Moeurs aristocratiques

— La recette! Vous avez appris la recette d'un plat à Nicole Legay, à votre femme de chambre? Votre femme de chambre fait la cuisine? Il ne manquerait plus qu'une chose, c'est que vous la fissiez vous-même. Est-ce que la duchesse de Châteauroux ou la marquise de Pompadour faisaient la cuisine au roi? C'était, au contraire, le roi qui leur faisait des omelettes... Jour de Dieu! que je voie des femmes faire la cuisine chez moi! Baron, excusez ma fille, je vous en supplie.

Alexandre Dumas, Joseph Balsamo, tome I, chapitre V

Lire ''Est-ce que tu me souviens?

Si vous avez lu Passage, vous devriez pouvoir apprivoiser Est-ce que tu me souviens?.

Car il me semble que ce premier livre porte en lui tous les principes de ce gigantesque collage qu'est Est-ce que tu me souviens?, principes cette fois poussés à l'extrême : l'unité par paragraphes est dissoute, il ne reste que les phrases, les citations ne composent plus un quart du livre, mais l'ensemble du livre, elles ne sont plus uniquement tirées du monde littéraire, mais également du monde "réel", des journaux et des faits divers, (ce qui me permet au passage de répondre à TM : oui, le nappage entre la vie et les livres ne concerne pas uniquement la vie et l'oeuvre de Renaud Camus, mais la vie et les livres en général). Il y a la même reprise de certaines phrases en refrain, et la déformation progressive de ces phrases (parcourant rapidement le début sur le site de RC, je trouve par exemple à quelques lignes d'intervalles "il y a de moins en moins de besoins" et "il y a de plus en plus de besoins"). Il me semble que l'une des façons de s'arrimer au texte est justement de chercher ces phrases, et d'observer leur brouillage progressif. Une autre est de se laisser aller au plaisir de reconnaître certaines de ces phrases, ou leur contexte (sans faire d'efforts pour en trouver l'origine exacte. Juste ce plaisir d'être en terrain de connaissance). Enfin, il me semble que certaines phrases ont plus de sens que d'autres, même si elles se présentent d'un même front. Personnellement, je m'attache aux phrases qui s'attardent à définir la littérature ("Un grand écrivain se reconnaît aux effets de réel qu'il provoque sur son passage.", toujours dans le début de 2-2-37-1[1]), mais je suppose que chacun doit avoir son sujet de prédilection.

Je cite Marianne Alphant, dans la [NRF de septembre 1977| http://vehesse.free.fr/dotclear/index.php?1977/09/01/1471-marianne-alphant-sur-passage-et-echange

], suite à la publication d' Echange, car ces lignes me paraissent parfaitement convenir à Est-ce que tu me souviens?:

[...] Une possession antérieure permet peut-être alors d'expliquer un des aspects les plus troublants de cette lecture : l'illusion constante de comprendre. Chaque phrase, par sa clarté, par sa familiarité, par sa récurrence, son référent littéraire, ses appartenances culturelles, rencontre chez nous une sorte d'adhésion complice, alors cependant que l'ensemble éclate en fragments aussi disparates que dans une lecture lacunaire, celle de l'endormissement ou de la distraction. L'enchaînement s'effectue de phrase en phrase, indépendamment des cloisonnements et des ruptures du sens. [...] Points de vue multiples affirmant tous l'existence d'un lien fondamental et antérieur, cette possession inaliénable de la langue et de la culture, créant chez le lecteur ce trouble du "déjà-vu" et ce bien-être de la reconnaissance, où s'établissent la surprenante cohérence et la nécessité du texte. [...]

Notes

[1] version en ligne de Est-ce que tu me souviens?

Son grand courage

Il me semble reconnaître dans Renaud Camus une qualité ou un défaut qui m'ont enchantée (qui m'enchante encore puisque je relis toujours les mêmes choses) dans les héros de mon enfance : l'incapacité à abandonner.
Ne pas savoir, ne pas pouvoir, céder. Avoir le courage de ses rêves.



Cette phrase que j'avais déposée sur le site de la SLRC a été reprise dans Rannoch Moor. La page est à retrouver. A noter qu'il faut sans doute y voir un écho de la réponse de Rémi Pellet à qui on demanda lors de l'AG 2003 de la SLRC: «Qu'est-ce que vous admirez le plus chez Renaud Camus?» Réponse: «Son courage».

Prière de Lola à Saint Antoine

Oserai-je avancer, respectueusement,
Que depuis le dix mars, j'ai déjà dix-huit ans,
Et que parmi les saints, où mon esprit s'incline,
J'ai l'appréhension de Sainte Catherine,
Que j'ai fait mon devoir et que, sans me flatter,
Humainement, au mal j'ai toujours résisté,
Que malgré ma tendresse et ma sollicitude,
Je n'ai pas un galant, pas un seul, doux ou rude,
Pas un, barbu de blond ou de brun, chevelu
Ou luisant comme un œil, élégant ou dodu,
Pas un, coureur de fille ou sage, gros ou mince,
Pas un coq de la ville ou dindon de province,
Bref, pas un seul, pas même infiniment petit.
Or depuis dix-huit mois je suis en appétit,
Et ma faim s'exacerbe au contact des années.
Grand Saint, l'heire n'est plus aux paroles données,
Et qu'on oublie ; aussi, souvenez-vous en bien,
À partir du printemps je ne réponds de rien.
Mais voisci qu'en ma passion je m'entortille,
La faim conseille mal même une jeune fille.
Envoyez-le moi blond, pas du tout larmoyant,
Et, naturellement, bon danseur et croyant.
Mais je veux obéir à vos ordres, sans cesse ;
Si, par quelque désir que vous seul comprenez,
Vous voulez qu'il soit brun, protestant et damné,
Je saurai m'incliner devant votre sagesse.
En retour, Bienheureux, moi je vous donnerai
Des cierges très épais et très longs et très frais,
Très fumeux, comme ceux que toujours vous aimâtes,
Sentant l'ambre et l'encens avec les aromates,
Bien plantés et bien pris de taille, non massifs,
Et même, pour tout dire, élégants et pensifs,
Avec des yeux très bleus… Ô Très saint, excusez,
Voici que je vous parle encor du fiancé;
Mais puisque j'y reviens, de nouveau, malgré moi,
Qu'il me fasse habiter le faubourg de Bigoi :
Il est dans ce quartier de beaux appartements,
Bien décorés. Pardon! Je voudrais… excusez…
Quelque confort peut-être et un amour aisé,
Meubles français Luois quinze. Ô Très saint! Une caisse
De couverts d'argent mat. Oh! comme je vous blesse,
Bienheureux! Des bijoux ; mais non! Est-ce possible?
Voici que le démon me prend encor pour cible
Ou bien n'est-ce pas vous qui par de doux pensers
Commencez à vouloir doucement m'exaucer?…
Vous en avez comblé de bien moins méritantes,
De moins bonnes, de moins douces, de moins plaisantes;
Entre nous, Sarita se gausse un peu de vous,
Isabel a un nez, Inès a mauvais goût ;
Sofia, dans un jour de violente rage,
Vous mit à l'eau, son flirt n'étant pas sur la plage ;
Et Rosa qui vous tint tout un mois dans un coin
Les pieds en l'air, pour vous avoir prié en vain !
Moi, je vous ai toujours tenu en haute estime
Et je sais qu'au surplus un grand cœur vous anime.
Je vous gâterai bien, la saison qui commence ;
Je vous brode un manteau. Oh ! faites que je danse !
Oh ! faites qu'il soit blond, la fossette au menton,
Comme Juan Hannibal Ribas Ruiz de Léon…
Ah ! son nom m'échappa ; trop tard ! c'est lui que j'aime,
Juan Hannibal Ribas ! Peut-être est-ce un blasphème
Et suis-je très coupable ? Ô Saint, je l'aime tant,
Tant, que son nom en moi cause un égarement.
Faites qu'il se décide et qu'il se passionne…
Ô pardon ! je me tais, il est tard ; minuit sonne ;
Il est grandement temps de dormir pour un saint.
Je presse votre corps long et glacé ! Amen!»

Jules Supervielle

Un peu de politique

que faire, si le stéréotype passait à gauche?

Roland Barthes par Roland Barthes, p 143 (1974)

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