[...] Y a-t-il incompatibilité entre société démocratique égalitaire multiculturelle et pluri-ethnique d'une part, et enseignement de la grammaire (c'est bien ce que certains croient observer)? Et si cette incompatibilité est avérée, et si l'on tient absolument à une société démocratique égalitaire multiculturelle etc, faut-il abolir la grammaire (ainsi que d'aucuns l'ont soutenu)? Ou bien une autre grammaire est-elle concevable, qui elle ne serait pas hiérarchique? (On songera ici aux modifications dans la grammaire et dans le vocabulaire entraînées ou réclamées par la lutte des femmes pour leur égalité ? Si l'objectif est l'égalité des genres dans la grammaire, le combat est à peine ébauché : les femmes et ceux qui les soutiennent dans leur combat pourraient par exemple exiger qu'on écrive, fruits et fleurs ayant été épargnées par l'orage (les deux genres sont représentés), les horticulteurs et leurs femmes (les horticultrices et leurs maris) se sentirent vivement soulagées; cependant ce ne serait faire que remplacer une inégalité par une autre; il conviendrait d'inventer un neutre, ou mieux un genre bisexué : fruits et fleurs ayant été épargnées par l'orage (les deux genres sont représentés), les horticulteures se sentirent vivement soulagées (on remarque qu'en français il est fréquent que le féminin comprenne le masculin, et que l'inverse n'est pas vrai);

Renaud Camus, Du sens, p 25