Les tournesols

Car il y a un autre problème : quand la fleur s'épanouit, en général le tournesol ploie. La tige est trop fragile pour la fleur, vous comprenez? Alors, comme s'il ne pouvait supporter la beauté qu'il a lui-même engendrée, il s'incline vers le sol, épuisé par sa splendide création. Je connais peu de choses, en effet, plus splendide, c'est l'adjectif approprié, qu'un tournesol en fleur.

J'en ai relevé certains avec des tuteurs, mais l'un d'eux avait tellement ployé que je ne m'y suis pas intéressé, ça semblait ne pas valoir la peine. Je me suis contenté de l'appuyer à une sanseveria, et à la grâce de Dieu ! Or le lendemain, voilà qu'il était à nouveau debout, très de guingois mais dispensé de s'appuyer à la sanseveria. C'est ainsi qu'il s'est développé, précaire, moche, bien fragile. Et alors qu'il semblait remis, crac ! une terrible averse l'a couché par terre. Le lendemain matin, il était tout crotté, mais vivace. Alors m'est venue une idée : je l'ai coupé avec soin et je l'ai mis aux pieds du Bouddha chinois sans mains que j'ai hérité de Vicente Pereira. Il allait si mal que la tige pendait en suivant l'angle des fractures, et que la fleur restait ainsi, tête basse et tournant le dos à Bouddha. Pas moyen de le redresser.
Le lendemain matin, je le jure, il avait fait un tour complet sur son axe et sa corolle était complètement ouverte, lumineuse, exactement tournée vers le sourire de Bouddha. Ils semblaient se sourire l'un à l'autre. L'un avec sa tige tordue, l'autre avec ses mains brisées. […]

S'il vous plaît, n'envoyez pas de fleurs. Car, je le disais, depuis que je me suis mis à m'occuper du jardin, j'ai appris bien des choses, et l'une d'elles est qu'on ne doit pas décréter la mort d'un tournesol avant l'heure, comprenez-vous? Certaines gens ne comprennent jamais. Mais ce n'est pas pour eux que j'écris.

Caio, Fernando Abreu, Petites épiphanies, (Zero Hora, 18 mars 1995)

En hollandais

1-3-8-2-1-4. Or, feuilletant une belle revue de langue flamande, Obscuur, que l'on m'envoie parce que s'y trouvent traduites quelques pages des Elégies pour quelques-uns, j'y tombe précisément, « cet été-là », sur une photographie de Marc Horemans intitulée Passo dello Stelvio, alt. 2760 m. Et la coïncidence est bien grande, car ce col du Stelvio est éminemment obscur en effet, situé qu'il est sur une route tout à fait secondaire, et moins que secondaire, puisqu'elle relie Bormio et Bagni di Bormio, où l'on n'a pas l'occasion de passer tous les jours, à Sluderno et Silandro, qui sont Schluderns et Schlanderns. Que faisait là cet Horemans ? Ou bien qu'y faisions-nous nous-mêmes ? Et que fais-je dans la revue Obscuur, la bien-nommée, si bien nommée que j'y redeviens à moi-même étranger, ne comprenant un mot de ce que j'y raconte, de ce qui s'y trouve raconté sous mon nom ?

1-3-8-2-1-5. Dit boek, dit kleine boekje, dat het aan jou te danken heeft dat het een tijdje leeft, als je het op dit moment in je handen houdt, ontwijkende lezer (maar jouw heden is niet mijne, integendeel, het is zelfs slechts een van de ogenblikken van mijn afwezigheid),...

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés


réponse de Michel Thuriaux

tentative

1-3-8-2-1-5. Dit boek, dit kleine boekje, dat het aan jou te danken heeft dat het een tijdje leeft, als je het op dit moment in je handen houdt, ontwijkende lezer (maar jouw heden is niet mijne, integendeel, het is zelfs slechts een van de ogenblikken van mijn afwezigheid),...

Tentative

Ce petit livre, ce tout petit livre — c'est à toi qu'il doit de vivre quelque temps. À toi qui le tiens en ce moment dans la main, innocent lecteur (mais ton aujourd'hui n'est pas le mien, il n' est même que l'un des clignements d'yeux de mon absence)


précision de Gab

Ogenblikken : clignements d'yeux, éthymogiquement, certes, mais aussi, plus couramment : instants. Il n'est qu'un des instants de mon absence.

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