L'indulgence de Renaud Camus

Par rapport aux collègues, je le [Renaud Camus] trouvais, lui d'habitude si emballé ou soupe-au-lait dans les domaines les plus éloignés de son art, d'une stupéfiante tiédeur. Nulle flagornerie, mais nulle jalousie non plus. Il refusait de crier au génie face aux maîtres de l'époque (surtout lorsque c'étaient, en plus, de bons amis comme Jean Echenoz ou Emmanuel Carrère). Sa capacité d'indignation n'était guère plus vive, exception faite des réputations qui n'avaient plus besoin de sa hargne pour se faire ébrécher (Jean-Marie Gustave Le Clézio était une de ses têtes de Turc). Si j'étais lui, j'aurais fait un procès à Hervé Guibert, pour le plagiat maladroit du Journal romain dans L'Incognito, méchant roman de petite prose à très grosse clé que Camus consentait même à recommander vaguement à ses propres lecteurs. De mortis nil bene? Guibert était déjà très malade à l'époque, et on peut supposer un réflexe de solidarité face au Fléau.

Jan Baetens, Etudes camusiennes, p 16

Quickly, prédécesseur de Guibert à la villa Médicis.

Voici ce qu'écrit Frédéric Canovas, dans un article "Villa Médicis : variations sur un même lieu", que l'on trouve dans le collectif Renaud Camus, écrivain, sous la direction de Jan Baetens et Charles A. Porter, éd. Peeters et Vrin :

En juillet 1989, soit quelques dix-huit mois après la publication du Journal romain, paraissait L'Incognito d'Hervé Guibert. Lenoir, le narrateur du roman, relate en un peu plus de deux cents pages son propre séjour au sein d'une improbable Académie espagnole qui, comme nous le rappelle d'ailleurs Renaud Camus dans son journal de 1989, semble dépendre de Paris. Celui-ci n'a d'ailleurs aucun mal à voir dans le roman d'Hervé Guibert le «récits de ses expériences romaines, et surtout villamédicéennes»[1]. Tout juste s'interroge-t-il sur les motifs qui ont poussé l'auteur à le dépeindre sous le nom de Quickly : «Est-ce à cause de mes Tricks, et de leur nette ressemblance avec autant de quickies? Je n'en ai pas la moindre idée»[2]. Si nous, lecteur, en avons une, c'est qu'en nous replongeant dans les pages du Journal romain, nous y avons lu qu'il «en fallait peu »[3] à son narrateur, autrement dit que sa «précipitation adolescente et malencontreuse» de la page 250 n'était autre qu'une manifestation de son «état d'éjaculateur précoce» évoqué à la page 399. Entre les deux épisodes, celui-ci : «à peine sommes-nous l'un contre l'autre depuis deux minutes et demie, très satisfaits l'un de l'autre, la preuve, que le voilà qui jouit, purtroppo»[4]. Et le narrateur de noter à propos de son partenaire qu'«il [l]e bat sur [s]on propre terrain». Comment un romancier, dont Renaud Camus dit par ailleurs qu'«il est [...] bon observateur»[5], aurait-il pu ne pas relever cet aspect du texte et ne pas s'en inspirer dans le sien propre? Car le narrateur de L'Incognito a lu attentivement le journal de son prédécesseur à la villa: «Tout le monde à l'Académie lit en cachette le journal de Quickly», déclare-t-il.»[6]



Notes

[1] Fendre l'air p 291

[2] Ibid.

[3] Journal romain p 103

[4] Ibid. p 360

[5] Fendre l'air p 301

[6] L'Incognito p 82

les lieux et l'écrivain

[...] La phrase littéraire qui remplit vraiment sa fonction, c'est celle qui vous incite à poser le volume, à regarder par la fenêtre, ou bien à scruter l'ombre; c'est celle qui se mélange immédiatement à la matière de vos propres jours, de vos souvenirs, de vos espoirs ou de vos propres phrases; c'est celle qui vous invite à l'excursion ou au voyage, soient-ils réels ou bien imaginaires; celle qui vous fait passer votre veste et chercher vos clefs, et qui vous pousse vers le musée, vers la flaque de soleil au bord de la clairière, vers la bibliothèque et les baisers volés.

769. Je crois Nohant une oeuvre aussi intéressante, sinon plus, de la part de George Sand, aussi riche en associations, aussi fertile en suggestions et propice à la rêverie, que François le Champi, La Mare au diable ou Les Maîtres sonneurs. Sa maison d'Arca Petrarca (où l'on peut voir la signature du visiteur Mozart enfant), dans les collines Euganéennes, j'en sais gré à Pétrarque autant, ou presque autant, que des plus beaux sonnets du Canzoniere. Et je crois bien avoir trouvé plus d'intérêt à l'appartement de Kodaly, dans Budapest, non pas qu'à sa sonate pour violoncelle seul, sans doute, mais au Psalmus hungaricus, je le crains.

Renaud Camus, Vaisseau brûlés, 765

à ajouter: une référence à Nohant à recopier de Rannoch Moor

C'était vous

Roxane — […] Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D'être le vieil ami qui vient pour être drôle!
Cyrano — Roxane!
Roxane — C'était vous!
Cyrano — Non, non, Roxane, non!
Roxane — J'aurais dû le deviner quand il disait mon nom!
Cyrano — Non! Ce n'était pas moi!
Roxane — C'était vous!
Cyrano — Je vous jure…
Roxane — J'aperçois toute la généreuse imposture :
Les lettres, c'était vous…
Cyrano — Non!
Roxane — Les mots chers et fous,
C'était vous!
Cyrano — Non!
Roxane — La voix dans la nuit, c'était vous!
Cyrano — Je vous jure que non!
Roxane — L'âme, c'était la vôtre!

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac

Malédictions

Ballade

En réalgar, en arsenic rocher,
En orpiment, en salpêtre et chaux vive,
En plomb bouillant pour mieux les émorcher,
En suif et poix détrempés de lessive
Faite d’étrons et de pissat de juive,
En lavage de jambes à meseaux,
En raclures de pieds et vieils houseaux,
En sang d’aspic et drogues venimeuses,
En fiel de loups, de renards et blaireaux,
Soient frites ces langues ennuyeuses !

En cervelle de chat qui hait pêcher,
Noir, et si vieil qu’il n’ait dent en gencive,
D’un vieux mâtin, qui vaut bien aussi cher,
Tout enragé, en sa bave et salive,
En l’écume d’une mule poussive
Détranchée menue à bons ciseaux,
En eau où rats plongent groins et museaux,
Raines, crapauds et bêtes dangereuses,
Serpents, lézards et tels nobles oiseaux,
Soient frites ces langues ennuyeuses !

En sublimé, dangereux à toucher,
Et au nombril d’une couleuvre vive,
En sang qu’on voit aux palettes sécher
Sur ces barbiers, quand pleine lune arrive,
Dont l’un est noir, l’autre plus vert que cive,
En chanvre et fiz, et en ces ords cuveaux
Où nourrices essangent leurs drapeaux,
En petits bains de filles amoureuses
(Qui ne m’entend n’a suivi les bordeaux)
Soient frites ces langues ennuyeuses !

Princes, passez tous ces friands morceaux,
S’étamine, sac n’avez ou bluteaux,
Parmi le fond d’une braie brenneuse ;
Mais, par avant, en étrons de pourceaux
Soient frites ces langues ennuyeuses !

François Villon

Le chagrin de Barthes

Transcription à partir de CD du début du cours sur Le Neutre de Roland Barthes.

Je vais parler du désir de neutre aujourd'hui dans ma vie car il n'y a pas de vérité qui ne soit liée à l'instant. Je dois dire qu'entre le moment où j'ai décidé de l'objet de ce cours en mai dernier et le moment où je l'ai préparé, il s'est produit dans ma vie un événement grave, un deuil. Par conséquent, le sujet qui va parler n'est plus le même que celui qui avait décidé d'en parler.
A l'origine, il s'agissait de parler de la levée des conflits. En gros, c'est de cela qu'on parlera, car on ne change pas l'intitulé d'une affiche du Collège... Mais sous ce discours j'entends une autre musique.

Un second neutre apparaît derrière le premier. Le premier neutre établit la différence qui sépare le vouloir-vivre du vouloir-saisir. Il s'agit de quitter le vouloir-saisir pour aménager le vouloir-vivre.
Puis il se produit une seconde décantation où l'on abandonne le vouloir-vivre pour la vitalité. Pasolini, dans un poème dont je n'ai pu retrouver la référence précise (mais je la retrouverai pour un prochain cours), parle d'une "vitalité désespérée". La vitalité, c'est la haine de la mort.
La forme de ce second neutre, c'est en définitive une protestation : " il m'importe peu de savoir si Dieu existe ou non, mais ce que je sais, c'est qu'il n'aurait pas dû créer ensemble l'amour et la mort". Et le neutre, pour moi, c'est ce non irréductible, un non qui est comme suspendu devant les endurcissements de la foi et de la certitude, et un non qui est en quelque sorte incorruptible par l'une et par l'autre.

[...] Ce n'était ni d'amour ni de mort que parlait Barthes, mais de sa peine, et dans cet amphithéâtre du collège de France, devant ces inconnus et ces indifférents, il demandait avec une grande simplicité, avec un souffle soudain retenu sans que la portée de sa voix en soit atténuée, comment ne pas souffrir.

Nous avons l'adresse, mais Dieu fait répondre qu'Il n'y est pour personne

[...] mais c'est surtout un symbole de la carte routière, parmi les plus précieux : on remarque d'abord un triangle régulier, majestueusement posé sur sa base, et qui sans aucun doute possible désigne un sommet (252, peut-on lire à proximité); et tout autour de ce triangle des rayons divergents, bleus, qui vont s'élargissant à mesure qu'ils s'éloignent de lui, et qui sont l'indication bien claire, eux, et même spectaculaire (lire les cartes, c'est aller au-devant d'émotions parfois trop fortes, pour les coeurs sensibles), d'une vue sensationnelle dans toutes les directions (on a clear day you can see forever...). A vrai dire, si l'on ne bénéficiait pas d'une expérience solide et même clermontoise des légendes et de l'esprit Michelin, on se laisserait aisément persuader, face à cette inscription rituelle, qu'il s'agit, enfin, de la précise localisation du Très-Haut; ou du moins de quelque maçonnique Etre Suprême ou Grand Architecte, dont il n'y aurait rien de bien étonnant, au demeurant, qu'Il ait choisi d'habiter Saint-Créac, si tant est que ce soit la créance qui crée les dieux, et qui les entretienne sur leurs sommets, ceux-ci ne s'élevassent-ils qu'à deux cent cinquante mètres.

[...]

Une fois qu'on est à Saint-Créac, cependant, ou plus exactement au château d'eau, à quelques centaines de mètres du village, plus haut, on risque d'être un peu déçu : non pas certes par l'absence des dieux, car nous avons appris depuis longtemps, et à quelle dure école, qu'elle est leur plus auguste manière d'être là, et de se manifester à nous; mais parce que la vue n'est pas aussi complète, et complètement circulaire, que ne l'impliquait la promesse qu'il nous semblait avoir décelée, dans un pli de la 79.

Renaud Camus, Saint Créac

arrêter la bouteille?

[...] Enfin, je m'arrêterai bien de boire un de ces jours. Ils disent tous ça, non?
— Il faut environ trois ans.
— Trois ans? (Il parut choqué.)
— En général, oui. C'est un monde différent. Il faut s'habituer à des couleurs plus effacées, à des sons plus amortis. Il faut accepter les rechutes. Tous les gens que vous connaissiez vous paraissent un peu étranges. Vous ne les trouvez même pas sympathiques et réciproquement.
— Ça ne ferait guère de changement, dit-il.

The long Good-Bye, Raymond Chandler

documentaire sur la Caronie

1-3-8-3-1-1-2-1-9. Mais je garde une petite préférence, tout de même, pour The Lady Vanishes, accessoirement l'un des très rares films où l'on puisse voir la Caronie du temps du roi Roman et ses paysages, entendre sa langue et sa musique, observer ses danses et ses moeurs. « Et, en vérité, l'immense oreille tenait sur une petite et frêle tige, mais cette tige était un homme ! »

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.