1-1. L'auteur ne savait pas, évidemment, en formulant cette négative injonction, qu'elle allait être prise à ce point au pied de la lettre, et qu'il serait si bien entendu.
1-2. […] Au lieu de quoi pas un article, des semaines durant, pas le plus étroit entrefilet, pas un seul mot nulle part au sujet de sa prose.

Vaisseaux brûlés, premières phrases


Il y a une chose que je puis dire sans aucun doute, en toute vérité, du sort de ce petit ouvrage [Miettes] : il n'a éveillé aucune sensation, absolument aucune.
[…] Sans aucune sensation, sans aucune effusion de sang ni d'encre, l'ouvrage est resté inaperçu, il n'a pas été l'objet de compte rendus, il n'a été nommé nulle part.
[…] Par suite de quoi l'auteur se trouve aussi dans l'heureuse situation de n'être, en tant qu'auteur, redevable de rien à personne. Je veux dire aux critiques, auteurs de compte rendus, intermédiaires, jurys littéraires, etc., qui dans le monde littéraire ressemblent aux tailleurs dans le monde bourgeois où ils «font» quelqu'un : ils donnent à l'auteur de la façon, il mettent le lecteur sur la bonne voie; grâce à eux et à leur art, un livre devient quelque chose. Mais ensuite il en va pour lui avec ces bienfaiteurs comme encore, d'après le mot de Baggesen, avec les tailleurs : «ils fusillent à nouveau leur monde, avec les notes qu'ils présentent pour leur "création." » On en vient à leur devoir tout, sans même pouvoir payer cette dette par un nouveau livre, car on doit à nouveau la signification de ce nouveau livre, au cas où il en reçoit une, aux bons offices et à l'art de ces bienfaiteurs.

Soren Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes philosophiques p19, collection Tel chez Gallimard