J'ai placé ces deux extraits en préalable pour essayer d'imaginer ce que c'était que lire Roman Roi en 1983, après Passage, Travers, Tricks, ou Buena Vista Park : un peu comme si Duras avait écrit Caroline Chérie après Le ravissement de Lol V.Stein?

J'imagine que ce roman a dû avoir du mal à trouver ses lecteurs : trop romanesque pour l'entourage littéraire de Camus, trop loin d'une narration classique, sur le modèle XIXe (car bon gré mal gré, il faut bien admettre que c'est ce qu'on attend d'un roman du type Caroline Chérie (cela étant un préjugé, car moi non plus, je ne l'ai pas lu)) pour le lecteur "ordinaire".

Surprise et déception pour le lecteur qui achetait Roman Roi comme un roman "de gare" (ceci non péjoratif: roman qui se lit bien, et le plus souvent, une seule fois). (Cependant, le lecteur curieux aurait pu être rendu méfiant par la bizarrerie/cocasserie des noms sur la carte de Caronie : Brimborion (relevé comme ridicule par le roi lui-même), Proust, Le Horla, la Saudad, Roussélie, Maalox (!), Splötch (à prononcer à haute voix)).

Car Roman Roi n'est pas un roman d'aventure, ce n'est pas un roman historique, ce n'est pas une biographie. C'est le collage bizarre et inattendu d'une étude de la montée des fascismes et du soviétisme en Europe centrale avec les personnages romantiques, excessifs, d'une légende allemande ou nordique. Roman Roi est un journal qui avance caché, le journal d'un jeune homme qui raconte son amour pour son pays et pour son roi.

Le roman se compose de deux parties, qui s'organisent en fonction du moment où le jeune homme commence la narration : la première partie est un retour en arrière qui remonte des origines de la Caronie au règne de Roman en juillet 1940, la seconde suit les événements de la vie du roi de juillet 1940 jusqu'au moment de son exil.

A chacune de ces parties correspond une narration bien particulière.

La première partie est extrêmement statique. C'est une suite de tableaux, des portraits, des portraits de femmes (que de femmes dans ce roman) et d'hommes, de maisons et de palais, et des descriptions de paysage. Renaud Camus s'amuse, comme lorsqu'il était enfant, avec des règles dynastiques d'une incroyable complexité, mariages et remariages, régences, mariages annulés et mariages morganatiques. Le premier paragraphe de la première partie est un modèle du genre, avec pour le lecteur, déjà, un choix à faire : croire à un roman classique, et s'attacher à comprendre à toutes forces les alliances décrites avec trop de raffinement entre des personnages qu'il ne connaît pas encore, ou décider tout de suite que cette complexité est volontairement incompréhensible, immémorisable, et que l'enjeu du livre n'est, déjà, plus là.

Il n'y a pas d'action, il n'y a que des tableaux. Le passé simple, caractéristique des romans d'aventure, a disparu. "Mais il fallait bien que quelqu'un le fît. Elle s'est dévouée." p 115. L'action résiste au passé simple, tout le récit est plongé dans la limbe de l'imparfait ou du passé composé. L'action présente toujours un aspect statique, théâtral, comme un qui commenterait des tableaux, ou des diapositives. Suite de vignettes.

Cependant sont décrites, toujours avec un luxe de précisions, de complexes alliances politiques toujours instables et mouvantes, la montée de l'antisémitisme, les heurs et malheurs de la constitution (Renaud Camus inventant à cette occasion le concept du coup d'état "en creux", qui consiste à revenir à l'application stricte de la constitution). La cruauté de ces descriptions tient en ce que, si elles peuvent être considérées comme le développement narratif des jeux d'enfant de Renaud Camus (cf BVP),elles correspondent également à la réalité politique des pays d'Europe centrale dans les années trente.

D'autre part, à travers ce récit apparaît peu à peu le narrateur, imperceptiblement : un "nous" au bout de 150 pages (p 154), un "je" page 187, et, à l'approche de la fin de la première partie, du discours direct (p 241) pour finalement atteindre le moment où coïncide l'instant raconté avec l'instant où le narrateur est en train d'écrire : "La suite, nous la vivons" p 242. Nous rejoignons le présent, nous passons alors à la seconde partie.

La deuxième partie présente une structure narrative bien différente, il s'agit exactement de la temporalité d'un journal : le narrateur raconte des événements en partant du moment où il a écrit pour la dernière fois, pour remonter jusqu'au moment où il est en train d'écrire. A ce moment, il s'arrête. Et ainsi de suite: il y a donc comme un effet "accordéon", on nous raconte des événements un peu éloignés, on remonte jusqu'au présent, on attend que ce présent soit à son tour devenu du passé, et on reprend la narration de ce point, pour remonter à nouveau jusqu'au présent du narrateur. Le roman n'est plus un roman, il est devenu journal intime, de façon discrète, le plus souvent, mais parfois de façon explicite («qui se présente, assez exceptionnellement (mais il y aura d'autres occurrences par la suite), sous la forme d'un journal intime : «13 août 1941. Il m'est arrivé une chose étonnante. Dirai-je même qu'il m'arrive une chose étonnante?», cité dans Vaisseaux brûlés, 1-3-8-3-1-1-2-1-15, p 423 de Roman Roi[1]).

Entretemps se déploient tous les événements de la guerre, la conquête par Hitler, puis/et les Russes, la difficulté/l'impossibilité de sauvegarder son honneur dans les impératifs de la diplomatie "réaliste"...

Le récit devient plus actif. Roman est amoureux, le narrateur découvre ses premiers émois sexuels. Une lecture aujourd'hui nous permet de trouver des résonnances dans le reste de l'œuvre camusienne, résonnances qui bien sûr ne pouvaient exister en 1983 : thème de l'amour intranquille et de ses colères, de l'antisémitisme, de la musique contemporaine (les années trente dans le roman), de la disparition d'une époque, figure entraperçue de Roussel (oncle de l'épouse d'un comte écarté de la succession par un mariage morganatique (Vraiment, comment a-t-on pu croire que Renaud Camus était en train d'écrire Caroline Chérie!)), etc.

Et le secret du narrateur, évoqué très tôt, dans une phrase incompréhensible «Je continue d'ailleurs de ne pas savoir avec exactitude ce qu'il attendait de moi. Lui non plus, probablement. Quelque assurance qu'il ne mourrait pas, sans doute, comme le pauvre Moran. Mais Tomàs m'aimait» p 187, ne s'éclaire qu'imparfaitement, à contre-jour, que tout à la fin, avec la mort de la mère du narrateur, puis l'exil, la perte.



Le 5 octobre 2002, Renaud Camus ajoute la précision suivante: Et "Le Prisonnier de Zenda", alors, personne ne songe au "Prisonnier de Zenda"? Pourtant nous autres, à Zenda, nous considérons R.R comme un texte crypté sur notre propre histoire et notre propre situation culturelle.

Peut-être m'allierai-je avec Odon dans un nouveau film: Evasion de Zembla (bal dans le palais, bombe sur la place du palais).
dernière page de Feu pâle

Notes

[1] Mais aussi citation de L'Invention de Morel.