les lieux et l'écrivain

[...] La phrase littéraire qui remplit vraiment sa fonction, c'est celle qui vous incite à poser le volume, à regarder par la fenêtre, ou bien à scruter l'ombre; c'est celle qui se mélange immédiatement à la matière de vos propres jours, de vos souvenirs, de vos espoirs ou de vos propres phrases; c'est celle qui vous invite à l'excursion ou au voyage, soient-ils réels ou bien imaginaires; celle qui vous fait passer votre veste et chercher vos clefs, et qui vous pousse vers le musée, vers la flaque de soleil au bord de la clairière, vers la bibliothèque et les baisers volés.

769. Je crois Nohant une oeuvre aussi intéressante, sinon plus, de la part de George Sand, aussi riche en associations, aussi fertile en suggestions et propice à la rêverie, que François le Champi, La Mare au diable ou Les Maîtres sonneurs. Sa maison d'Arca Petrarca (où l'on peut voir la signature du visiteur Mozart enfant), dans les collines Euganéennes, j'en sais gré à Pétrarque autant, ou presque autant, que des plus beaux sonnets du Canzoniere. Et je crois bien avoir trouvé plus d'intérêt à l'appartement de Kodaly, dans Budapest, non pas qu'à sa sonate pour violoncelle seul, sans doute, mais au Psalmus hungaricus, je le crains.

Renaud Camus, Vaisseau brûlés, 765

à ajouter: une référence à Nohant à recopier de Rannoch Moor

C'était vous

Roxane — […] Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D'être le vieil ami qui vient pour être drôle!
Cyrano — Roxane!
Roxane — C'était vous!
Cyrano — Non, non, Roxane, non!
Roxane — J'aurais dû le deviner quand il disait mon nom!
Cyrano — Non! Ce n'était pas moi!
Roxane — C'était vous!
Cyrano — Je vous jure…
Roxane — J'aperçois toute la généreuse imposture :
Les lettres, c'était vous…
Cyrano — Non!
Roxane — Les mots chers et fous,
C'était vous!
Cyrano — Non!
Roxane — La voix dans la nuit, c'était vous!
Cyrano — Je vous jure que non!
Roxane — L'âme, c'était la vôtre!

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac

Malédictions

Ballade

En réalgar, en arsenic rocher,
En orpiment, en salpêtre et chaux vive,
En plomb bouillant pour mieux les émorcher,
En suif et poix détrempés de lessive
Faite d’étrons et de pissat de juive,
En lavage de jambes à meseaux,
En raclures de pieds et vieils houseaux,
En sang d’aspic et drogues venimeuses,
En fiel de loups, de renards et blaireaux,
Soient frites ces langues ennuyeuses !

En cervelle de chat qui hait pêcher,
Noir, et si vieil qu’il n’ait dent en gencive,
D’un vieux mâtin, qui vaut bien aussi cher,
Tout enragé, en sa bave et salive,
En l’écume d’une mule poussive
Détranchée menue à bons ciseaux,
En eau où rats plongent groins et museaux,
Raines, crapauds et bêtes dangereuses,
Serpents, lézards et tels nobles oiseaux,
Soient frites ces langues ennuyeuses !

En sublimé, dangereux à toucher,
Et au nombril d’une couleuvre vive,
En sang qu’on voit aux palettes sécher
Sur ces barbiers, quand pleine lune arrive,
Dont l’un est noir, l’autre plus vert que cive,
En chanvre et fiz, et en ces ords cuveaux
Où nourrices essangent leurs drapeaux,
En petits bains de filles amoureuses
(Qui ne m’entend n’a suivi les bordeaux)
Soient frites ces langues ennuyeuses !

Princes, passez tous ces friands morceaux,
S’étamine, sac n’avez ou bluteaux,
Parmi le fond d’une braie brenneuse ;
Mais, par avant, en étrons de pourceaux
Soient frites ces langues ennuyeuses !

François Villon

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.