en Europ, un naufrage, le montant des étrennes perçues par la concierge de tel immeuble, le projet de ravalement de cet immeuble…

Le procédé littéraire précieux qu'est l'énumération hétérogène semble régir le projet de Léon Bopp. Tout est mis à plat, des informations journalistiques alternent, au jour le jour, avec des scènes de la vie privée, des centaines de personnages apparaissent, disparaissent, font la politique européenne ou arrosent des plantes vertes. Il n'y a plus de personnages historiques, chacun l'est dans ce microcosme hypertrophié.D'un ministre, nous ne saurons pas seulement les convictions, l'allure, le caractère et les déclarations devant la Chambre, mais s'il a repris une tartine à son petit déjeuner, s'il aime sa femme et peut-être même son groupe sanguin.
[…]
Il se trouve, pour tout arranger, que Liaisons du monde est une uchronie, mais d'une genèse aussi originale que son exécution. Car ce livre, qui couvre la période 1935-1944 (avec toutefois un rappel des années 1920-1935) a été composé entre 1935 et 1944.
[…]
La révolution a donc lieu en 1935 (volume rédigé entre 1935 et 1937) et un Directoire de quatre membres prend le pouvoir. La suite de Liaisons du monde est écrite pendant la montée des périls, la fin pendant la guerre. Bopp est très informé (cataloguisme oblige) et, sans abandonner sa France communiste, prend en compte l'actualité, la transpose à chaud. Décrivant lucidement la situation internationale, il la modifie en fonction du décalage uchronique. […]

Emmanuel Carrère, Le détroit de Behring, pp.109-112, P.O.L 1986

mercredi 24 décembre 2014

Agir au risque de l'erreur

28 mars 1934 en Allemagne. Bonhoeffer écrit :
«Mon cher Henriod !

J'aurais beaucoup aimé discuter de nouveau de la situation actuelle avec toi, puisque la lenteur de la risposte œcuménique commence à mes yeux à friser l'irresponsabilité. Il faudra bien prendre une décision à un moment, il n'est pas bon d'attendre indéfiniment un signe du ciel qui viendrait résoudre le problème sans aucun trouble. Le Mouvement Œcuménique doit lui aussi prendre position, quitte à se tromper, comme tout être humain. Mais que la peur de se tromper les pousse à tergiverser et à se dérober alors que d'autres, nos frères en Allemagne, sont obligés de prendre des décisions infiniment plus difficiles tous les jours, me semble aller à l'encontre de l'amour. Retarder une prise de décision ou ne pas en prendre est un plus grand péché que de prendre de mauvaises décisions guidées par la foi et l'amour. […] Dans le cas qui nous préoccupe, c'est maintenant ou jamais. "Trop tard" mènera à "jamais". Si le Mouvement Œcuménique ne le comprend pas, et s'il n'y a personne d'assez violent pour s'emparer du Royaume de Dieu par la force (Matthieu 11,12), alors le Mouvement Œcuménique ne sera pas l'Eglise, il ne sera plus qu'une association inutile dans laquelle on prononce de beaux discours. "Si vous ne croyez pas, vous ne serez pas établis" (Esaïe, 7,9). Croire revient à prendre des décisions. Peut-on avoir des doutes quant à la nature de la décision à prendre? Pour ce qui est de l'Allemagne d'aujourd'hui, il s'agi de la Confession de foi pour le Mouvement Œcuménique. Nous devons nous débarrasser de notre peur du monde, la cause du Christ est en jeu. Nous trouvera-t-il endormis? […] Le Christ nous observe et se demande s'il y a encore une personne qui proclame sa foi en Lui.»

Eric Metaxas, Bonhoeffer : pasteur, martyr, prophète, espion, p.280, éd. Première Partie, Paris 2014


Pour comprendre de façon intuitive le combat des nazis contre la chrétienté, voir ce lien :
Said the Nazi propagandist Friedrich Rehm in 1937:
«We cannot accept that a German Christmas tree has anything to do with a crib in a manger in Bethlehem. It is inconceivable for us that Christmas and all its deep soulful content is the product of an oriental religion.»

Selon les propos du propagandiste Friedrich Rehm en 1937:
«Nous ne pouvons accepter qu'un arbre de Noël allemand ait quoi que ce soit à voir avec un berceau dans une mangeoire à Bethléem. Il est inconcevable pour nous que Noël et tout son profond message spirituel soit le produit d'une religion orientale.»

lundi 22 décembre 2014

Avant la Bible de Luther, il n'existait pas de langue allemande unifiée

Cette explication intervient durant le récit de l'enfance de Dietrich Bonhoeffer, au début du XXe siècle (il est né en 1905).
La culture allemande était intrinsèquement chrétienne. C'était le résultat de l'héritage de Martin Luther, moine catholique qui donna naissance au protestantisme. Luther était pour l'Allemagne ce que Moïse avait été pour Israël: il surplombait de tout son poids la culture et la nation allemande comme un père et une mère. Sa personnalité charismatique et excentrique conjuguait un amour de la nation allemande et une foi profonde: elles devinrent alors merveilleusement et intimement liées dans sa personne. L'influence de Luther sur l'Allemagne ne peut être sous-estimée. Sa traduction de la Bible en langue allemande fit l'effet d'une bombe. Luther, dans le rôle d'un John Bunyan moyen-âgeux, ébranla durablement l'édifice du catholicisme européen, créant la langue allemande, ce qui donna naissance au peuple allemand. La chrétienneté fut dès lors divisée en deux camps, et du centre de la terre jaillissait le Deutsche Volk.

La Bible de Luther fut pour la langue allemande moderne ce que l'œuvre de Shakespeare et la Bible King James furent pour la langue anglaise moderne. Avant la Bible de Luther, il n'existait pas de langue allemande unifiée. Il existait seulement un fatras de dialectes. Et l'idée même de nation allemande n'était qu'une idée lointaine, une lueur dans les yeux de Luther. Lorsque celui-ci traduisit la Bible en allemand, il introduisit une langue unique dans un seul livre que tout le monde pouvait lire. Et tout le monde le lut. En fait, il n'y avait rien d'autre à lire. Bientôt, tout le monde parla l'allemand utilisé dans la traduction de Luther. De la même façon que la télévision eut pour effet d'homogénéiser les accents et les dialectes des Américains, en adoucissant ces mêmes accent et en lissant les nasillements, la Bible de Luther donna le jour à une langue allemande unique. Des meuniers de Munich pouvaient nfin communiquer avec des boulangers de Brême. De tout cela naquit un sentiment d'héritage culturel commun.

Eric Metaxas, Bonhoeffer : pasteur, martyr, prophète, espion, p.34-35, éd. Première Partie, Paris 2014
Tout cela est par moment grandiloquent mais explique bien le problème auquel s'est heurté Hitler : comment déchristianiser l'Allemagne sans toucher au sentiment national?

vendredi 19 décembre 2014

Le combat du peuple et du sénat romain dans une taupinière

Il est nécessaire, pour l’intelligence de cette histoire, d’expliquer ici tout ce que le discernement et l’esprit d’analyse avec lequel les vieilles femmes se rendent compte des actions d’autrui prêtaient de force à mademoiselle Gamard, et quelles étaient les ressources de son parti. Accompagnée du silencieux abbé Troubert, elle allait passer ses soirées dans quatre ou cinq maisons où se réunissaient une douzaine de personnes toutes liées entre elles par les mêmes goûts, et par l’analogie de leur situation. C’était un ou deux vieillards qui épousaient les passions et les caquetages de leurs servantes; cinq ou six vieilles filles qui passaient toute leur journée à tamiser les paroles, à scruter les démarches de leurs voisins et des gens placés au-dessus ou au-dessous d’elles dans la société; puis, enfin, plusieurs femmes âgées, exclusivement occupées à distiller les médisances, à tenir un registre exact de toutes les fortunes, ou à contrôler les actions des autres: elles pronostiquaient les mariages et blâmaient la conduite de leurs amies aussi aigrement que celle de leurs ennemies. Ces personnes, logées toutes dans la ville de manière à y figurer les vaisseaux capillaires d’une plante, aspiraient, avec la soif d’une feuille pour la rosée, les nouvelles, les secrets de chaque ménage, les pompaient et les transmettaient machinalement à l’abbé Troubert, comme les feuilles communiquent à la tige la fraîcheur qu’elles ont absorbée. Donc, pendant chaque soirée de la semaine, excitées par ce besoin d’émotion qui se retrouve chez tous les individus, ces bonnes dévotes dressaient un bilan exact de la situation de la ville, avec une sagacité digne du conseil des Dix, et faisaient la police, armées de cette espèce d’espionnage à coup sûr que créent les passions. Puis, quand elles avaient deviné la raison secrète d’un événement, leur amour-propre les portait à s’approprier la sagesse de leur sanhédrin, pour donner le ton du bavardage dans leurs zones respectives. Cette congrégation oisive et agissante, invisible et voyant tout, muette et parlant sans cesse, possédait alors une influence que sa nullité rendait en apparence peu nuisible, mais qui cependant devenait terrible quand elle était animée par un intérêt majeur. Or, il y avait bien longtemps qu’il ne s’était présenté dans la sphère de leurs existences un événement aussi grave et aussi généralement important pour chacune d’elles que l’était la lutte de Birotteau, soutenu par madame de Listomère, contre l’abbé Troubert et mademoiselle Gamard. En effet, les trois salons de mesdames de Listomère, Merlin de La Blottière et de Villenoix étant considérés comme ennemis par ceux où allait mademoiselle Gamard, il y avait au fond de cette querelle l’esprit de corps et toutes ses vanités. C’était le combat du peuple et du sénat romain dans une taupinière, ou une tempête dans un verre d’eau, comme l’a dit Montesquieu en parlant de la république de Saint-Marin dont les charges publiques ne duraient qu’un jour, tant la tyrannie y était facile à saisir. Mais cette tempête développait néanmoins dans les âmes autant de passions qu’il en aurait fallu pour diriger les plus grands intérêts sociaux. N’est-ce pas une erreur de croire que le temps ne soit rapide que pour les cœurs en proie aux vastes projets qui troublent la vie et la font bouillonner. Les heures de l’abbé Troubert coulaient aussi animées, s’enfuyaient chargées de pensées tout aussi soucieuses, étaient ridées par des désespoirs et des espérances aussi profondes que pouvaient l’être les heures cruelles de l’ambitieux, du joueur et de l’amant. Dieu seul est dans le secret de l’énergie que nous coûtent les triomphes occultement remportés sur les hommes, sur les choses et sur nous-mêmes. Si nous ne savons pas toujours où nous allons, nous connaissons bien les fatigues du voyage.

Seulement, s’il est permis à l’historien de quitter le drame qu’il raconte pour prendre pendant un moment le rôle des critiques, s’il vous convie à jeter un coup d’œil sur les existences de ces vieilles filles et des deux abbés, afin d’y chercher la cause du malheur qui les viciait dans leur essence; il vous sera peut-être démontré qu’il est nécessaire à l’homme d’éprouver certaines passions pour développer en lui des qualités qui donnent à sa vie de la noblesse, en étendent le cercle, et assoupissent l’égoïsme naturel à toutes les créatures.

Honoré de Balzac, Le Curé de Tours, p.105.
Le portrait de Mademoiselle Salomon brossé quelques pages plus haut joue sans doute alors le rôle de contre-exemple aux passions mesquines dépeintes ci-dessus.

«cinq ou six vieilles filles qui passaient toute leur journée à tamiser les paroles, à scruter les démarches de leurs voisins» : j'ai l'impression de lire du Proust, un avant-goût de tante Léonie (qui était veuve et non vieille fille). Toujours quand je pense à ma propre tante (ce qui fais que je lis Proust comme une histoire de famille), je songe au chien inconnu sur la place.

mercredi 17 décembre 2014

Les duels de la fraternité

A propos de la fraternité Igel, rejointe par Bonhoeffer à l'université :
Le mot allemand Igel signifie «hérisson». Les membres portaient des chapeaux faits de peaux de hérisson. Ils choisirent pertinemment du fris clair, moyen et foncé pour leurs couleurs officielles, faisant ainsi un «pied-de-nez monochromatique» aux autres fraternités, qui toutes affectionnaient les chapeaux aux couleurs vives et les horribles cicatrices de duels. C'était, en effet, une grande distinction dans la société allemande du XIXe et du début du XXe d'avoir eu, dans sa famille, un homme au visage défiguré par un duel de la fraternité.1.

Eric Metaxas, Bonhoeffer : pasteur, martyr, prophète, espion, p.63, éd. Première Partie, Paris 2014




1 : Une cicatrice gagnée de cette façon était appelée une Schmiss, ou Renommierschmiss (littéralement une cicatrice qui se vante). Les duels de cette sorte étaient davantage des combats baroques, orchestrés pour se «piquer» avec des épées. Les participants se tenaient toujours à portée d'épée. Le corps et les bras étaient bien protégés, mais comme le but de cette comédie était d'obtenir une cicatrice prouvant une certaine bravoure, les visages ne l'étaient pas. Un visage affreusement creusé ou un nez coupé en deux seraient donc le témoignage d'une grande bravoure et ce, durant toute la vie du blessé. Il prouverait ainsi son droit à se tenir dans le noble cercle des élites allemandes. Ces horribles cicatrices étaient si convoitées que les étudiants du premier cycle qui n'arrivaient pas à les obtenir dans les duels recouraient à d'autres méthodes moins recommandables.

mercredi 10 décembre 2014

De vieilles connaissances

Dernier chapitre d'Une ténébreuse affaire (ces personnages ne sont pas intervenus dans le reste du récit).

Un soir, Mme la princesse de Cadignan avait chez elle la marquise d’Espard, et de Marsay, le président du Conseil. Elle vit ce soir-là cet ancien amant pour la dernière fois ; car il mourut l’année suivante. Rastignac, sous-secrétaire d’État attaché au ministère de Marsay, deux ambassadeurs, deux orateurs célèbres restés à la Chambre des pairs, les vieux ducs de Lenoncourt et de Navarreins, le comte de Vandenesse et sa jeune femme, d’Arthez s’y trouvaient et formaient un cercle assez bizarre dont la composition s’expliquera facilement: il s’agissait d’obtenir du premier ministre un laissez-passer pour le prince de Cadignan.

Honoré de Balzac, Une ténébreuse affaire, 1841

lundi 8 décembre 2014

Le cœur de Félicité

Prenons le cas d'un élément (mot, phrase, chapitre…) ajouté, puis supprimé à un stade ultérieur. En apparence, il ne reste plus rien de cet ajout, il est nul et non avenu. Pourtant, dans la logique particulière de la genèse, il n'en va pas ainsi. Quand bien même le contexte immédiat ne serait pas changé, le contexte d'ensemble l'est par définition. Des changements ont été introduits en présence de l'ajout, avant sa suppression: ils forment un système avec lui.
[…]
Dans le dernier brouilon d'«Un cœur simple1», l'agonie de Félicité prend la forme d'un ralentissement du cœur, comparé à un écho qui s'affaiblit en douceur. Deux mots ajoutés («presque insensiblement») viennent préciser l'idée d'un brouillage des limites entre la vie et la mort, d'une indécidabilité, paradoxalement exacerbée par la modalisation du «presque» — mais cet ajout est raturé. Coup pour rien? Retour au point de départ? Certainement pas, car la rature de l'ajout s'accompagne d'une prolifération de comparaisons romantiques exprimant la même idée: «Comme les vibrations d'une corde d'argent sur laquelle on a joué, ou bien l'écho tombant au fond d'un précipice / comme les flots s'apaisent et les encens se balançant / comme une fontaine s'épuise / comme un écho disparaît». Au stade suivant, celui de la mise au net, un nouvel équilibre sera trouvé et les comparaisons se réduiront finalement à deux et seront précédées d'un nouvel adjectif, «vagues»: «Les mouvements du cœur se ralentirent — un à un — plus vagues chaque fois, plus doux — comme une fontaine s'épuise, comme un écho disparaît.» On voit précisément que l'écho de l'expression raturée ne disparaît pas du passage: l'indécidabilité et le brouillage des limites se diffusent à travers tout un réseau comprenant aussi bien les images que le choix des adverbes et des adjectifs.

Si on regarde maintenant les brouillons plus anciens du même passage, on voit que l'agonie de Félicité y était au contraire décrite en termes de rupture entre l'âme et le corps, de cassure des ressorts de la vie. par rapport aux états antérieurs, le «presque insensiblement» opère donc un véritable renversement dont le contexte immédiat ne semble pas conserver de traces. A l'échelle de l'ensemble de la nouvelle, toutefois, cette modification fait partie d'une recherche d'équilibre entre les éléments brutalement réalistes et clichés hagiographiques2», elle est donc bien inscrite dans la configuration finale qui en est la résultante.

C'est ainsi que chaque état conserve la mémoire des états antérieurs sous la forme de traces laissées par les remaniements de l'équilibre du système qui ont dû être opérés au fil des ajustements successifs.

Daniel Ferrer, Logiques du brouillon, p.111-113, Paris, Seuil, «Poétique», 2011





1 : Folio 353r° du dossier conservé à la Bibliothèque nationale de France.
2 : Voir les analyses de Raymonde Debray Genette dans «Comment faire une fin ("Un cœur simple")» in Raymonde Debray Genette, Métamorphoses du récit: autour de Flaubert, Paris, Seuil, «Poétique», 1988.

vendredi 5 décembre 2014

Cette vieille opinion des peuples primitifs

Robert eut pour Laurence l’affection d’un parent, et le respect d’un noble pour une jeune fille de sa caste. Sous le rapport des sentiments, l’aîné des d’Hauteserre appartenait à cette secte d’hommes qui considèrent la femme comme dépendante de l’homme, en restreignant au physique son droit de maternité, lui voulant beaucoup de perfections et ne lui en tenant aucun compte. Selon eux, admettre la femme dans la Société, dans la Politique, dans la Famille, est un bouleversement social. Nous sommes aujourd’hui si loin de cette vieille opinion des peuples primitifs, que presque toutes les femmes, même celles qui ne veulent pas de la liberté funeste offerte par les nouvelles sectes, pourront s’en choquer; mais Robert d’Hauteserre avait le malheur de penser ainsi. Robert était l’homme du Moyen Age, le cadet était un homme d’aujourd’hui.

Honoré de Balzac , Une ténébreuse affaire, chapitre 13

mercredi 3 décembre 2014

Les réticences vaines

— Oh ! vous savez, c'est comme les cochons de l'abattoir de Chicago, dont quelqu'un parlait: pleins d'orgueil et de réticences, mais qui sortent bel et bien en boîtes à conserve à la fin de l'opération.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.375 - Grasset, 1978

lundi 1 décembre 2014

Incommensurable

Une discussion sur FB à propos de la différence homme/femme (différence incommensurable ou pas?) m'a rappelé quelques réflexions lors de ma lecture de Taubes durant l'été 2013, réflexions ébauchées et mal assurées que je n'avais pas alors pris la peine de mettre par écrit.
Je vais donc les livrer maintenant, après avoir au préalable cité Taubes puisque ma réflexion s'appuie sur la sienne.

Il s'agit d'un texte qui apparaît dans les annexes du livre La théologie politique de Paul qui est lui-même un livre posthume, transcription de conférences données par Jacob Taubes dans le cadre d'un colloque en février 1987, peu avant sa mort.

Ce texte s'intitule «La religion et l'avenir de la psychanalyse»1. Les passages en italique sont des citations de Freud. J'ajoute des sauts de lignes entre les paragraphes pour faciliter la lecture à l'écran.
[…] Et dans la mesure où la généalogie de la culpabilité représente aussi l'histoire de l'origine de la société humaine, Freud se voit obligé, contre sa propre idéologie, de décrire le rôle décisif joué par la religion dans les origines de la société et ses formes historiques. La structure de la société se fonde sur un crime originel et sur la pérennité de rites et de coutumes qui en symbolisent l'expiation. «Le totem passa d'une part pour l'ancêtre physique et l'esprit protecteur du clan, il devait être vénéré et ménagé; d'autre part, il fut institué un jour de fête où on lui réserva le destin qu'avait trouvé le père primitif. Il fut tué et dévoré en commun par tous les membres du clan (repas totémique, selon Robertson Smith). Ce grand jour de fête était en réalité une célébration triomphale de la victoire des fils associés sur le père2

Même si le destin originel du Père primitif a bien été oublié au cours des milliers de siècles, l'acte originel survit encore, selon Freud, dans l'inconscient de l'humanité sous des formes déguisées et réprimées. Depuis que cet acte originel a été commis, l'homme est hanté par la culpabilité, et «qu'on ait mis à mort le père ou qu'on se soit abstenu de l'acte, cela n'est vraiment pas décisif, dans les deux cas on ne peut que se trouver coupable3». Ainsi, l'histoire de l'humanité apparaît-elle comme une histoire de la «culpabilité originelle» de l'homme. La société doit susciter et cultiver un sentiment de plus en plus grand de culpabilité. «Ce qui fut commencé avec le père s'achève avec la masse. Si la culture est le parcours de développement nécessaire menant de la famille à l'humanité, alors est indissolublement lié à elle, comme une conséquence du conflit d'ambivalence inné, comme conséquence de l'éternel désaccord entre amour et tendance à la mort, l'accroissement du sentiment de culpabilité, porté peut-être à des hauteurs que l'individu trouve difficilement supportable4

III


Depuis Paul et Augustin, jamais un théologien n'avait défendu une théorie du péché originel aussi radicale que celle de Freud. Depuis Paul, personne n'a poursuivi plus clairement ni souligné plus fortement que Freud la nécessité d'expier le péché originel.

Ce n'est pas de la spécultation que de dire que Freud a élaboré son œuvre, sa théorie et sa thérapie par analogie avec le message que Paul a délivré aux païens. «Paul, juif romain de Tarse, s'empara de ce sentiment de culpabilité et le ramena correctement à sa source historique primitive. Il nomma celle-ci le "péché originel"; c'était un crime contre Dieu qui ne pouvait être expié que par la mort. Par le péché originel, la mort était entrée dans le monde. En réalité, ce crime digne de mort avait été le meurtre du père primitif, plus tard divinisé. Mais on ne rappela pas l'acte du meurtre; à sa place on fantasma son expiation, et c'est pourquoi ce fantasme pouvait être salué comme une nouvelle de rédemption (évangile)5

Freud pénètre profondément la dialectique entre faute et expiation, qui constitue l'un des motifs centraux de la théologie de Paul. Selon Freud, Paul était «au sens le plus propre du mot, un homme religieux; les traces obscurs du passé guettaient dans son âme, prêtes à faire une percée dans des régions plus conscientes6».

Alors que la religion mosaïque n'allait guère au-delà de la reconnaissance du Père ancestral, Paul, en poursuivant le développement de la religion mosaïque, est devenu son destructeur. La religion mosaïque avait été une religion du Père, alors que Paul a été le fondateur d'une religion du Fils. «Il dut certainement son succès en premier lieu au fait que, par l'idée de rédemption, il conjura le sentiment de culpabilité de l'humanité7».

Ce n'est sans doute pas par hasard que Freud, chaque fois qu'il discute le message de Paul, se place du côté de l'apôtre en «justifiant» son message de rédemption. Dans la religion de Moïse (qui, pour Freud, représente le cas typique de la religion en tant qu'autorité), il n'y a nulle place pour «une expression directe de la haine meurtrière du père8».

C'est la raison pour laquelle la religion de Moïse et des prophètes n'a fait qu'accroître la culpabilité de la communauté. «La Loi et les prophètes» ont chargé l'homme du sentiment de culpabilité. Ce que Freud trouvait significatif, c'était donc que l'éclairage du poids de la culpabilité procède d'un juif. «Si nous laissons de côté toutes les approximations et préparations qui eurent lieu ça et là, ce fut quand même un homme juif, Saul de Tarse, qui se nommait Paul en tant que citoyen romain, dans l'esprit duquel la découverte se fraya un chemin pour la première fois: " Nous sommes si malheureux parce que nous avons tué Dieu le Père." Et on comprend sans peine qu'il ne put appréhender cette part de vérité autrement que sous le déguisement illusoire de la Bonne Nouvelle […]. Cette formulation ne mentionnait bien entendu pas la mise à mort de Dieu, mais un crime qui devait être expié par le sacrifice d'une vie ne pouvait avoir été qu'un meurtre. Et l'assurance que la victime avait été le fils de Dieu constituait le chaînon intermédiaire entre l'illusion et la vérité historique, cette foi nouvelle renversa tous les obstacles9».

Ce qui fascinait Freud dans le message de Paul, c'est l'aveu implicite de culpabilité contenu dans la Bonne Nouvelle. L'Evangile était en même temps un dysangile, la mauvaise nouvelle du crime originel commis par l'homme. […]

Jacob Taubes, La théologie politique de Paul, Seuil 1999, trad. Mira Köller et Dominique Séglard, p.183-185.

D'autre part en 1928 Freud écrit un article, Dostojewski und die Vatertötung, soutenant que les plus grandes œuvres de la littérature occidentale traitent de parricide: Œdipe, Hamlet, Les frères Karamazov.

Ma thèse est que si l'on accepte l'hypothèse freudienne — et paulinienne? — d'un homme tenu par la culpabilité originelle du meurtre du père, alors la femme n'est tenue par aucune culpabilité originelle.
(Remarque: il n'est pas possible dans le contexte antique ou juif de soutenir que "homme" vaut pour "homme et femme".)

«Si le destin originel du Père primitif a bien été oublié au cours des milliers de siècles, l'acte originel survit encore, selon Freud, dans l'inconscient de l'humanité», et dans ce cas, ce qui survit également dans les inconscients, c'est que la femme n'est coupable originellement de rien, ce qui expliquerait le ressentiment de l'homme à son égard, ressentiment qui s'apparenterait à de la jalousie: en se retirant des enjeux de pouvoir, la femme s'est également retiré du lieu du crime. Nul besoin pour elle de tuer le père, elle n'était pas concernée.

Cependant, si elle n'est pas originellement coupable, elle peut le devenir, et cela, non dans une responsabilité par rapport au Père, mais par rapport au Fils (ou aux enfants — puisque sa condition est toujours au présent, il est possible de l'actualiser selon les modalités contemporaines): c'est en donnant naissance que la femme devient coupable, coupable d'apporter la mort en même temps que la vie, coupable de donner la vie à un être condamné à mourir. Notons que cette responsabilité écrasante se vit au quotidien et non plus sur le mode fantasmatique, contrairement au meurtre du père: si la femme n'est pas originellement coupable, en devenant mère elle devient réellement coupable, contrairement à l'homme dont la culpabilité originelle demeure virtuelle.

Incommensurabilité des culpabilités: l'homme originellement coupable du meurtre fanstasmé du père, la femme conjoncturellement coupable de la naissance réelle de l'enfant.

Cela expliquerait aussi l'empressement des hommes, pour ne pas dire la nécessité pour eux, que la femme ait des enfants: il s'agira pour eux de la rendre à son tour coupable afin de "l'alourdir", de ne pas lui laisser sa légèreté; il s'agira d'une revanche (vengeance?)
Car une femme sans enfant (c'est-à-dire dans les sociétés pré-contraceptives, une vierge, ou à la limite une femme stérile) est une femme libre, que ni les lois de la société ni les lois de la nature ne peuvent entraver, et cela aussi la littérature, lieu des résurgences inconscientes, le montre à de nombreuses reprises.

Je choisis pour exemple ces quelques lignes de L'Alouette d'Anouilh:
Warwick : — Et moi qui venez vous féliciter! Heureuse issue en somme de ce procès. Je le disais à Cauchon, je suis très heureux que vous ayez coupé au bûcher. Ma symapthie personnelle pour vous, mise à part — on souffre horriblement, vous savez, et c'est toujours inutile la souffrance, et inélégant — je crois que nous avons tous intérêt à vous avoir évité le martyre. Je vous félicite bien sincèrement. Malgré votre petite extraction, vous avez eu un réflexe de classe. Un gentleman est toujours prêt à mourir, quand il le faut, pour son honneur ou pour son roi, mais il n'y a que les gens du petit peuple qui se font tuer pour rien. Et puis, cela m'amusait de vous voir damer le pion à cet inquisiteur. Sinistre figure! Ces intellectuels sont ce que je déteste le plus au monde. Ces gens sans chair, quels animaux répugnants! Vous êtes vraiment vierge?
Jeanne : — Oui.
Warwick : — Oui, bien sûr. Une femme n'aurait pas parlé comme vous. Ma fiancée, en Angleterre, qui est une fille très pure, raisonne tout à fait comme un garçon elle aussi. Elle est indomptable comme vous. Savez-vous qu'un proverbe indien dit qu'une fille peut marcher sur l'eau?
Il rit un peu.
Quand elle sera Lady Warwick, nous verrons si elle continuera! C'est un état de grâce d'être pucelle. Nous adorons cela et, malheureusement, dès que nous en rencontrons une, nous nous dépêchons d'en faire une femme — et nous voudrions que le miracle continue… Nous sommes des fous!

Jean Anouilh, L'Alouette, p.211-212, La Table ronde, 1953.




1 : Publié d'abord en anglais, Religion and the Future of Psychoanalysis, in B. Nelson (éd.), Psychoaanalysis and the Future. A Centenary of the Birth of Sigmund Freud, Psychonalanysis 4, nos 4-5, New York, p.136-142, et en allemand in E Nase, J.Scharfenberg (éd.), Psychoanalyse und Religion, Darmstadt, 1977 et repris in J.Taubes, Vom Kult zur Kultur, Fink, 1996, p.371-378. Nous remercions les éditions Fink de nous avoir autorisés à publier une traduction de ce texte.

2 : Freud, L'Homme Moïse et la Religion monothéiste, p.173, trad. fr. C. Heim, Gallimard, 1986

3 : Id., Malaise dans la culture, in Œuvres complètes, PUF, t.XVIII, p.320

4 : Ibid.

5 : Freud, L'Homme Moïse…, op.cit., p.177-178

6 : Ibid., p.178

7 : Ibid., p.180

8 : Ibid., p.240

9 : Ibid., p.241-242

vendredi 28 novembre 2014

Max Weber et Karl Marx philosophes

Le propre de Weber est de n'avoir fait «école» à aucun égard1. Les écrits de Marx ont donné à toute une classe de l'humanité actuelle la conscience d'être investie d'une mission relevant de l'histoire de l'homme et en sont venus à exercer, à travers Lénine, une influence sur l'histoire mondiale. Quant à Max Weber, peu de temps après sa mort, il fait déjà figure d'un représentant du «libéralisme» politique et scientifique, qui aurait survécu à ce même libéralisme. Il apparaît comme le représentant traversé de contradictions d'une époque de la bourgeoisie qui a atteint son terme, comme l'homme qui «toujours revient lorsqu'une époque, tendant à son terme, rassemble encore une dernière fois ses valeurs».

Mais ce manque d'efficience et de portée apparent n'empêche pas que le travail fragmentaire de Weber, accompli une vie durant, tout comme son existence, embrassent la totalité de notre époque. Comme Marx, il traita des masses prodigieuses de matériaux scientifiques et il suivit avec une passion semblable les événements politiques du jour. Tous deux disposaient de la capacité d'agir et d'écrire avec démagogie, mais tous deux étaient aussi, dans le même temps, des auteurs d'ouvrages presqu'illisibles où la progression de la pensée semble souvent se perdre dans les sables tant elle est submergée par le matériau et les annotations. C'est avec une minutie excessive et impitoyable que Weber suit les théories de n'importe lequel de ses contemporains, si médiocre soit-il, et que Marx enfume le nid de guêpes de la «sainte famille». Dans un cas comme dans l'autre, une acribie scientifique et une agressivité personnelle s'abattent sur un détail apparemment insignifiant. De courts articles deviennent des livres inachevés, de sorte que l'on s'interroge: quel est ce nerf de la vie qui donne lieu à une telle véhémence, toujours égale, qu'il s'agisse d'une procédure quotidienne ou d'une nomination académique, de la critique d'un livre ou de l'avenir de l'Allemagne; qu'il s'agisse d'un différend avec les services de la censure de l'Etat du Rhin ou avec un certain «Monsieur Vogt», qu'il s'agisse de Lassalle ou de Bakounine, ou encore du destin du prolétariat dans le monde? Apparemment, ce nerf de la vie venait de ce qu'à chaque fois il en allait d'un «tout» et, pour cette raison, de toujours la même chose — chez Weber, du sauvetage de la «dignité» humaine; chez Marx, de la cause du prolétariat; dans les deux cas donc, de quelque chose qui ressemblerait à une «émancipation» de l'homme. La passion présente dans leur attitude critique et l'impulsion à l'origine de leur recherche scientifique étaient, en même temps, leur objectivité2. C'est par une référence à Prométhée: «contre tous les dieux célestes et terrestres» que Marx clôt l'avant-propos de sa dissertation; quant à l'attitude critique de Weber à l'égard des tendances religieuses du cercle de Stefan George3, elle aussi trouvait sa justification dans la responsabilité de soi — et, cependant, pour Marx et Weber, l'«athéisme» était quelque chose de fondamentalement différent. Ce qui, pour tous les deux, était en dernière instance déterminant dans leur travail scientifique procédait d'une impulsion parfaitement transcendante à la la science en tant que telle, et cela, pas seulement chez Marx qui fut conduit par le projet d'être «habilité» à intervenir dans le champ politique, mais chez Weber également dont le parcours, à l'inverse, le conduisit de la politique à la science. La signification séculière de la prophétie a été l'un des thèmes spécifiques des recherches scientifiques de Weber. Ce qui ne l'empêche pas de rejeter le Manifeste communiste, puisque celui-ci entendait se différencier de tout socialisme «utopiste» en ce que, précisément, il prophétisait à partir d'une intelligence des choses (Einsicht) purement «scientifique». Lui qui, en tout premier lieu, accédait à une compréhension de lui-même en se référant à l'analyse de la prophétie du judaïsme antique4, rejetait le Manifeste précisément dans la mesure où, à ces yeux, il représentait un «document prophétique» et non une simple «contribution scientifique de premier rang»5. Dans les deux cas, l'impulsion à proprement parler de leurs recherches «historiques» était la prise (Ergreifen) directe sur les «réalités» contemporaines, orientée en fonction des chances d'une emprise (Eingreifen) politique. Chez ces deux auteurs, le charisme du «prophète» était lié à ces facultés de «journaliste», d'«avocat» et de «démagogue» que Weber définissait comme les qualités spécifiques du politicien de métier de la modernité. Mais alors que, pour Weber, «science» et «politique» étaient dissociées — et, dans le fond, il les dépassait toutes deux, l'une en tant que science spécialisée, l'autre en tant que politique partisane, tout en défendant néanmoins le point de vue du «spécialiste» à l'intérieur de chacune d'elles — pour Marx, elles s'appariaient dans l'unité du «socialisme scientifique», dans l'unité d'une pratique théorique et d'une théorie pratique6. Empreints de la conscience de cette division et de cette unité de la science et de la politique, Weber comme Marx embrassaient le tout du comportement pratique et théorique et étaient de cette manière précisément, dans le même temps, quelque chose d'autre et de plus que de purs théoriciens, même s'ils n'en étaient pas moins, l'un comme l'autre, homme de «science». Ce que le jeune Marx disait de lui-même: «Les idées que notre esprit conquiert, au contact desquelles l'entendement a forgé notre conscience, sont des chaînes dont on ne s'arrache pas sans se déchirer le cœur, ce sont des démons que l'homme ne peut vaincre qu'en se soumettant à eux7», Weber, qui n'a eu de cesse de suivre son «démon», aurait pu, lui aussi, le dire à son propre sujet. Parce qu'ils étaient des hommes de science, dont l'entendement s'était forgé en se soumettant à l'exigence de leur conscience, on a pu leur donner le nom de «philosophes» entendu dans un sens inusité et inhabituel: ils n'étaient pas amants de la «sagesse». Que tous deux aient été — sans le vouloir — des philosophes en un sens particulier vient de ce qu'ils présumaient que la philosophie académique était soit de la «logique» soit de la «théorie de la connaissance», c'est-à-dire, de manière générale, une «philosophie de disciplines spécialisées».

«Pour beaucoup d'entre nous, Max Weber apparaissait comme un philosophe […]. Cependant, s'il était un philosophe, alors il était peut-être le seul philosophe de notre temps et il l'était dans un sens différent de celui dans lequel n'importe qui d'autre peut être philosophe aujourd'hui […]. Dans sa personnalité, toute l'époque était présente, son mouvement, sa problématique; en elle, les forces de l'époque prenaient une vitalité extrêmement déterminée et une clarté inhabituelle. Il était représentatif de ce que fut notre temps et l'était d'une manière substantielle […]. Sa présence nous faisait prendre conscience de ce que, aujourd'hui aussi, l'esprit pouvait exister sous des formes accédant à un degré suprême8

Et, tout comme le faisait ce contemporain à propos de Weber, un contemporain du jeune Marx énonçait à propos de ce dernier le jugement suivant:

«Ce fut là une apparition qui, bien que j'évolue précisément dans le même domaine, m'a fait une très forte impression; succintement, tu peux te préparer à faire la connaissance du plus grand, peut-être de l'unique philosophe authentique vivant aujourd'hui qui, prochainement, lorsqu'il fera publiquement son entrée en scène (à traver des écrits ou depuis une chaire), attirera sur lui tous les regards de l'Allemagne […]. J'ai toujours souhaité voir un tel homme devenir professeur de philosophie, je commence seulement à sentir à quel point je suis un néophyte en matière de philosophie vraie9

Pour tous deux, la sociologie n'était pas une discipline cantonnée à l'intérieur d'une science spécialisée. Il serait par conséquent parfaitement absurbe de vouloir reverser l'universalité originelle de leur questionnement sociologique dans un «sociologisme» qui outrepasserait les limites de la sociologie spécialisée: ce questionnement, en réalité, exprime la métamorphose de la philosophie de l'esprit objectif de Hegel devenue analyse de la société humaine. Et, à vrai dire, le Capital prétendait n'être rien d'autre qu'une critique de «l'économie politique» bourgeoise et la sociologie de Weber, qu'une science spécialisée.

«Mais c'est une science spécialisée merveilleuse: elle est sans domaine de matière propre, car toute sa matière a, auparavant, déjà été travaillée par d'autres sciences qui, elles, ne sont effectifement que spécialisées; c'est une science spécialisée qui devient effectivement universelle puisque, comme le faisait autrefois la grande philosophie, elle fait travailler pour elle toutes les autres sciences et les fait fructifier — dans la mesure où celles-ci ont quelque chose à voir avec l'homme […]. [Cette sociologie est] la forme scientifique que tend à prendre la connaissance de soi (en tant qu'elle est connaissance de soi sociale) dans le monde présent […]. La conception matérialiste de l'histoire de Marx qui a représenté le premier pas dans la connaissance de soi du capitalisme, Max Weber l'a admirée parce qu'il voyait en elle une découverte scientifique et il en a tiré un enseignement décisif10

Ainsi tous deux étaient-ils des sociologues en un sens supérieur, c'est-à-dire des sociologues philosophes, et cela, non parce qu'ils auraient fondé une «philosophie sociale» particulière, mais parce que, en réalité et conformément à leur premier motif de recherche, sous le titre de «capitalisme», tous deux mettaient en question sur un plan scintifique les conditions de vie présentes au vu d'une problématique factuelle de notre existence humaine. Tous deux — Marx de manière directe et Weber de manière indirecte — fournissaient une analyse critique de l'homme contemporain de la société bourgeoise en suivant comme un fil conducteur l'étude de l'économie capitaliste et bourgeoise fondée sur ce savoir éprouvé par l'expérience que l'«économie» est devenue un «destin» de l'homme. Exactement de la même manière que Weber se conformait à une vision globale de la tendance propre à l'évolution universelle de la culture occidentale et disait: «Et ainsi en va-t-il aussi de la puissance qui pèse le plus comme un destin sur notre vie moderne: le capitalisme» (Sociologie des religions, p.4, fr: p.493), Marx se demandait dans L'Idéologie allemande: «Comment se fait-il que le commerce, qui n'est rien de plus que l'échange de produits isolés issus de différents individus et pays […], domine le monde tout entier — en une relation qui […], semblable au destin antique, plane sur la terre et qui, d'une main invisible, fonde des empires, détruit des empires, fait naître et disparaître des peuples»11. A cette question, évidemment, Marx a aussitôt apporté une réponse en indiquant un chemin sur lequel les hommes doivent «reprendre en leur pouvoir leur mode de comportement réciproque» — quand Weber, lui, n'a su opposer qu'un «diagnostic» à cette thérapie12. Cette différence inhérente à leur interprétation du capitalisme se manifeste dans le fait que Weber l'analyse du point de vue, neutre en soi et cependant équivoque dans l'appréciation qu'il en propose, d'une «rationalisation» universelle et inéluctable. Marx, à l'inverse, l'analyse du point de vue nettement négatif d'une «aliénation de soi» universelle et cependant susceptible d'être inversée.

Karl Löwith, Max Weber et Karl Marx, 1932, p.48-55 dans l'édition Payot (2009).





1 : Cf. Paul Honigsheim, «Der Max-Weber-Kreis in Heildeberg», dans Kölner Vierteljahrshefte für Soziologie, V, 3, 1956.

2 : Dans les conférences sur la science et la politique comme profession et vocation, Weber fait lui-même référence de manière répétée au rapport intime qu'il y a entre passion et objectivité (Gesammelte politische Schriften, Munich, Drei Masken Verlag, 1921, p.404, 435; La Science, profession & vocation, éd. et trad. par Isabelle Kalinowski, éd. Agone, Marseille, 2005, (fr.) p.20-23). L'interprétation de ce rapport est donnée par Hegel dans l'Introduction à la philosophie de l'histoire.

3 : Poète charismatique, Stefan George (1868-1933) avait constitué un cercle autour de lui, qui se considérait comme une Ecclesia invisiblis. La constitution de son cercle fut un acte totalement religieux, comme le souligna Weber. Le sociologue, qui décrivait Stefan George comme un «prophète de l'art», censé défendre l'idée pour elle-même, dénonçait dans le même temps chez les membres de ce cercle leur tendance à briguer des positions académiques, qui en faisait en réalité des «prophète de valeurs» «rentiers», légitimant les hiérarchies traditionnelles du mondes social (voir Isabelle Kalinowski, La Science, profession & vocation, op. cit., p.181-183) (N.d.T.).

4 : Cf., sur ce sujet, la dissertation de Christophe Steding de 1931, Politik und Wissenschaft bei Max Weber (Wilhelm Gottlieb Korn, Breslau, 1932), dans laquelle est notamment établie de manière convaincante quelleétait la compréhension historique que Weber se forgeait de lui-même en se référant à l'interprétation de la prophétie dans le judaïsme antique (voir par exemple Religionssoziologie III, Mohr, Tübingen, 1923, p.319 sq.).

5 : Cf. «Le socialisme», dans Œuvres politiques (1895-1919), éd. par Elisabeth Kaufmann, trad. par Elisabeth Kaufmann, Jean-Philippe Mathieu et Marie-Ange Roy, Albin Michel, Paris 2004, p.474.>).

6 : Cf. sur le sujet Iwan Luppol, Lenin und die Philosophie, «Marxistische Bibliothek», vol.15, Verlag für Literatur und Politik, Vienne et Berlin, 1929, p.8 et sq.

7 : Gazette rhénane, 16 octobre 1842 (N.d.T.).

8 : Extrait du discours commémoratif sur Max Weber de Karl Jaspers à Tübingen en 1921. Karl Jaspers, «Max Weber», dans: Rechenschaft und Ausblick, Piper, Munich, 1951, p.4.

9 : Extrait d'une lettre de Moses Hess, rédigée en 1841, au moment où il fondait la Gazette rhénane et adressée à Berthold Auerbach, Marx-Engels Gesamteausgabe, Berlin, I, 1/2, p.260 sq.

10 : Karl Jaspers, «Max Weber», op. cit.

11 : Tout comme Marx, Lassale définit aussi les lois du marché comme «le froid destin antique du monde bourgeois».

12 : Cf. Erich Wolf, «Max Webers ethischer Kritiszismus und das Problem der Metapysik», Logos 1930, p.359-375.

mercredi 26 novembre 2014

Limerick cannibale

Pour Pierre Boyer / Jean-Yves Pranchère, ce premier billet d'une anthologie cannibale à rassembler.
Autre exemple de forme simple, tout en fabula: les limericks d'Edward Lear :

There was an Old Man of Peru
who watched his wife making a stew:
But once by mistake
In a stove she did bake
That unfortunate man of Peru.


c'est-à-dire:

Il était une fois un vieil homme du Pérou
Qui regardait sa femme mijoter du ragoût ;
Mais un jour par erreur, la sotte
le fit blanchir à la cocotte,
Cet infortuné vieil homme du Pérou.


Racontons cette histoire comme l'aurait relaté le New York Times: «Lima, 17 mars. Hier, Alvato Gonzales, 59 ans, deux grands enfants, employé à la Peruvian Chemical Bank, a par erreur été cuisiné par sa femme, Lolita Sanchez de Medinaceli, au cours de la préparation d'un plat local typique…»

Umberto Eco, Six promenades dans les bois du roman, p.41, traduction de Myriem Bouzaher - Livre de poche, 1996

lundi 24 novembre 2014

Le docteur Jean Puyaubert

En 1997, il y avait quelques moteurs de recherches, Google n'existait pas encore (27 septembre 1998). Vérifier que Desnos avait bien écrit La Place de l'Etoile ou que Jean Jausion avait réellement existé était plus long, voire assez difficile.
Les quelques vérifications rapidement menées aujourd'hui montrent un travail de recherche minutieux et un souci maniaque du détail. Quelle est donc la part de la fiction? Faut-il croire que Modiano a réellement rencontré Jean Puyaubert ou n'est-ce qu'un nom qu'il a trouvé autour des surréalistes?
Et sur la rive droite, à Montmartre, rue Caulaincourt, en 1965, je restais des après-midi entiers dans un café, au coin du square Caulaincourt, et dans une chambre de l'hôtel, au fond de l'impasse, Montmartre 42-99, en ignorant que Gilbert-Lecomte y avait habité, trente ans auparavant…

A la même époque, j'ai rencontré un docteur nommé Jean Puyaubert. Je croyais que j'avais un voile aux poumons. Je lui ai demandé de me signer un certificat pour éviter le service militaire. Il m'a donné rendez-vous dans une clinique où il travaillait, place d'Alleray, et il m'a radiographé: je n'avais rien aux poumons, je voulais me faire réformer et, pourtant, il n'y avait pas de guerre. Simplement, la perspective de vivre une fie de caserne comme je l'avais déjà vécue dans des penssionnats de onze à dix-sept ans me paraissait insurmontable.

Je ne sais pas ce qu'est devenu le docteur Jean Puyaubert. Des dizaines d'années après l'avoir rencontré, j'ai appris qu'il était l'un des meilleurs amis de Roger Gilbert-Lecomte et que celui-ci lui avait demandé, au même âge, le même service que moi: un certificat médical constatant qu'il avait souffert d'une pleurésie — pour être réformé.

Patrick Modiano, Dora Bruder, p.98-99, Gallimard, 1997

jeudi 20 novembre 2014

Les indications de temps dans les premières pages de Dora Bruder

Le début de Dora Bruder ne permet pas immédiatement de déterminer à quelle époque écrit (ou raconte) le narrateur. Certes, il est toujours possible de soutenir que cela n'a pas d'importance, à cela près que les indications de temps sont si nombreuses qu'il devient évident que l'auteur nous invite à une reconstitution, en somme à mener notre propre enquête à l'intérieur des pages.

Première phrase du livre:
Il y a huit ans, dans un vieux journal, Paris-Soir, qui datait du 31 décembre 1941, je suis tombé à la page trois sur une rubrique: «D'hier à aujourd'hui».

Patrick Modiano, Dora Bruder, p.9, Gallimard, 1997
Il y a huit ans, mais à partir de quand? Le narrateur écrit au moins après 1950 ou 1951 (janvier 42 + 8). Cette estimation est dépassée dès la page suivante: «Je me souviens du boulevard Barbès et du boulevard Ornano déserts, un dimanche après-midi de soleil, en mai 1958.» (p.10)

Donc le narrateur écrit en 1958 ou après.
Deux phrases plus loin: «J'étais dans ce quartier l'hiver 1965» (p.10); et une page plus loin: «L'immeuble du 41, précédant le cinéma, n'avait jamais attiré mon attention, et pourtant je suis passé devant lui pendant des mois, des années. De 1965 à 1968.» (p.11)

En 1968 le narrateur ne remarquait pas l'immeuble, il ne connaissait donc pas le nom de Dora Bruder, ce qui est confirmé en partie à la page 12: «En 1965, je ne savais rien de Dora Bruder».
Sa lecture du numéro de Paris-Soir du 31 décembre 1941 date donc de 1976 au plus tôt.

A la page suivante, apparaît la date la plus proche qui puisse être possible: 1996 pour un livre paru en 1997: «Je suis retourné dans ces parages au mois de mai 1996» (p.13) ce qui ne permet toujours pas de savoir à quel moment le narrateur a lu Paris-Soir.
Aussitôt survient la date la plus lointaine du livre: 1881 (p.14). Cet intervalle, de 1881 à 1996, délimite l'espace temporel du récit.

De reconstitutions imaginées en recherche de pièces, de preuves, de témoins, nous arrivons à la page 43 qui donne enfin la date recherchée: «Elle [une témoin possible] est morte en 1985, trois ans avant que je connaisse l'existence de Dora Bruder»: la lecture a donc eu lieu en 1988, ce qui est confirmé p.54: «En décembre 1988, après avoir lu l'avis de recherche de Dora Bruder, dans le Paris-Soir de décembre 1941, je n'ai cessé d'y penser durant des mois et des mois.»
Ainsi donc, le temps durant s'accomplit l'enquête sur Dora Bruder et l'époque d'où a lieu le récit du narrateur est contenu entre 1988 et 1996.

Une page plus loin, nous apprenons la fin de Dora Bruder:
La seule chose que je savais, c'était ceci: j'avais lu son nom, BRUDER DORA — sans autre mention, ni date ni lieu de naissance — au-dessus de celui de son père BRUDER ERNEST, 21.5.99. Vienne. Apatride, dans la liste de ceux qui faisaient partie du convoi du 18 septembre 1942 pour Auschwitz.

Ibid, p.55, Gallimard, 1997
Récit entre 1881 et 1996, enquête et reconstitution entre 1988 et 1996, vie de Dora Bruder entre 1926 et 1942 (environ). Vie du narrateur depuis 1945, vie non bornée, privilège de narrateur.

Cette histoire qui avance et recule sans cesse (je n'ai retenu ci-dessus qu'un des fils possibles, le premier à s'offrir en début de livre, la détermination de la date de lecture de l'article de journal) m'a fait penser à l'analyse de Sylvie par Umberto Eco dans Six promenades dans les bois du roman, conférences données lors des Norton Lectures.

Il faudrait recopier pratiquement tout la conférence qui démonte les analepses et les prolepses de Sylvie. Je ne vais reprendre qu'un ou deux paragraphes:
Que gagne le lecteur à cette reconstruction? Rien, s'il reste un lecteur de premier degré qui, s'il parvient à dissiper quelques effets de brume, risque de perdre la magie de l'égarement. En revanche, le lecteur de second degré comprend que ces évocations obéissent à un ordre, que ces soudains embrayages ou échanges temporels et ces brusques retours au présent narratif suivent un rythme. Nerval a créé ses effets de brume en travaillant sur une sorte de partition musicale. Comme une mélodie, d'abord appréciée pour les effets irréfléchis qu'elle provoque, révèle a posteriori que lesdits effets sont dus à une série d'intervalles inopinés, cette partition nous montre comment, grâce au jeu des «échanges» temporels, un «temps musical» s'impose au lecteur.
[…]
Ainsi, cet espace de l'intrigue immensément dilaté raconte quelques moments décousus de la fabula; en effet, ces huit années ne sont pas vraiment capturées, c'est à nous de les imaginer, perdus comme elles dans les brumes d'un passé qui, par définition, ne peut être retrouvé. Ce sont les nombreuses pages passées à essayer de retrouver ces moments sans jamais réussir à reconstruire leur séquence, c'est la disproportion entre temps de remémoration et temps réellement remémoré, qui produisent ce sentitment de perdition et de défaite languide.

Umberto Eco, Six promenades dans les bois du roman, p.48-49, Livre de poche, 1996
La structure temporelle de Sylvie ne correspond pas à celle de Dora Bruder, mais les analyses d'Eco seraient intéressantes à transposer.

mardi 18 novembre 2014

Zemmour ou la nostalgie

Un ami FB copie cette phrase du dernier livre de Zemmour : «La contractualisation du mariage de deux êtres égaux méconnaît la subtilité des rapports entre les hommes et les femmes. Le besoin des hommes de dominer — au moins formellement — pour se rassurer sexuellement. Le besoin des femmes d'admirer pour se donner sans honte.»

J'y retrouve le ton ordinaire aux manuels d'éducation des jeunes filles des années 50 et 60, que j'aime tant pour la subtilité de leurs nuances, justement.
Extrait de celui que j'ai sous la main (celui des années 30 est dans un carton et je ne l'ai pas retrouvé en cherchant rapidement):
La femme mariée

C'est dans la vie conjugale que commence la vraie existence de la femme, celle à laquelle sa jeunesse n'a fait que la préparer.

Les premiers temps du mariage sont généralement heureux, puisqu'ils sont éclairés par l'amour. L'entente physique suffira le plus souvent à effacer de petits dissentiments: «tout s'arrange sur l'oreiller», dit la sagesse populaire.

Cependant tout le sort du mariage dépend du rythme que lui imprimera la femme. C'est à elle qu'il appartien de déployer les trésors de patience et d'indulgence qui sont nécessaires pour conserver l'harmonie de la vie à deux. Si vous laissez les «scènes» s'installer à votre foyer, il y aura toujours des scènes: c'est la première qu'il faut éviter. Créez autour de vous une atmosphère de gaité et de confiance. L'homme est naturellement plus égoïste que la femme, ne vous en choquez pas et développez au contraire vos qualités de dévouement.

La coutume n'est pas en France de laisser au mari les tâches ménagères. Il paraît que chez quelques jeunes couples une collaboration tend à s'instaurer; cela ne paraît pas nécessaire.

Quelles que soient ses activités extérieures, la femme reste la maîtresse de maison. C'est dans sa vie domestique qu'elle donnera la pleine mesure d'elle-même; le foyer sera ce qu'elle le fera, doux au mari, accueillant aux amis. […]

[…]

Loin de nous la pensée de conseiller aux femmes d'être dépensières; pourtant certaines exigences féminines sont à la base des efforts et des ambitions de la plupart des hommes; en fait les hommes n'ont pas de grands besoins pour eux-mêmes. La vie moderne multiplie au contraire les besoins des femmes, en leur offrant à chaque instant quelque nouvelle tentation, les créateurs rivalisent d'efforts pour attirer leur clientèle […]

C'est dans l'aide qu'elle apportera à son mari que la femme pourra jouer le rôle le plus important. Il n'est pas une carrière masculine qui ne puisse être favorisée parl es efforts de l'épouse: toutes les femmes, d'une façon ou d'une autre, peuvent aider leur mari, depuis la femme de l'ouvrier qui prépare la gamelle quotidienne et assure à son mari fatigué le plus grand confort possible, jusqu'à celle du ministre qui préside aux réceptions officielles.

[…] La femme a sans doute moins d'équilibre que l'homme, moins d'objectivité, mais elle a inconstestablement plus d'intuition, plus de spontanéité et des réactions plus rapides, et ces tendances profondes de sa nature se retrouvent dans toutes ses actions.

Nouvelle Encyclopédie de la femme, p.287 à 289, Fernand Nathan
Ainsi se termine le chapitre sur la femme mariée.
Le format de cette encyclopédie est très grand, 30x40 environ. Je n'ai pas trouvé de date de publication, mais on y parle de Château en Suède de Françoise Sagan (1960).

vendredi 14 novembre 2014

Les manuscrits de l'évangile de Marc

Nous lisons la version courte de Matthieu , dite "finale courte" ou "kérygme incorruptible". Nous la comparons à la version longue et à la variante du codex de Freer (dit logion de Freer, car c'est le seul Codex qui transmet cette version — même si on la connaissait avant d'avoir trouvé le manuscrit par des commentaires latins de St Jérôme. Il est appelé également "logion gnostique")).

— Si vous voulez tout savoir, lisez La finale de l'évangile de Marc de … Ah, son nom m'échappe1. Vous en trouverez un bon résumé dans le livre du père Lagrange sur l'évangile de Marc2. Et sinon, vous avez un bon roman policier, L'ultime secret du Christ de José Rodrigues dos Santos. Bon, il y a quelques erreurs de traduction énervantes, mais un philologue se fait assassiner dans une bibliothèque à côté d'un manuscrit précieux, puis un autre dans une autre; un spécialiste est appelé qui est obligé d'expliquer l'histoire des manuscrits à la commissaire un peu cruche… les trois cents premières pages sont vraiment bien faites, précises, j'ai été étonnée… Bon après, évidemment, l'ADN du Christ dans les deux cents dernières pages, vous pouvez laisser tomber, mais le début vaut la peine.

Avouons que je voue une profonde admiration à cette prof de grec. Elle m'enchante.


1 : Joseph Hug, je pense.
2 : Evangile selon Saint Marc.

mercredi 12 novembre 2014

Saint-Brieuc

Je bavarde amicalement avec le jeune couple et, à Saint-Brieuc, l'employé crie: «Saint-Brieuc!» —Moi je crie: «Saint-Brieuck!»
L'employé voyant que personne ne descend sur le quai ni ne monte dans le train, répète, pour me montrer comment on prononce ces noms bretons: «Saint-Brrieu!»
— Saint-Brieuck! hurlé-je en appuyant bien sur le c, à la fin du mot.
— Saint-Brrieu !
— Saint-Brieuck !
— Saint-Brrieu !
— Saint-Brieuck !
— Saint-Brrieu !
— Saint-Brieuck ! »

Jack Kerouac, Satori à Paris, p.91 Folio (traduit par Jean Autret. - livre paru en 1966)

lundi 10 novembre 2014

Obtenir un livre à la Bibliothèque Nationale

Tout ce que je voulais, c'était: L'Histoire généalogique de plusieurs maison illustre de Bretagne, enrichie des armes et blason d'icelles…, etc. de Fr. Augustin du Paz, Paris, N. Buon, 1620, folio Lm2 23 et Rés. Lm 23.
Vous croyez que je l'ai eue? Vous pouvez toujours aller vous faire…
Je voulais aussi: — Père Anselme de Sainte-Marie ( Pierre de Guibours): Histoire de la maison royale de France, des pairs, grands officiers de la couronne et de la maison du roy et des anciens barons du royaume, R.P.Anselme, Paris, E. Loyson 1674; Lm3 397. Et il a fallu que j'écrive tout ça aussi clairement que je le pouvais, sur une fiche, et le vieil employé à blouse a dit à la vieille bibliothécaire: «C'est pas mal écrit» (il parlait de la lisibilité de mon écriture). Naturellement ils sentaient tous mon haleine alcoolisée et me prenaient pour un fou, mais voyant que je savais ce que voulais et que je n'ignorais pas comment m'y prendre pour obtenir certains livres, ils sont tous partis par-derrière consulter d'énormes dossiers poussiéreux et fouiller dans des rayons aussi hauts que le toit; et ils durent dresser des échelles assez hautes pour faire tomber Finnegan, avec un bruit plus grand encore que dans Finnegans Wake, celui-ci étant le bruit produit par le nom, le nom véritable que les Bouddhistes indiens ont donné au Tathagata, celui qui est passé à travers l'éternité priyadavsana, il y a de cela un nombre plus qu'incalculable d'éons: — Allons-y, Finn: —

GALADHA RAGA RG ITAGHOS HASUVA RANAKS HATRA RAGA SANK USUMITAB NIGNA

[…]

En tout cas, un exemple de mes ennuis à la Bibliothèque: ils ne m'ont pas apporté ces livres.

Jack Kerouac, Satori à Paris , p40 à 44, Folio (publié en 1966 - Gallimard traduction de Jean Autret 1971)

samedi 8 novembre 2014

La grandeur de ce Paris

Dans la vieille église de Saint-Germain-des-Prés, l'après-midi suivant, j'ai vu plusieurs Parisiennes qui versaient presque des larmes tout en priant sous un vieux mur souillé par le sang et la pluie. J'ai dit: Ah ha, les femmes de Paris» et j'ai vu la grandeur de ce Paris qui peut à la fois pleurer sur les folies de la Révolution et, en même temps, se réjouir d'être débarrassé de ces nobles au long nez dont je suis un descendant (les princes de Bretagne).

Jack Kerouac, Satori à Paris, p.22, Folio (1966)

vendredi 7 novembre 2014

Sarajevo Marlboro

Il s'agit d'un recueil de nouvelles de trois ou quatre pages chacune. C'est ce que j'appelle "les nouvelles à l'américaine", par opposition aux nouvelles "à chute" comme Maupassant ou Edgar Poe. Dans les "nouvelles américaines" selon ma définition, il ne se passe pas grand chose, tout est dans la description et l'atmosphère (exemple: The Bride comes to Yellow Sky de Stephen Crane.)
Au lecteur de poser des hypothèses concernant les différents récits et de leur donner sens — ou de les accepter tels qu'ils sont, sans commentaire.

De la lecture de Sarajevo Marlboro, il est possible de déduire quelques données sur l'auteur, sur la vie à Sarajevo et sur la Yougoslavie en général. Il est possible de supposer que les Bosniaques sont plutôt musulmans (mais pas que les Tchetniks sont plutôt serbes). Il est possible d'affirmer que les chrétiens orthodoxes sont les pires («So that's it, she told herself, and for the next week or so she imagined she knew everything there was to know about Cipo. He was a Catholic, then. No wonder he hated her. Mind you, the Catholics are preferable to the Orthodox. At least they invite you into their house instead of killing you.» (p.54) ou «On the other side of town was a Catholic church — and nearby a mosque. As if by some tradition, the Orthodox people didn't live in the Colony, nor did they go down the mines.» (p.144))
Les habitants de Doubrovnic paraissent jouir d'une réputation d'élégance physique et morale («Mr Ivo»), les habitants de Zagreb d'être un peu hautains et les habitants de Sarajavo d'être bruyants et accommodants («Pretty soon she began to derive pleasure from the way so may people lived on top of one another without making a fuss about their differences. The trivial but immediate quality of this pleasure brought to her mind the atmosphere of a station wainting-room on a platform from which trains depart to heaven and hell.» (p.44))

Chaque nouvelle est construite plus ou moins sur le même plan: une courte introduction présentant une réflexion ou une loi générale, un court récit dont on imagine qu'il illustre la réflexion ou la loi précitée (mais est-ce mon esprit occidental, la dimension "illustration" m'a souvent échappée), et une conclusion qui ne conclut ni le récit ni ne fait véritablement écho à la loi du début: en un mot, ce qui lie les trois parties autre que la volonté de l'auteur est souvent très ténu, le lien logique davantage onirique que rationnel.

La place des rêves, de la vie imaginée et racontée (dans les cafés, aux comptoirs des bars, le soir pour séduire les filles) est très importante — et l'un des ravages causés par la guerre est d'obliger les rêveurs à reprendre contact avec la réalité; et s'il est une morale qui se répète, c'est que rien n'est véritablement prévisible ni justifié et qu'il faut se préparer à tout quitter, que votre vie doit tenir dans deux valises, sans amertume.

Vers la fin interviennent deux ou trois nouvelles mettant en relief l'incompréhension des journalistes occidentaux n'imaginant pas à quel point les Yougoslaves ont pu vivre au rythme de la culture occidentale, jazz, comics, musique,… et les prenant, c'est sous-entendu mais la préface ne laisse aucune ambiguïté, pour des sous-développés.

Premier paragraphe de l'une des dernières nouvelles : The Bell
Billie Holiday drank too much and lived in cigarette smoke for too long. That's why she looked unhappy and gaunt. She sang as though she was sorrow itself, and that's why people liked her. Later on, black and white girls appeared in her image. They were just as gaunt but their lungs didn't belt out jazz in the same way. Nethertheless they readily absorbed the music. It consumed them the way they consumed alcohol. Sad and lonely, they'd end up in a doorway vomiting to the syncopated rythm of the boogie-woogie. The only difference between Billie Holiday and her imitators was that her sorrow was authentic while theirs was inferred. The jazz singer created the things that were rejected by the girls' body.
(p.173)
Suit la description du club de jazz "The Bell" (La cloche), de son barman et de son propriétaire. La narration zoome sur une fille en larmes, la dernière cliente au petit matin: «She was useful as a warning sign not to cross the borderline […]. Billie Holiday is OK as long as she doesn't become your only option.» (p.175)
Puis le récit en arrive à la guerre: «One day The Bell came face to face with reality.» La boîte est détruite et pillée, ses habitués retournent dans leurs villages dans la mesure du possible. («You see, jazz burns has easely as folk music, punk or anything by The Doors.» (p.176))

Dernier paragraphe :
The local criminals wearing combat uniform plundered The Bell, while the neighbors smashed up the bar and used the wood to stoke their stoves during the first days of winter. The bar turned into an empty cellar devoid of illusion. One day Sem took a handful of foreign journalists around the place; by then it was a cold and empty hole. They looked at one another, probably not believing that it had ever been a jazz club. After all, what could these unfortunate, hungry and poor Bosnians possibly know about jazz, about the roof gardens of Manhattan where a lonely person drowns his sorrows in a dark liquid? It's just sad that Billie Holiday died a long time ago.

Miljenko Jergović, Sarajevo Marlboro (p.173), traduit du croate par Stela Tomasevic, eds archipelago books (2004)

jeudi 6 novembre 2014

Un critique critique

Gageons qu'il se trouvera un critique (il ne m'aura pas lu jusqu'ici) pour dire que le meilleur, dans mon livre, ce sont les citations, en quoi il n'aura pas tort.

Claude Mauriac, La marquise sortit à cinq heures, p.293, Albin Michel 1961.

La vérité et la légende

A propos de Rimbaud, Etiemble a écrit, dans un livre où il consacre trois cent pages à démontrer cette thèse, que la recherche de la vérité n'intéresse presque personne et que d'un écrivain nous n'acceptons que les images légendaires. C'est que la Légende, au bout d'un certain temps fait, elle aussi, à sa manière, partie de l'Histoire…

Claude Mauriac, La marquise sortit à cinq heures, p.276, Albin Michel 1961.
Voilà qui rappelle Strakhov.

mardi 4 novembre 2014

Beetle

The war broke out in the year she came of age. She was only just getting used to the slick city street and to the smell of gasoline and oil and lead. By then she had more or less got the hang of swerving sharply to the right, or sharply to the left, staight on, over the bridge, before the traffic lights turn red. But her early life was spent on the Ravna Romanija mountain with a chap called Milos, who put her to work on the hardest, dirtiest jobs. When I first saw her she stank of cement and manure and liquor. It was not long after she'd come back from the building site on the premises of a glamorous café, which is nowadays the watering-hole of Chetniks rather than lorry drivers. I agreed a price with Milos without fuss. He obviously wanted to be rid of her as quickly as possible. In his village the least expensive car was a Golf, so having a rusty old Beetle around was kind of an embarrassement.

It was already dark by the time we drove back from the Romanija through Pale and the tunnels on the outskirts of Sarajevo. Emblazoned in neon lights on one of the concrete flyovers was the legend, "Tito's crossing the Romanija…" I was always confused by the three dots. I had a feeling they meant something rude. But my Nazi frau ignored the revolutionary message as she grumbled noisily but in ryth like a Buddhist nun.

I found a parking space in front of my house. I should say that I have a rather steep neighborhood unsuitable for cars, but it has an excellent view of the hills around Sarajevo, which are dotted with white Turkish tombstones. It was the first time in her life that she was ever tidy and clean. Squeezed in between all those Mazdas, Hondas and Toyotas, she resembled an architectural model from the golden age of romantic futurisme. My neighbor Salko observed that we made a perfect couple — me with my big head and stocky body, her with those gentle curves. Other people reckoned that I could have done better and they said she wouldn't last more than three day.

I bought her the cheapest car stereo I could find — it was the sort of junk nobody would steal — and I played our tune again and again, partly to block out the noise of the engine and partly because I wanted to have a continuous wall of noise in the background. Somewhere on the road to Kakanj, Nick's Cave icy melancholy pulsed in time with the flawless Nazi machine, evoking more clearly perhaps than intellectual concepts, painful ideologies and climatic histories the importance of believing in a harmonious view of the world that is unaffected by revolutions and apocalypses. After the beheading of Marie Antoinette, for example, the people of France discoverde Baroque. After Lenin killed the Romanovs, a baby's pram rolled down the Odessa Steps of Eisenstein's cinematography. After Hitler, I discovered my own rythm in four beats to the bar and a 1300cc engine.

[…]

Miljenko Jergović, Sarajevo Marlboro, p.25 à 27, traduit du croate par Stela Tomasevic, eds Archipelago books, 2004

Traduction personnelle de l'anglais et non de l'original, en attendant mieux.

La guerre éclata l'année de sa majorité. Elle commençait juste à s'habituer aux rues lisses de la ville et à l'odeur d'huile, d'essence et de plomb. A cette époque, elle avait fini par plus ou moins par prendre le coup de virer brutalement à droite, ou brutalement à gauche, directement sur le pont, avant que le feu ne passe au rouge. Mais ses jeunes années s'étaient déroulées dans la montagne de Ravna Romanija avec un gars appelé Milos, qui l'attela aux travaux les plus durs et les plus sales. Quand je la vis pour la première fois, elle puait le ciment, le fumier et l'alcool. C'était peu de temps après qu'elle soit revenue du chantier de construction de ce qui devait devenir un café enchanteur et qui est aujourd'hui le point de ravitaillement en eau de Tchetniks plutôt que de routiers. Je convins sans encombre d'un prix avec Milos. Il voulait visiblement se débarrasser d'elle au plus vite. Dans son village, la voiture la moins chère était une Golf, et donc posséder une vieille Coccinelle rouillée était quelque peu embarrassant.

Le temps de revenir ensemble de Romanija par Pale et les tunnels autour de Sarajevo il faisait déjà sombre. Fixée en lettres de néon sur l'un des murs de ciment en surplomb s'étalait l'inscription : "Tito traverse la Romanija…". J'avais toujours été embarrassé par les points de suspension. J'avais la sensation que leur sous-entendu était insolent. Mais ma dame nazi ignora le message révolutionnaire tandis qu'elle grommelait bruyamment mais en rythme comme une nonne bouddhiste.

Je lui trouvai une place de parking devant chez moi. Je dois dire que mon quartier est plutôt escarpé et peu favorable aux voitures, mais il offre une excellente vue sur les montagnes autour de Sarajevo, lesquelles sont constellées de blanches tombes turques. C'était la première fois de sa vie qu'elle était propre et entretenue. Serrée entre toutes ces Mazdas, Hondas et Toyotas, elle ressemblait à un modèle architectural venu de l'âge d'or du futurisme romantique. Mon voisin Salko fit remarquer que nous étions parfaitement assortis — moi avec ma grosse tête et mon corps trapu, elle avec ses courbes douces. D'autres soutinrent que j'aurais pu trouver mieux et prédirent qu'elle ne tiendrait pas trois jours.

Je lui achetai la stéréo la moins chère que je pus trouver — la sorte de ruine que personne ne volerait — et j'y passai notre morceau encore et encore, en partie pour couvrir le bruit du moteur, en partie parce que je voulais avoir un mur de bruit continu en arrière-plan. Quelque part sur la route de Kakanj, la mélancolie glacée de Nick Cage battait en rythme avec mon impecccable machine nazi, évoquant plus clairement peut-être que tous concepts intellectuels, idéologies douloureuses et histoires du climat, l'importance de croire à une vision harmonieuse du monde non affectée par les révolutions et les apocalypses. Après la décapitation de Marie-Antoinette, par exemple, le peuple de France découvrit le Baroque. Après que Lénine eut tué les Romanov, un landeau d'enfant dévala les marches d'Odessa dans le cinéma d'Eisenstein. Après Hitler, je découvris mon propre rythme dans la mesure à quatre temps et le moteur de 1300cc.

vendredi 31 octobre 2014

La Yougoslavie, the stuff the Other's dreams are made of

A ma dernière rencontre de bookcrossing (thème : les tragédies du XXe siècle), je suis repartie avec un livre de Jergović, poète et journaliste (journaliste-poète) bosniaque.
Il s'agit de Sarajevo Marlboro, non traduit en français à ce jour. Le préfacier nous présente la Yougoslavie (à nous Occidentaux) en la replaçant dans l'histoire internationale, en essayant de nous donner le bagage minimal pour comprendre une atmosphère et des mentalités (entreprise désespérée en six pages).

A priori, ce n'est pas (encore) traduit en français.
[…] From 1981 to 1989, the same period that saw the Israeli invasion of Lebanon and the first Palestinian uprising, close to 600.000 Kosovars — half the adult population — were arrested, interrogated, interned or reprimanded by Serbian authorities; the future president of Bosnia, Alija Izetbegović, was put on trial (in 1983), along with 13 others, and charged with "hostile and counter-revolutionary acts derived from Muslim nationalism", despite the fact that, as the historian Noel Malcolm notes, the Yugoslav state's deeper fear seemed to derive from Itzebegović's then unequivocal advocacy of "Western-style parliamentary democracy."

During this turbulent period, journalism and literature played an enormous role. On the one hand, people whose mouths had been shut during Tito's reign began rewriting the history of Yusgoslavia through articles and interviews in widely circulated magazines; on the other hand, the Serbian Academy of Letters, its novelists and poets in particular, began manufacturing apocalyptic narratives and imagery to accompany Milošević's very conscious designs to create the Greater Serbia. As a translator in those years, I found it impossible to interest editors in literature from Bosnia. It was only after the war, when Bosnia became "known", that projects I had attempted to initiate could be carried out. But as Bosnia became known, the implications of European and American acquiescence in the cantonization (along ethnic and religious lines), of the democratically elected, multinational and pluralistic state government of Bosnia-Herzegovina, were completely internalized and made to seem like a logical outcome of the actions of people very unlike "us". These experiences, and many others to follow, taught me a lot about our own structures of thought, and the domestic borders we inherit and police.

Given my own involvement in Middle Eastern politics and culture — another region dominated by mythological projections — I intuited certain similarities and patterns to this willful ignorance and retirence. This was embodied by what the Slovenian theorist Slavoj Žižek has called "postmodern" racism, a climate in which "Apartheid is legitimized as the ultimate form of anti-racism, as an endeavor to prevent racial tensions and conflicts". Žižek goes on to write: "In former Yugoslavia, we are lost not because of our primitive dreams and myths preventing us from speaking the enlightened language of Europe, but because we pay in flesh the price for being the stuff the Other's dreams are made of… Far from being the Other of Europe, former Yugoslavia was rather Europe itself in its Otherness, the screen onto which Europe projected its own repressed reverse… Against today's journalistic commonplace about the Balkans as the madhouse of of thriving nationalisms where rational rules of behavior are suspended, one must point out again and again that the moves of every political agent in former Yugoslavia, reprehensible as they may be, are totally rational within the goals they want to attain — the only exception, the only truly irrational factor in it, is the gaze of the West, babbling about archaic ethnic passions". (Why Bosnia? eds Rabia Ali and Lawrence Lifschultz)

Ammiel Alcalay, préface de Sarajevo Marlboro, p.X à XII, eds Archipelago books, 2004
Entre 1981 et 1989, la période même qui connut l'invasion du Liban par Israël et le premier soulèvement palestinien, près de six cent mille Kosovars — la moitié de la population adulte — furent arrêtés, interrogés, emprisonnés ou admonestés par les autorités serbes; le futur président de la Bosnie, Alija Izetbegović, fut jugé, en même temps que treize autres, accusé d'"d'actes hostiles et contre-révolutionnaires issus du nationalisme musulman, malgré le fait que, comme l'historien Noel Malcom l'a relevé, la crainte la plus profonde de l'Etat yougoslave semblait provenir du plaidoyer d'Itzebegović, à l'époque franc et massif, pour une "démocratie parlementaire à l'occidental".

Pendant cette turbulente période, le journalisme et la littérature jouèrent un rôle énorme. D'une part, les gens dont la bouche avait été close pendant les années Tito commencèrent à réécrire l'histoire à travers des articles et des interviews donnés à des magazines à large diffusion; d'autre part, l'Académie serbe de littérature, ses romanciers et ses poètes en particulier, commencèrent à fabriquer des récits et un imaginaire apocalyptiques destinés à accompagner les manœuvres totalement délibérées de Milošević pour créer la Grande Serbie. A l'époque, je découvris en tant que traducteur qu'il était impossible d'intéresser des éditeurs à la littérature en provenance de Bosnie. Ce n'est qu'après la guerre, quand la Bosnie devint "connue", que les projets que je tentais de mettre en branle purent être mener à terme. Mais tandis que la Bosnie devenait connue, les conséquences de l'acquiescement européen et américain au cantonnement (selon des lignes ethniques et religieuses) du gouvernement pluraliste, mutinational et démocratiquement élu de Bosnie-Herzegovine furent totalement intériorisées pour donner l'impression d'être le résultat logique d'actions de personnes très différentes de "nous". Cette expérience, et de nombreuses autres qui ont suivi, m'ont beaucoup appris sur nos propres structures de pensée et les frontières internes dont nous héritons et que nous disciplinons.

Etant donné mon engagement personnel dans la politique et la culture du Moyen Orient — une autre région du monde dominée par des projections mythologiques — je reconnus dans cette ignorance et réticence délibérées certains motifs et similarités. C'est ce qui se présente sous la forme de ce que le théoricien slovène Slavoj Žižek a appelé le racisme "postmoderne", un climat dans lequel «l'Appartheid est légitimé comme la forme la plus achevé de l'anti-racisme, comme le comportement destiné à prévenir les tensions raciales et les conflits». Žižek continue en écrivant: «Dans l'ex-Yougoslavie, nous sommes perdus, non parce que nos rêves et nos mythes primitifs nous empêcheraient de parler le langage éclairé de l'Europe, mais parce que nous payons le prix d'être l'étoffe dont les rêves de l'Autres sont tissés… Loin d'être l'Autre de l'Europe, l'ex-Yougoslavie était plutôt l'Europe elle-même dans son Altérité, l'écran sur lequel l'Europe projetait son propre envers réprimé… Contre le cliché journalistique actuel des Balkans comme une maison de fous où, toutes règles de comportement rationnel suspendues, fleurissent les nationalismes, il faut souligner encore et encore que les actes de n'importe quel agent politique en ex-Yougoslavie, aussi répréhensibles fussent-ils, étaient totalement rationnels, en accord avec le but qu'ils visaient — la seule exception, le seul élément réellement irrationnel en eux, est le regard de l'Ouest porté sur eux, babillant à propos de passions ethniques archaïques.» (Why Bosnia? édition Rabia Ali and Lawrence Lifschultz)

mercredi 29 octobre 2014

Le Quinconce de Charles Palliser

Je viens de passer cinq jours à relire Le Quinconce — pour la troisième fois en vingt ans. (Je me souviens de la première fois: quasi deux nuits blanches d'affilée pour m'apercevoir à la fin que j'avais manqué l'essentiel — que je n'avais pas soupçonné l'essentiel).

Cette fois-ci je pense avoir fait le tour. Il reste des questions sans réponse, ou plutôt avec plusieurs réponses, mais je ne suis pas assez passionnée pour y passer davantage de temps.

Dans les premières pages du livre:
And then in the attempt to see more, I poked the weed and pebbles with a stick, and only raised a dark cloud that obscured everything. And though it seems to me that the recollection is like that clear runlet, yet I have set myself to search back into my memory.

Charles Palliser, The Quincunx, p.7 (Penguin, 1990)
«Et dans la tentative d'en voir davantage, je déplaçai les plantes et le gravier avec un bâton, et ne fis que soulever un nuage sombre qui obscurcit tout. Et bien qu'il me semble que les souvenirs ressemblent à ce clair ruisseau, j'ai décidé de fouiller dans ma mémoire.» (traduction personnelle, je n'ai pas sous la main la version française aux éditions Phébus).

Vers la fin du live, à la mort d'une vieille dame:
For I understood now that I could continue for ever to ear new and more complicated versions of the past without ever attaining to a final truth.

Ibid., p.1029
«Car je comprenais maintenant que je pouvais continuer éternellement d'écouter de nouvelles versions plus intriquées du passé sans jamais atteindre à une vérité définitive.»

Le roman couvre cinq générations (de 1740 à 1830, d'après mes reconstitutions) et une grande partie de l'intrigue repose sur le fait que les dates de naissance transcendent les générations (un oncle peut avoir l'âge de ses neveux ou de ses petits-neveux); d'autre part, chacun est potentiellement fils, père, frère, oncle, grand-père, arrière-grand-père.
Par ailleurs, l'auteur nous ment par omission. Mais le lecteur ne s'en aperçoit qu'au fur à mesure, et quand il commence à se dire qu'il faudrait qu'il fasse attention, que l'auteur ne cherche pas à l'aider mais à le perdre, il est déjà très avancé dans le livre et il n'a pas forcément le courage de recommencer en prenant des notes…

La traduction française comporte une postface (à lire à la fin, ne trichez pas). Il y est précisé que le livre fut écrit durant le thatchérisme. La pauvreté qu'il décrit (une pauvreté à la Dickens avec la crudité des descriptions modernes) a été interprétée comme une lecture par l'auteur de son époque.
L'étonnant, c'est que lu vingt ans plus tard, il décrit une bulle spéculative gonflée par des crédits "pourris" appuyés sur des opérations immobilières…

Je me souviens de ma lecture (en 1993) de la postface française écrite par l'auteur. La fin du livre m'avait plongée dans les interrogations, alors imaginez mon désarroi en lisant la fin de la postface:
Quant à moi, je continue à découvrir mon roman à la faveur des explications qu'on veut bien me réclamer ici et là, par écrit ou oralement, et je tire les leçons les plus surprenantes des rencontres que l'on me ménage avec mes lecteurs. J'ai ainsi goûté l'étrange plaisir de me retrouver assis dans une librairie […] en train de discuter de l'intrigue avec deux inconnus passionnés qui connaissaient bien mieux que moi les arguments pour ou contre telle ou telle interprétation de mon œuvre. Et qui se lancèrent dans une farouche discussion sur le sens du dénouement: outre qu'ils s'opposaient dans leur analyse de la situation et des véritables motivations d'Henrietta, ils faisaient chacun une lecture diamétralement opposée de la dernière phrase, celle-là même qui avait contraint l'un de mes amis à reprendre le livre à la première page. Celle-là même qui a dû donner tant de fil à retordre au pauvre traducteur suédois.

Charles Palliser, Le Secret des cinq roses, Le Quinconce T5, p.210, 211 (Phébus, 1992)
Je suis désormais condamnée à chercher non une, mais deux, solutions à l'énigme (ou peut-être à poser l'énigme de façon différente afin que deux réponses puissent être apportées).
Pour l'instant, je n'en ai qu'une.

vendredi 26 septembre 2014

Vivre

Il consacra ainsi son testament philosophique à Paul Valéry […]. Dans les remarques et dans les vers de ce «penseur sans foi», Löwith avait vu le reflet de sa propre image et, au-delà, le doute qu'il avait élu, depuis toujours peut-être, comme l'étoile polaire de sa recherche. Il avait trouvé chez Valéry cette question qui […] aurait pu lui servir d'emblème: «Est-il possible de vivre et d'agir humainement sans croire à quelque choses et espérer en quelque chose?1».

Préface de Enrico Donaggio à Max Weber et Karl Marx de Karl Löwith (1932), p.23 - traduction de Marianne Dautrey - Payot 2009.



1 : K. Löwith, Paul Valéry. Grundzüge seines philosophischen Denkens, in Sämtliche Schriften, vol. IX metzler, Stuttgart, 1986, p309.

mardi 23 septembre 2014

Tabish Khair - How to fight Islamic Terror from the Missionary Position

Comment combattre la terreur islamique à partir de la position du missionnaire. Envoyé par Guillaume.
Ce titre est malgré tout plus réservé que le livre de la fille de Milena Jesenska, Pas dans le cul aujourd'hui.

Tabish Khair est indien et vit au Danemark.
J'ai l'impression que les Anglais translittèrent en Khair et les Français en Kair.
Le reste: à suivre.

mercredi 17 septembre 2014

L'exigence du jour

13. L'expression est tirée des Années de voyage de Wilhem Meister de Goethe: «Quel est ton devoir? L'exigence du jour.» Si, dans le roman de Goethe, cette réplique avait le sens d'un renoncement, elle est devenue l'expression d'un établissement dans un mode de vie bourgeois mettant fin à l'errance des années d'apprentissage (N.d.T.)

Karl Löwith, Max Weber et Karl Marx, 1932, p.98 dans l'édition Payot (2009).
La traductrice est Marianne Dautrey.

mardi 16 septembre 2014

Les intellectuels ont toujours été contre la France

Je mets alors la conversation sur le prestige dont bénéficie actuellement le communisme chez les intellectuels. Je ne parle pas des petits combinards, et autres calculateurs, mais des esprits droits. «Les intellectuels français ont toujours trahi la France», me répond le général de Gaulle, qui me cite deux textes incroyables de Voltaire adressés à Frédéric II après Rossbach — où l'on voit le cul des Français rimer avec vaincu, et l'inhabileté au combat des mêmes Français opposée à leur science du pillage. Tout cela cité impeccablement, chaque mot scandé, lancé comme un soufflet:
Vous n'avez qu'à y réfléchir: les intellectuels ont roujours pris parti contre la France.
J'invoque le Maurras d'autrefois, à l'époque où c'était l'Action française qui polarisait autour d'elle toutes les intelligences, même celles des partis adverses. Et à mon grand étonnement, de Gaulle dit:
— Mais Maurras était aussi contre la France. Contre la France de son temps.
Ce qui est bien mon opinion et je me réjouis de la lui voir partager, contre toute attente. Je songe qu'en s'opposant si violemment aux partis, il risque lui aussi de prendre parti contre la France de son temps. Je dis seulement:
— Là réside précisément tout le problème. Les pires ennemis de la France ont souvent cru la servir. Ils aimaient une France de leur goût; il reconnaissaient à cette seule entité le nom de France et ne croyaient pas trahir en combattant l'autre, la vraie…

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.345 - Grasset, 1978

vendredi 12 septembre 2014

Renaud Camus, l'obsession de Juan Asensio

J'ai eu l'attention attirée sur ce phénomène par une remarque de Ludovic Maubreuil sur Facebook admirant le flegme camusien devant la hargne asensienne qui se déverse sur Twitter.

Sans contester le droit d'Asensio à juger les opinions et la position de Renaud Camus, certains tweets sont insultants ou homophobes, un au moins relève de la délation.
Ce qui relève du harcèlement au quotidien prend une dimension comique ou ahurissante quand on en fait le recencement exhaustif: que cherche Juan Asensio? Est-il fou? A-t-il maladivement besoin d'attention? (Tiens, en voilà un peu).
(Merci à Patrick qui a effectué ce relevé patient et l'a "remis à l'endroit").
20 mai
La France est un pays mort, muséal, camusien. Je ne suis même pas certain qu'une transfusion de sang africain puisse le ranimer.

20 mai
J-M Le Pen n'a jamais été plus proche de Renaud Camus (ou l'inverse), qui s'éloigne donc de toute littérature, s'il en a jamais été proche.

21 mai
La réification du langage précède toujours celles des corps, les slogans de Renaud Camus comme signes du Grand Effacement de l'humain.

21 mai
Rigole aux éclats en lisant les tweets de frontistes affirmant que voter pour la liste de Renaud Camus, c'est favoriser l'UMPS. Eh oui...

22 mai
Le Grand Remplacement, la Déculturation, le Changement de peuple, baudruches remplies d'un langage vicié, comme on parle d'un air vicié.

25 mai
55 voix dans le Gers pour la liste de Renaud Camus. Un résultat résolument encourageant !

2 juin
Individualisme, culte du plaisir à tout crin, haine du christianisme, le terrain où l'islam a grandi en France, labouré par Renaud Camus.

2 juin
Saisissante lecture de trois livres de Renaud Camus : baise, poils, plaisir. La France ? On s'en fout, jouissons.

3 juin
Dans quelques années, des lecteurs s'amuseront de voir que @bougnoulosophe a été évoqué dans son Journal par Renaud Camus. Pathétique, non ?

4 juin
Pauvre Renaud Camus tout de même, si visiblement persuadé que son homosexualité, étalée dans une bonne centaine de ses volumes, m'obsède.

4 juin

Le pseudo-écrivain Renaud Camus nous mentionne une nouvelle fois dans son Journal ridicule.

4 juin
Il faut prendre au mot tous ceux qui renient publiquement leur qualité de pudeur, et déchoir en conséquence Renaud Camus de sa spécularité.

4 juin
Pour tous les souchiens, xénophobes, antisémites et camusiens : Fugue for a Darkening Island de Christopher Priest

5 juin
"Me voilà cité dans votre Journal, quel honneur ! Je ne m'attendais pas à devenir immortel. Merci." De Sébastien Brémond à Renaud Camus.

5 juin
Si l'authentique acte d'écrire naît du désir de se rendre raison de la prolixe corvée de vivre, alors Renaud Camus est un vrai écrivain.

5 juin
Renaud Camus, archiviste des vilenies (ma chaudière, ma France), dont chaque livre écrit contre la vie constitue une tentation de la vivre.

6 juin
"Ceux qui ne savent pas croient [...] que j'ai un rapport quelconque avec la tradition éructante de l'extrême droite française". R. Camus.

7 juin
L'islam. Religion de guerre, puissance théologico-politique. Son ennemi ? Une autre religion, celle-là même que Renaud Camus a éreintée.

11 juin
J'aimerais bien mesurer le crâne de Renaud Camus, comme le faisait Vacher de Lapouge. Beaucoup moins volumineux que son nombril je pense.

11 juin
Il a beau dire, le pauvre Renaud Camus, mais son petit mouvement xénophobe pour happy few de la syntaxe coincée trouve son achèvement au FN.

11 juin #GrandRemplacement pour les nuls et les mauvais lecteurs : http://www.juanasensio.com/archive/2011/03/05/le-camp-des-saints-de-jean-raspail-editions-robert-laffont.html … 12 juin
"[...] ce Hubert s'est convaincu que moi aussi j'adorais le fist-fucking, ce qui n'est pas précisément le cas." Ça, c'est de la littérature.

12 juin
Le Journal, pour les pseudo-écrivains, leur sert de masque derrière lequel ils grimacent comme des bonobos impudiques devant une glace.

13 juin
Stéphane Bily : Maîîîîître, à quel endroit placeriez-vous votre virgilienne virgule ? Renaud Camus : Oh, mon cher Stéphâââne, je n'oserais !

14 juin
#GrandRemplacement Un point d'étape sur le novlangue à la mode pour souchiens hystériques : http://www.juanasensio.com/archive/2014/01/28/le-grand-remplacement-suivi-de-discours-d-orange-de-renaud-camus.html …

15 juin
Aujourd'hui est un grand jour : Renaud Camus, à 10 heures 34 minutes et 9 secondes, a pris son 345 127e autoportait. Chapeau l'égotiste !

15 juin
Ce bon mot de Nabe, pour Renaud Camus : "tuer l'écrivain et le remplacer par le vulgarisateur d'une pensée pseudo-philosophique".

15 juin
"Tant qu'il n'aura pas dépeint complètement son nombril, il n'aura rien fait". Hugo (pot de chambre plein au lieu de nombril) sur Émile Zola

17 juin
Qu'une vieille ordure narcissique qui aura passé sa vie à jouir prétende m'enseigner l'amour de la France doit faire rire jusqu'au diable.

18 juin Marien, Marien, écris un nouveau beau livre, au lieu de t'occuper d'une vieille carne précieuse et xénophobe

18 juin
La seule bibliothèque du Châtelain Renaud Camus est au minimum deux fois plus grande que mon appartement parisien. Et il se plaint.

18 juin
Comment reconnaître une connasse (il y en a, pas vrai ?) et un connard camusiens ? Facile : obsession de l'autoportrait, du miroir, du MOI.

19 juin
@AnneConstanza C'est bien, vous venez de découvrir, avec quelques années de retard, que j'ai apprécié les analyses de RC sur le langage.

21 juin
1) "Hier, à Bob Wilson, le vieil Aragon, en compagnie de Renaud Camus. Ils sont au premier rang de corbeille. Toute la salle les voit...

21 juin
2) "Camus n'en peu plus de satisfaction. Dix minutes plus tard, Aragon s'endort, la tête en avant, comme en syncope. Spectacle à la fois...

21 juin
3) "pénible et touchant. Mais Camus, craignant soudain de paraître ridicule aux yeux du Tout-Paris, lui file des coups de coude furibonds

21 juin
4) Il finit par renoncer à le réveiller, mais je surprends les regards qu'il jette de temps en temps à l'épave, presque chargés de haine

21 juin
5) "et pire encore : un coup d'œil et un sourire complices échangés avec une de ses amies, assise en face, l'air de dire : "La vieille..."

21 juin
6) ", il faut se la faire !" Aragon, méprisé par un Camus...". Matthieu Galey, Journal 1974-1986, Grasset, 1989, pp. 69-70. Tout est dit.

21 juin
Renaud Camus appelle à sauver la patrie en danger et pourtant, dans son immanentisme radical, réside la négation de toute patrie.

21 juin
Formidable mot de Jacobi, pulvérisant le Châtelain soi-mêmiste, donc immanentiste : "Aus Nichts, zu Nichts, für Nichts, in Nichts".

22 juin
Décidément, Jacobi est le penseur qui pourrait guérir Renaud Camus de son narcissisme maladif et ridicule. Sa devise n'est pas : MOI...

22 juin
...mais plus que Moi ! Mieux que Moi ! Un tout Autre ! Je n'existe pas et je n'ai pas envie d'exister si LUI n'existe pas !Lettre à Fichte.

23 juin
Excellent numéro des Éditions Agone, où l'inepte Richard Millet est mentionné, mais pas le Châtelain AOC.

23 juin
Le nouveau lectorat de Renaud Camus : exit les tantes-mais-pas-trop et connasses à petit doigt levé, place aux analphabètes xénophobes.

24 juin
L'une des réponses au Grand Remplacement ? Que nos écrivains illustrent la grandeur de notre langue ! Nous en sommes hélas fort loin.

24 juin
1) Métro Ligne 13, direction Saint-Denis, écoutant New Dawn Fades. Des jeunes Beurs et Noirs, employés par la RATP...

24 juin
2) sécurisent les accès des rames. Renaud Camus, en serrant les fesses, penserait : en voilà quelques-uns, au moins, qui nous servent.

26 juin
Le jour où les souchiens liront (et comprendront ?) Pierre Boutang, Renaud Camus n'aimera plus les miroirs

27 juin
Maurice Barrès, vivant, mépriserait Renaud Camus, apôtre de l'individualisme, ferment de la décadence pour l'auteur des Déracinés.

27 juin
Maurice Barrès, vivant, mépriserait Renaud Camus, ce dernier ne concevant aucunement que la nation puisse prendre le dessus sur le moi-roi.

27 juin
Pour le vrai nationaliste, le paysan illettré vaut toujours plus que Diderot. C'est exactement l'inverse pour Renaud Camus, donc... CQFD.

28 juin
Hé, Renaud, pssssst, es-tu au courant ?: "Ce temps ne se retrouvera plus où un duc de La Rochefoucauld [...] au sortir de la conversation

28 juin
de Pascal, allait au théâtre de Corneille". C'est de Voltaire,
28 juin
Renaud Camus, ou le patriote qui se fout du monde : son culte de l'hédonisme a contribué à pourrir la société français. Qui ne songe...

28 juin
qu'à jouir se contrefout de la nation, réservoir illimité de nouveaux plaisirs ! Que nos souchiens tombent dans le panneau indique...

28 juin
leur stupidité prodigieuse ! Faire de Renaud Camus un patriote et un penseur de la résistance au Grand Remplacement, c'est confier...

28 juin
sa fille de 8 ans à un Marc Dutroux contraint à l'abstinence pendant 30 années. Un camusien est donc un fou ou un imbécile

28 juin
Moi aussi, comme Camus, j'aime ce qui dure, par exemple sa haine recuite du christianisme (in Chroniques achriennes).

28 juin
Le Grand Remplacement est un onanisme perpétuel (in Chroniques achriennes)

28 juin
Le Grand Remplacement, ou l'abolition de toute différence, le rêve du Neutre, du rien (Chroniques achriennes, encore)

28 juin
Sans l'antisémitisme, le nationalisme d'un Maurras n'aurait jamais été intégral. De même, sans le rejet de l'Arabe ou du musulman

28 juin
le camusisme, cette crampe xénophobe devant le miroir, perdrait la force lui faisant lever son petit doigt courroucé et intraitable

29 juin
Les crétins particulés, les cathos embourgeoisés, les souchiens et camusiens vénèrent Le Camp des saints de Raspail, roman médiocre

1 juil.
Le très camusien Stéphane Bily vient de prendre sa 2 345667e photographie de lui-même, devenant de fait l'élève le plus doué du Maître.

2 juil.
Le vieux Kμ ferait bien de lire Fénelon : "Il n'y a point de milieu : il faut rapporter tout à Dieu ou à nous-mêmes. 1)

2 juil.
Si nous rapportons tout à nous-mêmes, nous n'avons pas d'autre Dieu que ce moi" 2). Le camusisme est un athéisme, donc un EGOïsme.

2 juil.
Prépare un article intitulé Renaud Camus cul par-dessus tête, qui n'aura pourtant rien à voir avec le cul ni même la tête de Son Altesse.

7 juil.
Un nouvel article sur Renaud Camus, intitulé Renaud Camus cul par-dessus tête

7 juil.
Oyez, souchiennes et souchiens ! Le #GrandRemplacement a vécu, vive le Camucul

16 juil.
En quelques lignes, Léon Bloy nous en apprend plus sur la France que Renaud Camus en 268 de ses livres. Pourquoi ?

19 juil.
Les géniales fulgurances de Pierre Boutang hissent le Politique à une véritable geste des hommes, là où

19 juil.
les jérémiades d'un Renaud Camus le jettent dans le caniveau de tous les amalgames et vomissements de trouille et de haine

22 juil.
Renaud Camus, comme les nazis dont la LTI a été magistralement disséquée par Klemperer, crée un novlangue prêt à devenir la langue du crime.

22 juil.
L'ignorant ! @RenaudCamus gauchit le sens métaphorique que Georges Bernanos donnait au terme "race". On est loin de votre darwinisme social.

22 juil.
Que se cache-t-il, derrière le vocabulaire policé de R. Camus et des siens ("rétro-migration pacifique") ? Une sauvagerie industrialisée.

24 juil.
On se demande ce qu'attend le grand résistant Renaud Camus, qui a tant craché sur le catholicisme, pour nous twetter son petit nour

24 juil.
Voici qui balaie quelque peu l'odeur de pourriture enrobée de soie émanant de la fosse septique camusienne : https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=1658557097703074&substory_index=0&id=100006463999450 …

28 juil.
@SOS_Racisme Renaud Camus écrit environ un tweet/jour susceptible d’être condamné pour incitation à la haine etc.

29 juil.
Pour étancher le désir (mimétique ?) de Renaud Camus et de ses caniches, le meurtre de l'Arabe est une possibilité sacrificielle logique.

1 août
Le prénom du nouveau petit ami de Renaud Camus ? Ebola voyons, ou la pelleteuse remigratoire (direct au Ciel) la plus efficace qui soit.

8 août
Si Klemperer était vivant, il ferait ses délices de la langue pourrie de Renaud Camus

8 août
Derrière les mots d'ordre camusiens (nocence, remigration, etc.) se cache la même folie froide et rationnelle que derrière la LTI.

10 août
Il y a plus d'esprit chrétien dans une seconde de prière d'un mouvement comme les Veilleurs que dans les œuvres complètes de Renaud Camus.

10 août
Évidemment, pour comprendre en profondeur notre époque, mieux vaut lire Schmitt ou Taubes que Camus et Soral. pic.twitter.com/lSexKLiyq3

11 août
Pauvre Renaud Camus, plaçant au-dessus de tout (sauf de lui-même) l'intelligence, et réduit à discuter avec des imbéciles souchiens.

12 août
Que Renaud Camus soit considéré comme un penseur (bien lire : penseur) d'extrême droite est une vacherie, bien qu'involontaire, de génie.

13 août
Cet après-midi. Non non non, Renaud Camus, la Haute-Normandie n'a pas (encore) été envahie par des hordes de Turcs. https://flic.kr/p/oHxtph

16 août
Le camusisme n'est pas un humanisme et est aussi sec qu'une tête ornementale découpée par Kurtz : "Exterminez toutes ces brutes !"

17 août
Tu as le QI d'un bulot cuit, tu crois que Louis Massignon est un remplaciste et Renaud Camus un penseur? Tu as la souchite, c'est incurable.

19 août
Étrange remarque de W. G. Sebald, qui, dans les belles pages des Anneaux de Saturne, affirme que c'est en raison de son homosexualité 1)

19 août
que Roger Casement a pu reconnaître "la permanence de l'oppression, de l'exploitation, de l'asservissement et de la dégradation" 2)

19 août
Nous avons quelque exemple bien français, en la personne d'un pseudo-penseur gersois, montrant que l'homosexualité peut au contraire être 3)

19 août
indifférence totale, in-nocence feinte, bienheureuse inactivité face à la souffrance physique et morale de personnes, quand il 4)

19 août
ne s'agit tout simplement pas d'une haine viscérale pour tout ce qui n'est pas lui lui lui. Renaud Camus ou l'anti-Roger Casement 5).

21 août
Renaud Kmu avait raison, voici un signe du Grand Remplacement!Un bébé mordu par un dromadaire à Megève via @Le_Figaro http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/08/21/97001-20140821FILWWW00133-un-bebe-mordu-par-un-dromadaire-a-megeve.php …

22 août

Pauvre Renaud Camus, tout penaud que @Benjamin_Biolay soit devenu la nouvelle coqueluche de ses petits copains identitaires et souchiens.

23 août
Renaud Camus raciste, une vue de l'esprit ? Hélas, non :
Renaud Camus @RenaudCamus
La seule vraie mesure du “racisme”, c’est le degré de nocence, nuisance & incivisme des différentes “races” (cf. Ferguson & Vaulx-en-Velin.)

25 août
Offre les œuvres complètes de Vacher de Lapouge à la bonne âme qui guérira le trop vieux Renaud Camus de son anti-remplacite aiguë.

27 août
Ludovic Maubreuil (pseudonyme, on n'est jamais assez prudent, lorsque l'on écrit pour la revue Eléments...) n'aime pas ma dernière note 1)

27 août
sur Renaud Camus (http://www.juanasensio.com/archive/2014/05/05/renaud-camus-cul-par-dessus-tete.html …) et l'écrit sur son mur FB. C'est son droit, même si ce lecteur est de mauvaise foi 2)

28 août

Je vais faire mon Renaud Camus : il faudrait tout le savoir-faire de Tsahal pour "intercepter" les candidats français au jihad.

28 août
En roulant vers Dieppe. Rien que pour emmerder Renaud Camus et sa petite bande de suiveurs mononeuronaux. http://flic.kr/p/oEVHdk

4 sept.
Au "Rassenwart" Renaud Camus, cette note qui l'évoque : http://www.juanasensio.com/archive/2014/09/03/je-n-ai-aucune-idee-sur-hitler-karl-kraus-agone-jose-lillo.html …

4 sept.
Très discrète et férocement bathmologique invitation à la débauche, par Renaud Camus ?

5 sept.
Non non non, Renaud Camus, La Transmigration de Timothy Archer du grand Philip K. Dick n'est pas un livre sur les migrants de Calais.

8 sept.
Camus et les petits souchiens : de peur que les méchants islamistes ne les décapitent, ils se sont débarrassés de leur (maigre) cerveau.

9 sept.
Le rêve inavouée de @RenaudCamus : enfant de chœur... Fallait nous le dire mon bon Renaud, nous t'aurions évité d'écrire 56 livres…

jeudi 11 septembre 2014

Récits d'un jeune médecin, de Mikhaïl Boulgakov

Pour qui ignore ce qu'est un voyage à travers les chemins de campagne les plus reculés, il est inutile d'en entendre le récit : de toute façon, il ne comprendrait pas. Quant à celui qui sait de quoi il s'agit, je ne tiens pas à le lui rappeler.

Mikhaïl Boulgakov, Récits d'un jeune médecin, incipit, Seuil 1986.
Cet ouvrage, hors commerce, vous est offert par votre libraire pour tout achat de trois volumes des collections "Points".

mardi 9 septembre 2014

Asensio condamné en appel

Concernant la plainte au pénal, Juan Asensio a vu sa peine confirmée en appel. Les dommages et intérêts sont plus faibles qu'en première instance, sans doute pour tenir compte de sa situation financière.

Comment évoquer ce que j'en pense, ce sentiment doux-amer de savoir qu'il est puni mais qu'il n'a pas compris ce qu'on lui reprochait, et que sans doute il se sent victime d'un monde injuste; ou qu'à l'inverse, il a parfaitement compris et qu'il était temps qu'il soit enfin rattrapé par ses actes.
Comment savoir?

Une chose est certaine, il n'hésitera jamais à harceler toute personne en position de faiblesse, affective ou sociale (comme Renaud Camus fragilisé socialement par sa condamnation pour incitation à la haine raciale, Renaud Camus que JA poursuit d'une vindicte maladive sur twitter, comme s'il n'avait rien d'autre à faire. Sans doute n'a-t-il rien d'autre à faire).

jeudi 4 septembre 2014

Album de Marie-Hélène Lafon

J'ai donc lu ce livre offert, rapidement, en une journée. Il s'agit presque, ou peut-être (je n'ai jamais été très sûre de la définition de ce genre) de poèmes en prose, de poèmes prosaïques, donc, un hommage au Cantal, aux champs, aux vaches, aux maisons, aux gens, un chant d'amour non dépourvu d'humour et de pointes aiguisées à l'occasion.

Qui sont les lecteurs de Marie-Hélène Lafon ? En moi elle touche directement des souvenirs d'enfance (l'odeur des vaches, le bruit des bidons de lait), combien sommes-nous encore à avoir de tels souvenirs? Mais ce ne sont pas des souvenirs qu'elle raconte, c'est bien une campagne contemporaine que nous, citadins, pensons disparue et qui subsiste. C'est une idée qui réconforte et console.

Bottes

Les bottes jonchent. Le carrelage du couloir, le pavé de l'étable de part et d'autre de la porte qui donne sur la cuisine, le plancher de la grange, à gauche contre le mur avant l'armoire aux outils, ou, dans les cas d'urgence et par temps sec, le seuil cimenté de la maison; et leurs semelle épaisses creusées de nervures géométriques plus ou moins garnies de matière s'offrent à tous les regards.

Elles sont volontiers vertes, d'un vert modeste et contrit, ou rousses, voire cuivrées, façon vache salers; elles ne sont pas noires, ni bleues, on n'est pas au bord de la mer, on n'est pas au manège, on vient de l'étable, on y va, on y retourne; les bottes agricoles sont d'abord faites pour ça, pour le fumier, le lisier, la merde dans tous ses états, solide, liquide, grasse, grumeleuse, comptacte, en croûte, en ruisseaux, en flaques étales; les bottes sont faites pour la bouse dont elles se rient, retrouvant leur virginité au premier coup de brosse sous le jet d'eau ou en trois pas dans le mouillé de l'herbe.

Les bottes connaissent le terrain et toisent les chemins, on ne la leur fait pas. Elles garderont les pieds au propre, au sec, et au chaud si l'on a su se munir de ces chaussons pointus de laine chinée portés sur la chaussette et achetés en lots de trois paires au marché du mercredi depuis que plus personne n'est là pour les tricoter. On ne sait pas dans quelle partie du monde les chaussons sont fabriqués, on les suppose chinois ou portugais mais ils sont solides aussi, même s'ils tiennent moins bien les reprises; et pour la chaleur, franchement, si on n'avait pas su, on n'aurait pas vu la différence.

Les normes d'hygiène instaurées pour la fabrication du fromage fermier ont imposé l'usage de bottes blanches réservées à la laiterie et qui sont vendues à prix d'or à la Coopérative agricole ou chez Gamm Vert; elles jonchent non moins le vertibule réglementaire, dûment carrelé, où l'on chausse, déchausse, rechausse, en grommelant d'abondance. Elles déchoiront, vaincues, recyclées en bottes à tout, blafardes et maculées.

La botte prend parfois du galon, s'embourgeoise à la solognote ou à l'anglaise, façon gentleman-farmer, et s'affiche dans des vitrines cossues, et s'agrémente en sa partie supérieure d'une ganse décorative ou d'une sorte de bourrelet technique qui moule le mollet; et de flirter alors avec la chasse, la pêche, le loisir sportif: et de jouer les mijaurées de salon en présence de sa cousine paysanne, crottée, vaillante, sans ambages et rétive aux ronds de jambe.

La botte se porte toute l'année, à toute heure, en toute saison, on pourrait ne pas la quitter, on la regrette parfois, on s'y résigne, on y étouffe, on renâcle, on la trahit pour le bottillon court qui se révèle insuffisant, même au jardin, finalement on y revient, on la retouve et elle s'impose, elle triomphe, l'air de rien, modeste et indispensable.

Le capiton intérieur de la botte, doux, spongieux, voire pelucheux, s'effleure du bout des doigts si d'aventure il faut procéder à l'extraction d'une chaussette encalminée ou d'un quelconque corps étranger, bille, bout de bois, caillou, allumette, dont on se demande bien comment il a pu s'introduire en ce tréfonds. Retournée, empoignée, secouée sans ménagements, la botte garnie peut aussi se déverser sur le carrelage, elle n'en reprendra pas moins du service à la première occasion. Elle est sans rancune et, bonne fille, supportera les effusions pointues du jeune chien qui l'abandonnera, éreintée et orpheline de sa pareille, sous le tas de bois ou au fond du garage.

Amputée de sa tige, elle finira en galoche de jardin, soucieuse encore de bien servir, toute honte bue.

Marie-Hélène Lafon, Album, p.21 - Buchet-Chastel 2012

lundi 1 septembre 2014

Autobiographie romancée, autobiographie romanesque

Pierrot le fou à la télévision. Anna Karina dit: «Je rêve que la vie soit comme les romans: logique, claire, organisée…» C'est ce que font de leur vie les auteurs d'autobiographies. Une autobiographie romancée est impardonnable, une autobiographie romanesque est inévitable. J'ai composé un roman avec ce que les universitaires et critiques s'entêtent à appeler mes «mémoires» ou mes souvenirs.

Claude Mauriac, Le rire des pères dans les yeux des enfants, p.474 - Grasset 1981

samedi 30 août 2014

Dostoievski à Florence

Tombé par hasard sur cette plaque que je n'attendais pas en face du palais Pitti.
Ainsi donc "les nuits blanches de St Pétersbourg" ont été écrites sous le ciel de Florence. Comme c'est étrange.






Dans cette maison entre 1868 et 1869 Fédor Mikhail Dostoïevski a écrit L'Idiot.

jeudi 28 août 2014

Roland Barthes écrit à Claude Mauriac

30 mars 1974

Cher Claude Mauriac,
j'ai enfin reçu votre livre, et avec un très grand plaisir. Peut-être avez-vous quelquefois l'idée que nous sommes loins l'un de l'autre; mais par ce livre, je me sens très près de vous; je ne parle pas seulement de la conception, si proche du pouvoir que j'attibue à l'
agencement des fragments, agencement qui possède le don d'immobilité du temps — je dirai presque d'immortalité, car le sujet de votre livre est en somme l'immortalité (la dénégation de mort, de deuil), mais aussi tout votre passé, ici rappelé, est d'une certaine façon le mien; vos dates sont les miennes, votre pays, celui de votre père, est le mien (j'ai lu très tôt ses romans avec délices, le délice des noms propres du Sud-Ouest retrouvés), les écrivains dont vous parlez, ce sont en somme mes écrivains, jusqu'à Bataille que vous décrivez avec une vérité absolue; et je vous remercie, parce que j'en ai été très touché, de m'avoir placé au nombre de tous ceux que vous appelez.
J'ajoute à cette gratitude réelle mon remerciement à tous deux de m'avoir amené en auto l'autre jour, à travers la pluie et les encombrements, à ma gare du Luxembourg.

A bientôt j'espère,
bien amicalement
Roland Barthes



Claude Mauriac, Le rire des pères dans les yeux des enfants, p.406 - Grasset 1981

mardi 26 août 2014

Un dîner chez les Robbe-Grillet

J'ajoute des sauts de ligne pour faciliter la lecture à l'écran.
Paris, mercredi 11 juin 1958

Avec Marie-Claude, hier, chez les Alain Robbe-Grillet, avec Nathalie Sarraute. Arrivés à 6 heures et demie pour boire un verre de porto, nous sommes partis à près de 11 heures, en ayant l'impression de n'être restés que peu de temps.

[…]

Alain Robbe-Grillet et sa femme se montrent fiers de l'appartement qu'ils ont eu la chance d'obtenir grâce à Paulhan dans cette maison du voulevard Maillot où habite aussi Félicien Marceau (chez qui nous avons dîné il y a quelques mois). Il a fait lui-même non seulement la peinture mais la menuiserie et se montre justement orgueilleux de ses placards dont se ferment avec précision les portes par lui fabriquées et montées. Je dis:
— Nous savions bien que vous aviez un compas dans l'œil et un mètre dans la poche…
Ce dont il a la bonne grâce de rire.
Flashes dont la conversation fut éclairée :
Samuel Beckett (« Sam »), sous l'occupation, venant d'écrire Murphy, parlait à Nathalie Sarraute de destruction du langage (il habita chez elle et donna des leçons d'anglais à l'une de ses filles). Il ne fait plus jamais allusion désormais, dit Robbe-Grillet, à ses travaux: leur seule conversation porte sur leur amour commun des jardins. Beckett passe ses journées à tondre un gazon réticent et à lutter contre les taupes, l'essentiel de sa correspondance avec son éditeur américain consistant en des demandes et en des envois de produits chimiques divers destinés à leur destruction. Mais si j'ai bien compris, ce sont surtout ses arbres qui en souffrent — et en meurent.

Les deux premier romans de Nathelie Sarraute et le premier (resté inédit) de Robbe-Grillet ont été refusés par Gallimard. Sans le dire nettement, Nathalie suffère, laisse entendre, nous amène à avancer nous-mêmes que T. sous prétexte d'aider à la publication de Portrait d'un inconnu par Gallimard, fit le nécessaire pour la rendre impossible. Elle nous raconte que, chez un petit coiffeur de la rue Jacob, elle avait cette semaine comme voisine la même T., habituée de l'endroit et fort étonnée de la voir là. Elle était sous le casque et semblait gênée d'être surprise ainsi.
— Non point pour lui faire la leçon (rien n'était plus loin de ma pensée, je voulais au contraire marquer une différence qui n'était pas à mon honneur), par gêne, pour dire quelque chose, j'expliquai que, moi, je n'allais chez le coiffeur que tous les six mois et uniquement pour me faire couper les cheveux. Elle eut l'air furieuse, me tourna le dos, et, par la suite, quitta la maison sans me dire au revoir…
— Oui, elle a dû penser que vous lui donniez une leçon…
Cela dit, il apparaît, Robbe-Grillet le lui dit et le prouve sur quelques exemples, que Nathalie Sarraute a tendance à interpréter les réactions les plus simples et à inventer de touts pièces, sur un indice plus ou moins important, des histoires où tout ce qui se dit et se passe l'est à son détriment. Elle ne dit pas non. J'essaye d'expliquer:
— C'est parce que vous vous sentez toujours en faute, coupable d'on ne sait quoi…
Et elle approuve, heureuse d'être comprise et d'autre part satisfaite d'entendre Marie-Claude avouer que telle est, pour elle aussi, sa réaction immédiate: la culpabilité. (…)

Réunis en tandem par une célébrité qui se moque des nuances et rapproche toujours leurs deux noms, Alain Robbe-Grillet et elle font équipe de bon gré pour avoir été rapprochés par le hasard et se donnent la réplique sur un ton où l'ironie l'emporte heureusement sur le sérieux.
Je doute plus de l'avenir de Robbe-Grillet et de sa réelle importance que de ceux de Nathalie Sarraute. (Sans parler de Butor qui fait déjà carrière pour son propre compte et dont les recherches sont rendues d'un accès facile grâce à un classicisme rassurant.) Il n'empêche que c'est de Robbe-Grillet que s'occupent surtout les spécialistes de la chose littéraire — surtout aux Etats-Unis où l'on fait des thèses sur lui et d'où va venir, aux frais d'une université, un jeune homme chargé d'étudiet sur place son œuvre.
Il est vrai que les Américains sont on ne peut plus sérieux et méthodiques. J'ai reçu la visite d'un jeune professeur de Harvard qui écrit une thèse sur de Gaulle et le R.P.F., Nicolas Whal: il m'a appris qu'un de ses assistants est chargé d'étudier Liberté de l'esprit qu'il possède, lui, en totalité à deux numéros épuisés près: «Mais nous pouvons consulter heureusement la collection complète à l'université de Havard» — ce qui ne laisse pas de m'étonner et me fait rétrospectivement éprouver (en pensant aux conditions dans lesquelles je faisais cette revue!) une certaine satisfaction.

Claude Mauriac, Le rire des pères dans les yeux des enfants, p.98 à 101 - Grasset, 1981

dimanche 24 août 2014

Libération de Paris

Dans La terrasse de Malagar, Claude Mauriac cite Edmond Michelet:
Dachau, 27 août 1944

Edmond Michelet :

Pour montrer à quel point je me suis toujours senti en très pofonde communion avec la pensée du Général à cette époque même, je veux rappeler cet autre trait qui se rapporte aux jours qui ont suivi la libération de Paris. Nous étions bien sûr à Dachau toujours aux mains des S.S. C'était un dimanche, j'avais été convoqué à une heure indue par le Tchèque responsable du bloc 13 des tuberculeux; c'était un bon endroit, le bloc 13 parce que les Allemands, qui craignaient beaucoup les bacilles, n'y entraient pas, et nous avions installé là un petit poste récepteur.
Je me suis donc rendu au bloc 13 et j'ai vu là, devant moi, trois personnages; il y avait le Tchèque, qui se tenait droit comme un piquet, le Yougoslave et le Polonais. J'entends encore le Tchèque qui m'avait reçu deux ans plus tôt avec les réserves que vous savez, me dire d'une voix incroyable: «Michelet, je vous ai convoqué à cette heure parce que je voudrais vous faire part de la plus grande nouvelle reçue depuis que nous sommes ici: Paris est libéré et Paris est intact.»
Parmi mes trois, deux savaient que leur propre capitale avait été anéantie, le Polonais et le Yougoslave, et pourtant, pour eux c'était la plus grande nouvelle: Paris était libéré et intact.
(La Querelle de la fidélité)

Claude Mauriac, La Terrasse de Malagar, p.328 - Grasset, 1977

lundi 18 août 2014

La tombe de Balzac

Dimanche… août 1946

— S'il vous plaît, monsieur, la tombe de Balzac?
Le gardien du cimetière a froncé les souvcils, sans comprendre; et tout à coup son visage s'est éclairé et il a dit sur un ton d'indulgente supériorité:
— Honoré de Balzac, vous voulez dire? Alors, c'est différent: écoutez…
Le jeune homme, embarrassé par les deux bouquets qu'il tenait — un blanc et un rouge — a remercié d'un signe de tête. Puis il est parti, ses fleurs à la main, dans la verte lumière sous-marine qui est celle du Père-Lachaise en été, et je l'ai suivi de loin à travers les sépultures, seul avec lui sous la voûte des arbres. Le buste de Balzac est apparu entre les croix, je me dissimulai derrière un caveau. Me jeune homme ne s'agenouille pas; il ne paraît point davantage prier: simplement, il dispose ses œillets et ses marguerites sur la pierre, avec autant d'amour, semble-t-il, que Félix de Vandenesse préparant, au bas du perron de Clochegourde, ses bouquets pour Mme de Mortsauf. Il reste ensuite un long moment immobile, les bras croisés, dominant comme Rastignac ce Paris assoupi que recouvrent déjà les ombres du soir. Mais aucun désir de conquête ne doit hanter cette âme que je devine sans ambition.
Lorsqu'il fut parti, je m'approchai à mon tour du tombeau et je vis, en regardant la plaque, qu'il y avait tout juste quatre-vingt-seize ans que Balzac était mort.


Lundi.

Cette tombe bien entretenue et que deux bégonias en pots me parurent décorer de façon permanente, me fit me souvenir d'une lettre que reçut le général de Gaulle à l'époque où il était au Gouvernement. Un correspondant inconnu l'y informait de l'état de délabrement dans lequel se trouvait la sépulture de Balzac. Je communiquai pour éléments de réponse cette lettre à Marcel Bouteron. Il répondit peu de jours après qu'il s'occupait de remédier à cet état de chose et que le Général pouvait être assuré que le tombeau du romancier de la Comédie humaine ne serait plus laissé à l'abandon. Une enquête discrète devait révéler peu après que Marcel Bouteron avait supporté personnellement les frais de la restauration et qu'il s'était soucié d'assurer la continuité de cette surveillance au cas où il viendrait lui-même à disparaître. Aussi bien ces deux bégonias étaient-ils vraiment la signature de l'amour.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.345 - Grasset, 1978
Je ne sais ce qu'il en est aujourd'hui, mais en avril 2010 la concession arrivait à son terme : «Concession en reprise administrative aux fins de sauvegarde, s'adresser à la conservation.»
Il faudrait que j'y repasse.


samedi 16 août 2014

Contes polonais traduits et adaptés par Agnieszka Macias

Passé à la librairie polonaise pour acheter Gottland.
— Quoi? mais on en a déjà acheté trois ou quatre !
— Je sais, mais on n'en a aucun, je les ai tous offerts.

Près de la caisse sont exposés des livres des éditions L'école des loisirs: Contes polonais, Contes biélorusses et Contes yiddish. Je prends les trois.

La préface des Contes polonais est très intéressante et regorge de noms à peine connus par Wikipedia :
Les collecteurs de contes de la fin du XIXe et du début du XXe parcouraient la Pologne, partagée alors entre trois empires voisins, mais unie par une langue, une histoire et une culture communes.
Ils étaient animés par l'idée romantique, populaire à l'époque dans toute l'Europe, que le conte était un récit remontant à la nuit des temps et donc indépendant de la culture moderne. Leurs recherches ont eu pour effet de préserver le folklore disparaissant peu à peu avec la migration des paysans vers les villes et de fixer la langue du pays que l'on remplaçait souvent par les langues des empires souverains.

Les collectes des ethnographes polonais ont été diffusées en majeure partie dans le dadre des publications de l'Académie des sciences (Akademia Umiejętności) de Cracovie, existant grâce aux relatives libertés accordées aux Polonais vivant sous la domination de l'Empire austro-hongrois.

La plus riche est sans doute celle d'Oskar Kolberg, le plus grand, peut-être, parmi les collecteurs slaves. Son chef-d'œuvre, Le Peuple (Lud), comprenant cinquante volumes, répertorie les contes, mais aussi les croyances, coutumes, mélodies et danses polonaises, région par région.

D'autres collectes, dont les trésors se trouvent dans la présente anthologie, reflètent la culture paysanne de la Petite Pologne — terre natale de Jan Swietek, et terrain de recherche du premier professeur d'anthropologie en Pologne, Izydor Kopernicki —, de la Warmie — région dont le dialecte polonais fut étudié par Augustyn Steffe —, et de la Cujavie, où les quêtes folkloriques furent menées par Aleksander Petrow. Elles furent publiées sous forme de monographies ou dans des revues d'anthropologie et d'ethnographie comme Recueil des connaissances sur l'anthropologie du pays (Zbiór Wiadomości do Antropologii Krajowej), entre autres.

Le lecteur est invité à entrer dans le monde merveilleux, harmonieux et si souvent facétieux des contes polonais.

A.M

mercredi 13 août 2014

Joseph Brodsky - Vingt sonnets à Marie Stuart

Reçu aujourd'hui un livre tout à fait étonnant, qui confronte deux traductions françaises et une traduction anglaise déjà parues séparément des mêmes poèmes.
Les traductions sont présentées en vis-à-vis pour faciliter les comparaisons. (Mentionnons pour mémoire que le livre est publiée en deux parties tête-bêche, ce qui impose arrivé à la moitié de retourner le livre pour le recommencer au début.)

Sommaire:
Les deux traductions françaises en vis-à-vis: Claude Ernoult et André Markowicz
Le texte russe de Joseph Brodsky en face de la traduction anglaise de Peter France et l'auteur
Le texte russe en face de la traduction française d'André Markowicz
La traduction d'André Markowicz en face de la traduction anglaise de Peter France et l'auteur.

Selon la tendance actuelle, la traduction de Markowicz semble préférée. Et pourtant, l'élégante traduction de Claude Ernoult est plus conforme à la tradition française, respectant la forme du sonnet et privilégiant le sens sur le son.

La traduction anglaise validée par l'auteur peut servir de référence. Tout cela est effrayant, que lisons-nous de ce qu'ont écrit les auteurs étrangers?

A titre d'exemple, voici le septième sonnet — sans la version russe, mon blog ne supportant que les caractères latins.

1/ la traduction anglaise de Peter France
Paris is still the same. The Place des Vosges
is still, as once it was (don't worry), square.
The Seine has not run backward to its source.
The Boulevard Raspail is still as fair.
As for the new, there's music now for free,
a tower to make you feel you're just a fly,
no lack of people whom it's nice to see,
provided you're the first to blurt "How's life?"

Paris by night, a restaurant… What chic
in words like these—a treat for vocal cords.
And in comes eine kleine nachtmuzhik
an ugly cretin in a Russian shirt.
Café. Boulevard. The girlfriend in a swoon.
The General-Secretary-coma moon.

2/ Traduction d'Ernoult
Paris, je te le dis, n'a pas changé. La place
des Vosges reste encor parfaitement carrée.
La Seine vers l'amont ne s'est pas écoulée.
Le boulevard Raspail garde sa même grâce.

Quoi de neuf ? Des concerts gratuits et la pensée
que tu n'es rien qu'un pou sous la tour Montparnasse.
On voit beaucoup de gens dont les propos délassent
si l'on dit le premier : « Salut, c'est ma tournée ! »

Paris, la nuit, au restaurant. C'est un tel chic
de prononcer ces mots ; pour ma bouche une fête !
Mais qui donc entre ici ? C'est un petit moujik

de nuit. Sa gueule sort d'une étrange liquette.
Café et boulevard. A l'épaule une amie.
La lune : ton tyran pris de paralysie..

3/ Traduction de Markowicz
Paris ne change pas. La Place Carrée,
sans blague, n'est pas plus triangulaire.
Les cygnes sont rentrés chez Baudelaire,
Le fleuve Seine coule sans marées.
Quelques concerts accueillent le vulgaire
gratis, la tour nous tient désemparée.
Beaucoup d'amis qu'on ne revoit plus guère —
« Mais quel bon vent ?… » — On part. On est paré.

Paris, la nuit, un restaurant. Le chic
de cette phrase. Non, tu t'imagines?…
Se pointe quelque kleine nacht moujik
qu'un rhume écharpe et que prévoit l'angine…
Or, j'inspirais la nuque de l'aimée.
Café. La Lune — un Lénine embaumé.

Joseph Brodsky, Vingt poèmes à Marie Stuart, "VII", édition Les doigts dans la prose, 2013

mercredi 6 août 2014

Portrait de Renaud Camus par Jacques Villon

Musée des Beaux-Arts de Rouen.

Portrait de Renaud Camus par Modigliani

Musée des Beaux-Arts de Rouen.

mercredi 23 juillet 2014

Your Bassae better be good !

Visitant le Péloponnèse cet été, je n'avais qu'une idée, aller voir Bassae :
Plus tard, nous atteindrions Bassae par une interminable route de montagne************, tout en détours, en remords et en lacets, et qui mettait trente kilomètres, et quels, chaque fois qu'il s'agissait d'en franchir trois à vol d'oiseau. […]
--------------------------------------------------------------------------
************ L'Arcadie fut-elle si heureuse ? Je cite de mémoire, j'ai prêté l'édition la plus récente à un ami qui partait pour la Grèce, l'année dernière. Je ne dispose donc que d'un exemplaire déjà ancien. Le texte, en fait, est à peu près le même, mais ses différentes parties ont été réagencées, redistribuées selon un schéma jugé sans doute plus attrayant. Ascension du mont Lycée (3 h 15 à la montée; prendre un guide). — On partira par la route du temple de Bassae, puis l'on s'engagera à g. avant d'atteindre le premier col. — 2 h 30 : on aperçoit le mont Stéphani à dr. ; on descend ensuite dans une petite plaine cultivée de l'autre côté de laquelle on distingue le mont Lycée. (Qui errerait une nuit entière en ces solitudes du langage, les pastorales, ne croiserait que ses songes.) Wilhehm Peterson-Berger considérait ce concerto pour violon comme « ma fille bien-aimée parmi mes cinq garçons, les symphonies »: il est interprété ici par l'Orchestre Symphonique de la Radio, sous la direction du chef Westerberg. C'était aussi la patrie de Pan. A l'origine, l'autel consistait simplement en un petit tertre. Ce culte aurait été fondé par Lykaïos. On y pratiquait, vraisemblablement, jusqu'à l'époque historique, des sacrifices humains. Il était interdit à qui que ce soit d'entrer dans le sanctuaire. Ceux qui enfreignaient cette défense mouraient dans l'année ou étaient pétrifiés s'ils avaient volontairement violé la prescription religieuse.

Il y a un autre sommet, moins élevé, au S. du précédent. Le plateau qui les sépare avait été aménagé en hippodrome. Au S., la Société Archéologique mit au jour les vestiges ( à peine visibles aujourd'hui) de divers édifices d'époque hellénistique ou romaine, dont une stoa.

Une source jaillit à dix minutes au N.-E., elle passe pour être la fameuse source Hagnô, une Nymphe qui aurait élevé Zeus. Mais le bon pasteur, à force de courir sans cesse après les brebis égarées, ne perdra-t-il pas son troupeau ?

A deux heures de marche au N., M. Orlandos a effectué quelques fouilles sur l'acropole etc. etc. (Dormons toujours, il est entendu que nous lisons) : la route s'élève à flanc de montagne et l'on domine bientôt le village (belle vue) et la vallée de l'Alphée. (Remember also that Wilson was the crack shot, not Evans). Dionysos fait encourir à Penthée la dérision en le montrant à son peuple « en femme travesti, lui dont tous redoutaient naguère les menaces », et en outre il installe en lui cette féminité à laquelle il était si rebelle. Tout langage, en effet, est un alphabet de symboles dont l'exercice suppose un passé que les interlocuteurs partagent.

97 km : Temple de Bassae (en lettres grasses), situé sur le rebord d'un plateau solitaire et raviné (anc. Bassae, les Ravins), parsemé de quelques chênes. Dans l'édition la plus récente, il y a partout des astérisques, il me semble. Le temple fut découvert en 1765 par le Français Bocher. En 1811-1812, la société des Dilettanti explora les ruines et en retira les sculptures qui furent achetées pêle-mêle par le gouvernement anglais. Mais qu'il soit si difficile d'accès me le rendait plus cher, et la route impossible qui y menait, de ce côté-là, m'avait enchanté davantage, sans doute, qu'il ne ferait lui-même.

Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Été, p.23 à 25 - Hachette P.O.L, 1982
Ce texte est copié en grande partie du Guide bleu, en particulier la phrase «L'Arcadie fut-elle si heureuse ?»; d'autre part on aura reconnu quelques mots venus du Sentiment géographique de Chaillou, variations autour de L'Astrée et du Forez).

Voir Bassae, voir Bassae, c'était un but, comme celui de voir la colline qui domine Perth; et ce but devenait plus cher à chaque nouvelle citation insistant sur la difficulté d'atteindre ce temple:
J'aime dans les Cévennes la longueur, si rare en France, des paysages. Ils ne sont pas une belle image, puis une autre et une autre encore. On les pénètre, on s'en imprègne et j'aime encore la lassitude qu'éventuellement on en éprouve. Cette monotonie de splendeur m'enivre. Je l'ai éprouvée sur les autoroutes de la Nouvelle-Angleterre, quand les montagnes bleues ressemblaient à des fonds du Poussin. Je l'ai éprouvée d'un hublot d'avion, au-dessus du Wyoming. Je l'ai connue le long des ruisseaux d'Arcadie, sur des chemins pierreux qui faisaient pester mes compagnons de voyage: your Bassae better be good! J'aurais voulu l'Alphée éternel, et le temple devenait sans cesse plus beau d'être moins accessible.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.189 - Hachette P.O.L, 1981
Plus tard je l'avais reconnu dans cette description présentée comme une façon d'aborder le château de Plieux (les mêmes personnages, la voiture, les petites routes en balcon):
Sachant de longue expérience, et par le souvenir trop à vif des expéditions orageuses qu'ils avaient menées ensemble à l'époque lointaine de leurs longues amours agitées, que le visiteur avait toujours eu tendance à être malade en automobile, comme c'est souvent le cas des personnes qui malgré qu'elles en aient et nonobstant leurs sincères protestations de curiosité, tout au long démenties par leur regard, ou plutôt par leur défaut de regard, et par leur insitance à finir leurs phrases, et à mener jusqu'au bout leurs arguments même à la traversée des sites les plus touchants et à l'apparition des monuments les plus remarquables, ne s'intéressent pas beaucoup au paysage, ni aux contrées qu'elles traversent, et pour qui le voyage n'est jamais que ce qui mène d'un point à un autre, sans que l'espace entre ces deux extrémités du parcours ait d'autre consistance auprès d'elles que celle du temps qu'il faut pour le franchir, et l'ennui dont ce temps est empli, l'auteur lui offrit le choix entre deux itinéraires possibles, l'un rapide et simple, par l'autoroute et le nord, l'autre infiniment plus pittoresque mais aussi plus compliqué, tout en virages et en difficiles raccords, le long d'une petite route en balcon qui suit comme elle peut, non sans hésitations et remords, le flanc des collines, près des crêtes, domine la plaine qui va s'élargissant, à mesure qu'on avance vers l'ouest et tout au long contemple les montagnes, à moins que celles-ci ne lui soient dérobées par la brume, ainsi qu'il est fréquent à la belle saison, dont les chaleurs épaississent l'air et lui confèrent un on ne sait quoi de tremblé, de vaporeux, de vaguement doré, bien éloigné de la transparence qu'on lui voit en hiver, quand on croirait qu'à tendre le bras seulement on pourrait rafraîchir son front à la neige des plus hauts sommets, étincelants qu'ils sont sous un ciel diaphane, empli des seules promesses d'une connaissance implacable, arrangée en syllogismes batailleurs, avec toutes leurs scolies et leurs beaux corollaires.

Renaud Camus, L'inauguration de la salle des Vents, p.189 - Fayard, 2003
Plus tard enfin (dans l'ordre chronologique de la parution des livres) était venu le récit du journal:
Nous sommes partis dès le matin vers le sud, et vers Bassæ, sur une idée à moi que j'avais réussi à leur inculquer et à leur faire prendre pour leur. J'avais envie de visiter quelque chose d'un peu moins connu que tous les sites illustres où nous avions défilé, les Delphes, Épidaure, Olympie et autres grands classiques du voyage en Grèce, et aussi d'aller en Arcadie. Nous avons suivi la grande route de la côte jusqu'au lieu dit Tholon. Là, nous avons pris la perpendiculaire à gauche, vers l'intérieur des terres. Ce fut d'abord, des deux côtés de la route qui sepentait entre eux, dans une vallée sinueuse, des jardins, assez riches, assez petits, et l'on se serait dit au-dessus de Royat, dans cette gorge humide, ombreuse et verdoyante où court la Tiretaine. Puis la route s'élève, et bien entendu se détériore. Le paysage devient très vite beaucoup plus sec et caillouteux, et Raoul s'inquiète pour sa voiture, comme il l'avait fait quelques jours plus tôt, du côté de Mitikas et d'Aethos, dans les montagnes de l'Acarnanie. Ce qui sur la carte paraît n'être rien demande en fait des heures, parce que pour parcourir trois cents mètres à vol d'oiseau il faut faire des détours interminables sur un chemin de pierres défoncé, où l'on navigue entre les nids-de-poule. On traverse des villages de plus en plus hauts, qui d'ailleurs ont l'air moins perdus que l'état de la route, autour d'eux, ne pourrait le laisser supposer: je veux dire qu'on voit tout de même, devant les cafés, des caisses de bière Hellas en quantité, dont la présence paraît miraculeuse. Presque au bout du chemin, nous avons croisé des Canadiens dans un petit camion Volkswagen, et John les a découragés de rejoindre la mer par ce côté-là. Moi, bien sûr, j'avais trouvé tout cela très amusant, romanesque, exotique: je cherchais des yeux le terrible mont Lycée («On y pratiquait vraisemblablement, jusqu'à l'époque historique, des sacrifices humains») et je rêvais sur le Français Bocher qui découvrit le temple en 1765, et sur ce qu'avait pu être son voyage à lui.

Par le monument lui-même j'ai été un peu déçu, cependant. D'abord, il est très petit. Ensuite je trouve un peu étonnant que, ayant choisi pour lui un site aussi élevé (on est à plus de onze cents mètres d'altitude), ses bâtisseurs l'aient construit néanmoins dans un repli de terrain, un trou presque, perdant ainsi une bonne partie des avantages dramatiques de la situation. Mais enfin il est bien conservé, c'est vrai, d'une belle couleur, et ses courtes colonnes ont une magnifique assise, massive et sûre. Des travaux ont lieu où se relaient étudiants en chapeau de paille, assis sur de vieilles pierres, et paysans poussant des brouettes. Tous les morceaux épars sont déjà numérotés. Peut-être va-t-on les remonter tous et avoir alors le temple absolument complet? Ce que je n'ai pas vu, c'est le plus ancien spécimen connu de colonne corinthienne, qu'annonçait le guide.

Renaud Camus, Journal de Travers, p.845 - Fayard, 2007
Je suis allée à Bassæ (mais en venant de l'est— Karytaina est évoqué dans Journal de Travers— en allant vers Olympie) et je peux en donner des nouvelles. Les routes sont bien meilleures mais toujours étroites sur des pentes escarpées. Il y a peu de villages, sans doute plus déserts qu'en 1976, mais qui donnent cependant l'impression d'être vivants, reliés au monde.
Le grand changement concerne le temple. Il est désormais sous bâche. Des ouvriers continuent à travailler, à déplacer des pierres, je ne sais pas exactement dans quel but. Les visiteurs sont rares et surtout grecs. J'ai bien peur que le temple ne revoit jamais l'air libre.

vendredi 18 juillet 2014

La chaise percée

Pour nous, les petits, mon père (en nous vit encore) avait fabriqué une chaise basse percée d'un trou pas tout à fait rond, on glissait le pot, d'abord métallique puis plastique, dans deux rainures ménagées sous le siège, un joli petit trône en bois brut avec dossier et accoudoirs, que les années ont poli peu à peu, au fur et à mesure de l'histoire, le bois devenu fauve dans le soleil couchant. Attendre confortablement assis que les choses se fassent n'était pas sans charme.
Mais l'abîme du grand cabinet nous attirait davantage, tant d'objets de forme plus ou moins semblable entassés derrière la porte percée d'un cœur, et des araignées dans tous les coins et recoins et des limaces par-dessous l'huis.

Eugène Savitzkaya, Fou trop poli, p.83 (Minuit 2005)

mercredi 16 juillet 2014

Le coucou

Je lis Savitzkaya, parce que Guillaume en parla quelques fois et que je l'ai trouvé à la bibliothèque de l'entreprise (je m'efforce d'emprunter les livres qui ne doivent pas beaucoup sortir — pour encourager la bibliothécaire).
L'argument du coucou à l'adresse d'une mère rouge-gorge essoufflée est teinté d'une douceur légèrement ironique ou désabusée. Il ne contient aucun cynisme.
Si tu pouvais me nourrir, petite mère, si tu le voulais bien, je serais pour toi le meilleur des fils, meilleur que ne le sont pour leur mère les petits du geai, du pic noir et du vanneau huppé. Ne me considère pas comme un monstre. Je ne te mangerai pas quand je serai plus grand et je ne te quitterai pas quand tu seras vieille. Je me contente de tout ce que tu peux me donner. J'aime autant les larves des diptères que celles des coléoptères et je ne dédaigne pas les vers de terre de la terre fumée du jardin. Je protègerai tes petits du geai, de la pie et de l'épervier. Je chasserai les fourmis. Je couverai tes œufs. Tu m'as sorti de l'œuf, mais je ne suis pas issu de ton cloaque, mais bien de ton bec, légère et forte rouge-gorge, de ton bec à trilles et à modulations. Je t'appartiendrai à jamais. La bouche qui chante picore aussi dans le fumier et dans les excréments.

Eugène Savitzkaya, Fou trop poli, p.81 (Minuit 2005)

samedi 12 juillet 2014

Hervé Guibert - A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie

A l'époque, la mort d'Hervé Guibert avait fait tant de bruit que j'avais évité de le lire. Mais l'année dernière, ou il y a deux ans (juin 2012), j'ai rencontré à Porto une jeune Suissesse qui en a fait son principal objet d'étude et a éveillé ma curiosité.
Et donc quand je suis tombée par hasard sur ce livre à la bibliothèque, je l'ai emprunté.

L'écriture est alerte et vigoureuse avec une urgence, une tension, qui tient en haleine; il s'agit d'un écrivain, sans aucun doute. J'aime les phrases interminables et scandées, le rythme des mots précis et rapides.
La description des hôpitaux et des médecins est sans complaisance et constitue un précieux témoignage sur les débuts du sida, les réactions autour de la maladie, la recherche médicale, les hésitations législatives autour du dépistage, les situations dramatiques des couples non reconnus par la société… (quelle place à l'hôpital aux côtés du malade si vous êtes "son ami", quel place sur le testament puisque "vous n'êtes pas de la famille"? que de souvenirs personnels, mais vécus de loin, comme témoin inconscient d'être témoin).

Ce qui frappe vingt-cinq ans plus tard, c'est la colère du texte, son aspect règlement de comptes. Avec Adjani, avec "Bill" (l'ami qui ne lui a pas sauvé la vie: «Edwige comme Jules, avertis au téléphone, me disent que j'ai un courage fou d'aller dîner avec cet enfoiré. […] Avant de voir le salaud dans Bill, j'y vois un personnage en or massif.» (p.257) Je ne sais pas qui est Bill, mais je suis sûre qu'il a été facilement identifié à la sortie du livre), avec les médecins aux compétences variées (et souvent si incompétents), avec l'éditeur Jérôme Lindon (et au passage les critiques):
Quand je déposai le manuscrit de mon journal chez mon éditeur, le brave homme, qui avait déjà publié cinq de mes livres, me faisant signer leurs contrats dès le lendemain du jour où je les lui avais apportés, sans que j'en lise aucun paragraphe puisque c'était le contrat type et que je pouvais lui faire entière confiance, me dit qu'il n'aurait pas le temps de lire celui-là, car il faisait quatre cents pages dactylographiées, alors qu'il m'avait toujours réclamé un gros libre, un roman avec des personnages parce que les critiques étaient trop abrutis pour rendre compte de livres qui n'avaient pas d'histoire bien construite, ils étaient désemparés et du coup ne faisaient pas d'articles, au moins avec une bonne histoire bien ficelée on pouvait être sûr qu'ils en feraient un résumé dans leurs papiers puisqu'ils n'étaient pas capables d'autre chose, par contre qui serait assez fou pour accepter de lire un journale de quatre cents pages, une fois imprimé ça pourrait faire près du double et avec le prix du papier on arriverait facilement à un livre qu'on devrait vendre cent cinquante francs, or mon pauvre ami qui voudrait mettre cent cinquante francs pour un livre de vous, je ne voudrais pas être grossier mais les ventes de votre dernier livre n'ont pas été bien fameuses, vous voulez que j'appelle tout de suite pour demander les chiffres à ma comptable? En deux ans cet homme avait vendu près de vingt mille exemplaires de mes livres, il n'avait pas fait pour eux la moindre ligne de publicité, voilà que des circonstances m'amenaient à trembler devant lui pour réclamer, même pas une avance mais un décompte de droits d'auteur, qu'il me devait, et il me répliquait: «Oh! et puis vous m'énervez avec votre odieuse sensiblerie! Mettez-vous une bonne fois dans la tête que je ne suis pas votre père!»

Hervé Guibert, A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, p.87
Ce livre est bien sûr connu pour raconter les derniers mois de Foucault (Muzil, l'homme sans qualité). Je recopie ici la description du corps de l'être aimé comme poison, une réalité dont l'étendue ne s'appréhende qu'à l'expérience:
Muzil, les derniers temps qui ont précédé sa mort, avait tenu, discrètement, sans cassure, à prendre quelques distances avec l'être qu'il aimait, au point qu'il a eu le formidable réflexe, la trouvaille inconsciente d'épargner cet être à un moment où presque tout de son propre être, son sperme, sa salive, ses larmes, sa sueur, on ne le savait pas trop à l'époque, était devenu hautement contaminant, ça je l'ai appris récemment par Stéphane qui a tenu à m'annoncer, peut-être mensongèrement, qu'il n'était pas lui-même séropositif, qu'il avait échappé au péril alors qu'il s'était vanté, peu après m'avoir révélé la nature de la maladie de Muzil qu'il avait ignoré jusque-là, de s'être faufilé à l'hôpital dans le lit de l'agonisant, et de l'avoir réchauffé avec sa bouche en différents points de son corps, qui était du vrai poison.

Hervé Guibert, A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, p.135

jeudi 10 juillet 2014

Album

Reçu, sans aucun mot d'explication, d'une amie à qui je n'ai pas écrit pour le Nouvel An comme je le fais chaque année (mais je pensais la voir à Lorient — et puis non) un livre, Album, de Marie-Hélène Lafon, aux éditions Buchet-Chastel (car la quatrième de couverture précise «Tous ses romans, dont L'Annonce (Prix Page des libraires 2009) et Les Pays, sont publiés chez Buchet/Chastel.»)

Il reste à le lire et à la remercier.

mercredi 9 juillet 2014

En allant à l'enterrement de Foucault

Mangé une andouillette à midi en pensant à Foucault (et Guibert).

Sur la route, avec l'assistant de Muzil et Stéphane, nous nous arrêtâmes dans un relais et dégustâmes, ce fut une idée de Stéphane qui rappela que Muzil les adorait, des andouillettes grillées.

Hervé Guibert, À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, p.113, Gallimard 1990

samedi 5 juillet 2014

La lecture préférée de Foucault

chapitre 25
Mancini s'était fait enterrer avec son pinceau et le Manuel d'Epictète, qui se trouve à la suite des Pensées de Marc Aurèle, dans l'exemplaire jaune Garnier-Flammarion que Muzil avait délogé de sa bibliothèque, couvert d'un papier cristal, quelques mois avant sa mort, pour me le donner comme étant l'un de ses livres préférés, et m'en recommander la lecture, afin de m'apaiser, à une époque où j'étais particulièrement agité et insomniaque, ayant même dû me résoudre, sur les conseils de mon amie Coco, à des séances d'acupuncture à l'hôpital Falguière, où un médecin au nom chinois m'abandonnait en slip sous une tente mal chauffée, après m'avoir planté au sommet du crâne, aux coudes, aux genoux, à l'aine et sur les orteils de longues aiguilles qui, oscillant au rythme de mon pouls, ne tardaient pas à laisser sur ma peau des rigoles de sang que le docteur au nom chinois ne prenait pas la peine d'éponger, ce docteur obèse aux ongles sales auquel je continuais de confier mon corps, m'étant toutefois soustrait aux intraveineuses de calcium qu'il m'avait prescrites en complément, deux ou trois fois par semaine, jusqu'au jour où, saisi de dégoût, je le vis remettre les aiguilles maculées dans un bocal d'alcool saumâtre. Marc Aurèle, comme me l'apprit Muzil en me donnant l'exemplaire de ses Pensées, avaient entrepris leur rédaction par une suite d'hommages dédiés à ses aînés, aux différents membres de sa famille, à ses maîtres, remerciant spécifiquement chacun, les morts en premier, pour ce qu'ils lui avaient appris et apporté de favorable pour la suite de son existence. Muzil, qui allait mourir quelques mois plus tard, me dit alors qu'il comptait prochainement rédiger dans ce sens, un éloge qui me serait consacré, à moi qui sans doute n'avais rien pu lui apprendre.

Hervé Guibert, A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, p.75-76, Galimard 1990

mercredi 25 juin 2014

Nous irons à Berditchev

Berditchev, Berditchev, «où se croisent tant des fils du texte qui m'écrit…»

P. m'a donné aujourd'hui le livre qu'il avait conservé dimanche soir — un livre acheté dans la maison de Boulgakov à Kiev: «Mais tu sais, elle est reconstruite, ce n'est pas celle d'origine.»






Dans une vitrine de la maison de Boulgakov se trouve un buste de Mme Hanska. Elle et Balzac se sont mariés à Berditchev le 14 mars 1850.
A Berditchev, aujourd'hui en Ukraine, est né Conrad en 1857, écrivain polonais de langue anglaise et en 1905 Vassili Grossman, écrivain de langue russe.

Ces quelques noms donnent une idée du bouleversement continuel des frontières à cet endroit depuis deux siècles.
Il faudra aller à Berditchev.

dimanche 22 juin 2014

Souvenirs de Kiev

En sortant du Couronnement de Poppée, (mise en scène orientale en ombres chinoises bleutées de Bob Wilson, belle Drusilla chantée par Gaëlle Arquez), P. me raccompagne et m'offre quelques souvenirs de Kiev : un sweat et Le Maître et Marguerite en deux tomes minuscules (sept ou huit centimètres de haut) achetés dans la maison de Boulgakov comme le prouvent les tampons à l'intérieur.
Il ne reste qu'à apprendre le russe.




Le tome 1, avec le chat bien sûr, mais aussi les chaussures:




Le tome 2 avec le chat au bal:


jeudi 29 mai 2014

Les défauts des autres

La démonstration dans ce passage pourrait être celle-ci :
nous avons des amis qui ont des défauts que nous efforçons de ne pas voir parce que nous sommes attachés à eux et nous voulons les conserver pour amis;
nous voyons en ces amis surtout les défauts que nous avons nous-mêmes;
ce qui me mène à conclure, peut-être trop rapidement, que finalement ce que nous détestons à travers ces amis, c'est nous-mêmes à qui ils tendent un miroir involontaire.

Il est possible, suivant la règle-même du texte, que je ne fasse alors que la preuve de ma propre tendance à la tristesse, et que l'on puisse également soutenir que ce texte permet à chacun de s'aimer malgré tout, comme il remarque que l'on fait l'effort d'aimer ses amis malgré tout.

Comme le texte se présente sans retour à la ligne et que c'est difficile à lire à l'écran, je souligne quelques phrases dans l'extrait suivant.
– Cela n'a d'ailleurs aucune espèce d'importance. Phrase analogue à un réflexe, la même chez tous les hommes qui ont de l'amour-propre, dans les plus graves circonstances aussi bien que dans les plus infimes ; dénonçant alors aussi bien que dans celle-ci combien importante paraît la chose en question à celui qui la déclare sans importance ; phrase tragique parfois qui la première de toutes s'échappe, si navrante alors, des lèvres de tout homme un peu fier à qui on vient d'enlever la dernière espérance à laquelle il se raccrochait, en lui refusant un service : « Ah ! bien, cela n'a aucune espèce d'importance, je m'arrangerai autrement » ; l'autre arrangement vers lequel il est sans aucune espèce d'importance d'être rejeté étant quelquefois le suicide.

Puis Bloch me dit des choses fort gentilles. Il avait certainement envie d'être très aimable avec moi. Pourtant, il me demanda : « Est-ce par goût de t'élever vers la noblesse – une noblesse très à-côté du reste, mais tu es demeuré naïf – que tu fréquentes de Saint-Loup-en-Bray. Tu dois être en train de traverser une jolie crise de snobisme. Dis-moi, es-tu snob ? Oui, n'est-ce pas ? » Ce n'est pas que son désir d'amabilité eût brusquement changé. Mais ce qu'on appelle en un français assez incorrect « la mauvaise éducation » était son défaut, par conséquent le défaut dont il ne s'apercevait pas, à plus forte raison dont il ne crût pas que les autres pussent être choqués. Dans l'humanité, la fréquence des vertus identiques pour tous n'est pas plus merveilleuse que la multiplicité des défauts particuliers à chacun. Sans doute ce n'est pas le bon sens qui est « la chose du monde la plus répandue », c'est la bonté. Dans les coins les plus lointains, les plus perdus, on s'émerveille de la voir fleurir d'elle-même, comme dans un vallon écarté un coquelicot pareil à ceux du reste du monde, lui qui ne les a jamais vus, et n'a jamais connu que le vent qui fait frissonner parfois son rouge chaperon solitaire. Même si cette bonté, paralysée par l'intérêt, ne s'exerce pas, elle existe pourtant, et chaque fois qu'aucun mobile égoïste ne l'empêche de le faire, par exemple pendant la lecture d'un roman ou d'un journal, elle s'épanouit, se tourne, même dans le coeur de celui qui, assassin dans la vie, reste tendre comme amateur de feuilletons, vers le faible, vers le juste et le persécuté. Mais la variété des défauts n'est pas moins admirable que la similitude des vertus. Chacun a tellement les siens que pour continuer à l'aimer, nous sommes obligés de n'en pas tenir compte et de les négliger en faveur du reste. La personne la plus parfaite a un certain défaut qui choque ou qui met en rage. L'une est d'une belle intelligence, voit tout d'un point de vue élevé, ne dit jamais de mal de personne, mais oublie dans sa poche les lettres les plus importantes qu'elle vous a demandé elle-même de lui confier, et vous fait manquer ensuite un rendez-vous capital, sans vous faire d'excuses, avec un sourire, parce qu'elle met sa fierté à ne jamais savoir l'heure. Un autre a tant de finesse, de douceur, de procédés délicats, qu'il ne vous dit jamais de vous-même que les choses qui peuvent vous rendre heureux, mais vous sentez qu'il en tait, qu'il en ensevelit dans son coeur, où elles aigrissent, de toutes différentes, et le plaisir qu'il a à vous voir lui est si cher qu'il vous ferait crever de fatigue plutôt que de vous quitter. Un troisième a plus de sincérité, mais la pousse jusqu'à tenir à ce que vous sachiez, quand vous vous êtes excusé sur votre état de santé de ne pas être allé le voir, que vous avez été vu vous rendant au théâtre et qu'on vous a trouvé bonne mine, ou qu'il n'a pu profiter entièrement de la démarche que vous avez faite pour lui, que d'ailleurs déjà trois autres lui ont proposé de faire et dont il ne vous est ainsi que légèrement obligé. Dans les deux circonstances, l'ami précédent aurait fait semblant d'ignorer que vous étiez allé au théâtre et que d'autres personnes eussent pu lui rendre le même service. Quant à ce dernier ami, il éprouve le besoin de répéter ou de révéler à quelqu'un ce qui peut le plus vous contrarier, est ravi de sa franchise et vous dit avec force : « Je suis comme cela. » Tandis que d'autres vous agacent par leur curiosité exagérée, ou par leur incuriosité si absolue, que vous pouvez leur parler des événements les plus sensationnels sans qu'ils sachent de quoi il s'agit ; que d'autres encore restent des mois à vous répondre si votre lettre a trait à un fait qui concerne vous et non eux, ou bien s'ils vous disent qu'ils vont venir vous demander quelque chose et que vous n'osiez pas sortir de peur de les manquer, ne viennent pas et vous laissent attendre des semaines parce que n'ayant pas reçu de vous la réponse que leur lettre ne demandait nullement, ils avaient cru vous avoir fâché. Et certains, consultant leur désir et non le vôtre, vous parlent sans vous laisser placer un mot s'ils sont gais et ont envie de vous voir, quelque travail urgent que vous ayez à faire, mais s'ils se sentent fatigués par le temps, ou de mauvaise humeur, vous ne pouvez tirer d'eux une parole, ils opposent à vos efforts une inerte langueur et ne prennent pas plus la peine de répondre, même par monosyllabes, à ce que vous dites que s'ils ne vous avaient pas entendus. Chacun de nos amis a tellement ses défauts que pour continuer à l'aimer nous sommes obligés d'essayer de nous consoler d'eux – en pensant à son talent, à sa bonté, à sa tendresse – ou plutôt de ne pas en tenir compte en déployant pour cela toute notre bonne volonté. Malheureusement notre complaisante obstination à ne pas voir le défaut de notre ami est surpassée par celle qu'il met à s'y adonner à cause de son aveuglement ou de celui qu'il prête aux autres. Car il ne le voit pas ou croit qu'on ne le voit pas. Comme le risque de déplaire vient surtout de la difficulté d'apprécier ce qui passe ou non inaperçu, on devrait, au moins, par prudence, ne jamais parler de soi, parce que c'est un sujet où on peut être sûr que la vue des autres et la nôtre propre ne concordent jamais. Si on a autant de surprises qu'à visiter une maison d'apparence quelconque dont l'intérieur est rempli de trésors, de pinces-monseigneur et de cadavres quand on découvre la vraie vie des autres, l'univers réel sous l'univers apparent, on n'en éprouve pas moins si, au lieu de l'image qu'on s'était faite de soi-même grâce à ce que chacun nous en disait, on apprend par le langage qu'ils tiennent à notre égard en notre absence quelle image entièrement différente ils portaient en eux de notre vie. De sorte que chaque fois que nous avons parlé de nous, nous pouvons être sûrs que nos inoffensives et prudentes paroles, écoutées avec une politesse apparente et une hypocrite approbation ont donné lieu aux commentaires les plus exaspérés ou les plus joyeux, en tous cas les moins favorables. Le moins que nous risquions est d'agacer par la disproportion qu'il y a entre notre idée de nous-même et nos paroles, disproportion qui rend généralement les propos des gens sur eux aussi risibles que ces chantonnements des faux amateurs de musique qui éprouvent le besoin de fredonner un air qu'ils aiment en compensant l'insuffisance de leur murmure inarticulé par une mimique énergique et un air d'admiration que ce qu'ils nous font entendre ne justifie pas. Et à la mauvaise habitude de parler de soi et de ses défauts il faut ajouter, comme faisant bloc avec elle, cette autre de dénoncer chez les autres des défauts précisément analogues à ceux qu'on a. Or, c'est toujours de ces défauts-là qu'on parle, comme si c'était une manière de parler de soi détournée, et qui joint au plaisir de s'absoudre celui d'avouer. D'ailleurs il semble que notre attention toujours attirée sur ce qui nous caractérise le remarque plus que toute autre chose chez les autres. Un myope dit d'un autre : « Mais il peut à peine ouvrir les yeux » ; un poitrinaire a des doutes sur l'intégrité pulmonaire du plus solide ; un malpropre ne parle que des bains que les autres ne prennent pas ; un malodorant prétend qu'on sent mauvais ; un mari trompé voit partout des maris trompés ; une femme légère des femmes légères ; le snob des snobs.

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p.470 et suiv, Pléiade I, Clarac et Ferré

jeudi 15 mai 2014

Kairos

Minuit moins le quart. J'aurais dû noter sur le moment (il faut toujours tout noter sur le moment — après ce n'est plus la même chose…)

Renaud Camus, Parti pris, journal 2010, p.127

jeudi 17 avril 2014

Mœurs hôtelières

Je loge à Lublin au bord de la Bystrzyca, dans un, comme on me dit, bon hôtel. La ville a été fondée au Xe siècle; mon hôtel en est un vestige. Quand j'y entre, le soir, il y a là un portier qui repose, comme une momie dans son sarcophage, dans un réduit sur l'arrière, il a rabattu sa casquette sur son visage et il ne comprend rien. S'il donne ensuite un signe quelconque, il ne répond qu'à une image de rêve, il a seulement compris ce que le rêve a laissé passer. Je monte l'escalier. Sa rampe est de marbre presque vrai, provisoirement de bois peint en blanc. Je loge au deuxième étage. Les murs ont été blanchis, huilés, au Xe. Plus tard, ils sont devenus gris, suivant un instinct naturel. Plus tard encore, l'hôtel s'est plusieurs fois trouvé en territoire de guerre; on a tiré à la mitrailleuse à l'intérieur du bâtiment; bien des murs et des portes sont criblés de trous, de fissures. L'administration de l'hôtel, d'une grande culture historique, veille à la conservation des traces. Depuis lors, des usages militaires se sont aussi transmis dans l'hôtel: on hurle le matin de bonne heure dans les couloirs comme pour ordonner l'assaut, on entretient à travers la porte des conversations terrifiantes. Et au-dessous de moi, dans la cour, on a dressé une machine qui travaille de six heures du soir à environ quatre heures de matin et feule comme une locomotive. On se met au lit, alors cela cogne en mesure, et l'on a vite le sentiment d'être en guerre ou de rouler en wagon-lit; illusion gratuite.

Alfred Döblin, Voyage en Pologne p.159 (Flammarion 2011)

lundi 14 avril 2014

Nathalie Granger

Nathalie Granger passe à Paris en ce moment. Quelques recherches ont permis de confirmer que le film avait été présenté à Venise en 1972.
Mais est-ce la même qui, dans un film montré à Venise, partageait avec une autre femme une grande maison blanche, isolée?
Renaud Camus, Passage, p.95
La femme est encore jeune. La femme est encore jeune. C'est la même qui, dans un film montré à Venise, cette année-là, partage avec une autre une grande maison blanche isolée, sur une légère hauteur.
Ibid., p.172
Mais est-ce la même qui partageait avec Lucia Bosé une grande maison blanche, isolée ?
Renaud Camus, Échange, p.132
Quelques indications: Jeanne Moreau (L'immortelle, le marin, la légende devenue réalité), Marguerite Duras (l'Inde, Venise, Le Vice-Consul, Peter Morgan), la maison blanche (avec un balcon ou la Maison blanche), Lucia Bosé (Violanta, Travers p.257) (Lucia Joyce, la folie, etc).
En août, le bureau de presse d'Unifrance l'informe que Nathalie Granger a été sélectionné pour représenter la France à la Mostra de Venise, tandis que Richard Roud confirme à Luc Moullet que le film a été retenu par le Comité de sélection du Festival de New York. Marguerite n'ira ni à Venise ni à New York cette année-là, mais, début septembre, elle recevra des Services techniques du C.N.C. la carte professionnelle N° 3742 qui lui permettra, l'informe-t-on, «d'exercer les fonctions de Réalisatrice de films de longs métrages».

Jean Vallier, C'était Marguerite Duras, tome 2

vendredi 28 mars 2014

Quatrième méditation

La soif de connaissance de Descartes m'émeut. Quelle lutte contre la frustration. Non, il ne reproche pas à Dieu de l'avoir créé faillible et non pas parfait, mais c'est par un effort qu'il se retient de le faire.
Et je n'ai aucun droit de me plaindre, si Dieu, m'ayant mis au monde, n'a pas voulu me mettre au rang des choses les plus nobles et les plus parfaites; […]
Méditation quatrième, §15
Quelle est la source de mes erreurs ? Ma liberté est infinie (semblable à celle de Dieu), mais ma compréhension, mon intelligence, est limitée (quoique je puisse l'utiliser sans limite, aussi longtemps que je le souhaite en l'appliquant à tous les objets que je souhaite):
C'est à savoir, de cela seul que, la volonté étant beaucoup plus ample et plus étendue que l'entendement, je ne la contiens pas dans les mêmes limites, mais que je l'étends aussi aux choses que je n'entends pas; auxquelles étant de soi indifférente, elle s'égare fort aisément, et choisit le mal pour le bien, ou le faux pour le vrai. Ce qui fait que je me trompe et que je pèche.
Méditation quatrième, §10
Tout le raisonnement tient du "ils sont trop verts": si j'avais été tout seul, j'aurais pu être parfait (Dieu m'aurait peut-être accordé la perfection), mais nous sommes si nombreux qu'un peu de diversité due aux erreurs (imperfections, défauts) des uns et des autres, c'est sans doute "mieux" malgré tout, plus parfait du point de vue divin:
Et je remarque bien qu'en tant que je me considère tout seul, comme s'il n'y avait que moi au monde, j'aurais été beaucoup plus parfait que je ne suis, si Dieu m'avait créé tel que je ne faillisse jamais. Mais je ne puis pas pour cela nier que ce ne soit en quelque façon une plus grande perfection dans tout l'Univers, de ce que quelques-unes de ses parties ne sont pas exemptes de défauts, que si elles étaient toutes semblables.
Méditation quatrième, §15
Ce sont véritablement des méditations et véritablement un exercice spirituel:
Car quoique je remarque cette faiblesse en ma nature, que je ne puis attacher continuellement mon esprit à une même pensée, je puis toutefois, par une méditation attentive et souvent réitérée, me l'imprimer si fortement en la mémoire, que je ne manque jamais de m'en ressouvenir, toutes les fois que j'en aurai besoin, et acquérir de cette façon l'habitude de ne point faillir.
Méditation quatrième, §15
«Car quoique je remarque cette faiblesse en ma nature, que je ne puis attacher continuellement mon esprit à une même pensée»: toute personne contemporaine qui "pratique" la méditation sait que ce flot de pensées continuel, c'est ce que tente d'interrompre la méditation.
Mais Descartes ne veut pas l'interrompre pour "faire le vide", non, il souhaite se concentrer sur une seule pensée, imprimer une seule pensée en sa mémoire: ne jamais donner son jugement que sur les choses qu'il conçoit parfaitement en vérité.

La force de son désir me remplit d'admiration.

vendredi 21 mars 2014

Une hérédité chargée

Qui, à qui j'expliquais que le fils de François Mauriac avait épousé une petite-nièce de Proust et d'Edmond Rostand, m'avait répondu avec incrédulité: «C'est possible, ces choses-là?»
Lundi 21 mai 1951

Marie-Claude me présente à ses deux grands-mères: la sœur d'Edmond Rostand, Mme Louis Mante-Rostand et la belle-sœur de Marcel Proust, Mme Robert Proust… La première dans un bel hôtel de la rue du Bac avec une vue de jardins dont le silence et la verdure vous transportent très loin de Paris; la seconde dans un appartement sinistre et nu de l'avenue de Messine. Mme Gérard Mante nous rejoint chez sa mère. Nous prenons un verre en face du Fouquet's, puis dînons square Lamartine. Marie-Claude me raccompagne à la maison.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.168 (Grasset, 1978)


Extrait de conversation :
— Tu connais la BD XIII ?
— Euh oui, un peu, de nom…
— Eh bien, c'est un plagiat complet de Ludlum. Quand je l'ai commencée, je n'en revenais pas, cela aurait pu mener à un procès. Enfin, je suppose que Ludlum s'en fiche. Enfin, juste le début, après ça diverge. Un peu comme La bicyclette bleue et Autant en emporte le vent, je crois. Il y avait bien eu un procès?
— Oui. Tu sais ce que c'est, La bicyclette bleue?
— Euh non.
— C'est Malagar. Régine Desforges vit avec Pierre Wiazemsky, tu vois qui c'est?
— Je ne connais qu'Anne.
— C'est son frère, le dessinateur Wiaz.


Une info est sous-entendue dans cette conversation: les enfants Wiazemsky sont les neveux de Claude Mauriac, sa sœur ayant épousé le prince Wiamzemsky, rencontré pendant la guerre. Lorsque Claire le présenta à son père François Mauriac, celui-ci, inquiet, demanda à Henri Troyat, ami intime de la famille, qui était ce prince de pacotille: c'était un "vrai" prince.

mercredi 19 mars 2014

Sage précaution

Samedi 27 janvier 1945.

[…] La menace qui pesait sur la vie de mon père et qui la hantait depuis des semaines s'écartait. Inutiles les verrous de sûreté de la porte, et l'ange gardien, si gênant qu'on omettait malgré tout de faire appel à lui. Notre voisin du dessous allait pouvoir enlever la prudente pancarte épinglée sur sa porte et portant, en lettres bien lisibles, ses noms et qualités afin que les assassins ne pussent se tromper d'étage et de victime… Nous savons par la cuisine que ces bruits de représailles en cas de condamnation à mort de Maurras étaient venus jusqu'à lui et qu'il avait jugé bon de prendre cette mesure de précaution.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.125 (Grasset, 1978)

lundi 17 mars 2014

Entre deux maux

Il faut savoir préférer un mauvais journal à pas de journal du tout.

Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, p.67 (Grasset, 1978)

mercredi 12 mars 2014

La joie

— l'homme peut être un héros dans la peine — il n'est divin que dans la joie...

Kleist, Penthésilée, p 75 traduit par Julien Gracq (José Corti)

mardi 11 mars 2014

Un hérisson

Une langue de toute beauté. Je n'en reviens pas que l'on puisse obtenir cela en traduisant.

LE CHEF . Une nouvelle charge fulgurante de ces harpies venait de disloquer les Etoliens, et les rejetait par vagues sur nous, les Myrmidons, qui tenions ferme. Nous essayons de les rallier, — le tourbillon nous repousse loin de la bataille, et quand nous arrivons à nous accrocher au terrain, nous nous trouvons coupés du Pélide. On l'aperçoit de loin, au milieu d'un hérisson de lances, qui se dégage de la nuit du combat, descend pied à pied la pente d'une colline et cherche à nous rallier; déjà on le hèle avec des cris de joie — mais les cris se figent dans notre gorge. Son quadrige vient de se bloquer au bord d'un précipice ouvert: leurs yeux plongeant à pic dans l'abîme, on voit les quatre bêtes se cabrer d'un bond sur le ciel. Et les coups de fouet ont beau pleuvoir, les bêtes se renversent, s'écroulent en embrouillant les rênes — chevaux et char s'entortillent comme un peloton — et le fils des Dieux avec son attelage est pris comme dans un filet à sardines.

Kleist, Penthésilée, traduit librement par Gracq à la demande de Jean-Louis Barrault, pour en faire une pièce "jouable" (José Corti, 1954).

mercredi 5 mars 2014

Maria Chapdelaine

J'emporte le premier tome du journal de Du Bos avec l'intention de demander le prix d'une "reliure de travail": il part littéralement en lambeaux, j'ai la robe couverte de petits bouts de papier.

(Ma curiosité a été réactivée récemment par une remarque de Claude Mauriac dans La terrasse de Malagar, qui lisait ce journal en citant un autre auteur qui disait qu'il y a toujours dans Paris la nuit quelqu'un en train de lire le journal de Du Bos (souvenir très fautif. Je chercherai le passage exact). Où ai-je relu, là aussi récemment, que Du Bos citait parfois longuement le livre qu'il devait critiquer en lieu et place de l'article qu'il devait écrire, entraîné par son amour des pages qui se défendaient si bien elles-mêmes? Je comprends si bien cette pulsion.)

Je le feuillette dans le RER, ou plutôt j'en lis la première page, car il est impossible de feuilleter un livre dans cet état. Maria Chapdelaine. Du Bos: «…si pour les esprits comme le mien auxquels une certaine naïveté naturelle fait défaut, ce ne sont pas les livres les plus simples qui donnent naissance et presque exclusivement aux préoccupations les plus techniques.»

Maria Chapdelaine lu au collège. Douze ou treize ans. Je me souviens de l'attente, de l'amour pudique, de l'ennui, du vide, de la tempête de neige, de l'angoisse, du chapelet récité, et m'être dit «ça ne marchera pas», parce que ça n'avait pas marché lorsque j'avais essayé pour ma chienne malade.

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Complément le 17 juillet 2014

Très fautif le souvenir :

Vers ces années-là, 1928-1929, mon père aimait raconter que le fils d'un de ses amis — Jean-Pierre Giraoudoux? François Valéry? — disait qu'il lui arrivait, au milieu de la nuit, d'aller chercher un volume de Du Bos pour en savourer quelques pages et pouvoir se dire: «…Dans le monde entier, je suis le seul qui lit, en ce moment, du Du Bos…»

Claude Mauriac, La Terrasse de Malagar, p.210-211

jeudi 20 février 2014

L'Encyclopédie caviardée

Grimm restera également silencieux et ne fera état de cette censure que beaucoup plus tard, écrivant en janvier 1771:

«Le coup le plus sensible et le plus funeste qui ait été porté à l'Encyclopédie est resté absolument ignoré du public, et c'est une anecdote assez intéressante et assez curieuse pour être considérée dans ces fastes ignorés des profanes. Je doute qu'on trouve dans l'histoire entière de la littérature, pour la hardiesse et la bêtise réunies, un trait pareil à celui que je vais rapporter. [… Le Breton] s'érigea avec son prote, à l'insu de tout le monde, en souverain arbitre et censeur de tous les articles de l'Encyclopédie. On les imprimait tels que les auteurs les avaient fournis; mais quand M. Diderot avait revu la dernière épreuve de chaque feuille, et qu'il avait mis au bas l'ordre de la tirer, M. Le Breton et son prote s'en emparaient, retranchaient, coupaient, supprimaient tout ce qui leur paraissait hardi ou propre à faire du bruit et à exciter les clameurs des dévots et des ennemis, et réduisaient ainsi, de leur chef et autorité le plus grand nombre des meilleurs articles à l'état de fragments mutilés et dépouillés de tout ce qu'ils avaient de précieux, sans s'embarrasser de la liaison des morceaux de ces squelettes déchiquetés, ou bien en les réunissant par les coutures les plus impertinentes. On ne peut savoir au juste jusqu'à quel point cette infâme et incroyable opération a été meurtrière; car les auteurs du forfait brûlèrent le manuscrit que l'impression avançait, et rendirent le mal irrémédiable. Ce qu'il y a de vrai, c'est que M. Le Breton, si clairvoyant dans les affaires d'intérêt, est un des hommes les plus bornés qu'il y ait en France…»

[…]
Ainsi, cet ouvrage, centre d'une histoire des idées, que nous considérons comme le monument du XVIIIe siècle s'avère un monument mutilé.

Jean Haechler, L'Encyclopédie - les combats et les hommes, p.353-356

mercredi 19 février 2014

Morceaux d'enfance

Livres reçus :

- Fantômette et le trésor du pharaon que je lis machinalement en rentrant pour me détendre
- Langelot et l'avion détourné

lundi 17 février 2014

Ce besoin de reconnaissance impossible à étancher

J'aime l'amphibologie du mot "reconnaissance".
Ce matin, tombée sur quelques lignes qui résonnent avec certaine rumination camusienne. (Peut-on résonner avec une rumination? Hum…)
Camp-Long, jeudi 20 août 1959
[…]
Mon Dîner en ville dans toutes les librairies: 12e mille. Une pile de 7e remarquée lors de mon dernier passage a été remplacée (à deux tirages près par autant d'exemplaires du dernier tirage. Comment (et pourquoi?) cacherais-je ma satisfaction? Lu dans le dernier livre de Blanchot:

Les lecteurs sans indulgence risquent dêtre irrités en voyant cette Virginia Woolf qu'ils aiment, si éprise de succès, si heureuse des louanges, si vaine d'être un instant reconnue, si blessée de ne l'être pas. Oui, cela est surprenant, douloureux et presque incompréhensible. Il y a quelque chose d'énigmatique dans ces rapports faussés qui mettent un écrivain d'une telle délicatesse dans une dépendance si grossière. Et chaque fois, à chaque nouveau livre, la comédie, la tragédie est la même…

Toutes proportions gardées, je suis pareil et ne réussis pas à en avoir honte (si je n'ignore point le ridicule apparent, pour des tiers, d'une telle attitude). J'en ai souvent donné ici la raison: c'est parce que nous avons un irrémédiable complexe non seulement d'infériorité mais même d'inexistence…
Et cela me remet en mémoire ces paroles de mon père au sujet de maman:
— Elle m'écrit des lettres si gentilles. […] le vrai est que nous avons tous un complexe d'infériorité, que nous ne pouvons nous croire aimés. […]

Claude Mauriac, La Terrasse de Malagar - le temps immobile 4, p.441-442 (Grasset 1977)

vendredi 14 février 2014

Jacques de Bourbon-Busset

Paris, samedi 15 mai 1976.

Au cours de l'émission de Bernard Pivot, hier soir, Jacques de Bourbon-Busset, en présence de sa femme que nous apercevions derrière lui, a dit ceci qu j'ai été ému d'entendre: «Posséder beaucoup de femmes c'est avoir sous de trompeurs visages et corps différents toujours la même; aimer une femme et une seule, au long de nombreuses années, c'est aller de découverte en découverte. C'est découvrir en une femme, les unes apèrs les autres, toutes les femmes.»

Claude Mauriac, La terrasse de Malagar, p.313 (Grasset, 1977)

mardi 11 février 2014

Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1721 - 1794)

Dans ses mémoires, Mme de Vandeul, fille de Diderot, écrit: "M. de Malesherbes prévint mon père qu'il donnerait le lendemain ordre d'enlever ses papiers et ses cartons. Ce que vous m'annoncez là me chagrine horriblement; jamais je n'aurai le temps de déménager tous mes manuscrits, et d'ailleurs il n'est pas facile de trouver en vingt-quatre heures des gens qui veuillent s'en charger et chez qui ils soient en sûreté. — Envoyez-les tous chez moi, lui répondit M. de Malesherbes, l'on ne viendra pas les y chercher. En effet, mon père envoya la moitié de son cabinet chez celui qui en ordonnait la visite"1. Et Malesherbes de donner la comédie en se présentant officiellement chez Le Breton, muni d'une lettre de cachet, pour saisir des documents… se trouvant à l'abri chez lui. Ainsi l'essentiel est-il préservé: le privilège subsiste et les manuscrits sont soustraits à la saisie.
Diderot se sent déjà moins seul.
Courageux et admirable Malesherbes! Honnête Malesherbes conscient plus que quiconque du fouvoiement d'un pouvoir qu'il veut défendre contre lui-même, tant lui semble regrettable et maladroit cet étranglement de la liberté de diffuser la pensée que l'Eglise impose à la Monarchie. Clairvoyant Malesherbes qui écira: "Quand on voit des fanatiques, on peut prévoir qu'il y aura des sacrilèges".

Jean Haechler, L'Encyclopédie - Les combats et les hommes, p.143-144 (Les Belles Lettres 1998)


Nommé en 1750 par son chancelier de père directeur de la librairie, c'est principalement la censure qu'il assume dans un climat déchaîné où s'affrontent une littérature philosophique très exigeante de liberté d'expression, une réaction religieuse à fleur de peau, un Parlement jalous de prérogatives incertaines et contestées. Clairvoyant, Malesherbes ne méconnaît pas l'intolérance dont usent les Encyclpédistes face à leurs adversaires; sa sympathie pour le projet encyclopédique est aussi grande que l'est sa conviction de la nécessité de libéraliser la presse soumise à toutes les pressions; il aura été le véritable protecteur sans qui, selon le mot de Grimm, l'Encyclopédie n'eût vraisemblablement jamais osé paraître; comme l'écrit Ducros: "Par une étrange ironie du sort, le seul homme peut-être qui souhaitait pour son pays une presse vraiment libre était celui-là même qui avait pour mission de la surveiller." Son Mémoire sur la liberté de la presse est un texte majeur.

Bien qu'il tînt une des hautes fonction de l'Etat, il était de naturel simple, aimait les conversations de qualité en petit comité; ainsi réservait-il ses moments libres à l'intimité de Jaucourt, de Condillac ou de Mably. Mis à part quelques réactionnaires de petite venue, les jugements sur lui sont toujours extrêmement élogieux. Même Rousseau, pourtant si sévère dans ses Confessions, écrit à son sujet: "J'ai toujours regardé M. de Malesherbes comme un homme d'une droiture à toute épreuve. Jamais rien de ce qui m'est arrivé ne m'a fait douter de sa probité"2. Quand on connaît l'amicale et fidèle prévenance dont le directeur de la librairie a entouré Jean-Jacques, l'expression laudative est bien comptée. Cet homme courageux qui n'a jamais rien caché à son roi de l'état de son royaume, lui est resté fidèle jusqu'à la mort. Volontaire pour défendre Louis XVI devant le Tribunal révolutionnaire, il s'en acquittera avec une loyauté, un dévouement et une conviction que Fouquier-Tinville ne lui pardonnera pas. Il sera arrêté et condamné à mort comme conspirateur et ennemi de la Révolution; et avec lui sa fille et ses petits enfants, après une parodie de justice; le 3 floréal, il aura la douleur de voir rouler la têtes de tous les siens avant de présenter la sienne au bourreau; cet homme admirable montant les marches de l'échafaud en ratera une en raison de sa vue basse: "Mauvais présage: un Romain serait rentré chez lui!" lui prête-t-on comme dernière parole. Malesherbes fut une des figures les plus pures de son siècle.

Ibid., p.119-120



1Œuvres complètes de Diderot, ed J.Assézat et M. Tourneux, I, XLV.

2Jean-Jacques Rousseau, Confessions, II

samedi 8 février 2014

Messaline contre Xantippe

Je passe à la bibliothèque prendre des livres sur L'Encyclopédie qui va être LE sujet de week-end.

Parmi ce que je ramène (le classique Que sais-je?, etc.), L'Encyclopédie - les combats et les hommes de Jean Haechler paraît vraiment bien, peut-être un peu décousu (il y a tant de choses à dire) mais absolument palpitant. Je me découvre un héros, le chevalier de Jaucour, qui a bel et bien écrit un quart de L'Encyclopédie à lui seul et dont je n'avais jamais entendu parler.

Au hasard de mon feuilletage, je tombe sur cela : je connaissais Sophie Volland, je ne connaissais pas Madame Diderot.
Messaline contre Xantippe

Déjà le 2 avril 1750, la servante d'un des voisins des Diderot avait déposé plainte pour avoir reçu plusieurs coups de pied de Mme Diderot qui lui avait en cogné violemment la tête contre la muraille. Cette fois-ci c'est La Bigarure qui publie en date du 3 décembre 1751 la chronique d'un pugilat qui se serait produit entre Mme de Puisieux et Mme Diderot. La première "effroyablement laide" et l'autre, "bien qu'une seconde Xantippe, aussi jolie que sa rivale est effroyable". Un jour donc, Mme de Puisieux aurait apostrophé dans la rue Mme Diderot: "Tiens, Maîtresse Guenon, regarde ces deux enfants, ils sont de ton mari qui ne t'a jamais fait l'honneur de t'en donner autant". Mme Diderot fonce: échaffourée violente, digne de l'Illiade, selon le chroniqueur. Dans l'impossibilité de leur faire lâcher prise, "il fallut jeter de l'eau froide sur les adversaires afin de les séparer" tandis que Diderot, pendant ce temps, restait silencieusement chez lui sans se montrer. On conçoit qu'exacte ou déformée, l'anecdote ainsi diffusée dut bien embarrasser le philosophe.

Jean Haechler, L'Encyclopédie - les combats et les hommes, p.123 (Les Belles Lettres, 1998)

dimanche 2 février 2014

Mes quatre souvenirs de Cavanna

Jeudi je passe à la bibliothèque de l'entreprise. Des Cavanna sont exposés sur le présentoir. Instruite par l'expérience (c'est ainsi que j'ai appris la mort de Robert Sabatier) je me tourne vers la bibliothécaire:
— En général ce n'est pas bon signe.
— Oui, il est mort, ç'a été annoncé ce matin.

Voici donc quatre souvenirs en hommage à quelqu'un que je pense avoir été d'une grande droiture.

- juillet 2003. Nous fêtons les dix ans de mariage d'un ami de terminale. Dans la chambre qu'il nous attribue, deux ou trois Cavanna à côté des Enfants modèles de Paul Thorez. Très peu de livres dans cette maison, j'en suis surprise, et beaucoup, énormément, de photos de leurs enfants, en très grands formats.
Je sors Les Ritals pour le feuilleter. (Aujourd'hui je dirais que ça m'a rappelé la voix de San Antonio, mais en réalité je ne me souviens pas vraiment. je sais que c'était une lecture entraînante, de celle qui vous entraîne avec elle.)

- Il y a cinq ou six ans, je l'ai croisé devant la brasserie Lipp. Il était vraiment très grand.

- Je me souviens de deux articles de lui dans Charlie Hebdo: l'un à propos de l'enterrement de Mitterrand à Notre-Dame, l'autre un an après septembre 2001. Je les ai retrouvés dans mes archives.
Le premier s'intitulait "Les Charognards", il était d'un anticléricalisme virulent et accusait l'Eglise de récupération (j'aurais plutôt accusé les socialistes d'hypocrisie, mais bon). Cela ne me gêne pas. L'anticléricalisme que l'on sent animé d'une violente colère m'a toujours paru "possible", il est possible de le comprendre, d'adopter son point de vue; d'une certaine façon il est possible d'être d'accord avec lui. Il oublie tout le bon pour ne focaliser que sur le mauvais, il est partial et injuste; mais il évite à ceux qui s'endormiraient trop vite dans le confort du "bien" d'oublier tout ce qu'on peut légitimement reprocher à l'Eglise. C'est une démangeaison salutaire.
(La colère, je la comprends. Ce que je ne supporte pas, c'est l'absence du sens du sacré. Réduire le monde à la dimension de l'homme m'est insupportable. Je ne supporte pas l'atteinte au sacré, y compris le sacré des autres, celui qui ne me concerne pas, que je ne comprends pas.)
A la fin de cet article, une phrase: «Arrête de chialer, Renaud, on va croire que tu es le père d'une de ses filles cachées.»
Le deuxième article revenait sur le travail des sauveteurs au World Trade Center. Il date de décembre 2002, je suppose qu'il a dû y avoir une commémoration à cette date. Il passe de la description à l'écœurement à la colère. Il termine par un adieu.
Fallait que je le dise

Difficile d'échapper aux images épouvantables des sauveteurs cherchant les corps parmi les décombres. Ces images de New York m'en ont rappelé d'autres, qui n'ont pas été filmées, celles-là, on ne filmait pas, alors, mais que j'ai vécues, j'étais en plein dedans. Ces images m'ont rappelé Berlin.

A Berlin, ça a duré deux ans. Ça dégringolait chaque nuit, avec, une ou deus fois par semaine, en plein jour, le «bombardement tapis» à grand spectacle. Plusieurs milliers de morts à chaque fois.

J'avais la chance — je dis bien la chance, car cela m'a évité l'Arbeitslag — de faire partie d'une équipe de tire-au-cul, de fortes têtes, de saboteurs, toutes nationalités mêlées, rebut des usines voué au déblaiement des décombres et à la recherche de ce qui pouvait se révéler encore vaguement vivant.

Nous partions à l'aurore, le ventre creux, entortillé de loques. Nous n'avions pas de casques, de masques, de lulls, de grues ni de camions. Juste nos mains, une pelle, une pioche. Et les lamentations tout autour, les cris, les sanglots, les maccchabées qu'on entassait, les encore pas tout à fait morts qu'on alignait sur la chaussée en attendant des brancardiers, jusqu'à la nuit tombée parfois.

Fouiller les décombres d'un bombardement, tâche quasi impossible autant qu'imbécile. Les gravats se hérissent de poutres, de portes, de meubles, tout ça enchevêtré, va chercher, toi! On entendait que ça gueulait, faiblement, sous quelque amas. Il fallait ôter d'abord les poutres et les ferrailles, à la force des bras, ça prenait des heures, les vivants souvent ne l'étaient plus quand nous parvenions jusqu'à eux.

J'ai vu, dans une cave transformée en abri, où une bombe, réglée pour n'expliser qu'après six ou sept impacts, merveille de la technique, avait terminé triomphalement sa course verticale: des morceaux sanglants collés aux murs de brique, au plafond crevé, on pataugeait dans la viande hachée mêlée aux lambeaux de vêtements…

J'arrête, je chiale, j'ai raconté cela dans Les Russkoffs, New York et ses parades à la con me le font remonter dans la gorge, j'étais dessous, j'ai eu de la chance. D'autres n'en ont pas eu.

C'était l'épouvante tous les jours, toutes les nuits, jour après jour, nuit après nuit. Qui bombardait? les Anglais, les Américains. Que bombardaient-ils? Des prisonniers de guerre français, russes, anglais, américains. Des déportés. Des Allemands, oui, un peu: femmes et gosses, les hommes étaient au front. Juste pour la terreur. Ah, mais, c'était la guerre! Bien sûr, Ducon. C'est aussi ce que disent aujourd'hui les terroristes et ceux qui les admirent.

Pour nous, les bagnards, les tire-au-cul, les réprouvés, pas de défilé avec bagpipes et oriflammes, pas même un merci… Ah, si, un jour, un vieil Allemand tout éperdu nous a fait spontanément un certificat, à Paulot Picamilh et à moi, attestant que nous avions sauvé sa vie et sa maison en flammes sous le bombardement. Plus tard, ça nous a sauvé la mise.

C'était la minute d'attendrissement du grand-père. A la niche, pépé. Bonsoir, m'sieurs-dames.

Cavanna dans Charlie hebdo du 18 décembre 2002

samedi 1 février 2014

Alibaba 28



(28) 29 . Frau Kassim saß behaglich vor einem lodernden prasselnden Feuer, der Rücken auf ein sanftes Polster, den Ellbogen auf ein weiches Kissen von Flaumfedern gestützt. Sie hatte einen fein ausgezakten Halsfragen, schöne Puffärmel; auf dem mit blauem Sammet überzogenen Schemel ruhte einer ihrer Füße; das niedliche Pantöffelchen war sie geputzt wie ein Püppchen, und sie schien sich in diesem Prunk zu gefallen. Bald wedelte sie mit dem Fächer, bald rührte sie mit der Zange in der glühenden Asche und ergötzte sich an den sprühenden Fünkchen. Da trat ein Diener herein und meldete die Frau des Holzhauers bei ihr an. Sie runzelte die Angenbrauen: Es wäre doch ein Wunder, sprach sie mit herber Miene, wenn diese garstigen Hungerleider einen nicht immer plagten und mir wenigstens während der Nacht die Ruhe gönnten.

30. Sie kleben sich an einen an, wie die Kletten an die Fransen des Rockes, es sind wahre Blutegel. Vor solchen Flegeln sollte man die Tür mit Riegeln verschließen oder sie mit dem Besen fortjagen. Was haben diese Bettler wohl zu begehren ? Etwa ein Almosen? — Einen kleinen Sester, antwortete der Knecht. Einen Sester ! dachte sie bei sich, was haben denn doch die armen Schlucker zu messen? Das will ich wissen. Hätte ich nur etwas Pappe oder Leim. Sie stand von ihrem Sessel auf und ging in ein nahes Zimmer, fand aber nichts als den Stumpf eines Talglichtes; sie scheute dennoch nicht mit ihren zarten Fingern ein Klößchen Unschlitt inwendig an den Sester zu schmieren, und ließ dann der Schwägerin das Mädchen übergeben, sich heimlich schmeichelnd, daß einige Körnlein daran bleiben und ihr den Schlüssel zu diesem Rätsel liefern würden, ohne daß sie sich zu anderen Mitteln herabwürdigte.
Denn sie war eben so stolz von Charakter, als vorwitzig.

vendredi 31 janvier 2014

Wolfgang Hernndorf

Mercredi, Lisa lisait un gros livre, Sable. Je n'avais pas noté l'auteur très précisément, me disant qu'internet le retrouverait sans problème. Le soir venu, je cherche sur amazon.de. Impossible de mettre la main dessus, zut.

Aujourd'hui, je me suis souvenue des détails que Lisa m'avait donnés sur l'auteur: ayant appris qu'il avait un cancer, il avait produit coup sur coup quatre livres en quatre ans, alors qu'il n'en avait encore écrit qu'un avant que sa maladie ne soit diagnostiquée. Ils étaient devenus des best-sellers en Allemagne (in petto, cela m'a fait frémir: le Marc Lévy allemand?)
Il avait écrit Arbeit und Struktur, un blog dans lequel il expliquait sa façon de travailler et la discipline qu'il avait mise en place (c'est devenu un livre). Quand il s'était senti décliner, il s'était suicidé. (Tout ceci sous réserve d'inventaire, cela m'a été expliqué en allemand et je le comprends tant bien que mal).

Forte de ces souvenirs, j'ai cherché de nouveau: Wolfgang Herrndorf, Arbeit und Struktur. Et le livre, c'était Sand, j'ai dû traduire instinctivement en pensant trop à Dune pour me rendre compte de ma transcription.
Ce livre n'est pas traduit en français.


Finalement, je sens que je vais beaucoup parler des livres que je n'ai pas lus. C'est tellement plus rapide.

jeudi 30 janvier 2014

L'enfer, ce n'est même pas pour les autres

Claude Mauriac dîne avec son père le 3 novembre 1941.
Dîner avec papa dans le bistrot proche de chez moi, Francis. (Cette petite rue Bernard-Palissy: décor tout préparé pour jouer Molière). Puis je l'emmène au bar de la rue Champollion où il est séduit par l'animalité saine et bon enfant d'un public pittoresque.
— C'est si rare, pour un académicien, cette prise de contact directe avec un monde si différent…
Il a gardé sa rosette de commandeur de la Légion d'honneur, ce qui impressionne ce public habitué à d'autres compagnies.
Mon père dit aussi:
— En écoutant, en observant ces hommes et ces femmes, on mesure le contresens qu'il y aurait à leur appliquer les lois du christianisme. Comment ces enfants seraient-ils responsables? L'Enfer n'est que pour cinquante personnes, dont, hélas, je suis…
Je réponds qu'en raison du peu d'affluence, on renoncera à mettre l'Enfer en marche.
— Oui, dit mon père, Dieu n'allumera pas un si grand brasier pour si peu de monde…

Claude Mauriac, La terrasse de Malagar - Le Temps immobile 4, p.230 (Grasset 1977)
J'ai cité un peu longuement le passage sur l'enfer car je sais que cette idée d'un enfer économiquement non viable en amusera certains, mais ce qui m'a accrochée dans ce passage, c'est le bar de la rue Champollion.
Après tout, le principe du Temps immobile est le montage d'extraits de journaux pour montrer la permanence des thèmes et des motifs à travers les années. Je propose donc ce billet de blog d'octobre 2006 où se maintient toujours le bar de la rue Champollion.
(Et c'est alors que je regrette de ne pas avoir blogué plus tôt, avant même l'existence des blogs: je me souviens avoir ébouillanté au vin chaud ma fille de deux ans dans ce café.)

(«Livre qu'il appartiendra à chaque lecteur de compléter avec ses souvenirs personnels relayés par ses propres lectures», ibid, p.217 (mais je triche un peu, Claude Mauriac parle alors en 1957 d'un autre manuscrit, Les Barricades de Paris.))

samedi 25 janvier 2014

Alibaba 27

(27) 27. — Gewiß, nimm gleich den Sattel und eile wieder fort. Schon hing dein Leben nur mehr an einem Faden, es hat große Eile, daß du dich aufs neue der Gefahr aus setzest. Nein, sei vernünftig. Wir haben ja keinen Mangel mehr; unsre erste Sorge soll jetzt sein, dieses Gold zu verscharren. Sonst wird es ein Zankapfel zwischen dir und deinem Bruder; das gibt Händel und du, guter Hammel, würdest allen Schaden davon tragen. Dein Vater allein, wenn er noch lebte, dürfte etwas davon wissen. Aber wohin vergraben wir's? fragte Alibaba, wir haben ja keinen Garten und keinen Acker.

28. — Ei, da hinter dem Ofen wollen wir unter dem Dielenboden einen kleinen Graben anbringen; da braucht's weder Kalk noch Kelle: ein Hammer, einige Nägel, und alles ist so sicher da, wie das Boot im Hafen. Gut Gedacht, erwiderte Alibaba, aber vorher müssen wir's doch zählen. — Zählen! dann bist du nicht fertig damit, bis sich morgen die Läden öffnen und die Vögel den Schnabel wieder aufsperren. Messen wir's eher. Ich laufe zum Schwager, fügte sie hinzu, indem sie einen Mantel umwarf, und komme gleich zurück.
Sie eilte hinaus nach der Klosterstraße hin, wo Kassim wohnte.

vendredi 24 janvier 2014

Fin de colloque

Au lieu d'aller préparer le devoir de grec de demain, je reste à discuter.
  • Roger Martin du Gard, La Gonfle, curieusement sous-titré "farce paysanne", ce qui fait un peu peur
  • Jean Giono, Le déserteur : la biographie imaginaire d'un homme véritable
  • Jean Giono, Le Hussard sur le toit, que j'ai beaucoup aimé au lycée.

samedi 18 janvier 2014

Alibaba 26

(26) 24. Sie war eben damit beschäftigt, den Docht für den Abend zuzurichten. Als sie aber das Gold sah, war sie in solchen Grade betroffen, daß sie die Arme fallen ließ und keinen Laut von sich geben konnte. Ihr Puls schien zu stocken. Unglücklicher, was hast du getan? war endlich ihr erster Ruf. Welcher Unhold hat dir dazu geholfen? Ach! lieber leide ich jeden Verlust und bleibe elend alle Tage bis zu meinem letzten Hauche, als mir auch nur einen halm ungerechter Weise zuzueignen. Ist dies der Lohn eines Verbrechens, hast du vielleicht, um es zu erhalten, einen Mord begangen, weg! Besser du wärest ein Vielfraß, ein Trunkenbold un alles, als ein Dieb. Hättest du den reichsten Gehalt, wärest du ein Herzog, säßest du auf dem Throne, nie würde ich den für meinen Gemahl anerkennen, den ich als einen Schuft ansehen müßte.

25. Eher fliehe ich weit von hier, den Staub mir von den Schuhen schüttelnd, und lebe im freiwilligen banne, wo ich nur einen Hort finden mag, sei es auf einer nackten Insel, oder auf dem schroffen Gipfel der Felsen, worauf der Aar einen Ort findet zu seinem Horste… Er aber unterbrach sie lächelnd: Sprich doch nicht so, wie ein Star, ins Hundert hinein. In keinem Punkte bin ich auch nur einen Zollbreit vom rechten Pfade gewichen. Du sprichst von Mord, aber ich selbst war nie dem Tod so nahe. Schon glaubte ich den Knall der Flinte, das Zischen des Schrotes oder der Kugel zu hören. Huften, niesen, ein Ruck, und vierzig Dolche durchbohrten mich, mein Leichnam lag auf dem Sande, zerquetscht und zermalmt unter dem Hufe der Pferde.

26. Jetzt erzählte er von jenem Reitertrupp, von dem glücklichen Erfolg seines Besuches an dem Ort ihres Aufenthaltes, woran man, wäre man auch ein Luchs, nicht den geringsten Spalt entdecken könnte, den man auswendig für den Wohnungsort der Molche und Kröten ansehen sollte, inwendig aber schöner aussehe als der herrlichste Dom, worin jene Hunde mehr verborgen lebten als der Dachs in seinem Bau, und nicht nur Gold und Edelsteine, sondern allerlei kostbare Stoffe versteckt hielten. Du kannst dir wohl denken, setzte er hinzu, daß ich mir nur einen sehr kleinen Part herausgenommen habe. Den Leich und den Weiher sischt man nicht auf einmal aus. Findet man aber im Wasser eine Menge verschiedener Fische, Aale, Barsche, Salme, Lachsforellen und so fort, so finden wir dort eine eben so große Verschiedenheit von schönen Dingen, wann wir bald wieder das Retz auswerfen.

mardi 14 janvier 2014

RIP Jean Fabre, fondateur de l'Ecole des Loisirs

Voir ici.

J'ai découvert cette maison d'édition aux alentours de 1993, quand la société où je travaillais a emménageé au dos de la bibliothèque de Levallois-Perret. A l'époque je ne lisais plus (comprendre: "plus rien de sérieux"), je feuilletais ce qu'il y avait sur les tables de présentation, j'emportais des policiers. Les bibliothécaires effectuaient un remarquable travail de sélection, je me souviens d'un livre de pâtisserie par Hermé (un "beau" livre) et d'un livre sur les énoncés des exercices de mathématiques en primaire dans les années 30 en Allemagne (qui revenaient assez souvent à calculer combien de kilos de patates mangeait un Juif en un an. J'ai compris alors ce qu'était l'endoctrinement).

Les livre de L'Ecole des loisirs, ce sont dans mon souvenir des livres "engagés" sur des sujets politiques, leurs conséquences sur le quotidien racontées du point de vue d'un enfant: je me souviens d'un livre sur la ségrégation aux Etats-Unis, un sur la guerre en Irlande, un sur une famille juive fuyant dans la campagne hollandaise, un sur l'homosexualité (Les lettres de mon petit frère de Chris Donner)…

Ce sont trois noms: Marie-Aude Murail (Le Hollandais sans peine, la série des Emilien, le grand cœur un peu nunuche, etc), Anne Fine (ce qui m'amènera à lire ses livres pour adultes aux éditions de l'Olivier (souvent atroces: Un bonheur mortel, Une sale rumeur), le premier de la liste étant Les confessions de Victoria Plum, dans lequel doit se trouver la remarque qu'un divorce, c'est la mort de toutes les private jokes qui ne sont plus rien dès que l'autre n'est plus là pour s'en souvenir avec vous)) et Robert Cormier, avec La guerre des chocolats et Après la guerre des chocolats, et surtout L'Eclipse, un formidable (comprendre effrayant) livre de SF écrit par un garçon qui découvre qu'un homme de sa famille par génération peut devenir invisible, et que c'est lui qui a hérité du don.

Comptent tout particulièrement le tendre Embrasser une fille qui fume et Toutes les créatures du bon Dieu de James Herriot (dont j'ai eu la surprise de découvrir en lisant Les demeures de l'esprit, Grande-Bretagne, Irlande II qu'il était une star en Grande-Bretagne).

Etrangement (ou pas), mes préférés dans cette liste sont épuisés et très difficiles à trouver.

samedi 11 janvier 2014

Alibaba 25

(25) 22. Kaum hatte er gesagt: öffne dich, Sesame! da tat sich ein schmaler Gang auf, in den er zagend auf den Zehen hinein ging. Er hatte sich diese Höhle vorgestellt, als wäre sie düster wie ein Schacht und feucht wie ein sumpfiger Morast, für Frösche und Eidechsen ein trefflicher Wohnplatz. Wie erstaunte er, als er einen geräumigen, netten, sehr hellen Saal sah, ohne erraten zu können, durch welche Kanalë das Licht hereinströmte! Hätte ihn der Zufall in den Palast geführt, wann der König, von Marschällen, Seneschällen, Vögten, Generälen und von seinem ganzen Hofe begleitet, seinen Einzug hält; oder in die Sankt-Peterskirche zu Rom, wann der Papst, von Kardinälen, Erzbischöfen, Bischöfen, Äbten und Kaplänen umgeben, in der Karwoche, an Ostern, Pfingsten oder Weihnachten am Altar steht, während die harmonischen Töne der Orgel die Choräle begleiten, nein, dieses hätte keinen so tiefen Eindruck auf ihn gemacht.

23. Er gaffte alles an und stand wie an diesen Platz gebannt. Als er wieder zu sich kam, machte er einen Schrank auf; er enthielt Säcke, die aufeinander geschichtet lagen und die voll Schätze waren. Er nahm einige davon, lud sie auf seinen Esel, zog ihn am Zaum schnell fort, ihn mit einer Gerte peitschend, ohne daß das arme Tier sich diese Schläge und die ungewohnte Hastigkeit seines Meisters zu erklären wußte; keuchend kam er heim, trug die Säcke hinein und schüttete sie zu den Füßen seiner Frau aus, die zuerst gemeint hatte, die Säcke seien voll Späne.

vendredi 10 janvier 2014

La religion comme terreur : Epicure

C'est en cherchant comment éviter la peur qu'Epicure fut conduit à la philosophie théorique. Il soutenait que les deux grandes sources de la peur étaient la religion et la terreur de la mort qui étaient liées puisque la religion encourage la croyance que les morts sont malheureux. Il rechercha donc une métaphysique qui prouverait que les dieux ne se mêlent pas des affaires humaines et que l'âme périt avec le corps. La plupart des hommes modernes pensent à la religion comme à une consolation mais, pour Epicure, c'était le contraire. Le surnatuel intervenant dans le cours naturel des choses lui paraissait une source de terreur et il considérait l'immortalité comme fatale à l'espoir d'être soulagé de la souffrance.
[…]
La haine de la religion exprimée par Epicure et Lucrèce n'est pas très aisée à comprendre si l'on fait crédit aux rapports conventionnels qui insistent sur l'allégresse qui émanait de la religion et des rites grecs. […]
Jane Harrisson a montré d'une manière convaincante que les Grecs avaient, à côté du culte officiel rendu à Zeus et à sa famille, d'autres croyances plus primitives et plus ou moins associées à des rites barbares. Ceux-ci furent en partie incorporés dans l'orphisme qui devint la religion dominante des hommes de tempérament religieux. On a parfois supposé que l'Enfer était une invention chrétienne, mais c'est une erreur. Le christianisme n'a fait que systématiser les croyances populaires. Dès le début de la République de Platon il est visible que la crainte de la punition après la mort était déjà communément ressentie à Athènes au Ve siècle, et il n'est guère probable qu'elle ait pu diminuer dans l'intervalle qui sépare Socrate d'Epicure. […] Pour ma part, je crois que la littérature et l'art grecs donnent une fausse idée des croyances populaires. Que saurions-nous du méthodisme de la fin du XVIIIe si aucune relation de cette époque ne nous était parvenue en dehors des livres et des descriptions émanant des classes cultivées? L'influence du méthodisme, comme celle de la religion de l'âge hellénistique, s'est développée par le bas. Il était déjà puissant au temps de Boswell et de Sir Joshua Reynolds et pourtant les allusions qu'ils en font ne rendent pas compte de l'étendue de son influence. Nous ne devons donc pas juger de la religion de la masse en Grèce, d'après les descriptions que nous en trouvons dans l'Urne grecque ou d'après les œuvres des poètes et des philosophes de l'aristocratie. Epicure n'était pas un aristocrate, ni de naissance, ni dans ses amitiés; peut-être ce fait explique-t-il son hostilité exceptionnelle contre la religion.

C'est grâce aux poèmes de Lucrèce que la philosophie d'Epicure a été révélée aux lecteurs depuis la Renaissance. Ce qui a le plus impressionnés, du moins ceux d'entre eux qui n'étaient pas philosophes de profession, c'est le contraste qu'ils présentent avec la croyance chrétienne sur le matérialisme, la négation de la Providence, le rejet de l'immortalité. Ce qui frappe surtout le lecteur moderne c'est le fait que ces idées, qui sont à présent généralement regardées comme tristes et déprimantes, ont pu être présentées alors comme un évangile de libération, le salut devant le pesant fardeau de la peur.

Bertrand Russel, Histoire de la philosophie occidentale, p.302-304 tome 1 (Les Belles Lettres 2011)

mercredi 8 janvier 2014

Les livres viennent d'eux-mêmes

C'est ce que m'a dit un jour "lecteur". Il m'expliquait qu'il n'achetait pas de livre, que les gens sachant qu'il s'intéressait aux livres l'en lui amenaient.
Depuis qu'il m'a dit cela, j'ai souvent eu l'occasion de constater le phénomène. En l'occurrence il s'agit de doubles d'une bibliothèque (mais pas que). Ils sentent l'odeur des vieux livres humides:
  • Jean Giono, Mort d'un personnage dans une très jolie collection, "La petite Ourse"
  • («Tu ne connais pas? C'était une maison d'édition suisse dans les années 60, elle n'existe plus».)
    En le feuilletant ce soir, je m'aperçois que c'est un exemplaire numéroté.

  • Jean Giono, Les Grands Chemins dans la collection Soleil de Gallimard
  • — Ah, j'adore cette collection.
    — Tu sais comment ils s'en sont débarrassé? Quand tu [un libraire] commandais deux livres de la collection blanche, ils t'envoyaient un exemplaire de la collection Soleil pour un centime. Tu pouvais en faire ce que tu voulais, le vendre ou le garder pour toi.

  • Jean Giono, L'Iris de Suse
  • — C'est le dernier publié de son vivant.

  • Jean Giono, Faust au village, collection blanche avec jaquette
  • Il y a longtemps il fut cité de mémoire après un excellent repas.

  • Jean Giono, Voyage en Italie
  • — Tu vois, c'est un petit livre, pas son meilleur… Mais franchement, à côté de La Modification

  • Julien Green, Terre lointaine
  • parce que malgré notre chagrin, nous ne cesserons jamais d'être camusiens.

  • Julien Gracq, La littérature à l'estomac
  • dans l'édition "papier kraft" de Pauvert (Libertés). J'aime beaucoup son format, sa mise en page. J'en possède deux autres, Contre Celse et L'Antéchrist.

Les suivants me sont tendus avec le commentaire: «Ceux-là viennent de Nantes». Je n'ai pas compris s'il s'agissait de Jean ou de la vente paroissiale de novembre.
  • Georges Casalis, Luther et l'Eglise confessante
  • ce qui me fait penser que j'ai été choquée de voir que la traduction de bekannte Kirche n'était pas connue du traducteur de Ma vie en Allemagne avant et après 1933 (Löwith).

  • Louis Hurault, Guide Terre Sainte, routes bibliques, les chemins de la parole
  • — Tu es sûr que tu ne veux pas le garder?
    — Le premier qui ira à Jérusalem l'empruntera à l'autre.
    (Et je me dis que cela me sera utile pour Clarel.)

Tout ce qui est or ne brille pas




source.

Souvent je pense à cette autre phrase tirée du même poème: "tout ce qui est or ne brille pas".
All that is gold does not glitter,
Not all those who wander are lost;
The old that is strong does not wither,
Deep roots are not reached by the frost.

From the ashes a fire shall be woken,
A light from the shadows shall spring;
Renewed shall be blade that was broken,
The crownless again shall be king.

J.R.R. Tolkien, The Lord of the Rings
Tout ce qui est or ne brille pas,
Tous ceux qui errent ne sont pas perdus ;
Le vieillard endurant ne se recroqueville pas,
Les racines profondes ne sont pas atteintes par le gel.

Des cendres sera éveillé un feu,
Une lumière des ténèbres jaillira ;
Trempée à neuf sera la lame qui était brisée,
Le sans couronne sera de nouveau roi.

J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux

mardi 7 janvier 2014

Calvin et Carol Wojtyla

Je passe à la bibliothèque rendre des livre en me promettant de ne pas en reprendre.

Je repars avec Une amitié qui a changé l'histoire, Jean-Paul II et son ami juif de Jerzy Kluger et Calvin insolite pour Patrick, les actes d'un colloque qui s'est tenu à Florence en 2009.

Ce dernier livre est très lourd, mais Patrick n'aura pas tout à lire: une bonne partie des interventions est en italien. En le feuilletant, j'ai la surprise de découvrir le nom de Franck Lestringant qui intervient avec un article intitulé "Calvin, personnage de la Mappe-Monde Nouvelle Papistique (Genève, 1566).

Je lis l'autre livre en diagonale pendant mon trajet de retour. L'écriture est fade, mais l'histoire pleine de rebondissements: comme toutes les vies des survivants qui ne sont pas passés dans les camps sont rocambolesques, pleines de voyages et de détours inattendus! Jerzy Kluger était le meilleur ami de Karol Wojtila à l'école primaire et au collège à Cracovie, ils sont séparés après le bac (l'équivalent du bac) au moment où la guerre se rapprochait. Les hommes de la famille ont fui devant les nazis, laissant les femmes derrière eux («les femmes ne craignent rien, ils ne s'en prendront pas aux femmes»). Jerzy Kluger a passé plusieurs mois en Sibérie, est devenu soldat dans l'armée rouge, s'est marié en Egypte avec une Irlandaise catholique, a combatu en Italie et après avoir appris que sa famille avait été exterminée en Pologne, s'est installé à Rome.

Le récit d'une vie permet de mieux rendre compte de la simultanéité des événements que les approches thématiques, je n'avais pas pris conscience de la proximité temporelle de la construction du mur du Berlin et de l'annonce du concile Vatican II.

Tout le monde ne souhaitait pas la tenue de Vatican II. Bon nombre des pères du concile s'y étaient opposés dès le départ, disant qu'il n'était pas nécessaire de réunir un concile œcuménique avant qu'un siècle se soit écoulé depuis le premier concile du Vatican. Le pape Pie IX avait convoqué Vatican I en 1868, concile dont l'un des résultats avait été le dogme de l'infaillibilité pontificale en matière de foi et de morale. Quand Jean XXIII mourut en 1963, moins d'un an après l'ouverture du concile, ses opposants réclamèrent que celui-ci soit dissous. Mais le nouvel évêque de Rome, le pape Paul VI, s'y opposa, disant que les «fenêtres devaient s'ouvrir pour laisser un air nouveau entrer dans l'Eglise». (Phrase que ne manque jamais de citer notre professeur de synoptiques quand nous aérons la salle de cours, me rappelant Mauriac citant invariablement Jammes le jour de Pâques.)

La troisième session de Vatican II était en cours, et l'article qui avait attiré l'attention de Kurt rapportait le discours d'un jeune archevêque polonais, d'une teneur très différente de ce qui avait été dit jusqu'alors. Alors que les autres pères du concile ne voulaient prêcher l'Evangile qu'aux fidèles et s'opposaient à tout changement, le jeune archevêque proclamait que l'Eglise devait s'ouvrir aux pays athées et commnunistes.

— Il est courageux, cet archevêque polonais, commenta Kurt tout en lisant, mais cela m'étonnerait qu'on l'écoute.
— Comment le sais-tu? demandai-je.
— Simple question de bon sens. Il est polonais et progressiste!
—Quelle différence?
J'étais un peu perdu.
— La curie romaine est conservatrice et traditionnaliste, et elle fera tout ce qu'elle peut pour bloquer certaines réformes.
— Mais ce sont les évêques du concile qui décideront, pas la curie. Et ils sont des milliers, venus du monde entier.
— Ouais, ouais.
Kurt était sûr de lui.
— Mais tu vas voir. Les conservateurs se lèveront de leur siège —et ils ont les meilleurs de la maison—, et c'est qu'ils savent parler, ces théologiens, ces prêcheurs, ces types respectables habitués à se la couler douce à l'évêché! Ils arriveront à convaincre tout le monde que le changement, l'innovation, l'ouverture au monde, tout cela ce n'est que billevesées, et que les seuls enseignements valides sont ceux qui sont établis de longue date. Y compris celui qui dit que le pape n'a jamais tort. Tu verras, ce concile sera exactement comme les autres.
Je restai silencieux un instant, bien près de partager le pessimisme de mon ami. Puis je dis:
— Tu as peut-être raison, mais est cet archevêque polonais dont tu me parlais? Comment s'appelle-t-il?
Kurt rouvrit le journal.
— Karol Wojtyla.

Jerzy Kluger, Une amitié qui a changé l'histoire, Jean-Paul II et son ami juif, p94-95 éd Salvator, 2013
Kluger téléphone à tous les couvents de Rome jusqu'à retrouver son ami qui le croyait mort.

Le reste est le déroulé des conséquences politiques de cette amitié, déroulé vu de l'intérieur de cette amitié: pélerinages du pape à Auschwitz et Jérusalem, reconnaissance par le Vatican de l'Etat d'Israël, visite de la synagogue de Rome, etc.


Note pour mémoire : ajouter une citation du journal de Congar

dimanche 5 janvier 2014

Le dernier des injustes de Claude Lanzmann

Serge en avait dit du bien, Marie déteste Lanzmann, et moi j'ai le plus grand respect pour Shoah (qui est aussi une douleur pour des raisons personnelles).

Je suis donc allée voir Le dernier des injustes. C'est un film poignant, pas uniquement parce qu'il raconte l'histoire de Murmelstein et de Theresienstadt, mais parce qu'il met en scène le temps qui passe à l'échelle humaine, le Lanzmann de 2012 conversant avec le Lanzmann de 1980. Le temps devient visible, nous le contemplons dans le miroir de la caméra, et ce n'est sans doute pas le moindre mérite du film de nous faire ressentir quasi physiquement, matériellement, tout ce que nous aurions perdu si Claude Lanzmann n'avait pas mené à bien son projet dans les années 70, projet qui a abouti à Shoah.

Le vide. C'est le mot qui me vient à l'esprit quand je pense à ce film. Vide laissé par les personnages manquants, les témoins à interroger qui ne sont pas là — mais où sont-ils?
Ils sont morts, et l'on regarde les cheveux blancs de Lanzmann, sa voix traînante quand il lit les premières feuilles de son texte sur le quai de la gare de Theresienstadt (je ne suis plus si sûre que c'était cette gare), son pas lourd quand il gravit interminablement les escaliers d'une des grandes bâtisses de la ville "offerte aux Juifs" en nous racontant les vieillards jetés ici sous les toits, devant descendre et remonter dans le noir pour trouver un peu d'eau ou des latrines, désorientés et ne retrouvant plus leur bâtiment…
Et si Murmelstein fut le dernier des injustes, ou plus exactement le seul doyen de ghetto qui ait survécu à la guerre, Lanzmann est le dernier des témoins: il n'y a plus que lui désormais, tous les hommes qu'il a filmés sont morts un à un, il est le dernier écho, il marche devant la caméra, il tient la caméra, il est le dernier, il est seul, et déjà il n'est presque plus là, il est en train de s'effacer, là, devant les murs de la forteresse, tandis qu'il lit.

Il y a l'histoire de Murmelstein et il y a l'histoire de Therensienstadt, et la façon dont l'un finit par se confondre avec l'autre, aboutissant à l'aveu: «Je savais que je vivrais tant que vivrait le ghetto». Et donc Murmelstein a tout fait pour que vive Theresienstadt. Ce "donc" est-il de trop? En aurait-il fait autant si sa vie n'en avait pas dépendu? A l'inverse, en a-t-il fait trop justement pour protéger sa vie? Et de quel droit juger, nous qui sommes assis dans des fauteuils de spectateurs cinquante ou soixante ans après, et surtout, avec quels éléments?

C'est ce que nous propose Lanzmann: nous donner des éléments pour juger — à cela près que les éléments ne peuvent être présentés de façon neutre et que le spectateur sait qu'ils sont présentés dans un sens à décharge.
Comment le sait-il? Je ne me souviens plus, il me semble que je le savais par les quelques lignes que j'avais lu sur le film avant d'entrer dans la salle. Peut-être aussi étais-je favorablement influencé dans ce que j'avais lu dans Hilberg (La destruction des Juifs d'Europe, Fayard, 1988), la position impossible des "doyens" des ghettos, placés "entre le marteau et l'enclume", selon les termes de Murmelstein. Je conservais le souvenir du suicide d'Adam Czerniaków; il me semblait que tous les doyens avaient fini par mourir en se suicidant ou en accompagnant un convoi d'orphelins, quand ils se résignaient enfin à ne rien pouvoir faire pour sauver les enfants (la grande obsession semble d'avoir été de sauver les enfants: en cela Murmelstein diffère, son obsession était de protéger les vieillards). J'avais oublié des figures comme le "roi" du ghetto de Lodz. (Récit de Murmelstein: «Il [un Allemand] m'a demandé: "Ça ne vous plairait pas d'être le roi des Juifs?" J'ai répondu que le dernier avait fini sur une croix, il n'a pas compris.»)

Lanzmann raconte, mais il y a des manques. On sait bien, si on a vu Shoah, que vingt ou trente ans plus tôt, qu'il serait parti à la recherche de témoins, de contradicteurs, qu'il aurait essayé de trouver des preuves "vivantes" de ce que raconte Murmelstein.
Mais il est trop tard, il ne reste que les kilomètres de bobine à monter.

samedi 4 janvier 2014

Alibaba 24

(24) 21. Die rauhen Äfte der Eiche machten ihm ein Bett, das am Ende sehr unbequem wurde. Doch wartete er noch, bis er sie ganz aus den Augen verloren hatte und sein Ohr nur noch das Surren der Insekten vernahm. Dann rutschte er behutsam herab. Als er einmal herunter war und weder ihre Augen noch ihre Pistolen mehr zu fürchten hatte: Ei, dachte er, wenn ich es einmal versuchte, da hinein zu gehen! Gewiß waren diese Heiden nicht da, um Mineralien und Fossilien aufzusuchen. Ein anderes Interesse leitet sie, als solche Studien. Sie haben vielmehr Kleinodien, Juwelen und der gleichen darin versteckt. Wie viele Kapitalien vielleicht liegen unfruchtbar da aufgehäuft! Und ich kenne kein Statut, das sie hinderte, einem armen Tropf zu dienen, der Kaum ein Hemd hat, seine Blöße zu decken.

jeudi 19 décembre 2013

Méthode pour lire les philosophes

[…] l'étude d'un philosophe ne doit comporter ni vénération, ni mépris, mais, avant tout, une sorte de sympathie hypothétique jusqu'à ce qu'il soit possible de connaître l'impression exacte ressentie devant ses théories. C'est alors que l'attitude critique reprend tous ses droits, mais dans l'état d'esprit de quelqu'un qui abandonnerait les opinions qu'il a jusqu'ici défendues. Dans cette méthode, le mépris intervient au début, le respect ensuite.

Il est nécessaire de se souvenir de deux choses. 1° Un homme, dont les opinions et les théories valent la peine d'être étudiées, peut être présumé intelligent. 2° Aucun homme n'a jamais pu, vraisemblablement, atteindre la vérité entière et définitive sur un sujet quelconque.

Quand un être intelligent exprime un point de vue qui nous semble manifestement absurde, nous ne cherchons pas à prouver qu'il puisse, peut-être, avoir raison, mais nous devons essayer de comprendre comment il est arrivé à paraître vrai. Cet exercice mental, historique et psychologique, élargit immédiatement le champ de notre pensée et nous aide à réaliser combien absurdes paraîtront, peut-être, nos préjugés les plus chers à une époque qui aura une tournure d'esprit différente de la nôtre.

Bertrand Russell, Histoire de la philosophie occidentale, p.65-66, Les Belles Lettres, 2011

samedi 14 décembre 2013

Alibaba 21

(21) 17. Mit Freuden hätte auch er das Vertrauen der Vögel und Kafer geteilt. Allein wer malt sein Entsetzen, als er, indem er sich ein wenig überbeugte, um jenen geheimnisvollen Eingang, durch den sie verschwunden waren, näher zu betrachten, einen von ihnen hinter einem Wachholderstauche entdeckte, der Schildwache stand. Ach! dachte er, jetzt ist es aus mit mir. Auf Erden habe ich nichts mehr zu hoffen, von Gottes Gnaden allein kann ich mein Heil erwarten. Ihm zu Ehren gelobte er, seinem heutigen Tageslohn zu Gunsten der Armen zu entsagen, wenn er von Seiten dieser eingefleischten Teufel nichts leiden sollte und wenn er glücklich von statten käme.

18. Nachdem er so seine Blicke zu Dem hinauf gerichtet hatte, Den allein in diesem Momente sein Schicksal rühren konnte, und der das Gebet seiner Geschöpfe, die ihn andächtig anflehen, immer erhört, wurden seine vorher, wie die Wogen des Meeres, bewegten Gefühle ruhiger, der Kelch schien ihm nicht mehr so bitter, das Kreuz leichter zu tragen. Doch fingen ihm schon die Beine an, straff zu werden, und alle Gelenke sich zu lähmen. Jeder Augenblick kam ihm vor wie ein Jahrhundert. Endlich erschien einer der Diebe, ein rotbärtiger, bausbäckiger Kerl, und flüsterte dem, der draußen stand, zu:

19. Nun, Gevatter, hast du etwas gesehen? — Gar nichts, Vetter. — Gut. Doch muß genau gewacht sein. Schon wird der deutsche Konsul wegen jenes Prinzen seine Klage gemacht haben; welcher Stachel für alle Prokuratoren des Staats! Man wird den ganzen Gau durchsuchen, und wenn man uns ertappt, potztansend! — Bah! das kümmert mich einmal gar nicht, und was die Prokuratoren, Doktoren und Advocaten anbelangt, mich dünkt, man tät' eben so gut, sie mit den abgebrauchten Pantoffeln zur Tür hinaus zu schmeißen. Suchte man uns doch eher im tiefften See, als hier. Glaube mir, wir können herzhaftig noch andere Lorbeeren pflücken. Hierauf gingen beide hinein.

20. Nicht lange darnach kamen alle heraus, zuletzt der kommandant und seine beiden Leutnants, deren Mütze mit Pfau, Fasanen und Straußfedern geschmückt war, die in den Strahlen der Sonne von tausend Farben schimmerten, wie die Rauten eines Diamants. An der lustigen Miene dieser Gesellen konnte man erraten, daß sie nicht mehr nüchtern waren. Einige singen sogar an zu trillern, und ich stehe euch dafür, sie sangen keine Psalmen. Aber der Kommandant winkte, und stillschweigend saßen alle auf, gaben ihren Pferden den Sporn und trabten fort; bald waren sie hinter einer Schlehdornhecke verschwunden. Es war Zeit, denn der arme Alibaba, oben auf seiner Eiche wie der Matrose auf seinem Mast, spürte jetzt heftige Schmerzen an allen Muskeln und Nerven.

jeudi 12 décembre 2013

Une mesure du génie

Ses paroles [d'Héraclite], comme celles de tous les philosophes antérieurs à Platon, ne sont connues que par les citations qu'en font Platon ou Aristote dans le but de les réfuter. Quand on pense à ce qui adviendrait d'un philosophe contemporain s'il n'était connu que par la critique de ses rivaux, on se rend mieux compte du génie admirable des philosophes pré-socratiques qui paraissent encore si grands au travers du voile détracteur tendu par leurs ennemis.

Bertrand Russel, Histoire de la philosophie occidentale, p.71-72 (Les Belles Lettres, 2011)

samedi 30 novembre 2013

Alibaba 19

(19) In ihrem so verschiedenen, drolligen Anzuge hätte man diese Gesellen für Fastnachtsnarren oder Gecken gehalten. Allein nur zu bald bemerkte Alibaba, daß er nicht mit Narren zu tun habe, sondern mit Menschen, die grausamer waren, als Leoparden und Bären.

14. Von dem Versteck, wo er sich gekauert hielt, die verscheuchten Spatzen und Finken um die Freiheit ihres Fluges beneidend, hörte er einige ihren Genossen leise erzählen, daß sie einen reisenden Prinzen ausgeplündert und seinen Mundschenken, seinen Truchsessen und einen Grafen erwürgt hatten, die ihn begleiteten und sich erdreisteten, die Toren! ihren Herrn zu verteidigen. Andere unterhielten sich mit ihren Nachbarn von Bauern, denen sie die Ochsen von Pfluge abgespannt, und sogar von harmlosen Hirten, die sie gegeißelt, geprügelt und fast zu Tod gepeinigt und gemartert hatten, und sie rühmten sich dieser Greueltaten, als wären es lauter Heldentaten. Wehe mir! seufzte Alibaba, zur seligen Zeit meiner Ahnen quälten die Vorfahren dieser Barbaren nur vornehme Herren, jetzt aber ist der niedrigste Untertan ihrer Wut ausgesetzt sowohl als der Fürst.

lundi 25 novembre 2013

Visage de Dostoïevski

Nous sommes convaincus que les vérités nous sont nécessaires non en elles-même, mais pour autant qu'elles peuvent être utiles à l'action. C'est à ce point de vue que s'est placé par exemple Strakhov, lorsqu'il écrivait la biographie de Dostoïevsky; il l'avoue lui-même à Tolstoï, dans une lettre publiée en 1913:

« Tout le temps que j'écrivais, je devais lutter contre un sentiment de dégoût qui se levait en moi, je tâchais d'étouffer mes mauvais sentiments. Aidez-moi à m'en débarrasser. Je ne peux considérer Dostoïevsky comme un homme bon et heureux. Il était méchant, envieux, débauché. Toute sa vie, il fut en proie à des passions qui l'auraient rendu ridicule et misérable s'il n'avait pas été aussi intelligent et aussi méchant. Je me suis vivement souvenu de ces sentiments à l'occasion de cette biographie. Devant moi, en Suisse, il traitait si mal son domestique que celui-ci s'en offensa et lui dit: «Mais moi aussi je suis un homme!» Je me rappelle comme me frappa cette phrase qui reflétait les idées de la libre Suisse sur les droits de l'homme et s'adressait à celui qui nous prêchait toujours des sentiments humains. De telles scènes se reproduisaient constamment, et il ne pouvait contenir sa méchanceté. Maintes fois je répondis par le silence à ses incartades, qu'il commettait à la manière des vieilles femmes, subitement et, parfois, d'une façon détournée; mais il m'arriva aussi une ou deux fois de lui répondre des choses très désagréables. Pourtant, il l'emportait toujours sur les gens ordinaires et le pis est qu'il en avait grand plaisir et qu'il ne se repentait jamais jusqu'au fond de ses vilenies. Les vilenies l'attiraient et il s'en glorifiait. Viskovatov (le professeur de l'université de Yourieff) m'a raconté comment il se vantait d'avoir mis à mal, au bain, une petite fille que lui avait amenée la gouvernante. Parmi ses personnages, ceux qui lui ressemblent le plus, c'est le héros de La Voix souterraine, c'est Svirdrigaïlov, Stravoguine. Katkov refusa de publier une des scène de Stravroguine (le viol, etc.), mais Dostoïevsky l'a lue ici à un grand nombre de gens. Avec cela, il était enclin à une sentimentalité doucereuse, aux rêveries humanitaires et élevées, et ce sont ces rêveries, sa muse littéraire, sa tendance qui nous sont chères. En somme, tous ces romans essayent de disculper leur auteur; ils démontrent que les plus affreuses vilenies peuvent coexister en l'homme avec la noblesse de sentiment. Voici un petit commentaire à ma biographie; je pourrais décrire ce côté du caractère de Dostoïevsky, je me souviens de nombreux cas encore plus frappants que ceux que je viens de citer; mon récit aurait été plus véridique. Mais que périsse cette vérité; continuons à étaler le beau côté de l'existence, comme nous le faisons toujours, dans toutes les occasions.»

Je ne sais pas si l'histoire de la littérature possède beaucoup de documents d'une valeur supérieure à celui-ci.

Léon Chestov, Sur la balance de Job, "Les révélations de la mort", p.103 (Flammarion 1971)

samedi 23 novembre 2013

Alibaba 18

(18) Die anderen sahen sehr bunt aus. Da sah man die Trachten von fast allen Zeiten und Gegenden der Welt: die steifen Kittel der alten Zimbern und Teutonen sowohl als die feinen, knappen Röcke der Franzosen, Preußen, Bayern, Pommern, Polen, Russen und der übrigen Völker des neuern Europa; den weiten Mantel des Berbern und Kabylen sowohl als die dürftige Kleidung des Kaffern und Hottentotten.

lundi 18 novembre 2013

Noms bibliques

- Ada, l'une des deux femmes d'un descendant (cinquième génération) de Caïn (Gn 4,19) : Nabokov

- Milka, belle sœur d'Abraham (Gn 11,29) : le chocolat

- Kush, petit-fils de Noé (Gn 10,6) : cf Les Ethiopiques d'Hugo Pratt.

- Dina, la seule fille de Jacob (Gn 30,21) : le chat d'Alice dans Alice au pays des merveilles

samedi 16 novembre 2013

Alibaba 17

(17) 13. Bald kamen die seltsamen Kavalleristen an. Der Kommandant winkte und seine Kameraden hielten an. Er und seine zwei Leutnants waren ungefähr gekleidet wie bei den deutschen Soldaten die Husgaen und Uhlanen.

samedi 9 novembre 2013

Alibaba 16

(16) 12. Allein jetzt, ein Sklave der Furcht, war er nicht mehr jener flinke Knabe, den die Buben, seine Gespielen, wenn sie Wildschützen spielten, den Hasen nannten. Verdiente er diesen Beinamen noch, so war es wirklich kein Löwe. Wenn er übrigens auch den Schritt eines Riesen gehabt hätte, und schnell gelaufen wäre, wie ein Eilbote, so hätten ihn jene verdächtigen Burschen (wer war ihm Bürge, daß sie keine Schurken und Halunken seien?) auf ihren Rappen bald erhascht. Plötzlich hörte er ein Gerausch oben auf dem Baume, unter welchem er stand. War es ein Rabe, ein Falke, ein Weihe oder ein Affe? Er erblickte nichts. Aber eben dieses führte ihn auf den Einfall, sich auf den Baum zu flüchten, dessen nahe an einander stehende Äste sich ihm wie die Sproffen einer Leiter darboten. Geschwind kletterte er hinauf, und versteckte sich in das dichte Laub, um unvermerkt Zeuge dessen zu sein, was vorgehen sollte.

samedi 2 novembre 2013

Alibaba 15

(15) Ehemals hatte er — ich sage nicht gelesen, unser Alibaba kannte nicht einmal des ersten Buchstaben seines Namens — gehört hatte er schreckliche Erzählungen, denen er, wie die Perser, Araber und Morgenländer überhaupt, einen felsenfesten Glauben schenkte. Diese Ammenmärchen, die schon lange in Frieden, wie der Same im Schoß der Erde und der Funken im Kiesel, tief in seinem Gedächtnis schlummerten, erwachten auf einmal; er sagte bei sich, daß dieser unbekannte Haufen, auf dessen guten Willen er wenig zählte, ihm irgend einen Schaden zufügen könnte, und sein erster Gedanke war, zu fliehen.

samedi 26 octobre 2013

Alibaba 14

(14) und sein Herz pochte heftig.

samedi 19 octobre 2013

Alibaba 13

(13) 11. In diesem Augenblickte des Selbstgespräches des Alibaba erschien ein Trupp Reiter, die auf ihn zukamen. Alibaba's Gesicht entfärbte sich

samedi 12 octobre 2013

Alibaba 12

(12) 10. Oder er schie, daß erfast den Atem verlor und sang seine Stimme im heisern Konzert des Hähers, des Grünspechtes und der Elster, die unserm Esel viel mehr zu gefallen schienen, als die Drossel, die Amsel, die Grasmücke und die Nachtigall. Als Alibaba sin Stücklein Käse mit gutem Appetit gegessen hatte, wollte er sich in den Schatten eines Eichbaums legen, da hörte er in der Ferne das Wiehern von Pferden. Gott sei Dank! dachte er, das sind Jäger. Das wird mir eine Lust sein, einen Damhirsch, einen Rehbock, ein Wildschwein, ja vielleicht einen Hirsch mit dem zackigen Geweih pfeilschnell vorbei laufen zu sehen, und die jauchzenden Weidmänner zu Fuß und zu Pferd dem Wildbret nacheilen. Zum Glück, daß ich heute nicht zu Hause geblieben bin. Aber ich höre ja weder das Bellen der Meute, noch den gellenden Ruf des Jagdhorns.

mercredi 9 octobre 2013

Les proverbes, alphabet de la langue

[…] de toute manière, un proverbe n'est pas une révélation. Le domaine du proverbe est celui où tout a déjà été dit, où rien ne vaut que par là. […] La langue est pour nous ce qui est déjà là avant nous, et le proverbe est ce qui est déjà dans la langue1. Dans les sociétés anciennes, le proverbe est aux échanges de la conversation ce que l'alphabet est au mot, et ceux qui ne veulent pas honorer cet abécédaire de la Sagesse sont quand même obligés d'en trouver un. Aux sociétés qui ne reconnaissent pas leurs rudiments populaires, quelqu'un finit par tendre le miroir d'un «Dictionnaire des idées reçues», pluie morne de vérités premières, laideur qui démonce trop d'ambition.

Paul Beauchamp, L'un et l'autre testament T.1, (Seuil 1976) p.106-107







1 Stéphane Mallarmé, professeur au lycée Fontanes, expose dans la préface de sa Grammaire anglaise comment les proverbes de cette langue conviennent pour l'enseigner: «Ces sentences offrent-elles une application suffisante à la grammaire? Toujours. Jaillie de l'instinct de la race et polie au cours des siècles, chacune se trouve presque exclusivement frappée à l'empreinte évidente d'une Règle, avec la netteté qu'on doit attendre. Le fait, sans cesse vérifié, cause sans cesse, par son exactitude à se reproduire, une surprise nouvelle» (Oeuvres, Pléiade, p.1061).

samedi 5 octobre 2013

Alibaba 11

(11) Wie froh wedelte er mit dem Schwanze, wenn er einen Strunk Klee oder eine Distel zu Kauen bekam! Hatte er den Ranzen voll, so wälzte er sich auf dem Rasen herum oder rieb sich das Rückgrat, um sich gleichsam zu striegeln, an dem Stamm der Birken, Ulmen und Buchen.

jeudi 3 octobre 2013

Recommandation papale

Il [Léon XIII] demandait enfin de «veiller avec soin à ce qu'une ardeur trop violente dans la discussion ne dépasse pas les bornes de la charité mutuelle» (EB n°143).


Iamvero in hoc genere magnopere providendum est, ut ne acrior disputandi contentio transgrediatur mutuae caritatis terminos
Lettre apostolique Vigilantiae studiique.
Recommandation utile.

Références: EB signifie Enchiridion Biblicum n°143. Documenta Ecclesiastica Sacram Scripturam Spectantia, édité sous l'autorité de la Commission biblique pontificale (Rome, 1956, 3e édition).

La traduction en français se trouve page IV de l'introduction de Jean-Luc Vesco à L'Interprétation de la Bible dans l'Eglise (Cerf, 1994).
Cette introduction retrace cent ans d'évolution catholique sur l'exégèse qui recoupe les évolutions des différentes méthodes d'analyse littéraire.

mercredi 2 octobre 2013

L'esprit est travail

Le lecteur du Deutéronome est assailli de tous les côtés par l'évidence la plus difficile à admettre de toutes les évidences, à savoir celle-ci: que l'esprit est travail, action dont l'appui est ce qui lui résiste, ruse qui ne tend pas son embuscade deux fois au même lieu.

Paul Beauchamp, L'Un et l'Autre testament. T1 (Seuil, 1976) p.58

samedi 28 septembre 2013

Alibaba 10

(10) Aus dem Quersack zog er eine harsche Brodrinde, ein Stücklein Ziegenkäse, ein Dütchen Papier sit Salz und Pfeffer nebst Knoblauch und Zwiebeln und eine Kürbisflasche hervor. Anstatt dieser gemeinen Speisen konnte er manchmal, ungeachtet seiner Armut, einer Knochen ablecken, der doch mehr Knorpel und zähe Fasern darbot, als Fleisch.

9. Zuweilen zeigte sich die Natur gegen ihn freigebig und durch sie wurde für seinen Nachtisch gesorgt, den er ohne Mühe um sich herum aufgetischt fand. Vor, hinter und neben ihm, über seinem Kopfe, unter seinen Füßen, auf der Erde, in den Hecken, an den Bäumen glänzten, zwischen den Blättern, Erdbeeren, Brombeeren, Maulbeeren, Himbeeren, Vogelkirschen und Hazelnüsse im Überfluß. Indessen irrte der Esel im Walde umher von einem Baume zum andern, von einer Staude zur andern, indem er ans liebe Fressen dachte.

samedi 21 septembre 2013

Alibaba 9

(9) 8. Eines Tages war der Holzhauer mit seinem Tiere in dem Walde. Nicht weit von dem Orte, wo man diesen fleißigen Handwerker arbeiten sah, stand eine von jenen Felsenmassen, die man in dieser Gegend häufig findet. In dem Grase verborgen, floß heimlich ein seichtes Bächlein. Kein Mensch hätte es bemerkt, wenn es sein leises Gemurmel nicht verraten hätte. Nachdem er sich des ganzen Morgen müde gearbeitet hatte, ohne sich die geringste Erholung zu gestatten, wollte der jetzt hungrige und durstige Mann um die gewöhnliche Stunde das gewöhnliche Mittagessen halten.

samedi 14 septembre 2013

Alibaba 8

(8) 5. Alle Abende kam er müde heim, nachdem er den ganzen Tag gearbeitet hatte. Er war ein Holzhauer, ein Handwert, das leicht zu lernen ist. Er fällte Holz, und sammelte dürre Zweige und Späne, die er für ein paar Pfennige verkaufte. Wenn die Geschäfte gut gingen, so erlaubten sie ihm zuweilen ein Stück Fleisch zu kaufen, ein Glas Wein zu trinken und eine Pfeife Tabak zu rauchen. Aber gewöhnlich gewann er nicht viel Geld. Einst sprach seine Frau: Wenn nur unsere Armut nicht so groß wäre! Ist der künftige Winter rauh, so wirst du nicht so viel arbeiten, wir werden nichts gewinnen und selbst das Notwendige wird uns fehlen. Wie können wir dann leben? Wärest du nicht so blöde, so würde ich dir einen guten Rat geben und wir würden bald aus der Not sein. Sollte man nicht zu deinem Bruder gehen? Er könnte uns helfen, und warum wollte er es nicht?

6. Obgleich er reich ist, so bist du doch kein Fremdling für ihn. Übrigens sagt man, daß er gut sei, und du selbst hast mir oft wiederholt, er habe ein edelmütiges Herz und wäre mitleidig und barmherzig. Er war es, ehe er jene vornehme Frau kannte. Ist er aber noch? Es wäre fast erlaubt, daran zu zweifeln, denn anstatt sich zu bekümmern, um uns zu Hilfe zu kommen, sitzt er daheim, ohne sich um uns zu beschäftigen. Er scheint uns gänzlich vergessen zu haben. Wenn er wünschte, uns Gutes zu tun, so würde er doch wenigstens geruhen, uns zu besuchen. Aber während wir hier im Elend liegen bleiben, bleibt er in seinem Schlosse ruhig sitzen. Kommt er etwa daher geritten, oder gefahren, so silt er geschwind vorüber. Ach! fuhr sie seufzend fort, indem sie reich werden, verlieren manche Leute das Gedächtnis.

7. Das muß ich oft von dir hören, liebe Frau, antwortete Alibaba. Was dem auch sein mag, so darf ich doch behaupten, daß man keinen bessern Mann sehen kann, als Kassim. Was willst du, daß ich sagen soll? Wäre er frei, so würde er uns helfen und uns nicht darben lassen. Allein hast du nicht oft sagen hören, daß er immer seiner Frau hat folgen müssen, und daß sie nie einen Bettler hat wollen an ihre Tür kommen lassen. Wir müssen künftig sein, was wir bisher gewesen sind. Der gute Wille wird immer belohnt. Glaube nicht, daß wir von Gott werden verlassen werden. Er weiß, wie groß unser Elend, und wie uns sein Beistand so notwendig ist. Er hört die an, die ihn anrufen, er hat uns bis jetzt angehört, er wird uns künftig auch anhören, wenn wir nicht aufhören, ihn anzurufen.

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II. Tournure, c'est-à-dire suppressions, additions ou changements de mots.

de 29 à 56

samedi 7 septembre 2013

Alibaba 7

(7) 4. Seine Sklaven waren nicht so unglücklich wie er. Wenn seine Frau nicht da war, so konnte er seinen Kummer nicht verbergen und manchmal rief er laut: Ach! ich sehe es wolh, der Reichtum gibt dem Menschen das Glück nicht. Freilich hatte er nicht Unrecht, aber er hatte doch auch nicht Recht, sich von seiner Frau beherrschen zu lassen. Sein Bruder Alibaba hatte nicht Zeit, sich diesen traurigen Betrachtungen zu überlassen. Er hatte nicht eine reiche Witwe geheiratet, sondern die Tochter eines armen Schornsteinfegers. Er hatte kein Schloß, keinen Sklaven, oft sogar keinen Heller mehr. Kum war er reich genug, das Häuschen zu bezahlen, das er gemietet hatte. Man sah ihn jeden Tag mit seinem Esel in den Wald gehen, und diese Reise fand im Winter wie im Sommer, im Herbst wie im Frühling statt.

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règles concernant les adverbes, locutions adverbiales et compléments.

22. Nicht (ne pas) se met à la place de pas. Ex. Ses esclaves n'étaient pas aussi malheureux que lui. Quand sa femme n'était pas là…

23. Nicht suit les régimes (COI et COD) . Ex. Alors il ne pouvait pas cacher son chagrin, et quelquefois il criait tout haut: Ah! je le vois bien, la richesse ne donne pas le bonheur à l'homme. Constr. Alors pouvait-il son chagrin pas cacher; …la richesse donne à l'homme le bonheur pas.

24. Cependant, nicht précède le régime qui est immédiatement à la suite de pas, comme (il n'avait) pas tort, pas raison, pas le temps (en allemand on dit: pas temps. Ex. Assurément il n'avait pas tort, mais il n'avait pourtant pas raison non plus (en allemand: il avait aussi pas raison) de se laisser dominer par sa femme. Alibaba n'avait pas (le) temps de se livrer à ces tristes réflexions.

25. Nicht précède encore le régime s'il l'affecte en particulier, c-à-d. s'il peut se traduire par non pas. Ex. Il n'avait pas épousé une riche veuve (c-à-d. non pas une riche veuve), mais la fille d'un pauvre ramoneur.

26. Pas de, pas un, se traduisent par kein (aucun); plus de (plus un) se traduit par pas de… (pas un…) plus. Ex. Il n'avait pas de château, pas un esclave, souvent même plus un liard. Er hatte kein (accusatif neutre) Schloß, keinen (accus. masc.) Sklaven, oft sogar keinen Heller mehr.

27. Genug, assez, suit toujours son adjectif et son adverbe et ordinairement son nom. Ex. A peine était-il assez riche pour payer la maisonnette qu'il louait. Constr. riche assez.

Remarque : Aber, mais, peut toujours rester en tête de la proposition, et les débutant feront bien de l'y laisser; mais il peut aussi se mettre plus loin, généralement après le mot sur lequel porte l'opposition, ou après le verbe de la proposition principale ou le mot de subordination, et, si ce verbe ou ce mot de subordination sont suivis d'un pronom personnel, après ce pronom.

28. Les compléments se suivent dans cet ordre: d'abord 1/ le pronom personnel sans préposition, 2/ les compléments de temps; à la fin 1/ le lieu, 2/ le mot qui forme avec le verbe une seule expression. Ex. On le voyait aller à la forêt chaque jour avec son âne Const. On voyait lui (pron. pers.) chaque jour avec son âne à la forêt (lieu) aller.
Et ce voyage avait hiver comme été, en automne comme au printemps lieu. Avait lieu forme une seule expression.

samedi 31 août 2013

Anthologie du tricot

9 septembre 1937,
Beverly Wilshire Hotel, Beverly Hills, Californie

Chère Lilishka,
[…]
Life a publié des photos de toi lors d'un week-end chez les Kaufman: l'une n'est pas très réussie, celle où tu joues au tennis, sur l'autre, celle où tu tricotes, tu es à ton avantage. J'en déduis donc, finalement, que tu as le profil de la femme au foyer.
[…]

Tendrement à toi,
Dash

Dashiell Hammett, La mort c'est bon pour les poires, Allia 2002, p.133

Alibaba 6

(6) Anstatt ihm den Himmel zu geben, wurde diese Ehe für ihn, durch den herrschsüchtigen Character seiner Frau, ein Fegfeuer und vielleicht wäre es erlaubt, einen anderen Ausdruck zu wählen und die Hölle zu nennen.

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La préposition zu

21. La préposition zu (à, de, pour, devant l'infinitif) se met immédiatement devant l'infinitif.
Ex. Au lieu de lui donner le ciel, ce mariage fut pour lui, à cause du caractère despotique de sa femme, un purgatoire, et peut-être se serait-il permis de choisir un autre terme et de le nommer l'enfer.
Constru. lui le ciel de donner; …un autre terme de choisir et l'enfer de nommer.

vendredi 30 août 2013

Lettre d'amour

26 novembre 1934,
18904 Malibu Road, Pacific Palisades, Californie

Ma chérie -
C'est moi trucmuche, et je t'aime vraiment très fort.
Je n'ai rien de plus à ajouter que ce que je t'ai raconté au téléphone, excepté que je t'aime toujours énormément et oserais-je demander que tu fasses de même; tu ne crains rien à essayer.
Je suis en train de lire le nouveau livre de Millay et un roman en français —Les Loups— et la dernière publication de Waldo Frank, et tout cela a été de lecture fort agréable sans être bouleversante et je t'aime très fort.
Alfred m'ennuie avec ses supplications concernant The Big Knockover, qu'il voudrait sortir sous forme de livre, avec un avant-propos la présentant comme une œuvre de jeunesse écrite il y a fort longtemps. Il prétend être harcelé par mes lecteurs — ah les chiens! — et moi je t'aime très fort, mais je ne pense pas le laisser faire.
A présent je vais retenter le coup — toujours en t'aimant très fort — et me remettre à l'écriture de lasuitedelintrouvable, ça n'avance pas vite en ce moment, mais je m'attends sous peu à être galvanisé par l'enthousiasme inconditionnel de Hunt Stromberg.

Je t'aime très fort.
Dash

Dashiell Hammett, La mort c'est bon pour les poires, Allia 2002, p.108

mardi 27 août 2013

La lettre de Walter Benjamin à Carl Schmitt

La théologie politique de Paul est la transcription d'un colloque intervenu en février 1987. C'est la traduction critique (dans le sens où elle opère quelques modifications et corrige des erreurs) de la transcription allemande parue chez Fink. Elle y ajoute les références bibliographiques des textes parus en français et des annexes.

La première annexe est intitulée "L'histoire de la relation Jacob Taubes-Carl Schmitt". Elle commence par ces mots: «Je [Jacob Taubes] voudrais faire une remarque préliminaire», mais je ne comprends pas préliminaire à quoi: cette remarque (p.143) est-elle intervenue avant l'introduction (p.17) — et dans ce cas pourquoi cela n'a-t-il pas été mise au début du livre — ou en cours de colloque — mais dans ce cas pourquoi n'a-t-elle pas été placée au fil du texte, ou au moins appelée en note de bas de page au cours du texte?

Quoi qu'il en soit, je copie un extrait du début, qui cite la lettre de Benjamin à Schmitt, une «mine faisant tout bonnement exploser nos représentations de l'histoire intellectuelle dans la période de Weimar» (sans compter le plaisir de voir Adorno appelé "Teddy"):
Mais le problème est plus fondamental. La division en «gauche» et «droite», qui est mortelle depuis 1933, mortelle pour la gauche […1], lorsque, après la guerre, la guerre civile s'est poursuivie sur le plan intellectuel (en tout cas, je viens d'une ville2 où la première question est toujours: est-il de gauche ou de droite? Je ne cacherai pas que j'ai du mal à m'y faire). […]

On voit très bien que ce schéma gauche-droite ne tient pas la route, et en effet, l'ancienne Ecole de Francfort était en rapport étroit avec Schmitt, si nous considérons non pas seulement les chefs officiels de l'Ecole, à savoir M. Horkheimer et le «musicien» Adorno, mais également Walter Benjamin, un esprit plus profond qui, en décembre 1930, écrit encore une lettre à Carl Schmitt et lui envoie son livre sur le Drame baroque accompagné de la remarque suivante: «Vous remarquerez très vite combien ce livre vous doit dans sa présentation de la doctrine de la souveraineté au XVIIe. Permettez-moi de vous dire, en outre, que grâce à vos méthodes de recherche en philosophie de l'Etat j'ai trouvé, dans vos œuvres ultérieures, particulièrement La Dictature, une confirmation de mes méthodes de recherche en philosophie de l'art.» Quand j'ai eu cette lettre en main, j'ai appelé Adorno et je lui ai demandé: «Il y a deux volumes de correspondance de Benjamin. Pourquoi cette lettre n'a-t-elle pas été publiée?» Sa réponse a été que cette lettre n'existait pas. J'ai alors répliqué: «Teddy, je reconnais les caractères d'imprimerie, je connais la machine avec laquelle Benjamin écrivait, ne me racontez pas d'histoires, j'ai le texte en main.» Adorno a alors dit que cela n'était pas possible. C'est une réponse typiquement allemande3. J'en ai alors fait une copie et la lui ai envoyée à Francfort. Un archiviste, M. Tiedemann, s'y trouvait encore. Et Adorno m'a rappelé en disant: «Oui, cette lettre existe bien. Mais elle a été perdue.» J'en suis resté là!

Jacob Taubes, La théologie politique de Paul, Seuil 1999, annexe 1 p.143-144





1 Un passage n'a pas pu être enregistré.
2 Rappelons que Taubes arrive de Berlin, où il enseigne. [N.d.T.]
3 Allusion sans doute à ce vers célèbre du poème de Christian Morgenstern: «Weil nicht sein kann, was dicht sein darf» (car ce qui ne doit pas être ne peut pas être). [N.d.T.]

lundi 26 août 2013

Commençons

Désespérant de résoudre ces questions, je les laisse en suspens. Naturellement, le lecteur perspicace a déjà deviné que tel était mon but dès le début, et il m'en veut de perdre un temps précieux en paroles inutiles. […] Voilà ma préface finie. Je conviens qu'elle est superflue; mais, puisqu'elle est écrite, gardons-la.
Et maintenant commençons.
L'auteur.
Dostoïevski, les frères Karamazov, Pléiade 1952, préface p.2

samedi 24 août 2013

Alibaba 5

(5) und sie heiratete ihn. Kassim glaubte, daß ihm eine so glänzende Heirat den Himmel öffnen sollte. Leider irrte er sich, wie es uns die Folge des Geschichte zeigt.

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règles concernant les pronoms

18. Dans une proposition principale, le pronom personnel COD ou COI suit le verbe.
Ex. Et elle l'épousa ; constr. Et elle épousa lui.

19. Quand le verbe doit par construction changer de place, le pronom COD ou COI se met devant le sujet.
Ex. Cassim croyait qu'un si brillant mariage devait lui ouvrir le ciel; constr. Cassim croyait qu'à lui un si brillant mariage le ciel ouvrir devait. — Malheureusement il se trompait; constr.Malheureusement trompait-il soi.

20. De deux pronoms COI et COD, l'accusatif précède le datif.
Ex. Comme nous le montre la suite de l'histoire; constr. Comme le nous la suite de l'histoire montre.

vendredi 23 août 2013

Enchaînements

J'enchaîne Les frères Karamazov à la suite de Taubes: je lisais Taubes parce que c'était un vieux désir, je lis Dostoïevski parce que Gwendoline m'a rappelé de façon fortuite que j'avais à le lire pour la fin du mois.

C'est ainsi que je lis à la suite deux livres dont le premier se termine par :
«Paul, juif romain de Tarse, s'empara de ce sentiment de culpabilité et le ramena correctement à sa source historique primitive. Il nomma celle-ci le "péché originel"; c'était un crime contre Dieu qui ne pouvait être expié que par la mort. Par le péché originel, la mort était entrée dans le monde. En réalité, ce crime digne de mort avait été le meurtre du père primitif, plus tard divinisé. Mais on ne rappela pas l'acte du meurtre; à sa place on fantasma son expiation, et c'est pourquoi ce fantasme pouvait être salué comme une nouvelle de rédemption (évangile)

Freud, L'Homme Moïse et la religion monothéiste, Gallimard 1986 p. 177-178, cité par Taubes dans son article "La religion et l'avenir de la psychanalyse" paru en anglais à New York en 1957 et repris à la fin du livre de Jacob Taubes, La théologie politique de Paul, Seuil, p.184.
et le deuxième commence par:
[Avril 1878] […]
A cette époque, deux hommes ont une influence sur sa pensée: ce sont Vladimir Soloviev, alors tout jeune, et Nicolas Fedorov. Soloviev faisait cette année-là un cours sur l'humanité divine que Dostoïevski suivait assidûment. Fedorov exposait un système philosophique destiné à restaurer l'unité parmi le hommes: il faut, dit-il, supprimer le conflit entre les générations et c'est aux fils de «ressusciter leurs pères». Le parricide, motif central des Frères Karamazov, est l'image même de la désunion qui empêche l'humanité d'accomplir sa mission rédemptrice. On trouve dans les carnets de Dostoïevski des notes qui ont trait à cette idée.

"L'élaboration des frères Karamazov" par Sylvie Luneau, p. XIX dans Les Frères Karamazov de Dostoievski, Gallimard Pléiade 1952.


(En 1928, Freud écrit un article, Dostojewski und die Vatertötung, soutenant que les plus grandes œuvres de la littérature occidentale traite de parricide: Œdipe, Hamlet, Les frères Karamazov.)

samedi 17 août 2013

Alibaba 4

(4) 3. Kassim allein, der ältere, verließ das Haus, wo sein Vater selig so einsam und ärmlich gewohnt hatte und bekam ein Schloß voll Sklaven und mehrere Koffer voll Geld. Als das Schicksal, das ihm anfangs günstig war, aber nur zu bald ungetreu wurde, den Sohn des armen Schneiders dieses großen Vermögens teilhaftig machte, war er ungefähr dreißig Jahre alt. Schön von Angesicht, gegen jedermann höflich und dienstfertig, von Character sehr sanft, gefiel er einer Witwe, die ungeheuer reich war.

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règles concernant les adjectifs

15. L'adjectif qui n'est ni attribut ni en apposition précède son nom, sauf allein, seul; selig, feu, défunt; voll, plein (de).

Remarque : par adjectif il faut entendre non seulement l'adjectif proprement dit, mais encore le participe présent et le participe passé s'il est isolé (c'est-à-dire s'il ne fait pas parti d'un temps conjugué).
Ex. Et le vieillard épuisé (constr. l'épuisé vieillard) mourut. Les deux frère eurent dans la suite un sort très différent (constr. un très différent sort). Cassim seul, l'aîné, abandonna la maison où feu son père (constr. où son père feu) avait si solitairement et si pauvrement vécu et eu un château plein d'esclaves et plusieurs coffres d'argent.

16. A l'exception de voll, l'adjectif complétant un groupe nominal au génitif, au datif ou à l'accusatif sans préposition, le suit.
Ex. Lorsque le sort qui lui fut d'abord favorable, mais (qui) ne lui devint que trop tôt infidèle, rendit le fils du pauvre tailleur participant de cette belle fortune ((constr. de cette belle fortune participant), il était âgé d'environ trente ans (constr. environ trente ans âgé).).

Remarque : Teilhaftig participant commande le génétif; günstig favorable et ungetreu infidèle, le datif, comme en général les adjectifs suivis de à; alt âgé l'accusatif ainsi que les autres adjectifs de quantité ou de mesure.

17. L'adjectif qui a des compléments introduits par une préposition peut les précéder ou les suivre; l'adverbe qui l'accompagne reste avec lui.
Ex. Beau de figure, poli et serviable envers tout le monde, très doux de caractère, il plut à une veuve qui était immensément riche. On peut dire, par exemple: envers tout le monde poli et serviable; si l'on veut mettre de caractère avant doux, il faut dire: de caractère très doux.

samedi 10 août 2013

Alibaba 3

(3) Sie versprachen ihrem Vater alles, und der ermattete Greis starb. Die zwei Brüder hatten in der Folge ein sehr verschiedenes Los.

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règle concernant les substantifs

14. Le nom au datif (complément d'objet indirect COI) précède le nom à l'accusatif (COD) quand les deux sont présent dans la phrase.
Ex. Ils promirent tout à leur père. Constr. Ils promirent à leur père tout.

vendredi 9 août 2013

Les langues — réflexions et méthode

… Lu dans Gide ce qui est mon propr cas: il dit aimer l'étude des langues — comme celle du piano — parce que chaque jour on peut y faire quelque progrès, s'assigner des buts et avancer avec sûreté, infaillibilité… C'est cela! Quand une langue ne demande plus aucun effort et n'offre plus aucune occasion de progrès, elle cesse d'attirer ceux qui goûtent précisément cette activité de jeu et ces acquisitions régulières.

Auguste Valensin, textes et documents inédits présentés par Henri de Lubac et Marie Rougier, Aubier, 1961, p.232
Et soudain, je me rends compte en lisant ces lignes que pour moi, apprendre une langue avait peu de choses à voir avec le travail: il y avait ceux qui étaient doués (retenaient vite, avaient l'oreille musicale, n'étaient pas intimidés par leur accent) et ceux qui n'y arriveraient jamais, ou très mal, dont je faisais partie.
Voilà donc une occasion de me mettre sérieusement au travail et de me consoler de n'avoir jamais fait de musique!
Si j'avais à apprendre le latin, je procèderais à peu près comme j'ai fait pour l'italien: je me fixerais une douzaine d'œuvres, que je traduirais avec l'aide d'une traduction, mais en m'imposant de me rendre compte de la traduction, d'en justifier le détail. Puis, cette demi-douzaine d'œuvres, je me fixerais de les lire sans les épeler, de me les rendre familières. Et il y aurait Virgile, (un peu de Bucoliques, un peu de Géorgiques, un peu d'Enéide; de quoi faire trois cents page de Virgile), Horace (deux cents pages), Cicéron (plus facile; cinq cent pages). Cela irait très lentement pour certains auteurs, plus vite pour d'autres… Je me ferais un programme triennal: avec une moyenne de trente à quarante pages par mois, la première année, de cinquante à soixante pages la deuxième, de quatre-vingt-dix la troisième…
Ibid. p.317

Plusieurs remarques:
Valensin a sans doute appris le latin à l'école (douze heures par semaine au collège en 1906, crois-je me souvenir), désapprouve-t-il la méthode utilisée? Ou n'est-elle souhaitable que pour les enfants car trop scolaire, justement?
Il ne parle pas de grammaire: je suppose que c'est ce qu'il entend par «rendre compte de la traduction»: cela signifie de traverser les grammaires (les livres) transversalement, par leur index, car le texte peut renvoyer à tout moment à n'importe quelle règle, sans hiérarchie.
Trente à quarante pages par mois, une par jour, trois cent soixante à quatre cent quatre vingt par an… Mais bien lire ou bien comprendre (ce qui est par exemple mon cas en anglais) ne garantit absolument pas de bien parler (syntaxe et accent). Il faut faire du thème, beaucoup de thème, j'ai toujours été trop paresseuse pour le thème, alors que c'est la vraie pratique de la langue.
Son étude de la langue [l'italien] est conduite avec rigueur. Il constitue des paquets de fiches, sur lesquelles il note les mots inconnus trouvés dans ses lectures. Il a toujours sur lui un paquet de trente fiches. On le rencontre, dans la rue, dans le tram, ses fiches au creux de la main. Il les révise inlassablement. «Tout est das le rabâchage, la persévérance.»
Ibid. p.183

22 octobre 1944. Sur la langue allemande. Je me suis remis depuis quelque temps à l'anglais après m'être aperçu que je le comprenais assez pour lire avec plaisir une nouvelle sans le secours du dictionnaire. Et je continue à lire de l'allemand. Cette dernière langue est beaucoup plus difficile, mais j'estime qu'elle s'écarte assez du français pour offrir, du point de vue pédagogique, les avantages qu'on demande au latin. Bien traduire de l'allemand, c'est vraiment interpréter; surtout si l'on a, comme moi, appris l'allemand par les racines, c'est-à-dire sans faire correspondre un mot français à chaque mot allemand. Pour moi, les mots allemands n'ont pas une acception fixe, un sens unique, ou des sens précis, entre lesquels le contexte permet de choisir; ils produisent pour ainsi dire leur sens chaque fois qu'ils se présentent; et, en dehors de tout contexte, leur signification reste virtuelle et plastique, insaisissable (car saisir une signification, c'est la fixer par un mot) et vague, consistant en une certaine direction de pensée… Par exemple, que veut dire Stimmung? Dans telle phrase, ce mot signifie disposition. Dans telle autre,… dans telle autre… et ainsi de suite. La plupart du temps, j'ignore ces signification que donne le dictionnaire. Stimmung signifie pour moi quelque chose pour quoi je n'ai pas de mot français jusqu'à ce que je le voie dans une phrase et alors il me faut trouver, il me faut découvrir le mot français correspondant à ce que Stimmung me suggère. Pratiquer ainsi la lecture de l'allemand la rend sans doute plus laborieuse, mais combien plus intéressante. Je suis convaincu que c'est ainsi que les Allemands eux-mêmes pensent les mots de leur langue.
Ni l'anglais, ni l'italien, ni l'espagnol, pour ne parler que des langues que je connais, ne se prêtent à être traités de la même manière. Là, un mot correspond la plupart du temps à un mot.
Ibid. p.324-325

lundi 5 août 2013

Gide et la foi

Pour M.Pic.

C'est d'une curieuse manière que le Père [Auguste Valensin, sj] avait fait la connaissance d'André Gide.
On l'appela un jour au téléphone:
— «Ici, André Gide.»
Etonnement. Insistance.
— «Puis-je venir vous voir, mon Père? C'est pour une consultation grave et urgente.»
Dans une interview, le 24 décembre 1948, le Père racontait ainsi cette première entrevue:

«Vous confier l'objet précis de sa visite serait une indiscrétion. Mais je puis vous dire ceci: André Gide avait formé un plan pour soustraire éventuellement au camp de condentration une personne menacée. Le moyen comportait de sa part, à lui qui l'avait imaginé, un sacrifice énorme. Non pas d'argent, ce qui serait peu, mais d'amour-propre.
Sans obligation d'aucune sorte, pas même d'amitié, sans attrait personnel, il avait décidé d'affronter la calomnie, plus, peut-être, le ridicule… gratuitement, par charité pure.
Le projet n'était heureusement pas réalisable. L'ordre catholique, sur lequel André Gide me venait justement consulter pour le compte d'un tiers, ne le permettait pas. Il l'abandonna et eut la simplicité de s'en montrer soulagé.
— La charité, lui dis-je, couvre la multitude des péchés.
A quoi il répondit, avec un geste de la main que je revois encore:
— C'est qu'il y en a beaucoup!…
Ce jour-là, nous devînmes amis…»

Le 12 juillet 1946, on retrouve, dans un carnet du Père, la trace d'une de leurs rencontres:

«Longue entrevue avec André Gide. Conversation intime tout de suite. Il me dit qu'il est un esprit religieux, que beaucoup de ses amis se sont faits catholiques… qu'il garde précieusement trois lettres de jeunes gens entrant dans les ordres et lui disant ce qu'ils lui doivent… Nous parlons de Roger [Martin du Gard], de Catherine [Gide]…, de X. qu'il m'engage à voir pour la remonter à la suite de ses insuccès… de Valéry, des fils de Valéry… François serait remarquablement intelligent.
Parlons de la mort. Il croit qu'après la mort, il n'y a rien pour l'individu. Que concevoir les choses autrement, c'est de l'égoïsme… Vouloir satisfaire à un besoin…
Nous nous quittons très sympathiquement.
Il voudrait revoir le P. Doncœur.»

En septembre 1947, à Paris, le Père note encore:

«Vu longuement Gide, chez lui… Sujet religieux, tout de suite… Je lui dis: «Sans un au-delà, sans l'immortalité, la vie est absurde.» Il me répond: «Il dépends de nous qu'elle ne le soit pas», ce qui est la réponse existentielle orthodoxe. Puis nous lisons du Virgile, du d'Annunzio. Nous parlons de Claudel, d'Hélène et de Roger…»

Quand Gide est malade à Nice, à la clinique du Belvédère, le Père va le voir plusieurs fois. Le 18 octobre 1949, à la suite d'une longue conversation, à la Résidence des PP. Jésuites, ils s'embrassent. Ils se reverront plusieurs fois encore en 1950. Le Père passe la journée du 20 mars à Juan-les-Pins, dans la villa que Gide a loué. «Longues confidences très intimes, de Gide.» Quelques jours après, Gide demande au Père de revenir faire une partie d'échecs!

Leurs amis communs notent avec amusement la ressemblance de leur voix; on s'y méprend au téléphone: même accent, même manière d'appuyer sur les syllabes, de détacher certains mots, de les chanter. Tous deux s'intéressent aux méthodes, aux procédés, aux démarches de l'esprit. ils ont la même curiosité toujours en éveil, la même impatience juvénile, le même besoin d'avoir sans cesse l'esprit occupé par quelque problème: l'un lit Virgile dans la rue, l'autre, Dante. Même difficultés pour écrire si le papier ou la plume leur semblent rebelles. Ils sont surtout le même don d'accueil, de sympathie, de séduction.

Le Père s'amusait beaucoup de ces ressemblances. Cela ne l'empêchait pas de mesurer tout ce qui les séparait.
Au cours de l'interview dont il a été question plus haut, le Père poursuivait ainsi ses propos sur Gide:

«Je sais ce qu'on peut reprocher, très justement, à ses ouvrages et à sa vie. Je connais certains des désastres moraux qui lui sont imputés. Mais je sais aussi ce que l'on ignore d'ordinaire et qu'il a fait du bien à certaines âmes.
N'attendez pas de moi que je juge l'homme. Je n'en ai pas le droit et aussi bien je n'en ai pas l'envie.
Sans vouloir, bien sûr, rien excuser de ce qui est condamnable et si loin que je sois de le recommader à la jeunesse, je crois à sa bonne foi. Tout cela, uni à sa charité, peut peser d'un poids énorme dans la balance de Dieu.
— Mais Gide croit-il en Dieu?
— Il y a cru. Aujourd'hui, je pense que c'est fini… Dans ma dernière visite à l'homme qui m'avait dit être tiraillé entre Platon (le Platon de Phèdre et du Banquet) et le Christ, j'ai trouvé cet homme, en fait, durci et comme fixé définitivement dans son choix: incroyant et athée. Mais à l'enfant prodigue qui ne reconnaît pas son Père, son Père continue de tendre les bras. Respectons le mystère des relations de cette âme à Dieu: je crois éperdument à la Miséricorde.»

Auguste Valensin, textes et documents inédits présentés par Henri de Lubac et Marie Rougier, Aubier, 1961, p.232

samedi 3 août 2013

Alibaba 2

(2) Man konnte diesen Greis sast jeden Tag früh und spät in seiner Werkstätte arbeiten sehen. Er hatte einige Jahre glücklich leben. Allein seine Frau war schon längt gestorben, und er blieb allein mit seinen zwei Knaben Kassim und Alibaba, die noch jung waren. Der treiffliche Man, der doch gut arbeitete, gewann nur sehr wenig, weil die Schneider dort wimmelten. Da er übrigens oft krank war, so wurde er nach und ganz arm, und man kann sagen, daß er zulezt gar nichts besaß. Als er auf seinem Sterbebette lag, da rief er seine Söhne zu sich: Meine Kinder, sagte er traurig lächelnd, mein Tod, glaube ich, ist nahe. Serh gern wollte ich euch heute ein schönes Vermögen hinerhalten.

2. Allein das ist unmöglich, denn ihr wisset, daß ich nichts habe. Entweder die Krankheiten oder die Umstände haben mein Alter geprüft, und das Beispiel eures Vaters ist eure einzige Erbschaft. Aber seid gerecht und ehrlich. Weder die Arbeit noch das Glück fehlen dem, der seine Pflichten mit Entschlossenheit erfüllt. Nicht die Armut, sondern das Laster ist zu fürchten und zu vermeiden. Kann Gott die Ungerechtigkeit segnen und belohnen? Wer liebt und achtet eine Seele, die unehrlich ist? Welche Freude gibt das Gewissen einem solchen Menschen? O meine Kinder, darf ich hoffen, daß ihr diese letzten Ermahnungen beherzigt? Sind sie ja doch wenigstens eben so nützlich un kostbar, wie die größten Schätze.

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Règles concernant le verbe, sa place dans la phrase:
Je reformule les règles le cas échéant. A titre de curiosité, je recopie la façon de traduire mot à mot, si éloignée de notre pédagogie moderne (nous sommes en 1906). L'exposé des règles est l'occasion de traduire le récit.

2. L'infinitif et le participe passé se mettent en fin de proposition, subordonnée ou principale. De ce fait, ils se placent après leurs compléments.
Ex: On pouvait voir ce vieillard travailler presque chaque jour matin et soir dans sa boutique.
Construction: On pouvait ce vieillard presque chaque jour dans sa boutique travailler voir.
Il avait quelques années vécu heureux; mais sa femme était morte depuis longtemps déjà.
Constr.Il avait quelques années heureux vécu; mais sa femme était depuis longtemps déjà morte.

3. Le verbe (au mode personnel) d'une proposition subordonnée se met à la fin de cette proposition.
Ex: Et il restait seul avec ses deux fils Cassim et Alibaba, qui étaient encore jeunes. L'excellent homme, qui travaillait pourtant bien, ne gagnait que très peu, parce que les tailleurs abondaient en cet endroit.
Constr.: qui... jeunes étaient; qui... bien travaillait; parce que ... endroit abondaient.

4. Dans une proposition subordonnée, le pronom personnel sujet doit suivre immédiatement le mot de subordination.
Ex: Comme en outre il était souvent malade...
Constr.: Comme il en outre était souvent malade...

5. Le verbe de la proposition principale (de la première si plusieurs se suivent) précède le sujet quand elle est précédée de sa subordonnée. Dans ce cas, on met ordinairement en tête so (ainsi), s'il s'agit d'une conséquence, et da (là, alors) s'il s'agit d'un fait passé (c.-à-d. après als ou nachdem) (J'ai l'impression que cette règle de "so" et "da" n'est plus suivie : désuet)).
Ex:
Comme en outre il était souvent malade, il devint (constr. ainsi devint-il) peu à peu tout à fait pauvre et l'on peut dire qu'à la fin il ne possédait rien du tout.
Lorsqu'il fut sur son lit de mort, il appela (constr. alors appela-t-il) ses fils près de lui.

6. Le verbe d'une proposition intercalée précède le sujet, même quand le sujet est je.
Ex.
Mes enfants, dit-il en souriant avec tristesse, la mort, je crois (constr. crois-je), est proche.

7. Le verbe de la proposition principale précède le sujet, quand le premier mot n'est pas le sujet. Dans ce cas on ne peut commencer par deux compléments différents.
(Aujourd'hui la règle s'énonce ainsi: le verbe de la principale est toujours en deuxième position, y compris si la première place est occupée par une subordonnée (cf. point5.)
Ex. Très volontiers aujourd'hui je voudrais vous laisser une belle fortune. Constr. Très volontiers voudrais-je vous aujourd'hui une belle fortune laisser.

8. Les mots et, ou, car, mais (und, oder, denn, aber) ne comptent pas dans la construction comme "premiers mots"; ni les négations ou les choix : ne...pas, ni...ni, etc (nicht, weder...oder).
Remarque: si plusieurs "ou" se suivent, le premier se traduit par entweder. "Mais" se traduit par aber. Quand il signifie "seulement", ou "mais malheureusement" il se traduit allein; enfin il se traduit sondern après une négation.
Ex. Mais (allein) cela est impossible, car (denn) vous savez que je n'ai rien. Ou (enweder) les maladies ou (oder) les circonstances ont éprouvé ma vieillesse et l'exemple de votre père est votre unique héritage. Mais soyez justes et honnêtes. Ni (weder) ni (noch) le bonheur ne manquent à celui qui accomplit ses devoirs avec énergie. (Ce n'est) mais (sondern) le vice (qui) est à craindre et à éviter.

9. Le verbe, dans une interrogation (directe), se met en tête suivi du sujet. On ne traduit pas il, ils, elle, elles, sujets pléonastiques.
Ex. Dieu peut-il (constr. Peut Dieu) bénir et récompenser l'injustice?

10. S'il a un mot interrogatif comme qui? quel? où? quand?, c'est par lui qu'il faut commencer. Alors, si le mot interrogatif est le sujet, il n'y a pas de changement.
Ex. Qui aime et estime une âme (qui est) déloyale?

11. Si le mot interrogatif n'est pas le sujet, on met le verbe avant le sujet (règle 7 : en deuxième position).
Ex. Quelle joie la conscience donne-t-elle à un tel homme? Constr. Quelle joie donne la conscience à un tel homme?

12. Dans l'interrogation, les mots est-ce-que se suppriment.
Ex. O mes enfants, est-ce-que je puis (constr. puis-je) espérer que vous prenez à cœur ces derniers avis?

13. On emploie quelquefois la forme interrogative pour donner un tour plus vif à une affirmation. Dans ce cas, on ajoute dans la phrase les mots ja (oui, certes) ou doch (pourtant) ou les deux à la fois.
Ex. Ils (ces avis) sont pour le moins tout aussi utiles et (aussi) précieux que les plus grands trésors: Sind sie ja doch (littér. Sont-ils certes pourtant) wenigstens eben so nützlich un kostbar, wie die größten Schätze.

vendredi 2 août 2013

Deux livres de médecins, un livre sur l'amour

Je prends de l'argent au distributeur. Il me faut de la monnaie pour la machine à café. Je pense à l'automate de la poste du Cnit pour obtenir des pièces, mais la poste du Cnit, qui ne me déçoit jamais quand il s'agit de me décevoir, est fermée pour travaux.
Alors je décide d'aller à la Fnac, pour y trouver un truc pas trop cher.

Au passage j'épelle "Teilhard" à une vendeuse qui cherche sur son écran en interrogeant deux vieilles dames: «Théière?» Elles ne savent pas (et je me demande comment on peut avoir l'idée de chercher un livre de Teilhard sans savoir qui il est. Pour un petit-neveu, peut-être?)

Je vais au rayon religion (la dernière fois au Virgin j'avais trouvé un Wénin, je cherche un Boyarin, sait-on jamais) qui se trouve au même endroit que la spiritualité, la sociologie et la psychologie (un peu comme si on avait décidé de mettre tous les charlatanismes ensemble). J'aime bien cet endroit, on y trouve toujours des livres bizarres.
J'en feuillette plusieurs (Le Petit Prince adapté à la vie de bureau…) dont Pourquoi l'amour fait mal d'Eva Illouz. Ce n'est pas un livre érotico-sentimentalo-psychologique, mais une étude socio-économique sur les mutations de l'amour (ce qu'on entend par amour et ce que l'on attend de l'amour) dans un monde d'égaux où l'on ne croit plus au sacré. En fait, pour se donner une idée du livre, il suffit de savoir que l'autre titre de l'auteur traduit en français s'intitule Les sentiments du capitalisme («Aurait-on oublié que les sentiments sont des acteurs majeurs de l'histoire du capitalisme et de la modernité? et qu'elle a favorisé le développement d'une nouvelle culture de l'affectivité engageant le moi privé à se manifester plus que jamais dans la sphère publique?»)
Bref, un livre sérieux dont je note ici les références en attendant d'avoir du temps à y consacrer.

Je repars avec le livre de Jaddo, Juste après dresseuse d'ours. J'en aime le ton et les histoires courtes. Ce n'est pas du tout le même angle que celui du Dr Borée qui lui raconte ses aventures de médecin généraliste à l'ancienne (le médecin de famille, disait-on chez nous: Loin des villes, proches des gens).
Jaddo, c'est plutôt des aperçus de ses années d'études, de ses stages, de ses indignations (elle a l'indignation fréquente et spontanée, j'aime bien) contre le système (absurde), les pontes (arrogants), les patients (imprécis ou sans gêne).

Je ne vais pas citer le drôle ou l'indignant (se reporter au blog ou au livre), juste l'utile (je n'aurais jamais pensé que c'était si important, les médicaments que l'on prenait):
Alors très sérieusement, maintenant, un MESSAGE DE SANTE PUBLIQUE:
Soit on est capable de donner tout son traitement de tête, sans oublier un médicament et sans oublier les posologies ni la durée du traitement, soit on a toujours sur soi une fiche cartonnée avec la liste de ses médicaments.
Si vous avez un mère ou une grand-mère qui n'a plus toute sa mémoire, vous savez ce qu'il vous reste à faire.
Le prochain médecin qui la verra aux urgences construira un petit autel avec des bougies en hommage autour d'une photo de vous.
Et potentiellement, vous, vous sauverez la vie de votre grand-mère.

Jaddo, Juste après dresseuse d'ours, presses pocket, p.118-119

mercredi 31 juillet 2013

Coeur, raison, conscience

Premier stade : primauté au cœur, de bonne foi.
Cependant, avec l'âge, l'expérience, la connaissance, il apparaît que la raison doit primer sur le cœur (ce qui transparaît dans «l'enfer est pavé de bonnes intentions», par exemple (ce qui rend si dangereuse cette manie de légiférer en réaction à l'émotion)). Ce faisant, les choix pourront paraître "durs", manquant de douceur. Ce sont des choix privilégiant la raison, donc le long terme.
(Oui, je généralise quelque chose qui paraît ne concerner que la foi. Mais Valensin est jésuite, il est dans l'application perpétuelle du "discernement" qui va permettre de choisir l'action adéquate pour "une plus grande gloire de Dieu"; ou plus simplement, pour les athées, pour plus de justice et de rectitude).
Moi aussi, j'ai dit: si l'on croit, la logique est de tout laisser, etc. Et c'est le raisonnement du cœur, lequel n'est pas mauvais. Le raisonnement de la Raison est différent: si l'on croit, la logique est de faire la volonté de Dieu. Entre le cœur et la Raison, on ne peut être approuvé de donner la préférence au cœur (en cas de conflit) qu'à une condition: c'est de ne pas se rendre compte de la faute que l'on commet; elle devient alors le contraire d'une faute et Dieu accepte ce qu'on lui offre. Mais pour celui qui à compris la suprématie absolue de la Raison, celle-ci étant entendue au sens le plus large du mot, il n'y a pas d'hésitation possible: le cœur doit aimer ce que veut la Raison; en dehors de là, il n'y a plus de sentiment, mais du sentimentalisme.

Auguste Valensin, textes et documents inédits présentés par Henri de Lubac et Marie Rougier, Aubier, 1961, p.232
Quelques pages plus loin, Valensin s'en prend à la recherche de preuves métaphysiques de Dieu.
Supposons-le [un enfant] éveillé comme intelligence et réclamant une preuve métaphysique: étant donné son bagage philosophique, il ne peut être question de lui administrer un argument savant; on lui dira simplement que le monde n'a pas pu se faire tout seul. Le voilà satisfait; c'est bien; mais fier aussi: et c'est ridicule ou navrant. Il se compare aux autres qui n'ont pour eux que leur conscience; lui, il croit avoir avec lui sa Raison. Mais combien de temps cela va-t-il durer?

Arrivé en classe de philo, il s'aperçoit que la peuve sur laquelle il s'appuyait est un peu simpliste… Il cherche quelque chose de plus rigoureux; mais comme les exigences de rigueur croissent avec la culture, il faut attendre que sa formation soit achevée pour que son choix soit définitif. Bienheureux, encore, s'il tombe sur les bonnes preuves! Et s'il rate les vraies preuves, les preuves satisfaisantes; si, de ce fait, il reste en détresse, tant pis pour lui! C'est à soi-même qu'il doit s'en prendre. Dans une question tragique sérieuse, de vie ou de mort, où il joue tout, alors qu'on ne lui demandait qu'être «une conscience», il a voulu être «un cerveau»; mais le salut est promis aux justes et non pas aux savants.

Ibid, p.236-237
La décision droite se trouve donc dans la conscience par-delà la Raison, d'où la hiérarchie cœur < Raison < conscience. Le mystère, c'est que cette conscience, cet instinct du bien et du mal, est présente dès le début chez l'enfant; c'est la Raison qui aura tendance à vouloir l'étouffer. La conscience n'est pas le cœur, elle n'est pas guidée par l'apitoiement ou la compassion, mais par la justice.
Ces lignes de Valensin datent de 1931. Comment ne pas penser à la montée de l'hitlérisme, aux mesures d'euthanasie contre les handicapés sous prétexte de pitié ou de calcul rationnel?

dimanche 28 juillet 2013

En attendant les barbares

— Pourquoi nous être ainsi rassemblés sur la place ?

     Il paraît que les barbares doivent arriver aujourd'hui.

— Et pourquoi le Sénat ne fait-il donc rien ?
Qu'attendent les sénateurs pour édicter des lois ?

     C'est que les barbares doivent arriver aujourd'hui.
     Quelles lois pourraient bien faire les Sénateurs ?
     Les barbares, quand ils seront là, dicteront les lois.

— Pourquoi notre empereur s'est-il si tôt levé, et s'est-il installé, aux portes de la ville, sur son trône, en grande pompe, et s'est-il ceint de sa couronne?

     C'est que les barbares doivent arriver aujourd'hui.
     Et l'empereur attend leur chef
     pour le recevoir. Il a même préparé
     un parchemin à lui remettre, où il le gratifie
     de mains titres et appellations.

— Pourquoi nos deux consuls et les prêteurs arborent-ils
aujourd'hui les chamarrures de leur toges pourpres ;
pourquoi ont-ils mis des bracelets tout inscrustés d'améthystes
et des bagues aux superbes émeraudes taillées ;
pourquoi prendre aujourd'hui leurs cannes de cérémonie
aux magnifiques ciselures d'or et d'argent ?

     C'est que les barbares doivent arriver aujourd'hui ;
     et de pareilles choses éblouissent les barbares.

— Et pourquoi nos dignes rhéteurs ne viennent-ils pas, comme d'habitude,
faire des commentaires, donner leur point de vue ?

     C'est que les barbares doivent arriver aujourd'hui ;
     et ils n'on aucun goût pour les belles phrases et les discours.

— D'où vient, tout à coup, cette inquiétude
et cette confusion (et les visages, comme ils sont devenus graves !)
Pourquoi les rues, les places, se vident-elles si vite,
et tous rentrent-ils chez eux, l'air soucieux ?

     C'est que la nuit tombe et que les barbares ne sont pas arrivés.
     Certains même, de retour des frontières,
     assurent qu'il n'y a plus de barbares.


Et maintenant qu'allons-nous devenir, sans barbares.
Ces gens-là, en un sens, apportaient une solution.

Constantin Cavafis, "En attendant les barbares" dans En attendant les barbares, Poésie Gallimard, traduit par Dominique Grandmont p.43 à 45

samedi 27 juillet 2013

Alibaba 1

Les chiffres en marge correspondent à une ou plusieurs règles autour d'un thème. Je les indique entre parenthèses.
Un billet correspond à un chiffre en marge. Je recopie les règles en adaptant le cas échéant leur formulation de 1900 aux tournures des années 1980.
Je commence ma copie; comme il s'agit de transcription du gothique, n'hésitez pas à intervenir, toute erreur n'est pas forcément une faute de frappe!


(1) 1. Ein alter Schneider, Hiram war sein Name, lebt in einer Stadt von Persien, zu Ispahan, sagt man, und wohnte in einem elenden Häuschen.

---------
règle:
1/ En général, suivez la formulation française.

Ex : Un vieux tailleur, Hiram était son nom, vivait dans une fille de Perse,à Ispahan, dit-on, et demeurait dans une misérable maisonnette.

mardi 16 juillet 2013

Alibaba oder die vierzig Diebe de Jean-Nicolas Wagner

Quand c'est trop beau pour être vrai, c'est que ce n'est pas vrai.
J'avais trouvé la référence d'Alibaba oder die vierzig Diebe en note d'Auguste Valensin, sous-titré «histoire renfermant toutes les racines allemandes, toutes les règles et exceptions de la grammaire allemande», le tout en 36 pages. Toute affaire cessante (vraiment, j'ai tout cessé pour cela), je suis allée le chercher à la bibliothèque.

Deux déconvenues m'attendaient: d'une part il est écrit en gothique (mon exemplaire («sixième édition conforme aux règles de la nouvelle orthographe») date de 1911), d'autre part il doit se lire de concert avec le Memento, ou exposé concis des règles et exceptions de la grammaire allemande. La lecture de la préface d'Alibaba explique que chaque règle du Memento est illustrée par une phrase ou un paragraphe d'Alibaba. Il s'agit d'un véritable exercice oulipien grammatical:
Par exemple, il y a neuf prépositions qui gouvernent le datif et l'accusatif, savoir: devant, derrière, à côté, au-dessus, sous, sur, dans, à, entre. Il est incontestable que la mémoire les retiendra plus facilement si, au lieu d'être ainsi isolées, elles sont reliées ensemble, comme dans cette phrase du texte où il est dit qu'Alibaba, ordinairement réduit à faire maigre chère, trouvait dans la forêt, pendant la belle saison, des fruits en abondance:Devant, derrière et à côtéde lui, au-dessus de sa tête, sous ses pieds, surla terre, dansles haies, aux arbres, brillaient, entre les feuilles, des fraises, des noisettes, des merises, etc.

Un même paragraphe réunit également (toujours en continuant l'histoire) les dix noms qui se déclinent comme Name, savoir: lettre (d'alphabet), paix, étincelle, pensée, foi, monceau (ou troupe) nom, semence, dommage, volonté. Et cela à l'exclusion de tout autre nom dont la déclinaison est différente et dont la présence pourrait produire de la confusion.

Sont de même réunis sous autant de numéros séparés, à mesure que la grammaire les présente, les noms qui, au pluriel, ajoutent en, les 50 masculins qui ajoutent e sans tréma; les 75 masculins et neutres qui prennent er; les 25 féminins irréguliers; les 20 adjectifs dont le comparatif s'adoucit, etc.

Un soin spécial a été apporté à la classification des verbes irréguliers, de manière à mettre dans le même alinéa tous et les seuls verbes qui suivent la même irrégularité.

Jean-Nicola Wagner, Alibaba oder die vierzig Diebe, J.de Gigord éditeur, 1911, p.VI et VII
Le seul problème, c'est que je n'ai pas le Memento, il n'est pas en bibliothèque et je ne l'ai pas trouvé sur internet. Je vais donc avoir les phrases sans avoir les règles auxquelles elles se rapportent.
Cependant j'ai trouvé (et commandé) les Exercices gradués sur l'histoire d'Alibaba. Peut-être les règles seront-elles rappelées au fur à mesure, ou pourrai-je les déduire. A suivre.


Ce matin je poursuis la lecture d'Auguste Valensin. Celui-ci a été gravement malade et ne peut plus travailler que quelques heures par jour, il est obligé de faire des sacrifices:
Sacrifice à faire: Entretien de langues. Je laisserai tomber ce que je sais, le grec, l'italien, l'anglais. Je fais exception pour l'allemand, qui remplace toutes les langues, et dont je ferai un peu chaque jour, un quart d'heure, par exemple, ou une demi-heure si possible. Sacrifice de la machine à écrire, il faudrait y consacrer trop de temps, pour arriver à l'employer avec profit; sacrifice de la sténographie; sacrifices de lectures de philosophie, spécialement des Revues

Auguste Valensin, textes et documents inédits présentés par Henri de Lubac et Marie Rougier, Aubier, 1961, p.75
L'allemand qui remplace toutes les langues… Auguste Valensin était alors professeur de philosophie, en troisième temps de probation chez les jésuites.

dimanche 14 juillet 2013

Anquetil tout seul, par Paul Fournel

Il s'agit d'une biographie prétexte à une autobiographie. Ou l'inverse.

L'autobiographie :
Mon cycliste de père et mon fabricant de vélos d'oncle m'avaient combiné une bécane idéale qui répondait parfaitement aux exigences doubles du rêve et de l'apprentissage. Elle avait toutes les apparences du vélo de course et toutes les prudences du vélo-école (façon première année). Par-dessus tout, et là, c'est moi qui l'avais exigé, elle était verte. Je me souviens encore de mon bonheur lorsque je la découvris au fond de l'atelier sombre, propre comme un sou neuf, rutilante dans les étincelles de la soudure. Verte, comme celle d'Anquetil. Cela après de longues semaines d'impatience, car il fallait en ce temps-là, du côté de Saint-Étienne, savoir attendre que le vélo se fasse sur mesure. Au fil des jours, j'étais allé d'abord voir le cadre brut, juste brasé, puis j'avais vu les pièces détachées, j'avais trépigné pendant le temps de l'émaillage et du montage, attendu, attendu… et il était enfin là, mon vélo. On allait voir ce qu'on allait voir. Je me mis à vivre contre la montre, battant mes propres records sur les chemins alentour de notre maison, dans la Haute-Loire. J'accomplissais le tour complet de la baraque en «1 ou 2 minutes». Il est vrai que ma montre n'avait pas de trotteuse et qu'il m'arrivait de gaspiller quelques précieuses secondes lorsque je devais mettre pied à terre pour relever un temps partiel à mi-tour… mais mon énergie était telle que ces imprécisions ne mettaient jamais en péril ma domination absolue sur le Grand Prix des Nations.

Paul Fournel, Anquetil tout seul, Points seuil 2012, p.21
La biographie :
Parmi les champions, certains ont l'apparence de machines simples: ils aiment leur sport, puis ils aiment la victoire, ensuite l'argent qui vient avec, la gloire, la notoriété, le confort, toutes choses magnifiquement et clairement compréhensibles. Et puis certains autres semblent être des mécaniques compliquées, animées de forces contradictoires, d'énergies négatives qu'ils doivent dompter, canaliser sinon maîtriser pour les transformer en bouquets. Ils font contre eux-mêmes acte de mauvais volonté, il refusent l'évidence de leur force, ce qui, paradoxalement, les entraîne encore au-delà du point suprême où ils comptaient aller. Parmi eux, Anquetil est sans doute le plus abouti et le plus complexe. Celui qui dans un sport de groupe a su toujours rester le grand modèle du singulier. (p.23)
Les deux se mêlent par un usage très particulier de la première personne du singulier: voici une biographie qui dit "je":
J'ai mal. La nuque, les épaules, les reins, et puis l'enfer des fesses et des cuisses. Il faut résister à la brûlure, aux nœuds, à la morsure que chaque tour de pédale réinvente, détecter le point où la crampe paralysante risque de se déclencher. Résister au plomb que chaque quart d'heure de course ajoute dans les muscles. Garder l'esprit clair pour être sûr que le mouvement est toujours bien complet, pousser, tirer, remonter, écraser, sans jamais oublier de faire le rond le plus rond. Faire le vrai coup de pédale, remonter la cheville. Entraîner le plus grand braquet possible, le plus vite possible, et tenir. Ne pas écouter le corps et la tête qui s'unissent pour dire qu'il faut que cela cesse immédiatement. Pédaler dans un monde de peine dont seul j'ai le secret et me persuader que, si je souffre tant, il n'est pas possible que les autres tiennent le coup. (p.18)
Le livre se poursuit, à peu près chronologique, racontant les choix, les exploits, les interviews scandaleuses sur le dopage, la façon dont Anquetil ne cherchait pas à se faire aimer — mais eut du mal à accepter que Poulidor soit, lui, si naturellement aimable, les coups bas dans le peloton, les stratégies, l'entourage sportif et familial. C'est un monde qui se déploie, aussi intéressant pour ceux qui n'y connaissent rien (moi) que ceux qui s'y connaissent (le propriétaire qui m'a prêté le livre).

Fournel grandit. Son père avait pour habitude de faire les étapes du Tour de France pour voir les coureurs.
La troisième fois que j'ai vu Anquetil pour de vrai, c'était dans le col de l'Izoard, juste à la sortie de la lunaire Casse Déserte, là où la route recommence à grimper sèchement après la brève descente. J'étais monté le matin même sous le soleil, toujours dans la roue de mon père. Nous avions emprunté la vallée du Guil, qui sert de marche d'approche pour le col, puis nous avions tourné à gauche, au célèbre carrefour avec sa pancarte «Col d'Izoard 15 km». J'y étais enfin, dans cette montée terrible où s'écrivait l'histoire du Tour. Pendant quelques kilomètres je fus un peu surpris, la côte n'était pas si épouvantble après tout, et je parvenais même à la grimper sans mettre mon plus petit braquet. Ce fut un moment de bonheur, mêlé d'un peu d'inquiétude. Mon père m'avait-il trompé sur la difficulté du col? Etait-ce bien là le juge de paix attendu? Nous avons passé Arvieux à jolie cadence et puis nous avons atteint cette longue ligne droite aubout de laquelle se trouve un village. Mon père me précisa que ce village se nommait Brunissard et puis il ne me dit plus rien. Au fur à mesure que nous avancions dans la ligne droite, je sentais mes jambes s'alourdir et je voyais mon guidon remonter vers mon nez. Je passais mon petit braquet et mes jambes restaient de plomb. Rien dans ce bout droit n'indiquait la pente et je ne comprenais pas cette soudaine baisse de forme. Je venais de taper dans le mur invisible de l'Izoard. Mon braquet était trop gros, mes forces étaient trop menues, la route était trop pentue, le soleil était trop brûlant, mon bidon était trop vide, mon père était trop loin devant (au moins cinq longueurs), la vie de cycliste était trop dure et j'étaits trop petit.

Ensuite, nous sommes entrés dans la forêt et l'ombre m'a serré dans ses bras doux. La route montait toujours mais je la voyais faire. De lacet en lacet, je mesurais le chemin parcouru et le dénivelé gagné. Des cyclistes nous rattrapaient, une élégante pointe de banane sortant de leur poche, ils avaient un mot d'encouragement, ils tendaient un bidon plein, ils donnaient une poussette dans le dos au passage. La vie redevenait cyclable et, à force de bonne volonté, j'atteignis le fameux virage à droite où mon père m'attendait avec le sourire du farceur. Je tournais et, là, je découvris la lune et une descente, ce qui faisait beaucoup à la fois. Le paysage était épluché jusqu'à l'os, tout de pierraille et de rochers dressés, de tous les gris, de tous les beiges, de tous les bruns, magnifique de tristesse, sublime de désolation. Je n'avais jamais rien vu de semblable et je m'en délectai d'autant plus que la route, en plein milieu de la montée, avait la grâce de descendre pendant 500 mètres, pour laisser au cycliste le loisir de profiter de ses beautés. Je n'en revenais pas.

[…] Anquetil est passé en un éclair dans un premier groupe qui escaladait très vite. […] Trois longues heures de montée terrible et quatre heures d'attente pour trois secondes d'Anquetil, je jugeais le partage équitable. Mon vélo, couché dans le fossé, était toujours vert. Anquetil était passé si vite que je m'inquiétais de savoir s'il avait bien eu le temps de regarder le paysage. Tout était tellement beau, tellement vaste, si différent. En avait -il vraiment profité? Les coureurs jouissaient-ils de la beauté de monde? Aplati comme il était sur sa machine, pouvait-il seulement voir un bout du ciel bleu? Etait-il condamné à la roue arrière de Bahamontes? Aux fesses de Poulidor? Aimait-il bien le même vélo que moi? Etais-je de l'étoffe dont on fait les champions cyclistes? S'il s'était tenu debout, immobile au boird de la route, comme moi, à s'attendre, aurait-il eu lui aussi terriblement mal aux jambes?
Si j'ai un seul instant dans mon enfance douté d'être Anquetil, ce n'est certainement pas dans la montée de Brunissard, mais bien plutôt à cet instant fugitif-là, à ce moment de bataille rageuse, où la gloire avait pris les allures de l'éclair. (p.128-131)
Le dernier chapitre évoque la vie d'Anquetil après le vélo, sa propriété en Normandie, ses amis, ses choix familiaux si personnels (pour ne pas dire étranges).

Paul Fournel avait annoncé au début du livre avoir vu Anquetil trois fois "pour de vrai". Il nous a déjà raconté la deuxième et la troisième. Il termine en nous racontant la première. Le récit de cette première fois est admirable et renversant, shakespearien («Nous sommes de l'étoffe dont les rêves sont faits») — je ne le copie pas ici pour ne pas vous priver de le découvrir.

vendredi 12 juillet 2013

Les lectures dangereuses

(lettre de sa mère vers 1894 ou 1895)

Ne crois pas, mon bien cher Auguste, que ce soit, seulement, par des lectures frivoles d'une littérature corrompue1 que se forment les écrivains et les littérateurs…

Auguste Valensin, textes et documents inédits rassemblés par Marie Rougier et Henri de Lubac, Aubier Montaigne, 1961, p.16





1 Il s'agissait de Musset.

mercredi 10 juillet 2013

La sorcière de Marie Ndiaye

Ecriture soignée, précise, description objective de situations fantastiques.

Plus j'avançais dans le livre et plus je pensais à Houellebecq, non que les styles et les préoccupations soient semblables (pas du tout: Houellebecq insiste, Ndiaye constate), mais le monde décrit est bien le même, un monde désespéré et insensé dont le plus insensé est que personne ne paraît s'en apercevoir, ni s'apercevoir de la terrible solitude qui sépare irrémédiablement chacun de ses congénères.
Je prenais mes repas en leur compagnie, assise à la grande table des professeurs, dans un coin du réfectoire. Isabelle ne se montrant pas au moment du déjeuner et, comme elle interdisait d'habitude toute allusion publique aux douloureux événements qu'avaient pu connaître ses employées avant de devenir professeurs, celles-ci profitaient de leur courte liberté pour évoquer complaisamment leurs ennuis anciens. Se coupant la parole, désespérant d'être entendues et se moquant de ce que racontaient les autres, les professeurs chuchotaient bruyamment en étirant au-dessus de la table leur cou tendineux, en allongeant leur longue et maigre figure sur laquelle le fond de teint posait un masque gras, beige, qui s'opposait à la pâleur de la nuque, et débitaient d'une voix furieuse, âcre, éperdue, leur dèche enrageante, heureusement terminée pour l'heure, les maris increvables et violents disparus elles ne savaient où (et qu'il y reste, bon débarras), les enfants placés à l'institution sanitaire du département, dont elles n'avaient pas de nouvelles, qu'elles se promettaient nébuleusement de reprendre un jour, qu'elles avaient prénommés de vocables extraordinaires et recherchés qui évoquaient, pensais-je, certains noms donnés aux chiots ou aux chatons. Et tandis qu'avait lieu, du côté des professeurs, cet échange de monologues frénétiques, les étudiantes, dans l'autre partie du réfectoire, parlaient calmement des leçons dispensées par ces mêmes professeurs tout juste réchappées de la mouise (Technique de la méditation fervente, Thérapie par les herbes subliminales, Voyage astral sans secousse, Montée du fil d'argent), tout en avalant avec appétit les légumes cuits à la vapeur et les germes de diverses céréales qui semblaient leur profiter miraculeusement, contribuer à la belle roseur de leurs peau bien tendue, à la santé luxuriante de leurs cheveux négligemment coiffés, alors que les professeurs, elles, paraissaient fondre et se creuser un peu davantage à chaque bouchée, qu'elles engloutissaient sans dissimuler leur répugnance, regrettant du passé une seule chose, disaient-elles, la viande, dont beaucoup rêvaient la nuit et avouaient que l'absence était une torture. Âprement, elles se félicitaient pourtant de leur situation présente. Mais elles s'étaient si bien convaincues depuis longtemps qu'on ne devait toute position qu'au hasard et que, pour elles, la chance n'était jamais que provisoire, qu'une certitude amère de l'échec à venir fronçait et crispait leurs lèvres minces dans le même temps qu'elles se vantaient de leur veine.

Marie Ndiaye, La sorcière, Minuit 1996, p.169-171
Je lis Marie Ndiaye trop tard. Je l'aurais sans doute beaucoup appréciée dans les année 90. Aujourd'hui, les romans ne m'intéressent plus assez. (Lorsque j'ai besoin d'une histoire — et cela arrive souvent — je vais au cinéma.)

lundi 8 juillet 2013

Le pivert nu et les tomates vertes de Jacques Theillaud

Sous ce titre un peu étrange se cache un livre de souvenirs, contrepoids tendre et pas toujours tendre aux Petits enfants du siècle (pensé-je ce matin dans mon lit : la version masculine est moins morne et moins désespérée; c'est dû bien sûr au style San-Antonio de Jacques Theillaud, mais aussi à la capacité de gratitude de celui-ci: si ses souvenirs sont si agréables à lire, c'est que s'il règle quelques comptes, il rend hommage à beaucoup d'amis, de voisins ou de poteaux de ses premières années.)

Ce livre raconte ce qu'aurait pu me raconter mon père (sans la gouaille — avec un fatalisme slave) et ce que m'a parfois raconté mon beau-père (la petite voiture du Surgé montée dans les étages de l'internat), c'est aussi le passage des années cinquante aux années soixante-dix, de l'eau froide et des W-C sur le palier au HLM avec eau chaude et salle de bain (ne pas oublier le formica).

C'est en tout cas beaucoup plus amusant à lire que les souvenirs d'Annie Ernaux (! : bon, je n'ai rien dit, ça n'a pas grand chose à voir (ou peut-être que si, c'est un peu le problème (qu'est-ce que la littérature?)).)

Extrait: un ami est en train de faire croire à une commerçante qu'il appartient à une grande société américaine qui va exporter ses madeleines — ses deux compères doivent goûter les gâteaux pour donner leur avis.
Et n'est-ce pas le propre de tous les escrocs de tous les temps, que de vendre du rêve?

Pendant une heure environ, cette brave femme a vu revivre son marri mourru, ellle a trouvé quelqu'un qui lui en a dit beaucoup de bien. Elle a ouvert des bureaux sur la 5ième avenue, avec une annexe sur Sunset Boulevard. Elle a fourgué les Madeleines Macheprot à Liz Taylor, Branlon Mado, Gary Cooper, Olivia de Halivand, Frank Sinatra, Elvis Presley qui était si gourmand, et qui sais-je encore…

Un Boeing 747 a décollé tous les jours d'Orly, puisque Roissy existait pas encore et le Concorde non plus, plein de madeleines, des natures, des au chocolat, noir et au lait, des à l'orange, des au Coca-Cola parce qu'il va bien falloir les inventer, celles-là; voire des madeleines au Mac Donald. Le goût pour les madeleines Tex-Mex ne viendra que bien des années plus tard, mais elle l'entrevoit déjà, Madame Macheprot, subconsciemment. Elle a sa Pontiac, et commandé une Cadillac Eldorado assortie à la devanture du magasin de Saint Yrieix, et même que c'est vachement dur de refaire sur une bagnole une peinture qui a plus de quarante ans. Mais elle n'est pas inquiète, Madame Macheprot; chez Cadillac, c'est pas comme chez Renault, où on te fourgue des couleurs de merdre après t'avoir fait attendre des mois… Et on fait pas attendre Madame Macheprot, la célèbre patronne des célèbres Madeleine Macheprot:

"You know, Dear, this nice little French biscuit wit the funny shape, and so delicious flavoirs. The plain ones, the chocolate ones, black or with milk, the orange ones. I was told last week they were secretly experimenting a new recipe with coke; it's gonna be the last craze in The Big Apple. They're famous all over France, you know! Even Marcel Proust, the greatest "early-in-bed" writer has written some beautiful pages about them, and the way they would remind him of his childhood."

S'il le faut, Monsieur Cadillac himself prendra le tournevis et la clé de douze pour la lui terminer, son Eldorado à Madame Macheprot, et c'est la mère Cadillac (née Ginette Rapineau) qui passera le coup de peau de chamois de finition.

Voilà, je pense qu'elle a dû rêver des trucs de ce calibre, cette gentille Madame Macheprot, tandis qu'Hervé et moi on s'empiffrait à ses frais, et que Fufu lui mettait du charbon à pleine pelletées dans sa machine à rêves. Elle a dû rêver à tout ça, et à plein d'autres choses, grâce au baratin de Fufu, le monstre qui aurait vendu des cercueils à deux places, des guêtres à des lapins, ou des congélateurs aux Inuits. Fufu qui se baladait à quatre pattes sour les tables, en étude, les soirs où c'était un pion sympa et cool de serre vis; et foutait les jetons à ce brave Camara, Africain français en décolonisation potentielle, en l'appelant d'une voix sépulcrale à traver un tube en carton:
"Camara, Camara, les esprit de la forêt t'appellent, Camara, les esprits de la forêt t'attendent!"
Et ce pauve Camara se mettait à trembler en répétant: "Les esprits, les esprits!"

Jacques Theillaud, Le pivert nu et les tomates vertes, éditions de la Baronne, 2010, p.152-153

samedi 6 juillet 2013

Qu'est-ce qu'un homme ?

« Pourquoi, pourriez-vous demander à un cannibale, mangez-vous des hommes?» [Évidemment c'est une question, surtout si on est avec un cannibale!] Il vous répondrait que, en fait, ceux qui connaissent les cannibales savent qu'ils ne mangent pas d'hommes. Ils risquent d'être mis à mort sur-le-champ pour avoir attenté à la vie d'un homme. «Mais, pourriez-vous protester, je viens juste de vous voir en mettre un dans la marmite. —Ce n'était pas un homme, répondrait-il, en agitant la tête. —Qu'est-ce qu'un homme? demanderiez-vous anxieusement, conscient de l'extrême importance de la réponse à cette question… — Un membre de la tribu…»

Raymond J. Nogar, Le Seigneur de l'absurde, note manuscrite, archives de l'évêché d'Oran, dossier 79.03, cité par Pierre Claverie, Petit traité de la rencontre et du dialogue, Cerf, 2004, p.34

vendredi 5 juillet 2013

Rétrospective Robbe-Grillet cette semaine

A Paris, au cinéma Le Nouveau Latina.

Pour les amateurs des Églogues, ne pas manquer en particulier L'Année dernière à Marienbad.

mercredi 3 juillet 2013

Le secret

Il était une fois un célèbre monastère qui passait par des temps difficiles. Ses nombreux bâtiments avaient accuilli de jeunes moines en grand nombre, et sa grande église avait résonné de chants. Maintenant, il était désert. Une poignée de moines traînaient leurs pas dans les cloîtres et louaient Dieu, le cœur gros.

À la lisière du bois du monastère, un vieux rabbi avait construit une petite cabane. Il y allait de temps à autre pour jeûner et prier. Personne ne lui adressait la parole, mais chaque fois qu'il faisait son apparition, les moines se sentaient soutenus par sa présence priante.

Un jour, le père Abbé décida de rendre visite au rabbi et de lui ouvrir son cœur. Les deux hommes s'embrassèrent comme deux frères qui s'étaient perdus de vue depuis longtemps. Le rabbi invita l'Abbé à entrer. Au milieu de la pièce, il y avait une table en bois où était posée une Bible. Ils s'assirent un long moment devant le livre. Alors le rabbi commença à pleurer. L'Abbé ne put se retenir; il couvrit son visage de ses deux mains et se mit à pleurer lui aussi. Les deux hommes se tenaient là comme des enfants perdus.

Quand les larmes cessèrent de couler et que le calme fut revenu, le rabbi leva la tête et dit: «Vous et vos frères, vous servez Dieu avec un cœur gros. Vous êtes venu me demander un enseignement. Je vais vous en donner un, mais vous ne pourrez le répéter qu'une seule fois. Après cela, personne ne devra le redire à haute voix.»

Le rabbi regarda l'Abbé droit dans les yeux et lui dit: «Le Messie est parmi vous.»

Le lendemain, le Père Abbé rassembla ses moines et leur dit: «Le rabbi m'a donné un enseigment qui ne devra jamais plus être répété à haute voix. Il m'a dit que l'un de nous était le Messie. »

Les moines tressaillirent. Qu'est-ce que cela peut bien signifier? Est-ce le Frère Jean? Ou le Père Matthieu? Suis-je, moi, le Messie? Ils furent tous fort embarrassés mais n'en parlèrent plus.

Avec le temps, les moines commencèrent à se traiter l'un l'autre avec un respect tout particulier. Il y avait maintenant parmi eux un je ne sais quoi de gentil, de cordial, d'humain. Ils vécurent comme des hommes qui avaient fini par trouver. Ils prièrent comme des hommes qui cherchaient. Avant longtemps, les gens vinrent de tous côtés pour se nourrir de leur prière. Des jeunes demandèrent de nouveau à entrer dans la communauté.

Francis Dorff, Le Don du rabbi, photocopie d'un article de revue, archives d'Oran, dossier 79.01., cité par Pierre Claverie dans Petit traité de la rencontre et du dialogue, Cerf, 2004, p.86-87

lundi 1 juillet 2013

Le trésor caché à Bagdad

Pour moi, c'était un récit de Borgès, peut-être venu des Mille et une nuits. Voici une autre source, soufie cette fois (il est entendu que ce n'est pas incompatible).
Un habitant de Bagdad avait gaspillé son héritage et se trouvait dans le dénuement. Après qu'il eut adressé à Dieu d'ardentes prières, il rêva qu'il entendait une voix lui disant qu'il existait dans la ville du Caire un trésor caché à un certain endroit. Arrivé au Caire sans argent, il résolut de mendier, mais il eut honte de le faire avant que la nuit fût tombée. Comme il errait dans les rues, il fut saisi par une patrouille qui le prit pour un voleur et le roua de coups avant qu'il ait pu s'expliquer. Il y parvint enfin, et raconta son rêve avec un tel accent de sincérité qu'il convainquit le lieutenant de police. Celui-ci s'écria: «Je vois que tu n'es pas un voleur, que tu es un brave homme; mais comment as-tu pu être assez stupide pour faire un aussi long voyage en te basant sur un songe? Moi, j'ai rêvé bien souvent d'un trésor caché à Bagdad, dans telle et telle rue, dans la maison d'un tel, et je ne me suis pas mis en route pour cela.» Or, la maison qu'il mentionnait était celle du voyageur. Ce dernier, rendant grâce à Dieu que la cause de sa fortune fut sa propre erreur, retourna à Bagdad où il touva le trésor enfoui dans sa maison.

Mathnawî VI, 4206 s. ; - texte aussi cité dans : Eva de Vitray-Meyerovitch, Rûmî et le soufisme, Seuil coll. "Maîtres spirituels" n°41, 1977, p.16

dimanche 30 juin 2013

Coming out

Pour Rémi.

Durant des années, lorsque j'arrivais à une fête, je savais bien que si jamais ils devaient se manifester, ce ne serait pas tout de suite, de but en blanc. J'avais beau passer des heures à jeter des regards par-ci par-là, mon radar intérieur était incapable de les distinguer. Je pouvais attendre ainsi vainement. En ma présence, ils ne se faisaient pas de signe.

Or depuis que j'ai fait mon coming out en public, beaucoup me déclarent d'emblée, avec une poignée de main complice: "J'en suis un, moi aussi."

Aujourd'hui, dès mon entrée, une flopée de gens s'agglutinent autour de moi, et j'entends fuser: "Moi aussi!", "Moi aussi!". Et je ne parle même pas des mails innombrables reçus au cours de ces dernières années et contenant des déclarations du genre: "Je me réjouis de pouvoir au moins t'écrire. Karol."

Une fois que nous nous sommes dévoilés, j'observe avec satisfaction que la bonne humeur nous gagne instantanément, tandis que nos visages se détendent. Même dans un lieu inconnu et étranger, nous ressentons une attirance mutuelle.

Et s'il nous est donné de partager notre plaisir, ne serait-ce que quelques minutes, on remarque tout de suite la passion que nous, les tchécophiles, éprouvons pour la Tchéquie.

[…] Elle constitue cette part de notre personalité qui nous fait défaut.

Mariusz Szscygieł, Chacun son paradis, p.15 (Actes Sud, 2012)

jeudi 27 juin 2013

Kafka tchèque

En lisant Chacun son paradis, je me dis que la part tchèque de Kafka est sans doute sous-estimée. Allemand et juif, certes, mais vivant à Prague:
[A propos de l'opéra Nagano] Une fois de plus, la culture tchèque semble aller au-devant d'un besoin naturel de la société, mais elle y répond par une vision d'héros manqué. Le pathétique se dépathétise, et l'héroïsme n'a plus rien d'héroïque.
Au lieu de saisir l'occasion pour dépeindre avec franchise les célèbres gladiateurs, elle utilise le faux-fuyant le plus noble qui soit — l'ironie.

Mariusz Szscygieł, Chacun son paradis, p.62 (Actes Sud, 2012)

mardi 25 juin 2013

Association d'idée à propos du CNU

Pour Guillaume : le récit de Pierre Hadot à propos des nominations au CNRS. Il est possible que cela ait changé, mais rien n'est moins sûr. (Remarque: je ne sais rien de rien ni sur le CNU, ni sur ce qui se passe en ce moment.)

J'ai appartenu au CNRS pendant quatorze ans à peu près. Etant donné la précarité de la situation des chercheurs à cette époque-là, qui était la période encore presque héroïque du CNRS, je m'étais inscrit dans un syndicat, la CFDT, pour être si possible défendu en cas de licenciement. Et comme d'ailleurs les effectifs de la CFDT n'étaient pas très grands à cette époque, j'ai même été obligé d'assumer certaines fonc­tions syndicales, dans le secteur des sciences humaines, alors que Mademoiselle Yon, biologiste, s'occupait des sciences exactes. Il s'agissait par exemple, quand les chercheurs ont eu le droit d'avoir des délégués dans les commissions, de choisir des représentants de la CFDT qui pourraient y siéger. J'ai moi-même été élu dans la commission de philosophie à titre syndical. Cela m'a permis de participer au fonctionne­ment du CNRS et de voir comment cela se passait. A mon humble avis, à cette époque, la manière dont les chercheurs étaient recrutés était assez défectueuse. C'était le principe do ut des [«je donne pour que tu donnes»] qui régnait.

Exemple caractéristique : pendant une séance à laquelle j'ai participé, le président de la commission, qui avait quelques semaines auparavant choisi les rapporteurs qui devaient lire en séance leurs appréciations sur le dossier de tel ou tel candidat, avait donné le dossier de son poulain à Monsieur X, et avait pris, lui, pour en faire le rapport, le dossier du poulain de Monsieur X. Mais j'ai su après coup qu'il avait préparé deux rapports : un rapport favorable, dans le cas où Monsieur X remplirait le contrat, un autre défavo­rable, dans le cas où Monsieur X ne le remplirait pas. Il s'est trouvé que Monsieur X a rempli son contrat. Le candidat du président a donc été admis, et, par suite, le poulain de Monsieur X. Aux yeux de ce président, peu importait la valeur réelle du candidat de Monsieur X. Il était seulement un moyen de récompense ou de vengeance.

Par ailleurs, le syndicat CFDT n'était pas très puissant au CNRS, du moins à cette époque, si bien que pour être admis comme chercheur, il fallait être soutenu par le syndicat national des chercheurs scientifiques, lié à la FEN. Lorsque, devenu directeur d'études à l'EFHE, après 1964, j'ai voulu présenter un candidat, qui était quelqu'un de tout à fait remarquable, et qui a fait ses preuves depuis, je n'ai pas réussi à le faire admettre. Pendant trois années de suite, j'ai présenté le même candidat, sans résultat. Après quoi je lui ai dit faites-vous présenter par l'autre syndicat; allez voir Untel. Il a été pris immédiatement, l'année d'après. Donc le recrutement ne se faisait pas selon la valeur des candidats, mais selon la politique syndicale.

On nous avait demandé, en 1968 ou 1969, des conseils pour la réforme du CNRS. Dans une lettre au directeur des Sciences humaines de l'époque, j'ai écrit qu'il serait bon de choisir un système analogue à celui qui existe à l'étranger, soit en Allemagne, soit en Suisse, et je crois aussi au Canada, où, qu'il s'agisse du recrutement d'un chercheur ou de la constitution d'un laboratoire de recherches, ou d'une subvention pour un livre, on demande un rapport à des spécialistes extérieurs à la Commission et qui même, très souvent, sont étrangers au pays.

Cette prépondérance de certaines personnalités universi­taires ou syndicales a nui, je pense, dans certains secteurs, au développement harmonieux du CNRS, au moins dans le domaine des Sciences humaines. Quand j'étais dans la Commission de philosophie, j'avais coutume de dire : dans la nature, c'est la fonction qui crée l'organe, mais au CNRS, c'est l'organe qui crée la fonction. Je voulais dire par là que, si le puissant professeur ou le puissant syndicaliste Untel avait envie d'avoir un laboratoire subventionné, il lui suffisait de présenter un vague projet de recherche, qui était tout de suite jugé indispensable, sans que la Commission se demande sérieusement si ce projet était vraiment urgent et utile, dans le cadre général de la discipline. J'avais d'ailleurs fait rire un jour une Commission de réforme du CNRS, en parlant, dans une métaphore terriblement incohérente, des «requins qui se taillent la part du lion». J'avais l'excuse d'être furieux.

Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre, Albin Michel - 2001, p.81 à 85

jeudi 20 juin 2013

Babel - Actes Sud

En sortant Esplanade de la Défense, je remarque une grande affiche pour les livres Babel, la collection de poche d'Actes Sud. Un titre me frappe, à peu près au centre de l'affiche, Un été sans les hommes. Je pense à Tlön qui a défini un jour Actes Sud comme «l'éditeur préféré des filles», je vérifie machinalement le nom des auteurs en continuant de marcher sur le quai, je ne vois que des femmes (je marche, j'attrape les noms, je ne détaille pas l'affiche), et je me demande in petto pourquoi cette maison qui publie Histoire d'un Allemand, Gottland ou Le Voleur de Bible se concentre sur cette cible marketing.
C'est sans doute celle qui rapporte.

C'est une illustration moderne des mécanismes de la connaissance ésotérique: publicité pour ce qui est grand public, secret (ou discrétion) pour ce qui est réservé au petit nombre de ceux qui sauront trouver ce qui leur est destiné.

mercredi 19 juin 2013

Gottland de Mariusz Szczygiel

A la bibliothèque Malraux, il y a une boîte en carton avec une affichette "déposez ici les livres que vous recommandez aux autres lecteurs". Il est beaucoup plus facile de les emprunter que de lire les livres recommandés par un ami, qu'on craint toujours de décevoir en n'aimant pas sa recommandation (ou pire d'être soi-même déçu en découvrant ce qu'apprécie cet ami). La recommandation anonyme comporte moins de risques.
Si j'ai pris ce livre, avouons-le, c'est à cause du nom imprononçable de l'auteur (Chtchiguiéou, à peu près).
Ce fut un coup à l'estomac.

Si vous devez lire un livre cette année, c'est celui-ci. Cela vous permettra, quand il sera connu de tous, d'avoir la satisfaction de l'avoir lu avant les autres, avant qu'il ne soit connu.

C'est un livre fascinant et glaçant. Si 1984 était la fiction théorique, il est l'expérimentation pratique. Quand vous l'aurez fini — ou même pendant votre lecture — je vous mets au défi de ne pas aller googeuliser quelques noms pour vérifier que rien n'est inventé. (Hélas, il semble bien que non).

La quatrième de couverture est stupide, elle parle de "petits contes cruels". Ce ne sont pas des contes, ce n'est pas petit (mais c'est cruel). Szczygieł est un journaliste polonais amoureux de la Tchécoslovaquie, comme Tabucchi du Portugal. Il a mené des enquêtes, et ce qu'il écrit, ce sont des articles, dans une langue claire, sans commentaire, allant à l'essentiel.

Le livre retrace la vie de quelques Tchèques, plus ou moins connus. Les articles sont classés par ordre chronologique des périodes historiques. Le premier récit raconte la vie des frères Bata (les chaussures), le second celui de la maîtresse de Goebbels, le troisième celle de la statue de Staline à Prague (construction et démolition), et ainsi de suite, jusqu'à l'immolation par le feu de Zdenek Adamek en 2003 dans un signe de protestation en miroir de celui de Jan Palach.

Humour, silence, résistance. Comment survivre? En pliant, en se taisant. S'ils veulent survivre en tant que peuple, les Tchèques sont trop peu nombreux pour se payer le luxe d'une résistance ouverte. Ce qui frappe, c'est qu'ils paraissent ne plus sortir de ce silence, même aujourd'hui. Ce qui frappe, c'est la capacité à supporter le malheur. Ce qui frappe, c'est que les victimes semblent prêtes à oublier et pardonner, tandis que les complices par passivité en veulent à leurs victimes, encore aujourd'hui. Ils doivent vivre avec eux-mêmes, et c'est difficile.

Voici quelques extraits, volontairement peu nombreux. Je ne voudrais pas vous gâcher le choc de la découverte.

L'humour:
Depuis quelques années, on dit à Prague: "Avec l'Union soviétique pour l'éternité, et pas une minute de plus."

Mariusz Szczygiel, Gottland, p.50 (Actes Sud, 2008)
Exemple de novlangue :
Mes observations de la langue tchèque me conduise à faire un constat. En effet dans la situation où quelqu'un dirait: "J'ai eu peur d'en parler", "Je n'ai pas osé le demander", "Je l'igorais totalement", un Tchèque dira plutôt:
ON N'EN PARLAIT PAS,
ON NE LE SAVAIT PAS,
ON NE LE DEMANDAIT PAS.

Ibid, p.113
L'impossibilité de trouver une place au cimetière pour le corps d'un homme s'étant opposé au régime en 1968:
Le cimetière du quartier de Motol a un air de campagne. Petit et coquet, il est situé en haut d'une colline, au milieu des arbres, et il suffit de tourner le dos à la petite chapelle pour oublier complètement la ville d'un million et demi d'habitants qui s'étale en bas.
Le directeur du cimetière, qui faisait également office de fossoyeur, était en train de dîner lorsque trois femmes et un homme frappèrent à la porte de sa maison, à peine plus grande qu'un tombeau. Il faisait nuit. Il devait être surpris: qui pouvait bien venir chercher une place au cimetière à une heure pareille?
— Je parcours la ville dans les sens et je ne trouve pas d'endroit pour enterrer mon mari, commença la plus âgée des femmes.
Ils avaient l'air fatigués. Depuis le matin, ils s'étaient rendus tous les cimetières, et partout on leur avait dit que la ville n'acceptait plus de morts.
Le fossoyeur les fixa des yeux:
— Comment ça, vous parcourez la ville?
Ils ne répondirent pas.
Comme s'il flairait une tension, le chien se mit à aboyer.
— Et il est mort de quoi, au juste? demanda le fossoyeur, dérouté par leur silence. ("Nous nous taisions, tels des enfants qui auraient commis une bêtise", se souveint aujourd'hui la plus jeune des femmes.)
L'homme qui les accompagnait sortit alors une feuille de sa poche. Le fossoyeur l'examina. Il lut le diagnostic, l'âge du patient (quarante-deux ans), puis porta son regard vers le nom écrit en lettres capitales et comprit le problème. Il aspira profondément, en sifflant:
— Je suis vraiment désolé, dit-il en leur rendant la feuille. Mon cimetière est rempli à ras bord…
— Mon Dieu, c'est le huitième… fit une des femmes.
Il la regarda.
— …mais j'ai ici une tombe. La mienne.
[…]
— Très volontiers, répondit-elle. Mais vous… comment allez-vous faire, plus tard?
— Ne vous inquiétez pas. Je me débrouillerai. Il y aura toujours une place ici pour un fossoyeur. C'est la seule consolation dans ce triste métier.
— Ecrire n'est pas un métier très réjouissant non plus, remarqua le visiteur.

Ibid, p.127-128
Le croque-mort, M.Vyborny, est mort dix ans après Prochazka. Il n'a jamais pu retrouver une place aussi belle.

Ibid, p.154

mardi 11 juin 2013

La ponctuation, une question de rythme et de structure

[…]
Autre chose: si vous vous chargez du Faucon, auriez-vous l'amabilité d'y aller doucement avec les corrections? Je ne souhaite pas faire de la défense de mon système de ponctuation un enjeu particulier, mais j'y suis cependant très attaché, et je pense qu'il s'accorde avec le rythme et la structure de mes phrases. Les premières quarante pages du Sang maudit ont été révisées en leur insufflant un train d'enfer (le plus véloce possible pour les lecteurs un peu lents?) et le reste du livre, tout le contraire. Le résultat fut que, ayant obligeamment accepté la plupart des corrections dans cette première partie, je me suis retrouvé avec fort à faire sur le reste du manuscrit, à tenter de rétablir l'équilibre pour que l'ensemble ait l'air d'avoir été écrit par le même auteur.

Dashiell Hammet, La mort c'est bon pour les poires, p.69 (Allia, 2002)

vendredi 7 juin 2013

Prémonitoire

Le coffre et les ailes étaient en bouillie, la malle bâillait comme la bouche d'un idiot de village en train d'expliquer qu'il ne connaît rien à rien. Les portières haussaient les épaules. Le pare-chocs était presque vertical. «La présidence à Ronald Reagan», clamait un placard qui y adhérait encore.

Kurt Vonnegut, Abattoir 5, début du chapitre 9 (1971, Points Seuils - paru en 1969 aux Etas-Unis)

jeudi 6 juin 2013

J'illustre Abattoir 5

J'en suis au début. Je suis frappée de retrouver exactement les noms de l'été dernier: Cape Cod, Cape Anne, l'endroit où Washington a traversé le Delaware, Pittsburgh (ne pas oublier le "h"). J'ai une photo pour compléter l'une des premières anecdotes du livre — que je suppose vraie.
En même temps que je me préparais à devenir anthropologue, j'étais aussi correspondant judiciaire à la célèbre Agence de presse de Chicago pour vingt-huit dollars par semaine.

[…]

Je dus dicter mon premier papier à une de ces garces. C'était au sujet d'un jeune démobilisé qui avait été engagé comme garçon d'ascenseur dans un vieil immeuble administratif. Au rez-de-chaussée, la grille d'ascenseur enroulait ses volutes de métal. Le lierre de fer forgé s'échappait par tous les trous. Il y avait un rameau de fer forgé sur lequel se perchaient deux perruches.

Notre civil frais émoulu décide de ramener sa benne au sous-sol, ferme la porte et amorce sa descente mais son allliance s'était accrochée dans les ornements. Le voilà suspendu dans le vide tandis que le plancher s'abaisse, se dérobe sous ses pieds; le plafond l'écrabouille. C'est la vie.

Je téléphone l'article et la brave dame qui allait composer le stencil m'interroge: «Quelle a été la réaction de sa femme?»
— Elle n'est pas encore au courant, ça vient de se produire.
— Appelez-la pour avoir une réaction.
— Hein?
— Racontez que c'est la police, que vous êtes le capitaine Finn. Vous avez une mauvaise nouvelle. Annoncez-la lui et voyez un peu ce qui se passe.»
Ce que je fais. Elle prend les choses comme on pouvait s'y attendre. Un enfant. Et tout ça.

Quand j'arrive au bureau, la rédactrice s'enquiert, pour sa gouverne personnelle, de l'allure qu'avait l'écrabouillé au moment de l'écrabouillage.
Je la lui décris.
«Ça vous a secoué?» me harcèle-t-elle. Tout en croquant des friandises «Trois Mousquetaires».
«Bon Dieu, non, Nancy. J'ai assisté à pire que cela pendant la guerre.»

Kurt Vonnegut, Abattoir 5, p.17-18 (collection Points Seuil, 1971)


J'ai une photo des friandises. Elle a été prise l'été dernier quelque part en Pennsylvanie, entre Salamanque et Punxsutawney, dans une station service au milieu de nulle part dans les montagnes Alleghenies.





Elle a été prise parce que j'avais et j'ai encore l'idée de faire une anthologie des références aux Trois Mousquetaires depuis que j'ai rencontré ce titre dans la bibliothèque d'une mosquée dans La Voie cruelle. Il y a bien sûr Slumdog Millionnaire.
Et puis ces barres, cet été, que je retrouve maintenant au début d'Abattoir 5. Les trois mousquetaires seront à nouveau évoqués plus loin, mais cette fois pour ce que représente leur équipe, un groupe soudé qui fait front et sort victorieux des défis.

lundi 3 juin 2013

Le passage de la Mer rouge : je vous propose un jeu

Exode, chapitre 14

1- Yahvé parla à Moïse et lui dit:
2- Dis aux Israélites de rebrousser chemin et de camper devant Pi-Hahirot, entre Migdol et la mer, devant Baal-Çephôn ; vous camperez face à ce lieu, au bord de la mer.
3- Pharaon dira des Israélites : "Les voilà qui errent dans le pays, le désert s'est refermé sur eux."
4- J'endurcirai le cœur de Pharaon et il se lancera à leur poursuite. Je me glorifierai aux dépens de Pharaon et de toute son armée, et les Égyptiens sauront que je suis Yahvé. " C'est ce qu'ils firent.
5- Lorsqu'on annonça au roi d'Égypte que le peuple avait fui, le cœur de Pharaon et de ses serviteurs changea à l'égard du peuple. Ils dirent : " Qu'avons-nous fait là, de laisser Israël quitter notre service!"
6- Pharaon fit atteler son char et emmena son armée.
7- Il prit six cents des meilleurs chars et tous les chars d'Égypte, chacun d'eux monté par des officiers.
8- Yahvé endurcit le cœur de Pharaon, le roi d'Égypte, qui se lança à la poursuite des Israélites sortant la main haute.
9- Les Égyptiens se lancèrent à leur poursuite et les rejoignirent alors qu'ils campaient au bord de la mer - tous les chevaux de Pharaon, ses chars, ses cavaliers et son armée - près de Pi-Hahirot, devant Baal-Çephôn.
10- Comme Pharaon approchait, les Israélites levèrent les yeux, et voici que les Égyptiens les poursuivaient. Les Israélites eurent grand-peur et crièrent vers Yahvé.
11- Ils dirent à Moïse: "Manquait-il de tombeaux en Égypte, que tu nous aies menés mourir dans le désert ? Que nous as-tu fait en nous faisant sortir d'Égypte?
12- Ne te disions-nous pas en Égypte: Laisse-nous servir les Égyptiens, car mieux vaut pour nous servir les Égyptiens que de mourir dans le désert?"
13- Moïse dit au peuple: "Ne craignez pas! Tenez ferme et vous verrez ce que Yahvé va faire pour vous sauver aujourd'hui, car les Égyptiens que vous voyez aujourd'hui, vous ne les reverrez plus jamais;
14- Yahvé combattra pour vous ; vous, vous n'aurez qu'à rester tranquilles.
15- Yahvé dit à Moïse : " Pourquoi cries-tu vers moi ? Dis aux Israélites de repartir.
16- Toi, lève ton bâton, étends ta main sur la mer et fends-la, que les Israélites puissent pénétrer à pied sec au milieu de la mer.
17- Moi, j'endurcirai le cœur des Égyptiens, ils pénétreront à leur suite et je me glorifierai aux dépens de Pharaon, de toute son armée, de ses chars et de ses cavaliers.
18- Les Égyptiens sauront que je suis Yahvé quand je me serai glorifié aux dépens de Pharaon, de ses chars et de ses cavaliers."
19- L'Ange de Dieu qui marchait en avant du camp d'Israël se déplaça et marcha derrière eux, et la colonne de nuée se déplaça de devant eux et se tint derrière eux.
20- Elle vint entre le camp des Égyptiens et le camp d'Israël. La nuée était ténébreuse et la nuit s'écoula sans que l'un puisse s'approcher de l'autre de toute la nuit.
21- Moïse étendit la main sur la mer, et Yahvé refoula la mer toute la nuit par un fort vent d'est ; il la mit à sec et toutes les eaux se fendirent.
22- Les Israélites pénétrèrent à pied sec au milieu de la mer, et les eaux leur formaient une muraille à droite et à gauche.
23- Les Égyptiens les poursuivirent, et tous les chevaux de Pharaon, ses chars et ses cavaliers pénétrèrent à leur suite au milieu de la mer.
24- A la veille du matin, Yahvé regarda de la colonne de feu et de nuée vers le camp des Égyptiens, et jeta la confusion vers le camp des Égyptiens.
25- Il enraya les roues de leurs chars qui n'avançaient plus qu'à grand-peine. Les Égyptiens dirent: " Fuyons devant Israël car Yahvé combat avec eux contre les Égyptiens!"
26- Yahvé dit à Moïse: "Étends ta main sur la mer, que les eaux refluent sur les Égyptiens, sur leurs chars et sur leurs cavaliers."
27- Moïse étendit la main sur la mer et, au point du jour, la mer rentra dans son lit. Les Égyptiens en fuyant la rencontrèrent, et Yahvé culbuta les Égyptiens au milieu de la mer.
28- Les eaux refluèrent et recouvrirent les chars et les cavaliers de toute l'armée de Pharaon, qui avaient pénétré derrière eux dans la mer. Il n'en resta pas un seul.
29- Les Israélites, eux, marchèrent à pied sec au milieu de la mer, et les eaux leur formèrent une muraille à droite et à gauche.
30- Ce jour-là, Yahvé sauva Israël des mains des Égyptiens, et Israël vit les Égyptiens morts au bord de la mer.
31- Israël vit la prouesse accomplie par Yahvé contre les Égyptiens. Le peuple craignit Yahvé, il crut en Yahvé et en Moïse son serviteur.


L'hypothèse est que ce texte est le résultat de la fusion de deux textes d'âge et de sources différents.
Le jeu consiste à reconstituer les deux textes à partir de la syntaxe, du vocabulaire, des acteurs, actants, etc.

J'ai entre les mains une solution possible (cette feuille est sans référence, je suppose que c'est l'œuvre d'un de nos professeurs). Je vous donne le début:

Le texte ancien commence au verset 5: Lorsqu'on annonça au roi d'Égypte que le peuple avait fui, le cœur de Pharaon et de ses serviteurs changea à l'égard du peuple. Ils dirent : " Qu'avons-nous fait là, de laisser Israël quitter notre service!"

Le document sacerdotal commence par les quatre premiers versets. 1- Yahvé parla à Moïse et lui dit: 2- Dis aux Israélites de rebrousser chemin et de camper devant Pi-Hahirot, entre Migdol et la mer, devant Baal-Çephôn ; vous camperez face à ce lieu, au bord de la mer. 3- Pharaon dira des Israélites : "Les voilà qui errent dans le pays, le désert s'est refermé sur eux." 4- J'endurcirai le cœur de Pharaon et il se lancera à leur poursuite. Je me glorifierai aux dépens de Pharaon et de toute son armée, et les Égyptiens sauront que je suis Yahvé. " C'est ce qu'ils firent.

Répartissez de façon plausible les versets suivants.

vendredi 31 mai 2013

Tout à fait l'impression que j'ai désormais en lisant Renaud Camus

(Quand j'écris: "lire Renaud Camus", comprendre les "vrais" livres, pas les conférences données devant des auditoires d'extrême-droite ou les anthologies de communiqués du PI (en résumé, pas ce qui mène désormais RC à souhaiter avoir le succès de Dieudonné (cf l'entrée du journal du 6 mai 2013). Mon Dieu, que nous sommes loin du temps où les références étaient Chateaubriand, Nabokov ou Claude Simon.) (Et j'imagine déjà Renaud Camus s'exclamer: «Mais ce n'est pas du tout ce que j'ai écrit, ce que j'ai écrit, c'est que…». C'est toujours son excuse: nous déformons ses paroles, nous ne le comprenons pas (ce qui sous-entend que nous sommes soit stupides (hébétés), soit malveillants). Mais il est également possible que nous le comprenions mieux que lui-même (je songe à ce texte d'Emmanuel Carrère qui m'avait tant plu quand je l'avais découvert (c'était en août 2002, tout au début de ma lecture de RC): «Au fond, la limite de Renaud, c’est qu’il croit qu’il n’a pas d’inconscient». Or jamais l'inconscient n'a paru parler plus fort, crier presque: «Regardez-moi! Regardez-moi!»))).

J'en viens donc à cette impression annoncée en titre :
Le texte, orphelin de son père, l'auteur, devient l'enfant adoptif de la communauté des lecteurs. Incapable de se porter secours à lui-même, il trouve son pharmakon dans l'acte de lecture. Mais cela ne pas sans conflit, comme je vais l'esquisser trop brièvement. La conjonction entre écriture et lecture n'est pas une accolade tranquille.

Paul Ricœur, "Eloge de la lecture et de l'écriture", in Etudes théologiques et religieuses 64, 1989, P.403
Quand je "lis Renaud Camus" (les guillemets pour reprendre les parenthèses ci-dessus), j'ai l'impression désormais de prendre soin d'un enfant abandonné par son père parti courir la gueuse politique.

Serons-nous, lecteurs, assez forts pour défendre cet enfant contre son père? Je me sens démunie. Il va y falloir beaucoup de temps, d'efforts et de courage. Certains pensent me réconforter en me disant des choses du style «Mais non, on le lira encore, regarde, on lit Drieu La Rochelle».
Mais moi je ne rêvais pas de Drieu La Rochelle pour [l'œuvre de] Renaud Camus, mais de [la reconnaissance accordée à] Gide ou de Claude Simon (oui, surtout Claude Simon, à cause de l'invention d'un nouveau type non-narratif).

Les textes ont conservé leur valeur, mais qui les lira, et quand, et pour leur faire dire quoi ?

jeudi 30 mai 2013

D'Abattoir 5 à Harry Potter en un coup

Je lis le blog Letters of Note qui reprend des lettres d'écrivains ou de personnes célèbres. (Il faudrait les traduire. Parfois je me dis que je devrais juste consacrer mon temps à traduire ce que j'aime pour le mettre à disposition du web français. J'adorerais cela.)

Hier j'ai trouvé ainsi une lettre de Kurt Vonnegut. C'est la lettre qu'il écrivit à ses parents pour les prévenir qu'il était vivant, qu'il avait été fait prisonnier par les Allemands et emprisonné dans un abattoir souterrain à Dresdes, qu'il avait échappé à la mort en de multiples occasions et que libéré, il ne tarderait pas à rentrer.
Il s'avère que c'est le cœur de ce qui allait devenir Abattoir 5.

D'Abattoir 5, je me souvenais vaguement avoir appris un jour (mais comment? c'était avant internet) qu'il avait été brûlé dans plusieurs villes des Etats-Unis, et comme cela me paraissait parfaitement incroyable et délicieusement sulfureux, avoir emprunté alors Petit Déjeuner des champions —Oui, ce n'est pas le même livre. Je suppose qu'Abattoir 5 n'était pas disponible en bibliothèque; cela doit faire vingt ans, je ne me souviens plus des détails.— Mais je me souviens aussi que je n'ai pas dépassé quelques pages, je n'en sais plus les raisons précises: un livre un peu ennuyeux; j'avais sans doute d'autres choses à faire ou à lire.

Toujours est-il que j'ai voulu vérifier cette histoire de livre bûlé: avais-je rêvé, mes souvenirs avaient-ils déformé la réalité comme souvent?

J'ai eu du mal à trouver ce que je cherchais, sans doute parce que je n'utilise pas les bons mots clés dans Google.
Cela m'a permis de trouver un article très récent et en français sur le blog biblio|ê|thique (éthique & bibliothèques, tout un programme) qui raconte qu'un lycée du Missouri ayant décidé de retirer du programme et de la bibliothèque Abattoir 5, le musée Kurt Vonnegut proposa aux lycéens qui en feraient la demande de le leur envoyer gratuitement.

Et à mon ravissement, ce billet donne la liste des romans du XXe siècle les plus contestés ou mis à l'index, liste établie par le Radcliffe Publishing Course (apparemment une célèbre formation pour les futurs éditeurs, formation qui aurait été absorbée récemment par l'école de journalisme de Columbia) (si je fais un contresens, laissez un commentaire, je corrigerai).

Cela m'a permis de découvrir avec stupeur que certaines églises (majuscule ou pas?) appellent à brûler Harry Potter. Je traduis les premières lignes:
Brûler des livres n'est pas quelque chose de neuf pour les Vrais Chrétiens [True Christians®]. Nous avons inventé cette pratique il y a plus de deux mille ans afin de rendre gloire à notre Seigneur Jésus. Dans les premiers jours de la chrétienté, quand se convertissaient les nouveaux croyants au Christ, ceux-ci étaient naturellement portés par le Saint Esprit à s'emparer d'autant de livres qu'ils le pouvaient afin de les jeter au feu. A la différence des faux chrétiens vraies lavettes «Dieu est amour» (que déteste autant Jésus Christ que nous-mêmes) que nous voyons se multiplier autour de nous en ces jours, les premiers suiveurs du Christ n'eurent jamais honte de brûler des livres.
WTF, OMG, etc. ô_O
(Résistance !)

dimanche 26 mai 2013

La douceur de Dieu dans la Création

Lecture de Genèse 1-3. Deux récits de création, classiquement appelés "Création" et "Eden", liés par un étrange verset, Gn 2,4 (scindé en 2,4a et 2,4b).
A priori (je vous épargne les débats exégétiques qui durent depuis cinquante ans), le deuxième texte (Eden) a été écrit avant le premier (en suivant des mythes mésopotamiens), et le premier mis en avant lors de sa rédaction (après le retour d'exil à Babylone, vers -550), mais selon une traditon juive que je ne cesse d'admirer, sans effacer (nous dirions censurer) le deuxième.

A nous lecteurs de nous débrouiller avec cela (et je ris en pensant à Kinbote).

Je découvre une création qui ne mange que de l'herbe (Gn 1,29 Dieu dit : Je vous donne toutes les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence: ce sera votre nourriture. 30 A toutes les bêtes sauvages, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui rampe sur la terre et qui est animé de vie, je donne pour nourriture toute la verdure des plantes et il en fut ainsi) et je me demande in petto si tous les créationnistes fondamentalistes sont végétaliens (pourquoi ne puis-je me les imaginer que carnivores, genre Sarah Palin le couteau entre les dents?)

Exégèse de Paul Beauchamp, s.j.:
la douceur de l'homme envers l'animal, douceur exigée par son régime alimentaire, est le signe de l'absence de guerre entre les hommes et […] ceci est le point principal qui constitue l'homme à l'image de Dieu

Paul Beauchamp, "Création et fondation de la loi en Gn 1,1-2,4a", in La Création dans l'Orient ancien, p.142, (Paris, Cerf, 1987)
Plus tard, parce que j'ai parlé de la définition de la sagesse selon Levinas (un savoir qui n'a pas besoin de connaître par expérience) à mon voisin, je rouvre Quatre lectures talmudiques et tombe sur ce passage qui fait écho à mes questions sur la Bible:
Cela m'a fait relire les Euménides. J'y ai été très sensible, j'en ai même été attristé: dans cette œuvre qu'on lit dans sa jeunesse, témoin d'un monde qui avait ignoré les Ecritures, j'ai trouvé une élévation qui me prouvait que tout a dû être de tous temps pensé. Après avoir lu les Euménides, on peut légitimement se demander ce qui reste encore à lire. Une lutte oppose la justice de Zeus à la justice des Euménides, la justice avec pardon à la justice de la vengeance implacable. Zeus est déjà le «dieu des suppliants et des persécutés» et son œil voit tout. Décidément, je me rapproche du problème que nous débattons.
Le judaïsme est-il nécessaire au monde? Ne peut-on se contenter d'Eschyle? Tous les problèmes essentiels y sont abordés.
[…]
Notre apport juif au monde est donc dans ce monde vieux comme lui-même. «Vieux comme le monde», titre que je donnais à ce petit commentaire est donc une exclamation, un cri de découragement. Il n'y aurait donc rien d'inédit dans notre sagesse! Le texte des Euménides est de cinq siècles au moins plus vieux que la Michna qui ouvre mon texte.
Il est cependant de trois siècles plus jeune que les prophètes de la Bible. Et ce fut là ma première consolation.

Emmanuel Levinas, Quatre lectures talmuldiques, p 165-166 (Paris, Minuit, 1968)

samedi 25 mai 2013

Le temps presse

«Oui, il est certain que dans la démarche d'Ahmadenijad, il y a une vision eschatologique: augmenter le chaos pour accélérer le retour du Mâhdi et provoquer la fin du monde.»

Cette remarque de la professeur spécialiste de l'islam m'a plongée dans la stupéfaction. J'en trouve confirmation sur quelques sites: alors il s'agirait bien d'une guerre sainte, mais d'une toute autre dimension que celle qu'imaginent (que sont capables d'imaginer) la plupart des Occidentaux: une guerre non pour la domination ou le pouvoir politique, mais une guerre pour hâter la fin du monde. C'est vraiment autre chose.

Il devient urgent que je lise Eschatologie occidentale de Taubes.

jeudi 23 mai 2013

Leo Strauss contre Jacob Taubes

Je prépare mentalement les livres de cet été: les envies, les promesses, ceux que je n'ai pas lus jusqu'au bout cette année et que je me suis promis de reprendre (par exemple Ellul). Je contemple ma bibliothèque, ouvre Taubes au hasard (Taubes et Strauss, les deux favoris de mes rêves de lectures d'été).

Et c'est ainsi que je découvre dans la préface à Eschatologie occidentale que si Taubes n'est pas très connu aujourd'hui et n'a pas fait carrière aux Etats-Unis, c'est sans doute à imputer à Strauss et à Scholem qui lui ont fait obstacle avec détermination.

mardi 9 avril 2013

Pourquoi écrire? Parce que

Me voici donc en présence, une fois de plus, du même paradoxe: entreprendre une réflexion sous forme d'un livre, sur un Livre qui met en garde contre l'Ecriture des livres. Il me faut pourtant commencer par là. «Les paroles des sages sont comme des aiguillons, et comme des clous plantés les auteurs de recueils; ils sont donnés par un pasteur unique. Quant à faire plus que cela, mon fils, garde-t'en: faire des livres en grand nombre serait sans fin, et beaucoup d'étude est une fatigue pour la chair…» (XII, 11-12)

[…]

Il est d'ailleurs étonnant qu'à l'époque de l'Ecclésiaste, avec la rareté des livres, on ait pu porter un tel jugement. Une fois de plus, pourtant, la parole biblique se révèle vraie après deux mille ans de silence. Elle s'applique à notre temps, comme si elle avait été écrite hier et pour nous1. Vanité de faire paraître un livre dans le Niagara de papier et dix mille fois plus d'«information» encore provenant de dix autres médias…2 Quel sens? «Ce serait sans fin», annonce l'Ecclésiaste, et il avait raison voici… deux mille cinq cents ans. Il avait vu que cette folie de «l'information-communication-dissertation-documention-interprétation» est sans fin, et que l'homme engagé là se fatigue infiniment pour du vent; exactement du vent. Devant cet avertissement, pourquoi le faire? Pourquoi don accepter d'écrire ces pages encore destinées à être noyées dans le magma confus de nos médias? Pourquoi céder à cette vanité? Pourquoi faire une dernière œuvre en sachant parfaitement qu'elle est vanité?
Je n'ai ni explication ni justification. Cela est parce que cela est.

Jacques Ellul, La raison d'être, Méditation sur l'Ecclésiaste, p.9 à 11, Seuil (1987)



1 J'ai pu montrer, je crois de façon convaincante, dans Sans feu ni lieu que la Bible nous donne sur la ville une révélation cohérente qui ne trouve sa pleine justification que dans nos villes modernes, alors que les auteurs bibliques n'avaient aucun modèle de ce type sous leurs yeux. Il ne faut pas exagérer la grandeur de Ninive ou de Babylone!
2 Et encore, 1987, avant internet! (remarque personnelle)

dimanche 7 avril 2013

S'habiller de blanc

Je ne connais pas suffisamment Emily Dickinson, mais a-t-il jamais été évoquée cette phrase à propos de sa décision de s'habiller de blanc?

En tout temps, porte des habits blancs

Qohélet, 9,8

samedi 23 mars 2013

Ryan Gosling et Cottard, même combat

«Pour me détendre, j'ai un passe-temps bien à moi: je tricote. J'ai découvert le tricot sur le tournage d'un film en 2007. Des grands-mères qui jouaient des figurantes m'ont enseigné cet art, et j'ai trouvé ça très relaxant. Aujourd'hui, dès que je suis un peu stressé, pour me calmer, je sors mes aiguilles et ma pelote de laine. Ça m'apaise.»

Ryan Gosling cité dans la revue One n°80, mars-avril 2013


Les bienfaits du tricot sont confirmés par Proust: «il [Cottard] lui répondit que j'étais trop émotif et que j'aurais eu besoin de calmants et de faire du tricot.»

Un moyen efficace

Le capitaine était un homme vigilant mais inefficace, sujet aux sautes d'humeur, il n'avait de dignité que celle conférée par son isolement, et s'il obtenait un semblant d'obéissance, c'était parce qu'il ne donnait jamais d'ordre.

Lewis Mumford, Herman Melville, p.68, (éd. Sulliver, 2006)

vendredi 22 mars 2013

Bibliographie sur l'islam

L'une des conséquences du durcissement (est-ce le terme?) de Renaud Camus envers l'islam est que le dialogue interreligieux m'est apparu soudain comme une urgence qui ne pouvait plus souffrir aucun délai (Le temps presse, c'est un autre sujet, mais peut-être pas.)

La première étape consistait d'abord à mieux connaître ma propre religion. Je me suis donc inscrite en licence de théologie (ce qui explique à la fois un certain changement de thématique des citations laissées ici (dû à mon changement de lectures) et mon manque de temps pour tenir ce blog).

La deuxième, heureusement incluse dans la licence, était d'acquérir quelques connaissances fiables sur l'islam (parce que je doute de l'islam vu par Renaud Camus, surtout depuis que j'ai vu comment celui-ci prenait ses décisions sur les sujets économiques (le CPE[1] en 2006: une émission de télévision vue un soir a emporté sa décision alors que nous étions plusieurs à tenter de donner quelques bases d'économie politique ("Economie politique", le titre du cours professé par M. Pébereau à Sciences-Po quand j'y étais étudiante) au parti de l'In-nocence)).

Voici donc un extrait de bibliographie en sept points (j'ai repris les ouvrages qualifiés d'"accessibles").

Le dialogue interreligieux. Pourquoi? Comment?
Pierre Claverie: Petit traité de la rencontre et du dialogue, Paris, Cerf, 2004
Michel Fedou: Les religions selon la foi chrétienne, Paris, Cerf Médiaspaul, 1996
Dennis Gira: Au-delà de la tolérance: la rencontre des religions, Paris, Bayard, 2001
Dennis Gira: Le dialogue à la portée de tous… ou presque, Paris, Bayard, 2012
Michel Younès: Pour une théologie chrétienne des religions, Paris, Desclée de Brouwer, 2012.

Panorama de l'islam dans le monde
Bernard Godard et Sylvie Taussig: Les musulmans en France, Paris, Robert Laffont, 2007
Xavier de Planhol: Les nations du prophète, manuel géographique de politique musulmane, Paris, Fayard, 1993

Les fondements de l'islam
Roger Arnaldez: Le Coran, guide de lecture, Paris, DDB 1983
Raymond Charles: Le droit musulman, Paris, PUF, Que sais-je? n°702, 1965
Ali Merad: L'exégèse coranique, Paris, PUF, Que sais-je? n°3406, 1998
Françoise Micheau: Les débuts de l'islam. Jalons pour une nouvelle histoire, Paris, Téraèdre, 2012

L'islam des médiations: chiisme, soufisme et dévotion aux saints
Yann Richard: L'islam chi'ite: croyance et idéologies, Fayard, 1991
Réveils du soufisme en Afrique et en Asie, dossier de la revue Archives de Sciences sociales des religions, n°140, 2007
Annemarie Schimmel: Introduction au monde soufisme, Dangles, 2004
H. Chambert-Louis & C Guillot (dir): Le culte des saints dans le monde musulman, Paris, Ecole française d'Extrême Orient

Islam et modernité: les courants contemporains
Gilles Kepel: Du jihad à la fitna, Bayard, 2005
Ali Merad, L'islam contemporain Paris, PUF, Que sais-je? n°2195, 1998

Islam et christianisme au regard de l'autre
Richard Fletcher: La croix et le Croissant. Le christianime et l'islam, de Mahomet à la Réforme, Paris Louis Audibert, 2003

Islam et christianisme en dialogue: les questions posées
Robert Caspar: Pour un regard chrétien sur l'islam, Paris Centurion, 1990
Roger Michel: Peut-on dialoguer avec l'islam? Paris, éd Peuple Libre, 2009
Christian Troll, Réponse aux musulmans

J'ajoute un lien personnel vers un site que j'admire depuis des années, d'Orient et d'Occident.

Premier cours mercredi dernier. La professeur nous parle de Louis Massignon et Henri Le Sceaux (pour l'hindouisme).
Je découvre avec stupeur l'existence d'un pélerinage Chrétiens/Musulmans en Bretagne, le pélerinage des Sept Dormants institué par Louis Massignon pendant la guerre d'Algérie pour prier pour la paix.

Rentrée chez moi à minuit dans un certain état d'exaltation intellectuelle (tout cela promet d'être passionnant), je vais chercher au grenier un livre de Louis Massignon que je me souviens avoir acheté il y a quelques années à la kermesse de la ville.

Je déniche L'hospitalité sacrée (acquis en septembre 2009, c'est écrit en première page). A l'intérieur, je découvre une enveloppe et une carte datant de janvier 1993. Elle se termine par ces mots: "Je t'embrasse [signature] regrettes les moments où je ne t'ai pas compris".

Notes

[1] Contrat Première Embauche

mardi 19 mars 2013

La Bible dévoilée, d'Israel Finkelstein et Neil Asher Silberman

Les conclusions de ce livre sont simples : tout ce qui dans le texte de la Bible est censé se passer avant la chute de Samarie (722 av JC), le règne de Josias (639-609 av JC) ou l'exil d'une partie de la population juive à Babylone (587 av JC) est faux (dans le sens: n'est jamais arrivé ou n'est pas arrivé comme cela est raconté); ces textes bibliques sont des écritures ou réécritures, inventions ou interprétations, destinés, selon le moment de leur rédaction, à légitimer l'entreprise de Josias au temps où il cherchait l'expansion territoriale ou à protéger l'identité d'Israël lors du retour de l'exil babylonien.

Evidemment, ce que je viens d'écrire est simplificateur, mais pas autant qu'on pourrait le croire:
Les implications d'un tel réexamen sont énormes. En effet, s'il n'y a pas eu de patriarches, ni d'Exode, ni de conquête de Canaan — ni de monarchie unifiée et prospère sous David et Salomon —, devons-nous en conclure que l'Israël biblique tel que nous le décrivent les cinq livres de Moïse, et les livres de Josué, des Juges et de Samuel, n'a jamais existé?

>Israel Finkelstein et Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée, p.196 (Folio 2004, publié pour la première fois en 2001 à New York)
L'envie vient de paraphraser et d'écrire que les implications inverses seraient bien plus énormes: imaginons que les archéologues démontrent que tout est vrai, faudrait-il en déduire que la terre d'Israël doit revenir aux Juifs qui doivent en expulser tous les étrangers et revenir à une observation stricte des rites afin que Yhwh leur envoie un roi qui règne sur le territoire unifié et rebâtisse le temple?
Quel archéologue ou bibliste prendrait-il le risque aujourd'hui d'écrire cela sans craindre de déclencher une guerre plus ravageuse que les précédentes (y compris civile, d'ailleurs)?

Les livres sur le sujet commencent toujours par écrire que l'archéologie en Palestine au cours du XIXe siècle cherchait avant tout à retrouver les traces des événements bibliques dans le territoire (je n'écris pas "justifier la Bible", car je pense qu'à ce moment-là, il n'y avait pas encore de doutes: la Bible disait vrai, il était passionnant de retrouver des traces matérielles de ses récits dans les fouilles. Sans doute la découverte de Troie en 1871 a-t-elle joué son rôle dans l'imaginaire des archéologues).
Puis il a fallu se rendre à l'évidence: tout ne corroborait pas le Livre, il fallait tordre des preuves: dès lors, la Bible disait-elle vrai? (Ce fut sans doute le moment le plus honnête et le plus douloureux).
Aujourd'hui, le balancier est au plus loin: tout est faux, proclament certains. Dans une sorte de mouvement en miroir de ceux qui ont relu et réécrit les récits antérieurs à la chute de Jérusalem dans le sens d'une défense de la politique de Josias et d'un royaume unifié ("mouvement deutéronomiste", je simplifie), ils sont en train de justifier la laïcité ou laïcisation de l'Etat d'Israël au XXe siècle.

Je ne doute pas que ce soit une bonne idée, et que seule la laïcité, le renvoi de la religion dans la sphère privée puisse permettre un jour de construire la paix sur ces territoires compliqués.
Mais je me demande si ces archéologues si affirmatifs ont conscience du rôle qu'ils sont en train de jouer.

PS: j'ajoute après coup un lien vers wikipédia, car la page donne elle-même de nombreux liens.

dimanche 17 mars 2013

Un chat professionnel

Au fur à mesure de ma lecture, il me semble tout à la fois entendre la voix de Merryl Streep au début d' Out of Africa (I had a farm in Africa, cette phrase, cette voix, si nostalgiques), revivre les Somerset Maugham lus au lycée et suivre Ella Maillart le long de La Voie cruelle. La plume d'Agatha Christie est vive et bienveillante (ce qui m'a surprise: elle est plus caustique dans ses romans). Vivre en Syrie n'était pas de tout repos, il fallait s'adapter, ne pas avoir peur des cafards, des souris, des serpents. Heureusement, ils embauchent un chat professionnel pour une semaine:
Notre chat fait son apparition après le dîner. Je ne l'oublierai jamais. Hamoudi avait raison, il est très professionnel. Il sait pourquoi il a été engagé et se met au travail avec toute l'adresse d'un spécialiste. Pendant que nous dînons, il se tient en embuscade derrière une valise. A chaque fois que nous parlons, bougeons ou faisons un peu trop de bruit, il nou lance un regard imptient.
«Je vous demande impérativement d'être calmes, pouvons-nous lire dans ses yeux. Comment travailler sans votre coopération?»

Il a l'air furieux, et nous obéissons immédiatement. Nous nous mettons à murmurer et à manger en évitant le plus possible de faire tinter nos verres contre nos assiettes.

Par cinq fois au cours du repas, une souris surgit de son trou et se met à courir à travers la pièce, et par cinq fois notre chat bondit. La sanction est immédiate. Il ne folâtre pas à l'occidentale, ne joue pas avec sa victime. Il se contente de lui arracher la tête, puis il la croque avant d'avaler le reste du corps. C'est plutôt horrible à voir, et d'une précision toute chirurgicale.

Le chat nous tient compagnie pendant cinq jours. Passé ce délai, plus une souris à l'horizon. Puis le chat nous quitte mais les souris restent invisibles. Je n'ai jamais connu, avant ou depuis, un chat aussi compétent. Nous ne l'intéressions nullement, il n'a jamais demandé de lait ni à partager notre nourriture. Il était froid, scientifique et impersonnel. Un chat très accompli!

Agatha Christie Mallowan, La romancière et l'archéologue, p.119 (Rivage poche)

vendredi 15 mars 2013

Les livres

Faire ses valises !

Il existe plusieurs écoles de pensée en ce domaine. Certains commencent à préparer leurs bagages entre une semaine et quinze jours à l'avance. D'autres rassemblent quelques affaires à la va-vite une demi-heure avant le départ. Il y a les soigneux, qui n'ont jamais assez de papier de soie; il y a ceux qui méprisent le papier de soie et jettent leurs vêtements au hasard en espérant que tout se passera bien, ceux qui oublient presque tout ce dont ils auraient besoin et enfin ceux qui emportent des quantités invraisemblables d'affaires dont ils ne se serviront jamais.

Une chose est certaine en ce qui concerne les bagages d'un archéologue: il s'agit principalement de livres. Lesquels prendre impérativement? Lesquels pourraient éventuellement être emportés? De quelle place dispose-t-on pour les livres? Lesquels doit-on laisser à la maison — avec quel déchirement! J'ai la ferme conviction que tous les archéologues procèdent de la manière suivant: ils décident de rassembler le nombre maximum de valises autorisé par la Compagnie des wagons-lits, qu'ils martyrisent depuis si longtemps. Puis ils les remplissent à ras bord de livres. Alors seulement, à contrecœur, ils en retirent quelques-uns et les remplacent par une chemise, un pyjama, des chaussettes, etc.

En jetant un coup d'œil dans la chambre de Max, j'ai l'impression que la pièce déborde de livres! Par un interstice dans cette muraille de reliures j'aperçois le visage inquiet de mon époux.
«Crois-tu que j'aurai assez de place pour tous?» me demande-t-il.
La réponse est si manifestement négative que la lui donner semblerait relever de la cruauté.

A seize heures trente, Max fait son apparition dans ma chambre et me demande avec espoir:
«Reste-t-il de la place dans tes bagages?»
Une longue expérience aurait dû m'intimer l'ordre de répondre «Non» d'un ton ferme, mais j'hésite, et cette faiblesse m'est aussitôt fatale.
«Si tu pouvais seulement prendre une chose ou deux… ajoute-t-il.
— Pas des livres
Max, légèrement surpris, me répond:
«Bien sûr que si! De quoi d'autre pourrait-il s'agir?»

Agatha Christie Mallowan, La romancière et l'archéologue, p.23 à 26 (Petite bibliothèque Payot 2006 - première parution 1946)

jeudi 14 mars 2013

La vie vous est-elle douce ?

Agatha Christie suit son mari en Mésopotamie (lecture pour me délasser après les archéologues fou furieux de La Bible dévoilée).

« La vie vous est-elle douce ?
— Oui. L'est-elle pour vous ?
— Oui. Alors remercions Dieu ! »
Il s'assied à nos côtés. Un long silence s'installe, ce silence courtois des gens bien élevés qui est si reposant après la précipitation occidentale. Enfin, le vieillard demande son nom à Max. Celui-ci lui répond. L'homme réféchit à voix haute.
« Milwan, répète-t-il, Milwan… Quelle légèreté! Quel éclat! Quelle beauté!»
Il reste assi avec nous encore un moment. Puis il nous quitte, aussi calmement qu'il est venu. Nous ne le reverrons jamais.

Agatha Christie Mallowan, La romancière et l'archéologue, p.66 (Petite bibliothèque Payot 2006, paru en 1946)

vendredi 1 mars 2013

Curiosité : qu'est-ce donc que "La maison de feuilles" de Mark Z. Danielewski?

Je disais à propos de cette liste que jusqu'aux années 1920 je connaissais pratiquement tout et j'en avais lu entre un tiers et la moitié, mais qu'ensuite, la plupart m'étaient inconnus.
Etrangement, je n'ai connaissance de certains auteurs américains du XXe siècle que grâce à ce blog de tatouages.

Hier, j'ai donc découvert cela.
Je copie/colle la citation d'où provient ce tatouage: Who has never killed an hour? Not casually or without thought, but carefully: a premeditated murder of minutes. The violence comes from a combination of giving up, not caring, and a resignation that getting past it is all you can hope to accomplish. So you kill the hour. You do not work, you do not read, you do not daydream. If you sleep it is not because you need to sleep. And when at last it is over, there is no evidence: no weapon, no blood, and no body. The only clue might be the shadows beneath your eyes or a terribly thin line near the corner of your mouth indicating something has been suffered, that in the privacy of your life you have lost something and the loss is too empty to share.

Mark Z. Danielewski, House of Leaves
Qui n'a jamais tué une heure? Non de façon ordinaire ou sans y penser, mais délibérément: un meurtre prémédité de minutes. Cette brutalité résulte d'un mélange de capitulation, d'indifférence et d'une résignation telle qu'avancer jusqu'à ce que cela soit derrière vous est tout ce que vous pouvez espérer accomplir. Et donc vous tuez cette heure. Vous ne travaillez pas, vous ne lisez pas, vous ne rêvassez pas. Si vous dormez ce n'est pas parce que vous avez sommeil. Et quand enfin c'est fini, il ne reste aucune preuve: pas d'arme, pas de sang et pas de cadavre. Le seul indice pourrait être les ombres sous vos yeux ou cette ligne terriblement fine au coins de vos lèvres qui indique que quelque chose a été endurée, que dans l'intimité de votre vie vous avez perdu quelque chose et que cette perte est trop creuse pour être partagée.
J'ai cliqué sur le lien Amazon donné sur le site et ce qui m'a intriguée, ce sont ces quelques lignes de présentation qui racontent une légende:
Il y a quelques années, lorsqu'au début La maison des feuilles circulait de mains en mains, ce n'était rien d'autre qu'une masse de papier mal reliée, dont des parties émergeaient de temps à autre à la surface d'internet. Personne n'aurait pu anticiper la petite mais fervente clique d'admirateurs que cette histoire terrifiante allait bientôt susciter. Composée au départ d'une bizzarre collection de jeunes marginaux — musiciens, artistes tatoueurs, programmeurs, stripteaseuses, écologistes1 et d'addicts à l'adrénaline — le livre finit un jour par atteindre les mains des générations plus âgées, qui non seulement se reconnurent dans ces pages étrangement agencées, mais y découvrir également un chemin pour revenir dans la vie de leurs enfants qui leur étaient devenus étrangers.
Maintenant, pour la première fois, ce roman étonnant est disponible sous forme de livre, reprenant l'intégralité des mots colorés dans l'original, les notes verticales et les appendices deux et trois dernièrement ajoutées.
Ça sent le geek, il faut que je vois ce que c'est.





1 : !!

mercredi 27 février 2013

La lettre perdue de Martin Hirsch

J'ai vu Matin Hirsch lors d'une conférence à Sciences-Po, à l'automne 2008 il me semble; il travaillait alors à la mise en place du RSA. Il était arrivé en retard, retenu dans son bureau par des chômeurs ou des sans-abris. A l'époque, il s'apprêtait à publier un livre en collaboration avec une chômeuse, j'avais eu l'impression qu'il avait mis son nom sur la couverture afin de l'adouber et de lui donner une chance d'émerger parmi le monceau des publications; cette stratégie n'a guère été payante, je ne me souviens pas que ce livre ait fait parler de lui (il n'est peut-être pas trop tard: La chômarde et le Haut Commissaire, Oh! éditions).

Comme il ne savait pas s'il pourrait se libérer (s'il serait libéré!), il nous avait envoyé sa directrice de cabinet, Emmanuelle Wargon, qui m'avait fait une impression profonde par sa rigueur et son bon sens. Elle nous racontait que le "commissariat" n'avait que très peu de moyens, qu'il fallait travailler "en transversal"1 en mettant à contribution la bonne volonté des uns et des autres; et en l'écoutant j'imaginais les trésors de diplomatie et la persévérance nécessaires, et j'étais remplie d'admiration.

Martin Hirsch est arrivé, il a parlé devant une salle plutôt hostile, Sciences-Po, "la fac de droit la plus à gauche de France", lui pardonnant mal d'avoir accepté un siège dans un gouvernement de droite (n'imaginez pas cependant une salle pleine d'étudiants boutonneux: ce cycle de conférences sur l'actualité est payant, y assistent surtout des nostalgiques de l'amphi Boutmy).
Il m'a fait rire en expliquant par exemple comment à la grande horreur de certains fonctionnaires ou élus il avait osé invité des chômeurs (des vrais, en chair et en os) à des réunions de travail où l'on étudiait leur situation pour décider de leur sort; ou comment, lorsqu'il avait proposé à certaines personnes du ministère d'aller visiter une caisse d'allocations familiales ou une ANPE, il avait eu des réponses ravies («Oh oui, je n'en ai jamais vu!)», ou encore comment il avait mis en place «une stratégie Parmentier» pour le RSA:

Il souhaitait expérimenter le RSA avant de le déployer à grande échelle (j'ai appris à cette occasion que cette idée qui paraît pleine de bon sens est anticonstitutionnelle dans son principe: il est interdit de traiter différemment certaines portions du territoire français), il avait donc obtenu l'autorisation d'expérimenter son idée dans un ou quelques départements. Il avait présenté cela comme une faveur, une distinction, quelque chose de rare et de difficile à obtenir, afin d'attiser le désir et la jalousie des départements voisins.

J'ai retrouvé ce mélange de sérieux, de bon sens et de situations ubuesques dans ce livre La lettre perdue. C'est un livre d'anecdotes qui couvrent tous les champs de la vie, familial, étudiant, professionnel, utopiste. Ce livre est à la fois un hommage à son père et ses grands-pères, une réflexion visionnaire sur l'avenir de l'Europe et sur la force de l'engagement qui peut changer la face du monde (et dans un premier temps, celle de la France).
C'est un livre fascinant par son contenu, les anecdotes sont souvent surprenantes; le père et les grands-pères ont tous eu des rôles importants au sein de l'Etat (où l'on apprend l'origine du "Haut Commissariat", appellation voulue par Martin Hirsch); la musique et l'escalade jouent leur rôle ainsi que les rencontres.

Il s'en dégage un portrait attachant d'un étudiant doué animé d'une formidable capacité de travail dans une famille exceptionnelle, un étudiant très tôt conscient des cadeaux qu'il a reçus par sa naissance et désireux de mettre en place des mécanismes de compensation pour ceux qui ont ou ont eu moins de chances que lui.

Quelques extraits:
Martin Hirsch était étudiant en médecine (j'ai cru comprendre qu'il n'était pas allé jusqu'au bout). Le problème, c'est qu'il est incroyablement maladroit, ne supporte pas la vue du sang et ne sait pas reconnaître le ventre d'une femme enceinte. Au cours de sa deuxième année de médecine, son oncle chirurgien orthopédiste l'invite à assister à des opérations:
Lors des premières interventions, la vue du sang me faisait m'évanouir. Pas de quoi pertuber Polo, qui demandait simplement à l'infirmière de me tirer par les pieds hors du bloc opératoire, de m'asperger d'eau, de me remettre une nouvelle tenue stérile et de me faire revenir. Il m'est arrivé ainsi de perdre trois ou quatre fois connaissance durant la même opération, avec trois allers-retours entre le bleoc opératoire et la salle d'habillage. Mais cela m'a immunisé. C'était la bonne méthode et cela ne semblait pas déranger Polo, qui continuait à prélever des petits fragments d'os iliaque pour pouvoir allonger un tibia et mettre fin à un boitement.

Martin Hirsch, La lettre perdue, p.165-166 (Stock, 2012)
Il s'engage dans Emmaüs en accompagnant un ami. D'origine juive, baptisé protestant, il se tient depuis toujours à distance de la religion. Ce n'est que tardivement qu'il connaîtra l'abbé Pierre.
Il raconte drôlement la mégalomanie de l'abbé Pierre (attention: hors contexte, cette anecdote n'est guère favorable l'abbé Pierre. Un autre passage raconte sa mort, et de l'ensemble de ses évocations se dégage un portrait équilibré, qui n'est pas dans le pur encensement — ce qui est le but de Martin Hirsch quand il raconte: ne pas être dans l'idolâtrie).
2003:
— Les islamistes préparent un attentat en France. Quelle cible crois-tu qu'ils vont choisir?
— Je ne sais pas, Père.
— Si j'étais eux, je ferais un attentat contre l'homme le plus populaire de France.
— Vous voulez dire, vous-même?
— Exactement. Il faut que je demande une protection. Prends le téléphone, appelle-moi le Premier ministre et passe-le moi. Il comprendra et nous serons gardés.
J'étais interloqué. Je ne me voyais pas servir d'intermédiaire pour une demande aussi loufoque. Comment le lui dire?
— Père, je vous ai toujours entendu vous plaindre d'etre obligé de vivre si vieux, et réclamer vos «grandes vacances». Voilà une occasion unique d'exaucer votre vœu. Plutôt que de demander une protection aupère du Premier ministre, je vous fais une autre proposition. Je connais le présentateur du journal télévisé, je l'appelle et lui demande d'incruster sur l'écran votre adresse: ainsi, les terroristes sauront vous trouver et vos «grandes vacances» seront pour tout de suite.
— Tu te moques de moi, là, Martin?
— Je ne me permettrais pas.
— Tu as raison. Tu sais, souvent ils me passent mes caprices. Il ne faut pas.
Je le sens presque soulagé. Ce soir-là, j'ai l'impression d'avoir réussi mon véritable examen de passage.
Ibid, p.32
Une situation ubuesque lors de la mise en place du RSA:
Le troisième temps fut plus rocambolesque. Jusqu'à la réunion où l'accord fut scellé, nous n'étions pas pris au sérieux. Les administrations pariaient sur l'échec de la commission. Toute convergence de points de vue leur semblait inconcevable. Le concensus que nous avions trouvé commença à les affoler. Or, nous avions besoin des administrations pour chiffrer le coût du revenu de solidarité, pour faire des simulations. Et dès lors, il nous fallait avoir accès aux logiciels détenus par les ministères des Finances et des Affaires sociales. Mais les fonctionnaires avaient reçu des instructions pour faire obstacle à nos recherches. Nous voyions arriver le terme de notre commission, sans la moindre possibilité d'étayer nos prositions par des chiffrages sérieux. Pire, ils nous opposaient des montants effrayants. Ce que nous avions concocté coûteraient plus de dix milliards d'euros. Autant dire la lune. Comment contourner cette mauvaise volonté? Avec trois fonctionnaires, moins disciplinés que les autres, nous nous muâmes en braqueurs. Nous décidâmes de braver les interdits en profitant d'un jour férié, le lundi de Pâques, pour entrer clandestinement dans les ordinateurs des ministères. L'opération commando avait quelque chose d'excitant. Je me souviens des couloirs vides de Bercy, de nos airs de conspirateurs, de la joie de transgresser pour un objectif qui nous semblait d'intérêt général. En quatre heures nous obtînmes les chiffres que l'on refusait de nous communiquer depuis quinze jours. Nous fêtâmes notre braquage par un bon steak frite en face de l'École militaire.
Ibid, p.45-46
Les manifestations de 2003 contre l'antisémitismes
Je rejoignis vers Denfert-Rochereau la première manifestation \[celles des Palestiniens] et coiffais ma kippa. Cela me fit un drôle d'effet, parce que je ne l'avais jamais portée ailleurs que dans une synagogue, lors des rares occasions où j'étais invité à un mariage ou une autre cérémonie. Au bout de quelques minutes, deux gaillards surgirent pour me prendre au collet et me donner un violent coup de poing. Trois autres personnes s'interposèrent immédiatement, maghrébines elles aussi, s'excusèrent, me remercièrent de ma présence et me proposèrent leur protection. Je fis donc tout le défilé à leurs côtés, sans jamais être ennuyé. Je me sentis un peu imposteur, mes anges gardiens étant persuadés que j'étais un juif pratiquant venu leur apporter son soutien.
>Le lendemain, le cortège allait de la République à la Nation. Je passai d'abord chez l'un de mes frères habitant sur le trajet. Je lui racontai l'épisode de la veille et indiquai mon intention de me parer d'un keffieh: «Tu n'y penses pas. Eux sont vraiment violents. Tu vas te faire casser la gueule.» Je cachais donc mon keffieh d'emprunt sous mon blouson et rejoignis le cortège. Effectivement, le Betar et autres Ligue de défense juive étaient présents avec l'intention d'en découdre. Je réussis à rejoindre un groupe qui se distinguait des autres avec des banderoles pacifiste à l'effigie du mouvement «La paix maintenant». On me proposa de tenir l'un des montants de la banderole. Ce que je fis. Nous nous attirâmes aussitôt une charge violente de la Ligue de défense juive, armée de matraques. Les juifs chargeaient d'autres juifs, parce qu'ils appelaient à la paix.
Ibid, p.156-157
A la suite de quoi, M Hirsch est invité à participer à un voyage en Israël avec Stéphane Hessel2, Raymond Aubrac, Gérard Toulouse, Matthieu de Brunhoff et quelques autres. Ils se feront tirer dessus par des soldats israëliens, rencontreront Yasser Arafat («Curieux sentiment d'être à la table de celui que je considérais, quand j'étais adolescent, l'un des plus abominables personnages»). A la fin du chapitre, M. Hirsch note: «Quel voyage troublant.»

Je termine par quelques mots sur l'ENA, écrit par le père de Martin Hirsch. Ils sont profondément vrais et pourraient convenir pour la plupart des grandes écoles françaises (quelle démesure entre l'aura du prestige et la réalité des fonctions):
[…] Le plus dangereux, à cet égard, est le stage en préfecture, où sans rien avoir appris tu auras l'illusion du pouvoir et, effectivement, tu exerceras des pouvoirs et tu verras beaucoup de gens te faire des courbettes. C'est là l'un des dangers de l'ENA, croire que l'on est quelqu'un alors que l'on est rien. (L'ENA n'est pas une école où l'on apprend.) Le second c'est que la quasi-totalité des débouchés normaux de l'ENA n'ont guère d'intérêt. […] En revanche, c'est un marchepied extraordinaire pour faire autre chose, qui peut alors être très intéressant. […]
Ibid, p.278





1 : comprendre: en réunissant des données et des savoir-faire disponibles dans des services ne dépendant pas des mêmes patrons, problème bien connu en entreprise qui peut vite devenir insoluble.
2 : C'était avant "Indignez-vous".

jeudi 21 février 2013

Mr. Norris change de train, de Christopher Isherwood

J'aime lire les témoignages sur l'Allemagne entre les deux guerres parus de préférence à l'époque1. Rien pour poser sa tête, évidemment Berlin Alexanderplatz, le journal de Viktor Klemperer à lire en parallèle du début des Souvenirs de Hans Jonas.
Cette fois-ci, avec Mr. Norris change de train publié en 1935, c'est un Anglais qui fait part de ses observations.

Résumé du livre: un jeune Anglais se prend d'amitié pour un escroc international.
Le livre est drôle, enlevé. Pour avoir lu son journal d'octobre 1983 avant ce roman de jeunesse, je souris de constater qu'Isherwood dépeint avec la même vigueur les enfants dans le caddy de leurs mères dans les supermarchés californiens que les fétichistes des bottes dans les bordels berlinois. Un auteur attachant.

Dans Mr. Norris change de train, j'ai eu la surprise de trouver quelques notations rappellant LTI2, en plus allègre.
1932:
Les reporters du crime et les paroliers du jazz avaient suscité une inflation sans précédent de la langue allemande. La terminologie de l'invective journalistique (traître, laquais de Versailles, criminel assoiffé de sang, escroc à la solde de Marx, fange hitlérienne, fléau communiste) en était venue à ressembler, par suite d'un emploi excessif, à la phraséologie formelle de politesse utilisée par les Chinois. le mot Liebe, jailli du lexique de Gœthe, ne valait plus un baiser de prostituée. Printemps, claire de lune, jeunesse, roses jeune fille, chérie, cœur, mai: telle était la monnaie courante, lamentablement dévalorisée, que mettaient en circulation les auteurs de tous ces tangos, valses, fox-trots, qui préconisaient l'évasion individuelle. Trouvez-vous une petite âme sœur, conseillaient-ils, pour oublier la crise et le chômage.

Christopher Isherwood, Mr. Norris change de train, p.147, traduction Léo Dillé (coll 10/18, 1964)
Il s'agit presque d'une guerre civile, entre communistes et nazis, avec les grèves, manifestations et contre-manifestations qui s'en suivent. Je ne me souvenais pas (l'ai-je jamais su?) que les nazis avaient subi un revers en novembre 1932:
Les négociations de Hitler avec la droite avaient été rompues; la Hakenkreuz allait jusqu'à flirter gentiment avec la faucille et le marteau. Des conversations téléphoniques, au dire d'Arthur, avaient déjà eu lieu entre les camps ennemis. Les troupes d'assaut nazies se joignaient aux communistes parmi les foules qui conspuaient les «traîtres» et les lapidaient. Pendant ce temps, sur les colonnes d'affiches trempées, des placards nazis représentaient le K.P.D. sous l'aspect d'un épouvantail en uniforme de l'armée rouge. Quelques jours plus tard, il y aurait d'autres élections, les quatrièmes de l'année. Les réunions politiques attiraient beaucoup de monde; c'était moins cher que de s'enivrer ou d'aller au cinéma. Les gens âgés restaient chez eux, dans leurs pauvres maisons humides, à faire du thé faible ou du café malté en parlant sans animation de la Débâcle.

Le 7 novembre, les résultats des élections furent proclamés. Les nazis avaient perdu deux millions de voix. Quant aux communistes, ils avaient gagné onze sièges. Ils possédaient en outre une majorité de plus de 100000 à Berlin.
— Vous voyez, dis-je à Frl. Schroeder, tout ça, c'est grâce à vous.
Nous l'avions persuadée, en effet, de descendre voter à la brasserie du coin pour la première fois de sa vie. Et maintenant elle était aussi ravie que si elle avait gagné à la loterie:
— Herr Norris! Herr Norris! J'ai fait exactement ce que vous m'avez dit, et tout est arrivé comme vous l'aviez prévu! La concierge est dans tous ses états. Ça fait des années qu'elle suit les élections, et elle soutenait que les nazis allaient gagner encore un million de voix ce coup-ci. Je me suis bien payé sa tête, je vous le certifie. Je lui ai dit: «Ha! ha! Frau Schneider! Vous voyez bien que moi aussi je m'y connais en politique!»

Ibid, p.182-183
En mars 1933, comme l'a remarqué Haffner, il fit très beau. Dès le début, il n'y eut aucun doute sur la nature du régime, mais certains s'en accommodaient fort bien:
Au début de mars, après les élections, il fit brusquement doux et chaud.
— C'est Hitler qui nous apporte le beau temps, dit la concierge.
Et son fils nous fit observer en plaisantant que nous devrions être reconnaissants à Van Der Lubbe de ce que l'incendie du Reichstag eût fait fondre la neige.
— Un si beau garçon!… remarqua Frl. Schroeder avec un soupir. Comment, grand Dieu, a-t-il pu faire une chose aussi affreuse?
La concierge eut un reniflement de mépris.

Notre rue avait un aspect tout à fait gai lorsqu'en y débouchant l'on voyait des drapeaux noir-blanc-rouge pendre immobiles aux fenêtres contre le ciel bleu du printemps. Sur la Nollendorfplatz, les gens étaient assis à la terrasse du café, en pardessus, et lisaient les articles concernant le coup d'Etat de Bavière. Gœring s'exprimait à traver le haut-parleur de la radio du coin.
— L'Allemagne est réveillée! déclarait-il.
Un marchand de glace était ouvert. Des nazis en uniforme marchaient à grandes enjambées ça et là, le visage sérieux et composé, comme s'ils avaient été chargés de missions importantes. Les lecteurs de journaux du café tournaient la tête afin de les regarder passer, souriaient et semblaient contents.

Ils souriaient d'un air approbateur à ces jeunes gens aux grandes bottes conquérantes, qui allaient bouleverser le Traité de Versailles. Ils étaient contents parce que ce serait bientôt l'été, parce que Hitler avait promis de protéger les petits commerçants, parce que leurs journaux annonçaient des temps meilleurs. Ils étaient soudain fiers d'être blonds, et frémissaient d'un plaisir furtif, sensuel, comme des écoliers, parce que les juifs, leurs rivaux en affaires, et les marxistes, une minorité vaguement définie de gens dont ils ne se souciaient guère, avaient été jugés, de manière bien satisfaisante, responsables de la défaite, de l'inflation, et qu'ils allaient le sentir passer.

La ville était pleine de chuchotements qui parlaient d'arrestations illégales à minuit, de prisonniers torturés dans les baraques du Sturmabteilung, forcés à cracher sur le portrait de Lénine, à boire de l'huile de ricin, à manger de vieilles chaussettes. Mais ces bruits étaient couverts par la voix puissante, irritée du gouvernement, dont les mille bouches démentaient.

Ibid, p.285 à 287




1 : M'agacent les prophètes rétrospectifs, qui vous annoncent après les événements que ceux-ci "étaient tout à fait prévisibles" (cf. les discours en 2009 sur la chute du mur de Berlin.)

2 : Viktor Klemperer, Lingua Tertii Imperii

mercredi 20 février 2013

Amsterdam

— J'aimerais beaucoup y aller. Ce doit être si calme, si paisible.
— Au contraire, je puis vous assurer que c'est une des plus dangereuses villes d'Europe.
— Vraiment?
— Oui. Si profond que soit mon attachement pour Amsterdam, je soutiendrai toujours que cette ville a trois inconvénients funestes. En premier lieu, les escaliers sont si abrupts dans nombre de maisons qu'