Défense du français

— Récemment, lors d'un symposium consacré à la défense de la langue française, j'ai fait valoir au ministre de la Francophonie, l'importance du graffiti qui interpelle tout un chacun et que tout le monde lit obligatoirement. Je prétends qu'il est plus fâcheux de lire une faute d'orthographe ou de français écrite au goudron sur un mur qu'à l'encre d'imprimerie sur une page du Monde. Le graffiti oblitère l'esprit et ses éventuelles scories s'y fixent comme la mousse sur une souche. Les corriger est à mon avis une mesure d'urgence. Le ministre en est convenu et m'a donné carte blanche pour tenter d'enrayer le fléau, ce à quoi je m'applique à longueur de journée.
Pour l'heure, je me charge de Paris et de sa périphérie, mais je crée des sections en province. Lyon, Grenoble, Bordeaux, Toulouse, Angers et Bourges, villes sensibles à la culture, me suivent déjà dans cette croisade. Par contre Marseille ne m'a pas répondu; il est vrai que là-bas soixante pour cent des inscriptions murales sont rédigées en arabe!

San-Antonio, Foiridon à Morbac City, 1993

De l'usage du subjonctif imparfait (avertissement : leçon de morale)

Message en forme de cours de morale à la suite de messages dorrectifs omnipréents sur le forum de la SLRC.

"En particulier, après un conditionnel présent, , l'imparfait du subjonctif peut-être remplacé par le présent de ce même mode : Je voudrais qu'il vînt, ou qu'il vienne (Littré). Je lis : "Il vaudrait mieux que je m'éloignasse". L'action du premier verbe reste au présent malgré le temps du premier verbe. Il faut : que je m'éloigne. (A. Gide), Journal"

Bon, je préfère recopier des passages de Renaud Camus que de grammaires françaises.

L'usage du subjonctif imparfait, tombé en désuétude, devient de ce fait un acte gratuit, un plaisir secret ou partagé. En aucun cas il ne peut devenir une arme, à moins de prendre le risque d'évoquer certaines scènes du film Ridicule, où le moins ridicule n'est pas toujours celui qui a raison. L'usage du subjonctif imparfait s'apparente aujourd'hui au port d'un chapeau ou de bas couture (pour faire rêver Half (ne boudez pas, Laurent, je n'étais pas fâchée, vous savez, juste amusée que vous pensassiez faire de la provocation à si bon compte)), un usage élégant, désuet, un peu hors du temps, qu'il convient d'adapter aux circonstances.

Il s'agit donc d'utiliser le juste niveau de langage. Car si Renaud Camus déplore que l'on s'adresse à sa grand-mère comme à ses potes, cela ne signifie-t-il pas qu'il doit exister une différence entre la façon dont on s'adresse à ses potes et celle dont on s'adresse à sa grand-mère? Faut-il considérer que le style utilisé dans des messages sur un site électronique, où les fautes de frappes côtoient les impropriétés, voire les erreurs grossières, doit s'apparenter à celui utilisé dans les meilleures copies d'agrégation?

La forme, surtout ici, entre nous, est un jeu, dans tous les sens du terme. (Si j'ai relevé dernièrement "au temps pour moi", c'était avant tout parce que l'ancienne discussion sur le site m'avait fascinée, dans ce qu'elle décelait des profondeurs de la langue). La courtoisie me semble primer la forme. La forme sans la courtoisie manque son objet.

La virulence (la violence) de Fanny Seguin me dérange. Ce n'est pas une raison pour ne pas chercher à évaluer si ses arguments sont recevables ou pas. En l'attaquant (je pense que le mot est approprié) sur la forme, vous ne contribuez pas à la réflexion. Vous déportez le problème : en choquant certains lecteurs du site par vos leçons de grammaire répétées, vous ne permettez pas une vision juste de vos arguments.

Nous y perdons tous. (Et pardonnez-moi ce message donneur de leçon, qui lui-même réitère les défauts qu'il veut dénoncer. Je ne recommencerai plus, promis.)



Suite à ce message, RC utilisa pour la première fois la forme Véhesse, après avoir utilisé VS et Véesse.

Camus, l'autre

C'est vexant? Ou c'est un jeu? Ou un défi? Ou cela justifie/provoque le motif du double? (voir les analyses de Baetens dans Etudes camusiennes). Combien de fois Camus cherche-t-il les pas de Camus?
A Budapest comme à Chamalières, présence du double. Est-ce par hasard, ce motif de "l'étranger"?

1-3-8-3-1-1-2-1-27-10. « Mais avec l'écrivain, demanda la princesse, vous avez des liens de famille ?

1-3-8-3-1-1-2-1-27-11. Non, pas du tout. Lui prétendait que oui, mais c'était pour se vanter.

1-3-8-3-1-1-2-1-27-12. Ah, très drôle ! Et vous-même, pourtant, vous avez choisi d'être écrivain ? Ce n'est pas difficile, avec un nom pareil ? Vous n'avez pas eu envie de changer ?

1-3-8-3-1-1-2-1-27-13. Bu... What's in a name ? Non, ça va, ça ne me dérange pas.

1-3-8-3-1-1-2-1-27-14. Moi je sais que, à votre place... Mais vous écrivez quoi, quel genre de choses ? Excusez-moi, j'ai passé plusieurs années aux Etats-Unis, je ne connais pas votre oeuvre...

1-3-8-3-1-1-2-1-27-15. Oh, je vous en prie ! Même en France, vous savez, presque tout le monde est dans votre cas ! Enfin, sur ce point, je veux dire... Je suis un écrivain très obscur. En fait j'écris un peu de tout, des romans, des essais, des journaux de voyage, des journaux sans voyage, des églogues, des éloges, des élégies, etc.

1-3-8-3-1-1-2-1-27-16. Eh bien ! Mais c'est passionnant ! Moi-même, j'ai toujours eu envie d'écrire. Mon mari se moque de moi ! Jusqu'à présent l'occasion ne s'est pas présentée, mais je n'ai pas dit mon dernier mot. C'est de commencer, qui est difficile, je trouve. Il me semble qu'une fois qu'on est lancé... »

1-3-8-3-1-1-2-1-27-17. Sûres comme la mort, dit l'organiste. Le prince héréditaire Albert ressemble comme deux gouttes d'eau à notre ami Stéphane. Mr. Dedalus, le père, est mentionné parmi les amants de Mrs. Bloom. Nous autres bâtards, nous faisons les plus ardents légitimistes. (Cette proposition parfaitement retournable, bien entendu, comme la plupart des autres (or c'est imparfaitement qu'il faudrait dire)).

Vaisseaux brûlés

(Vous noterez bien sûr qu'il est entièrement fortuit que le prince se prénomme Albert).


1-3-8-3-1-1-2-1-27-16. Eh bien ! Mais c'est passionnant ! Moi-même, j'ai toujours eu envie d'écrire. Mon mari se moque de moi ! Jusqu'à présent l'occasion ne s'est pas présentée, mais je n'ai pas dit mon dernier mot. C'est de commencer, qui est difficile, je trouve. Il me semble qu'une fois qu'on est lancé... »
Vaisseaux brûlés

«[...] c'est ici que je [Odette] travaille» (sans d'ailleurs préciser si c'était à un tableau, peut-être à un livre, le goût d'en écrire commençait à en venir aux femmes qui aiment à faire quelque chose et à ne pas être inutiles),»
Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs p 616, Pléiade T1

Au temps pour moi

extrait de dialogue repris sur le forum de la SLRC.

Note de bas de page, Eloge moral du paraître p 80 : «Tautologie toujours : la bonne pratique, c'est celle qui se pratique. De même qu'elle a cessé d'être un objet d'amour, la langue cesse d'être l'objet d'un idéal : elle est simple constation de ce qui est, adhésion résignée à l'étant.»


J'ai été enchantée de découvrir cet "au temps pour moi", et justement parce que, écrit comme cela, cela ne signifie quelque chose que pour ceux qui savent ce que cela signifie. Même si finalement, il est bien entendu qu'"autant pour moi" finira par l'emporter.
«Ô temps pour moi», a exactement écrit Renaud Camus. C'est drôle, c'est joli, c'est beau, ça dépend comment vous le lisez. Cela a peut-être encore moins de sens que "au temps pour moi", aussi peu de racines que "autant pour moi". Mais lire ces quatre mots me fait rire. On dirait un prisme, ils n'ont pas le même sens selon l'endroit d'où on les regarde (on pourrait repartir dans les passages, vous savez : ô temps, Lamartine, les élégies,...)


Message de Laurent Husser déposé le 05/02/2003 à 10h42 (UTC)

bonjour vous,

cela commence à bien faire, je m'emmêle les pinceaux. Alors, cet autant pour moi, qui veut bien dire ce qu'il veut dire, que je retrouve même dans Le Robert.......C'est celui là ou pas? parce que franchement, le coup du langage spécialisé de militaire, etc.....je peux le faire aussi avec le langage botanique ou d'obscurs mots récupérés chez mes chers Décadents de la fin du XIXe.......
Et puis, appel général. J'ai un Grevisse sur mon bureau, on s'en sert comment de ce truc-chose-machin-chouette? Ici, à Luxembourg, pour le français, on repassera. En plus il est édité chez Duculot, vous parlez d'un jeu de mot à deux balles....1762 pages de linguistique et de grammaire, je veux bien. Mais là, je suis bêtement démuni. Un mode d'emploi?On y trouve autant pour...?
Bien à vous, mes Sauveurs


ma réponse

C'est très simple :

si vous êtes cratylien, vous écrivez "au temps pour moi",
si vous êtes hermogénophile, vous écrivez "autant pour moi",

si vous voulez vous distinguer, vous écrivez "au temps pour moi",
si vous voulez être discret, vous écrivez "autant pour moi",

si vous voulez affirmer votre amour de la langue, vous écrivez "au temps pour moi",
si vous trouvez que la langue doit avant tout être pratique, vous écrivez "autant pour moi"

Pour simplifier, vous pouvez également opter pour le sobre et de bon goût "excusez-moi", toujours en usage.

L'Elégie de Chamalières: le nom comme carrefour

Mais pourquoi lire L'Elégie de Chamalières? Quelle étrange idée, me suis-je entendue opposer, lorsqu'on a encore tous les journaux à découvrir!

Oui, mais L'Elégie est éditée (pardonnez-moi, P.O.L.) aux éditions Sables, qui déjà ont épuisé leurs exemplaires d'Eloge moral du paraître. Alors oui, vite, se procurer L'Elégie de Chamalières, pendant qu'il est encore temps. Et bonheur inattendu, les pages ne sont pas coupées, l'exemplaire est numéroté... Petits plaisirs...


Ici se mêlent dans le poème lyrique la perte et l'absence, à partir des deux piliers de l'identité, le sang et le sol, le nom et la patrie.

Nous sommes définis, légalement au moins, si ce n'est psychiquement, par un nom et un lieu de naissance. Retour donc au lieu de naissance. Mais c'est un "non-lieu", un nulle part (p 22), aux contours imprécis qui se perdent dans les deux villes voisines. Chamalières a avant tout une fonction de passage, en quoi finalement elle remplit bien son office d'origine par rapport à l'auteur... Et déjà se perd l'identité, le double apparaît, "je" devient "il" (p 23). Tout est chimère "cet intense commerce de riens" p 26, seule la mort est certitude, par les catacombes retrouvées sous l'hôtel de ville : «la mort seule y fait preuve de profondes assises...»

Le texte se poursuit par la magie des noms. Les noms sont le fil d'Ariane, à travers le temps (l'histoire) et l'espace (la géographie). Une homonymie permettra de passer d'un nom à un autre (Angelica de Roland furieux à Angelica mère d'Apollinaire, d'Apollinaire à Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont, La Tour d'Auvergne à Tour et Taxis), ou un point commun permettra ce passage, de Tour et Taxis à Rilke, de Rilke à Tibulle, etc. Variations : un même nom pour plusieurs personnes, Thalès, Camus, une même personne aux noms multiples, Guillaume Kostrowitzhy, Maurice de la Tour, un enfant sans nom ni origine, Kaspar Hauser, un peuple perdu dont il ne reste que le nom, les Khazars, de même un dieu au nom incertain, Bordo ou Borvo... Le nom est passage, carrefour, et étant carrefour, il est renoncement, renoncement à tous les chemins qu'on ne choisit pas : «Que de mirages, sur le chemin de l'explorateur des noms! Combien de chausse-trappes, de vertiges et d'hésitations aux carrefours (...) Et pour quel résultat? Pour devoir renoncer, sans cesse, à mille chemins ouverts (...)» p 96

Regret et nostalgie, la musique de l'élégie se déploie, tresse à trois ou quatre fils, née avec la question "Vous êtes d'ici?" et la réponse "non" ("Ici n'est pas de moi", mais qu'est-ce donc qu'appartenir?), et le motif de la maison natale, prétexte initial à ce retour à l'origine, motif qui revient, qui insiste. L'auteur se dévoile vers la fin : «On le verra, le roman est familial (...)», et la phrase continue, ô joie et stupeur «cela pour partir en passage, d'échange en échange et, dès le début, de travers : un dire du fou s'opposant à la ligne droite des tours masives». Chaque phrase comme un clin d'œil et un nouveau carrefour, vers d'autres textes et d'autres références. Le temps de l'élégie, étrangement, est le présent, point de l'espace d'où l'on évoque et se lamente, point de l'espace nous maintenant d'où nous pouvons constater l'absence et la perte, pire l'effacement et la disparition.

Car la question "familiale", personnelle de l'auteur, est celle-ci : pourquoi, comment, moi, dont les racines sont attestées, à l'inverse de neuf personnes sur dix de Chamalières qui n'y sont pas nées, pourquoi, donc, ne me sentè-je pas d'ici? Pourquoi me sentè-je de nulle part? Où s'inscrit ce défaut d'origine, d'où vient-il?

Pour moi, si je m'attache à tout, si m'obsèdent les correspondances, si je cherche à chacun de mes mots et de mes désirs des reflets, des anagrammes, des envers et des symétries, si je ne me penche sur les fleuves, les lèvres, les pages et les heures, qu'à la recherche de signes, fussent-ils très bêtes, d'intelligence, c'est peut-être que rien, de naissance, ne m'attachait à rien. (p 88)

Et ce cheminement parmi les noms et les territoires, cette poétique réflexion sur l'origine se termine en établissant la prééminence de la littérature sur les faits, et sa fonction consolatrice et réconciliatrice de nous-mêmes avec nous-mêmes, dans notre absence :

Mais à quoi servirait la littérature, is what we want to know, si ce n'est à corriger les généalogies déplaisantes? (...) retourner le passé, faire, et l'inverse, que ce ne fut pas ce qui fut, transmuer l'origine en conséquence, réduire la douleur à des stances, en élégie la faille, en un mythe efficace autant qu'harmonieux la terreur initiale ou la honte, la seule alchimie des lettres en est capable, et de redistribuer les cartes, de nous corriger, de nous recréer, de nous offrir un autre jeu, d'autres îles, et la page blanche, encore, sous la tache et sous la rature de cet éternel brouillon que nous sommes de nous-même, ou d'un autre. (p 98)

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