Obscène

Je mets en ligne un billet de Rémi Pellet, parce que:
1/ je pense qu'il ne m'en voudra pas ;
2/ ce message m'a beaucoup vexé, c'est-à-cause de lui que j'ai longtemps pensé que Rémi me méprisait.

J’ai choisi de ne plus m’exprimer sur ce site depuis que RC a considéré que je l’y avais plus agressé que ne l’avaient fait ses procureurs au cours de l’affaire « Campagne de France ». Mais la lecture des messages que je trouve ici après plusieurs mois d’absence m’accable à ce point que je ne peux m’empêcher de réagir, sachant que je m’en voudrai pour cela demain. Pourquoi réagir ? Sans doute parce que j’ai de la peine.
Rien ne distingue plus le site de la Société de celui d’une secte et pour le dire en peu de mots, je trouve parfaitement obscène la glossolalie des thuriféraires hallucinés qui se manifestent désormais sur ce site. L’objet de tous les échanges qui peuvent s’y lire est de montrer et de vérifier que l’on pense et parle en « r-camusien », contre le reste du monde. On trouve ainsi sur un mode involontairement parodique, la reprise de tous les thèmes et opinions répétés déjà mille fois par RC. Or, ce psittacisme de zélotes s’exprime au nom de la défense du « feuilletage » du sens et d’une morale du doute radical !
Et les références et le style… Tout est affecté. On dirait de jeunes gens atteints d’une étrange maladie qui les pousserait à se comporter comme de très vieilles dames, frottées de culture classique et saoules de tisane tiède. On croit rêver.
Cela me fait penser à d’aucun(e)s qui avaient dit toute leur vie « bon appétit » à tous les repas, avant d’apprendre par RC que c’était très mal et qui depuis se mordent aux sangs et au premier plat pour ne pas fauter. Je comprends que RC déteste Molière : les précieuses ridicules (plus que les femmes savantes, chère MTL), sont désormais ses affidées.
Notez, vous êtes parfois touchants. Notamment quand l’une ou l’un apprend aux autres à lire l’Oeuvre. Là ça vaut vraiment son paquet de cacahouète.
Par ailleurs, j’admire votre grande culture. Mais vous en faites là encore un usage obscène, en défense toujours des valeurs consacrées : pour la musique classique (dite « musique », tout court, en langage r-camusien), contre le Jazz et la « variété » ; contre Mozart, pour Ligeti, etc… En résumé, contre tout ce qui est « populaire » et pour tout ce qui est érudit. Et bien sûr que vous avez raison, mille fois (mais comme des milliers d’autres aussi), contre les débiles qui mettent sur le même plan la « culture BD » (ou Baschung !!!!... Pauvre "Monde" !) et l’étude du grec ancien. Mais, mon Dieu, que c’est facile, que c’est facile… et que c’est donc bête d’avoir trop (italiques) raison, comme vous diriez….
Et puisque vous n’êtes qu’entre vous, que vous ne discutez qu’avec vos semblables, vos « mêmes », qu’avez-vous besoin de vous entre-flagorner avec cet esprit « critique » qui vous pousse à avoir les mêmes idées sur les mêmes sujets ? Et dire que vous le faites en plus au nom du refus de l’idéologie « soi-mêmiste » ! Vraiment c’est grotesque.
Et l'absence de contradicteur sur ce site, "cela ne vous interpelle pas quelque part" ?...
Quelque chose me dit d’ailleurs que vous n’écrivez pas pour être lus par vos semblables, mais sous l’instance du Maître, dont vous attendez les signes et auxquels s’adressent vos simagrées. Et quels silences de mort sur RC « politique »… Là manifestement vous flottez. Sauf Steevy, lesté de ses plaques chauffantes et de son humour Gotlieb.
Mais bon.
Rémi Pellet qui va au sauna.

L'obsession juive

Il y a belle et bien une obsession juive chez (dans l'œuvre de) Renaud Camus, et ce, dès les premiers ouvrages.

L'étrange, et pardonnez-moi d'écrire de telles évidences, davantage destinées aux visiteurs de passage qu'aux lecteurs fidèles, l'étrange, donc, est que cette obsession soit exactement l'inverse de celle que lui reprochent ses détracteurs : elle est un hommage à la culture juive, jointe à la douleur permanente du souvenir du Désastre.

1978 - Travers, p 67 : «Les trois grands juifs qui nous ont façonnés nous ont appris, grâce à la sûreté de leur paranoïa, que tout est relatif, jusqu'à la vérité, et qu'il n'est de discours qui n'en cache un autre (...)».

1983 - Roman Roi, p 496 : «Les os de ma mère ne sont pas enfouis dans cette terre qui ne flâtera plus nos ombres hâtives, mais dans quelques charniers d'Allemagne ou de Pologne, dont je ne sais même pas le nom. (...) Et quand une fois j'ai osé m'adresser à l'un des hommes de bure, il m'a dit : «Sarah Steiner! Mon pauvre enfant, elles s'appelaient toutes Sarah Steiner!» Pour m'éloigner de lui, j'ai prétendu que je comprenais exactement ce qu'il voulait dire, et je comprends maintenant qu'il ne voulait rien dire exactement.»

1991 - l'Elégie de Budapest, p 316 : «C'était au demeurant un garçon sympathique, pour autant qu'il soit possible d'être antisémite et sympathique, et ce doit l'être évidemment, sans quoi tout serait beaucoup trop simple, et rien si grave.»

1997 - Discours de Flaran : «Comment produire encore de l'art, quand par décence on ne veut plus rien dire, plus rien vouloir, plus rien montrer?»

2002 - Du sens, p 387 «Le XXe siècle culturel et, je crois, spirituel se ressemblerait plus à lui-même si les Juifs y figuraient seuls que s'ils n'y figuraient pas du tout.C'est à eux qu'il doit sa forme générale et ses contours, sinon toute sa chair.»

Et la question : que faire maintenant, maintenant après le Désastre?
Et cette proposition de réponse toute simple : et si l'on cessait de parler, de traiter des juifs sur un mode à part? Si l'on s'autorisait à porter sur eux les jugements que l'on n'hésiterait pas à porter sur des bretons ou des protestants? Et si l'on réinscrivait les juifs dans le discours commun?
Et ce, aussi bien en politique internationale (Buena Vista Park 1980 p 91 : «Israël - L'Occident a essayé d'expier, vingt ans durant, sa culpabilité monstrueuse à l'égard des juifs en refusant d'envisager que l'Etat d'Israël puisse être coupable de la moindre injustice à l'égard des Palestiniens (et à fortiori de sévices)») qu'en politique culturelle nationale (La Campagne de France 2000 «les collaborateurs juifs du "Panorama" de France-Culture exagèrent un peu, tout de même (...)»)

Avec les résultats que l'on sait...

NB: EB signale ensuite la p.286 de La Guerre de Transylvanie.

Roman Roi, quelques précisions

J'ai placé ces deux extraits en préalable pour essayer d'imaginer ce que c'était que lire Roman Roi en 1983, après Passage, Travers, Tricks, ou Buena Vista Park : un peu comme si Duras avait écrit Caroline Chérie après Le ravissement de Lol V.Stein?

J'imagine que ce roman a dû avoir du mal à trouver ses lecteurs : trop romanesque pour l'entourage littéraire de Camus, trop loin d'une narration classique, sur le modèle XIXe (car bon gré mal gré, il faut bien admettre que c'est ce qu'on attend d'un roman du type Caroline Chérie (cela étant un préjugé, car moi non plus, je ne l'ai pas lu)) pour le lecteur "ordinaire".

Surprise et déception pour le lecteur qui achetait Roman Roi comme un roman "de gare" (ceci non péjoratif: roman qui se lit bien, et le plus souvent, une seule fois). (Cependant, le lecteur curieux aurait pu être rendu méfiant par la bizarrerie/cocasserie des noms sur la carte de Caronie : Brimborion (relevé comme ridicule par le roi lui-même), Proust, Le Horla, la Saudad, Roussélie, Maalox (!), Splötch (à prononcer à haute voix)).

Car Roman Roi n'est pas un roman d'aventure, ce n'est pas un roman historique, ce n'est pas une biographie. C'est le collage bizarre et inattendu d'une étude de la montée des fascismes et du soviétisme en Europe centrale avec les personnages romantiques, excessifs, d'une légende allemande ou nordique. Roman Roi est un journal qui avance caché, le journal d'un jeune homme qui raconte son amour pour son pays et pour son roi.

Le roman se compose de deux parties, qui s'organisent en fonction du moment où le jeune homme commence la narration : la première partie est un retour en arrière qui remonte des origines de la Caronie au règne de Roman en juillet 1940, la seconde suit les événements de la vie du roi de juillet 1940 jusqu'au moment de son exil.

A chacune de ces parties correspond une narration bien particulière.

La première partie est extrêmement statique. C'est une suite de tableaux, des portraits, des portraits de femmes (que de femmes dans ce roman) et d'hommes, de maisons et de palais, et des descriptions de paysage. Renaud Camus s'amuse, comme lorsqu'il était enfant, avec des règles dynastiques d'une incroyable complexité, mariages et remariages, régences, mariages annulés et mariages morganatiques. Le premier paragraphe de la première partie est un modèle du genre, avec pour le lecteur, déjà, un choix à faire : croire à un roman classique, et s'attacher à comprendre à toutes forces les alliances décrites avec trop de raffinement entre des personnages qu'il ne connaît pas encore, ou décider tout de suite que cette complexité est volontairement incompréhensible, immémorisable, et que l'enjeu du livre n'est, déjà, plus là.

Il n'y a pas d'action, il n'y a que des tableaux. Le passé simple, caractéristique des romans d'aventure, a disparu. "Mais il fallait bien que quelqu'un le fît. Elle s'est dévouée." p 115. L'action résiste au passé simple, tout le récit est plongé dans la limbe de l'imparfait ou du passé composé. L'action présente toujours un aspect statique, théâtral, comme un qui commenterait des tableaux, ou des diapositives. Suite de vignettes.

Cependant sont décrites, toujours avec un luxe de précisions, de complexes alliances politiques toujours instables et mouvantes, la montée de l'antisémitisme, les heurs et malheurs de la constitution (Renaud Camus inventant à cette occasion le concept du coup d'état "en creux", qui consiste à revenir à l'application stricte de la constitution). La cruauté de ces descriptions tient en ce que, si elles peuvent être considérées comme le développement narratif des jeux d'enfant de Renaud Camus (cf BVP),elles correspondent également à la réalité politique des pays d'Europe centrale dans les années trente.

D'autre part, à travers ce récit apparaît peu à peu le narrateur, imperceptiblement : un "nous" au bout de 150 pages (p 154), un "je" page 187, et, à l'approche de la fin de la première partie, du discours direct (p 241) pour finalement atteindre le moment où coïncide l'instant raconté avec l'instant où le narrateur est en train d'écrire : "La suite, nous la vivons" p 242. Nous rejoignons le présent, nous passons alors à la seconde partie.

La deuxième partie présente une structure narrative bien différente, il s'agit exactement de la temporalité d'un journal : le narrateur raconte des événements en partant du moment où il a écrit pour la dernière fois, pour remonter jusqu'au moment où il est en train d'écrire. A ce moment, il s'arrête. Et ainsi de suite: il y a donc comme un effet "accordéon", on nous raconte des événements un peu éloignés, on remonte jusqu'au présent, on attend que ce présent soit à son tour devenu du passé, et on reprend la narration de ce point, pour remonter à nouveau jusqu'au présent du narrateur. Le roman n'est plus un roman, il est devenu journal intime, de façon discrète, le plus souvent, mais parfois de façon explicite («qui se présente, assez exceptionnellement (mais il y aura d'autres occurrences par la suite), sous la forme d'un journal intime : «13 août 1941. Il m'est arrivé une chose étonnante. Dirai-je même qu'il m'arrive une chose étonnante?», cité dans Vaisseaux brûlés, 1-3-8-3-1-1-2-1-15, p 423 de Roman Roi$$Mais aussi citation de L'Invention de Morel''. Ou pas?$$).

Entretemps se déploient tous les événements de la guerre, la conquête par Hitler, puis/et les Russes, la difficulté/l'impossibilité de sauvegarder son honneur dans les impératifs de la diplomatie "réaliste"...

Le récit devient plus actif. Roman est amoureux, le narrateur découvre ses premiers émois sexuels. Une lecture aujourd'hui nous permet de trouver des résonnances dans le reste de l'œuvre camusienne, résonnances qui bien sûr ne pouvaient exister en 1983 : thème de l'amour intranquille et de ses colères, de l'antisémitisme, de la musique contemporaine (les années trente dans le roman), de la disparition d'une époque, figure entraperçue de Roussel (oncle de l'épouse d'un comte écarté de la succession par un mariage morganatique (Vraiment, comment a-t-on pu croire que Renaud Camus était en train d'écrire Caroline Chérie!)), etc.

Et le secret du narrateur, évoqué très tôt, dans une phrase incompréhensible «Je continue d'ailleurs de ne pas savoir avec exactitude ce qu'il attendait de moi. Lui non plus, probablement. Quelque assurance qu'il ne mourrait pas, sans doute, comme le pauvre Moran. Mais Tomàs m'aimait» p 187, ne s'éclaire qu'imparfaitement, à contre-jour, que tout à la fin, avec la mort de la mère du narrateur, puis l'exil, la perte.



Le 5 octobre 2002, Renaud Camus ajoute la précision suivante: Et "Le Prisonnier de Zenda", alors, personne ne songe au "Prisonnier de Zenda"? Pourtant nous autres, à Zenda, nous considérons R.R comme un texte crypté sur notre propre histoire et notre propre situation culturelle.

Peut-être m'allierai-je avec Odon dans un nouveau film: Evasion de Zembla (bal dans le palais, bombe sur la place du palais).
dernière page de Feu pâle

Roman Roi, quelle réception en 1983 ?

Prépubliées dans les colonnes du dandyesque Promeneur, les premières phrases de Roman Roi avaient ébloui. Le livre même, en 1983, jetait un certain froid, et surtout un désarroi certain. C'était l'année de Femmes. C'était aussi, pour nous, l'année de Conséquences, revue née à Cerisy dans l'entourage de Jean Ricardou (...). C'était surtout l'année des « choix à faire ». Et tout indiquait que Camus s'était trompé lourdement en ayant commis ce roman historique dans la veine de Caroline chérie. Magnanime, on lui donnerait pourtant la chance de s'en expliquer à nos abonnés, malgré notre frilosité à l'égard de l'interview, exercice mondain peu compatible avec les impératifs de tout labeur théorique un tant soit peu costaud. (...). Puisque Renaud Camus n'était pas Jacques Laurent (il avait le bon goût de signer de son propre nom ses pochades, réservant le tourbillon de ses hétéronymes à l'essentiel de sa production), comment voyait-il ce gouffre entre les deux volets de son activité scripturale ? De retour de chez Camus, les deux membres du comité qui étaient allés le voir (...) pouvaient seulement confesser leur perplexité, leur agacement, leur incrédulité aussi, tellement les réponses de l'écrivain avaient désarçonné leur bonne volonté. Si mes souvenirs sont exacts, il aurait tenu à la fois le rôle de Laurent et de Pessoa, avouant sans scrupule la commande alimentaire, feignant aussi de croire dur comme fer - tel un nouveau Roland prêt à dégainer l'épée pour fonder sur quiconque douterait de ses Personnes - à l'existence réelle des êtres qui se cachaient derrière ses noms de plume.

Jan Baetens - extrait de Une vie de refus



le 09/12/2007. Je me souviens du rire de Renaud Camus, alors que je lui disais en décembre 2005 que Tricks avait dû surprendre et choquer après les Eglogues: «C'est surtout Roman Roi qu'on ne m'a pas pardonné

Roman Roi, rêve d'enfant

CARTES

Enfant, je passais des heures à tracer des cartes de pays imaginaires, d'une folle complication. Tel Etat par exemple était divisé entre catholiques et protestants. Mais les régions protestantes n'étaient pas d'un seul tenant, et surtout, elles recelaient toujours en leur sein des provinces catholiques, lesquelles comptaient plusieurs enclaves protestantes, qui à leur tour, etc. (un raffinement particulièrement jouissif était que le fief le plus enclavé fût le fief familial du souverain (d'où il arrivait qu'il tentât de gouverner)).

Dans le même pays se parlaient au moins deux ou trois langues, mais les frontières linguistiques, bien que tout à fait aussi retorses, sinon davantage, que les frontières religieuses, ne coïncidaient en rien avec elles. A tout cela se greffaient des problèmes dynastiques inextricables.

Cette situation aboutissant régulièrement à de furieuses guerres civiles, tout en renversements d'alliance (selon qu'un facteur de regroupement en remplaçait un autre), mes cartes devaient encore faire état de fronts multiples, éternellement changeants. L'homme providentiel survenait au moment où sur la feuille de papier ne pouvait plus être introduit le moindre pointillé.

Buena Vista Park, (1980), p 61

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