Ce qui suit est une tentative d'analyse des impressions ressenties suite à une première lecture de Du sens.
Cette lecture a été par chance totalement naïve, non prévenue : Renaud Camus et l'Affaire m'étaient totalement inconnus avant que je ne commence Du sens.

Concernant tout d'abord le texte, l'adjectif qui vient le plus spontanément à l'esprit est "clair". Cette clarté est due à l'extrême attention que l'auteur porte à ses phrases : tous les mots sont présents, soigneusement ordonnancés, la syntaxe et la ponctuation sont rigoureusement respectées. Le lecteur n'a pas à fournir d'efforts, il n'a pas à suppléer un manque de clarté ou une imprécision de la phrase. Tout est écrit avec la plus grande rigueur, il suffit de lire avec la même rigueur. L'écriture de Renaud Camus suppose donc que le même respect soit accordé au texte de la part de l'auteur comme du lecteur. Elle suppose fondamentalement un engagement réciproque, l'auteur s'engageant à écrire un texte précis et rigoureux, le lecteur à lire tous les mots, à être à l'écoute de toutes les nuances. En cela, cette écriture s'apparente à celles de Proust ou de Claude Simon.
Cette lecture est par nature lente et attentive, elle n'est pas le temps de la lecture journalistique du "compte-rendu de lecture", destiné à fournir la matière du "papier" du lendemain ou de la semaine.
Ici déjà s'esquisse l'incompatibilité fondamentale entre l'écriture camusienne et la lecture journalistique. Il ne s'agit pas de la même urgence.

La première lecture de Du sens laisse une impression de déception, dans l'ancien sens du terme: il y a tromperie, ce n'est pas ce qu'on pensait, mais que pensait-on, et qu'est-ce que c'est?

Les premières pages de Du sens évoquent la Turquie, analysent la notion d'étrangers et d'étrangèreté, et le statut de l'écriture dans un journal. Nous sommes p.46, le premier extrait de La Campagne de France est cité. Le lecteur pense découvrir le sujet de Du sens : "...d'aucuns ont pu reprocher au volume Corbeaux (...) de n'être pas une "réponse" aux différentes questions soulevées à l'occasion de cette affaire (l'affaire Camus), Du sens (...) voudraient débattre de ces questions au fond;et ne pas encourager les accusations de dérobade." Le lecteur (qui lit un peu trop vite, il n'est pas habitué), en conclut que Du sens est une plaidoirie, qui va expliquer et justifier les tenants et les aboutissants de ladite affaire Camus.

Lorsque quelques jours plus tard le lecteur referme le livre, il a l'impression que quelque chose sonne faux. Mais quoi? Mais oui, ce livre n'est pas une plaidoirie, c'est une contre-attaque, vigoureuse, argumentée, qui démonte et démontre si bien les manipulations lors de l'"affaire Camus" que les manipulateurs (pense-t-on) ne peuvent que mourir de honte d'être ainsi mis à découvert. Et dans toute la dernière partie du livre, non seulement Renaud Camus démonte les machinations dont il a été victime, mais il réitère les opinions qui l'ont fait accuser deux ans auparavant.
Ainsi, nous assistons à un premier tour de passe-passe : Du sens semblait un livre défensif suite à l'affaire, c'est en réalité un livre offensif qui confond ses adversaires et réaffirme tout ce pour quoi La Campagne de France avait été censurée.
(Remarquons au passage la malicieuse construction qui permettrait à un lecteur attentif de reconstituer l'ensemble des passages censurés de son volume de La Campagne de France, volume qui aurait été malheureusement acheté après l'affaire.)

Durant la première lecture de Du sens, linéaire, littérale, avant que la véritable nature du livre, offensive, ne lui apparaisse, le lecteur est déjà une première fois confronté à une impression de malaise. Un doute fugace, mais persistant, s'est emparé de lui.
Ce doute survient p.366. Tous les passages censurés de La Campagne de France cités jusqu'ici concernaient "les mulsumans de France". Renaud Camus a expliqué comment il considérait les étrangers, ce que représentait pour lui la culture juive, les questions qu'il se posait sur qu'est-ce qu'être français, mais le lecteur n'a pas encore vu, pas encore lu, une seule ligne tirée de "La Campagne de France mettant en cause des juifs, ou les juifs. Et p 342, c'est la pétition "Déclaration des hôtes-trop-nombreux-de-la-France-de-souche" qui est présentée. Rien donc, jusqu'à cette page 366, ne permet au lecteur non prévenu de s'attendre à ceci: "prenons dans son entier le premier paragraphe, qui a consisté l'hyper-centre de la polémique autour de La Campagne de France (...) "Les collaborateurs juifs du "Panorama" de France-Culture exagèrent un peu, tout de même: d'une part ils sont à peu près quatre sur cinq à chaque émission, ou quatre sur six, ou cinq sur sept, ce qui sur un poste national et presque officiel constitue une nette surreprésentation d'un groupe ethnique ou religieux donné; d'autre part ils font en sorte qu'une émission par semaine au moins soit consacrée à la culture juive, à la religion juive, à des écrivains juifs, à l'Etat d'Israël et à sa politique, à la vie des Juifs en France et de par le monde, aujourd'hui ou à travers les siècles. C'est quelquefois très intéressant, quelquefois non; mais c'est surtout un peu agaçant, à la longue, par défaut d'équilibre."

Le lecteur non prévenu reste interloqué. Il relit : "...a constitué l'hyper-centre...". Comment? Après toutes ces pages sur les musulmans et les Français de souche, la véritable origine de l'affaire, qui a quand même provoqué la censure d'un livre, en France, en l'an 2000, ce qui n'est pas si courant, c'est ce paragraphe, qui paraît, avec ses virgules et ses précisions, bien anodin : "exagèrent un peu...un peu agaçant". Le lecteur est pris d'un doute fugace. Se pourrait-il que toute l'affaire ne soit due qu'à la vexation d'un petit groupe de journalistes influents? Ou à l'hyper-sensibilité d'une communauté ayant souffert de façon inouïe? Faut-il comprendre que personne n'aurait rien trouvé à redire à tous les écrits de Renaud Camus, s'il n'avait égratigné quelques personnalités juives? (Et plus tard, cette impression réapparaîtra p 507, quand le lecteur prendra conscience que les remarques camusiennes sur Miss Pays de Loire datent de 1996, époque à laquelle elles avaient suscité bien peu de réactions.)
Le lecteur est indécis. Sans doute, si tel était le cas, Renaud Camus aurait-il fait remarquer à ses adversaires leur manque d'intérêt pour les musulmans ou les Français-non-de-souche tant qu'eux-mêmes n'avaient pas été mis en cause? Sans doute aurait-il souligné la récupération? A moins qu'il n'ait dédaigné, tel Puyaubert ne soulignant pas l'antisémitisme de Céline, de mettre en lumière un tel égocentrisme ou un tel égocommunautarisme. Le lecteur soupire. Il n'a que des doutes.

Ainsi, deux déceptions s'entrelacent à la première lecture : le lecteur pensait lire une plaidoirie, il lit une contre-offensive, il a pu penser un moment que l'"affaire" concernait l'immigration, notamment arabe, tandis que son épicentre s'avère être quelques personnalités juives.
Mais la thèse qui va être soutenue ici est que le sujet de Du Sens n'est pas l'affaire Camus, que l'affaire n'est qu'un prétexte. Du sens n'a pas un sujet, mais deux, c'est l'entrelacement d'un traité de littérature, (qu'est-ce que la littérature?) et d'un traité de politique (comment vivre ensemble? qu'est-ce qu'être français). C'est l'extention de Buena Vista Park (traité de littérature) et de Eloge du paraître (traité de politique).

La structure de Du sens est complexe, et les phrases qui suivent sont bien trop schématiques. Ce ne sont que quelques pistes.
Toute la première partie (jusqu'à la page 366) serait plutôt littéraire et davantage théorique. C'est dans cette partie que se trouvent les longues citations de Proust et de Bruno Chaouat. C'est ici que sont évoqués Maurras et le travail de Sarah Vajda, que sont cités Paul Celan, Primo Levi, Daniel Sibony, Pascal, Pierre Force. C'est aussi la partie de la mémoire, à travers Proust, bien sûr, mais aussi Jean Puyaubert, ou même les souvenirs personnels de l'auteur. La mémoire, et une époque qui disparaît avec la bourgeoisie, une certaine France qui s'efface, la mémoire, qui permet de faire la transition vers le présent.
La seconde partie, après le dévoilement de "l'hyper-centre" de l'affaire est plus actuelle et plus politique. C'est la contre-offensive, après le long détour par la littérature. C'est ici que seront dénoncées la doxa, la tendance absorbante de la petite-bourgeoisie, les lectures trop rapides de personnes dont s'est quasiment le métier de lire. C'est aussi ici qu'apparaîtront des réflexions sur la démographie, le match de foot France-Algérie et l'immigration.

Pourquoi avoir mêler deux traités, l'un de politique, l'autre de littérature? Et pourquoi avoir appelé cet entrelacement Du sens?
C'est le livre en son entier qui répond à cette question, par sa structure même. A tout moment, nous passons d'une spère à l'autre. La culture est politique, elle concerne notre vie en commun. La culture est littérature, elle donne sa forme au monde. Le sens est ce qui passe de la littérature à la vie, de la vie à la littérature. La littérature donne forme au monde, et le matériau du monde, c'est la bêtise, le sens qui insiste. Il y a un jeu perpétuel, insaisissable.

Le livre lui-même est insaisissable. Il ne peut être résumé. Car parler de l'un des aspects du livre, c'est ne pas parler des autres, ces autres aspects qui aussitôt se présentent à notre esprit. Nous sommes toujours obligés d'en dire moins, car nous ne pouvons dire tout.