Identité d'identités : ça me rappelle quelque chose

Mais nous n'en sommes pas à ce degré d'intimité, M. le sous-préfet et moi : c'est un farouche lecteur de Saint-Simon, et il est intraitable sur les question d'étiquette. Accessoirement, à la suite d'une confusion entre deux château de Plieux dans son arrondissement, il est persuadé que je suis l'ancien mari de Raquel Welch.
[...]
[11] A la suite de la même confusion (source inépuisable de pataquès), et tandis qu'on les attendait ici, l'année dernière (747), trente tableaux et sculptures de Miró ont été livrés dans un château qui ne s'attendait à rien moins. Je n'ose imaginer de qui, par ma faute, le propriétaire de ce château passe pour être l'époux, ou l'ancien mari, auprès de M. le sous-préfet et d'autres...

Vaisseaux brûlés 337 et note 11

Astérix et le formica

"Renaud Camus a écrit : "...des enfances méritantes du côté de la Bastille, par exemple, au sein de familles ardemment staliniennes - ce qui ne prépare pas à une intimité très marquée avec le faubourg Saint-Germain du petit Marcel". Pensez-vous, de la même manière, qu'une enfance "dans le formica et le Reader's Digest" ne préparerait pas à la lecture de Renaud Camus?

Au long de mes cogitations, j'ai généralisé le sujet [1] : quels sont les éléments qui prépareraient ou pas à la lecture de tel ou tel auteur?
En fait, il s'agit dès l'abord de s'entendre sur "la lecture" : s'agit-il de s'emparer du livre et de l'ouvrir, ou de la compréhension du texte qu'on est en train de lire?

Cette distinction peut paraître artificielle, elle est pourtant fondamentale. En effet, une enfance stalinienne comme une enfance dans le formica (et le Reader's Digest) risquent fort d'avoir inculqué à l'enfant le rejet et le dégoût virulents, a priori, des auteurs jugés pernicieux. Elles auront donc contribué à former un préjugé qui empêchera à tout jamais l'enfant devenu grand d'ouvrir Proust (auteur bourgeois et décadent) ou Renaud Camus (auteur sulfureux et réactionnaire). En ce sens, une enfance stalinienne ou une enfance dans le formica préparent bel et bien à ne pas lire Proust ou Camus. (De même, à l'inverse, dans d'autres milieux sociaux ou culturels, certains ne s'abaisseront jamais à lire Gotlib...).

Cependant, la question était sans doute davantage celle-ci: une enfance stalinienne permet-elle de comprendre le faubourg Saint-Germain du petit Marcel (et l'enfance dans le formica et le Reader's Digest de comprendre les références culturelles, la langue classique et les goûts sexuels de Renaud Camus)? Cela appelle une réponse en plusieurs temps.
D'une part, qui d'autre que le faubourg Saint-Germain a-t-il jamais partagé une intimité marquée avec le faubourg Saint-Germain? S'il nous fallait posséder une intimité marquée avec le milieu social et culturel des livres que nous lisons, cela réduirait singulièrement nos champs de lecture... L'un des miracles de la littérature est justement de nous mener hors de nos propres chemins, dans d'autres mondes, tout en nous permettant d'en saisir, d'en comprendre, quelque chose.

Cependant, bien sûr, cette lecture n'est pas si simple, ni si immédiate : "Elle [Mme de Cambremer] devait bien pourtant comprendre qu'en disant: "Mais non, c'est un petit chef-d'oeuvre", elle ne pouvait improviser, chez la personne qu'elle remettait à sa place, toute la progression de culture artistique au terme de laquelle elles fussent tomber d'accord sans avoir besoin de discuter." Sodome et Gomorrhe Pléiade II, p 812. Il y a donc bel et bien nécessité d'un apprentissage, d'une initiation, apprentissage et initiation dont on peut penser qu'ils ne seront pas habituellement donnés par une enfance stalinienne ou une enfance dans le formica.
Dès lors, où et comment se feront cet apprentissage et cette initiation? Ecole républicaine peut-être (serait-ce le sens d'enfances "méritantes", du temps où l'école s'attachait à distinguer, pour les encourager, ses meilleurs éléments?), personne rencontrée,... Mais je soutiendrais également que les oeuvres elles-mêmes opèrent leurs propres transformations dans l'esprit du lecteur attentif (une fois donc que celui-ci, par hasard, curiosité ou obligation, a franchi la première étape, qui consiste à ouvrir le livre). Une lecture attentive de Proust vous transforme, vous entraîne à d'autres lectures, à une façon différente de voir le monde et comprendre les gens, à un intérêt soudain pour la peinture, Vermeer, le bois de Boulogne, le jardin d'acclimatation, les cris de la rue,... Tout cela fait qu'à la seconde lecture, fort d'un certain nombre d'expériences et d'observations nées de la première lecture, le lecteur attentif lira déjà autrement le texte initialement appréhendé, et que de lectures en retours au monde, de retours au monde en lectures, il partagera peu à peu une intimité, non avec le faubourg Saint-Germain du petit Marcel, mais avec l'oeuvre de Proust, et que plus généralement son appréhension de toute la culture en sera transformée.
C'est ainsi le concept de fréquentation des auteurs qui se trouve réhabilité.

Et Renaud Camus, me direz-vous? Eh bien, une fois surmontés les préjugés dus pour une part à sa réputation de pornographe, pour une autre part à sa réputation d'antisémite («Je n'ai connu que deux fois la notoriété — la première fois comme pornographe il y a vingt ans, et maintenant comme antisémite» Corbeaux 04-20), une fois donc, par hasard, par curiosité, pour en avoir le coeur net, ouvert le livre et commencée la lecture attentive, foin du formica et du Reader's Digest, l'oeuvre ne manquera pas d'opérer ses premières transformations : suivront une (re)découverte du subjonctif imparfait, la (re)lecture de La Recherche, de Valery Larbaud, de Toulet, de Barthes, de Pascal, un nouvel intérêt pour la peinture contemporaine, l'architecture, l'histoire des styles,... Et une nouvelle façon de considérer les cours de récréation et les taux de natalité...

Notes

[1] Rappelons que ceci fut d'abord un billet sur le site de la société des lecteurs

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