Le peu profond ruisseau

Comment avez-vous interprété "ce ruisseau peu profond" qui apparaît vers le milieu du livre? Pour vous, qu'était ce ruisseau?
J'avais pensé que c'était la fiction, dans le sens de mise en récit d'événements, réels ou fictifs. Le ruisseau était pour moi ce qui séparait la vie de l'écriture, même lorsque celle-ci s'attachait à raconter celle-là:

[...] et de la juste distance sans cesse remise en cause sont-ils la vérité des choses et a fortiori des êtres et pourquoi sonnent-ils d'autant plus faux qu'ils sont plus vrais comme si vrai en l'occurence ne voulait plus ne voulait rien ne voulait dire que cette distance cet écart ce ruisseau calomnié que la barque s'apprête chargée du poids trop lourd de l'ombre des noms qui serait ce dépôt de suie ce travail de la flamme cette écriture d'effacement cette renonciation ce livre brûlé [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p 207

[...] ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la se demandant ce qu'ils auraient fait à leur quelles décisions ils auraient prise tout à fait comme dans la vie comme s'il n'y avait pas de comme si ce ruisseau décidément n'était rien [...]
Ibid, p 229

Mais cherchant ce soir autre chose dans Du sens, j'ai trouvé cela: «La garantie est vaine parce que "l'écriture" et "la vie" ne se rejoignent jamais tout à fait, malgré qu'on en ait, ni la lettre et le temps. Entre les deux «ce peu profond ruisseau calomnié, la mort». Mieux vaut que la coïncidence n'ait pas lieu, d'ailleurs, car ce serait que le ruisseau a débordé, et qu'il recouvre tout le pays : nous ne serions plus là pour en parler.» p 380

Alors? Qu'était ce ruisseau, pour vous, lorsque vous avez lu L'Inauguration de la salle des Vents? Etait-ce la mort, aviez-vous cette phrase à l'esprit?

Je poursuis la citation de Du sens p 380 : «Mais je constate avec amusement, en lisant Daniel Sibony, que cette conception du journal, que je viens d'exposer, correspond presque point par point avec le tableau qu'il offre... du christianisme!»
Et je pense à tous les éléments de L'inauguration évoquant le Nouveau Testament, de Lazare à la dormition en passant par la communion et la résurrection...
Il y a quelque chose là, mais qui se dérobe, quelque chose que je ne parviens pas à saisir.

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Message de Stéphane Mallarmé déposé le 21/12/2003 à 10h18 (UTC)

Objet : Caché parmi l'herbe

Qui cherche, parcourant le solitaire bond
Tantôt extérieur de notre vagabond -
Verlaine ? Il est caché parmi l'herbe, Verlaine

A ne surprendre que naïvement d'accord
La lèvre sans y boire ou tarir son haleine
Un peu profond ruisseau calomnié la mort.

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Message de Alain Robbe-Grillet déposé le 21/12/2003 à 10h42 (UTC)

Objet : La Jalousie

ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la se demandant ce qu'ils auraient fait à leur quelles décisions ils auraient prise tout à fait comme dans la vie comme s'il n'y avait pas de comme si ce ruisseau décidément n'était rien

Jamais ils n'ont émis au sujet du roman le moindre jugement de valeur, parlant au contraire des lieux, des événements, des personnages, comme s'il se fût agi de choses réelles : un endroit dont ils se souviendraient (situé d'ailleurs en Afrique), des gens qu'ils y auraient connu, ou dont on leur aurait raconté l'histoire. Les discussions, entre eux, se sont toujours gardées de mettre en cause la vraisemblance, la cohérence, ni aucune qualité du récit. En revanche il leur arrive souvent de reprocher aux héros eux-mêmes certains actes, ou certains traits de caractère, comme ils le feraient pour des amis communs.


«Le roman africain, de nouveau, fait les frais de leur conversation»

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Message de Stéphalin Malgrillé déposé le 21/12/2003 à 11h03 (UTC)

Objet : Manque de mémoire [1]

Le silence déjà funèbre d'une moire dispose plus qu'un pli seul sur le mobilier que doit un tassement du principal pilier précipiter avec le manque de mémoire.

Maintenant l'ombre du pilier - le pilier qui soutient l'angle sud-ouest du toit - divise en deux parties égales l'angle corespondant de la terrasse. Cette terrasse est une large galerie couverte, entourant la maison sur trois de ses côtés.

(Tous les deux parlent maintenant du roman que A. est en train de lire, dont l'action se déroule en Afrique.)

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Message de Staline Robbarmé déposé le 21/12/2003 à 11h25 (UTC)

Objet : Jalousie au château

Sur le pont de rondins, qui franchit la rivière à la limite aval de cette pièce, il y a un homme accroupi. C'est un indigène vêtu d'un pantalon bleu et d'un tricot de corps, sans couleur, qui laisse nues les épaules. Il est penché vers la surface liquide, comme s'il cherchait à voir quelque chose dans le fond, ce qui n'est guère possible, la transparence n'étant jamais suffisante malgré la hauteur d'eau très réduite.

Sur ce versant-ci de la vallée (etc.)


Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n'indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers ces hauteurs qui semblaient vides.
incipit du Château''

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Message de Jacques Jouasse déposé le 21/12/2003 à 11h53 (UTC)

Objet : Alpha Male Plus

Will you be as gods ? Gaze in your omphalos. Hello. Kinch here. Put me on to Edenville. Aleph, alpha : nought, nought, one.

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Message de Georges-Louis Bourge déposé le 21/12/2003 à 12h01 (UTC)

Objet : Nought nought one

Tout langage est un alphabet de symboles dont l'exercice suppose un passe que les interlocuteurs partagent : comment transmettre aux autres l'Aleph infini que ma craintive mémoire embrasse à peine ?

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Message de Guillaume, j'expire déposé le 21/12/2003 à 12h06 (UTC)

Objet : Eden Eden Eden

O God, I could be bounded in a nutshell and count myself King at infinite space.

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Message de Jean-Luc Godard déposé le 21/12/2003 à 12h11 (UTC)

Objet : Alphaville

But they will teach us that Eternity is the Standing still of the Present Time, a Nuncstans (as the Schools call it); which neither they, nor any else understand no more than they would a Hicstans for an infinite greatness of Place. [2]

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Message de Crypto-Eudes déposé le 21/12/2003 à 12h16 (UTC)

Objet : L'Aleph

Ces idées me parurent si ineptes, son exposé si pompeux et si vain, que j'établis immédiatement un rapport entre eux et la littérature ; je lui demandai pourquoi il ne les mettait pas par écrit.

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Message de VS déposé le 13/01/2004 à 03h26 (UTC)

Objet : dictionnaire

Je suis un malade de littérature. Si je continue ainsi, aussi bien va-t-elle finir par m'avaler, tel un pantin dans un tourbillon, jusqu'à ce que je me perde dans ses contrées sans limites. La littérature m'asphixie chaque jour un peu plus, penser, à cinquante ans, que mon destin est de me transformer en un dictionnaire ambulant de citations m'angoisse.

Enrique Vila-Matas, Le mal de Montano

source

Notes

[1] sera repris dans L'Amour l'Automne

[2] deuxième exergue de L'Aleph, tiré de Hobbes, Le Léviathan. cf. Rannoch Moor p.287

Comme chien et chat

le le le enfin peu importe était tout à fait à l'image de la vie si vif si agité si animé dans sa jeunesse sautant cabriolant puis évoluant lentement vers l'immobilité la raideur l'impossibilité ou simplement le manque d'envie de bouger eh bien oui il a suivi exactement ce processus à présent hélas très avancé de sorte que de sorte que il reste dans la cour il se lève rarement tout juste fait-il dans l'après-midi une petite visite de courtoisie de digestion de politesse à la voisine qui d'ailleurs ne manque jamais de lui donner deux ou trois biscuits et de célébrer justement sa courtoisie son amabilité sa gentillesse l'éloquence de son regard au point qu'elle se promet bien si un jour elle a un chien mais elle-même n'est pas si de prendre un chien précisément de cette race-là de cette espèce exactement comme celui-là le plus semblable pos mais ça ne sera pas facile parce qu'elle a déjà trois ou quatre chats et ils pourraient bien ne pas faire très bon ne pas voir d'un très bon mais bon maintenant à présent même les chats ces chats de la de cette que pourtant il a poursuivis toute sa vie durant comme par l'effet d'un pacte d'un automatisme d'un parce qu'il le fallait bien parce que c'est l'usage la convention l'usage sans d'ailleurs jamais il aurait d'ailleurs été bien at il n'est pas sûr du tout qu'il aurait eu le dessus le dernier le ne le ne lui ne se donnent même pas la peine de restent tranquillement immobiles eux aussi quand ils le voient paraître sachant bien qu'il ne va pas qu'il ne va certes pas qu'il ne risque pas de et c'est un spectacle assez curieux

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vent, p309

sur comment

Au lieu du triste amphithéâtre que j'attendais, c'est une salle magnifique, grande sans être impersonnelle. Aux murs, des boiseries et des portraits de Pascal, Bossuet, Descartes et Racine. Le plafond est peint également, que représente-t-il exactement, une allégorie à la gloire de la République, je ne sais, deux caissons portant les initiales RF nous rappellent que la salle a été restaurée par la IIIe République.

Le public est clairsemé, aucun étudiant (ils préfèrent tenir meeting dans le hall devant les portes de la salle), on reconnaît quelques figures, les camusiens sont peu nombreux mais fidèles (mais quel dommage de ne pas avoir été prévenu plus tôt).

Le contenu de l'intervention de Renaud Camus reprend à peu près l'article publié par Le Monde, à cela près que Renaud Camus commence ainsi (de mémoire): «J'ai pensé trop tard intituler cette conférence "sur comment"». Hein, quoi, que dit-il, je n'entends pas bien, je ne comprends pas. Mais aussitôt les exemples pleuvent, «Les Turcs ont été interrogés sur comment ils se reconnaissent dans leurs institutions», «Platon et Glaucon, c'est une réflexion sur comment vivre ensemble dans la cité», «Matrix 3 c'est un film sur comment il faut comprendre les concepts du 1 et du 2». (Tout cela est de l'à-peu près, la phrase sur Matrix était bien plus drôle, bien plus prétentieuse.) La salle rit. La conférence se déploie, qu'est-ce qu'une faute de syntaxe, comment la caractériser, que peut-on exactement reprocher à "sur comment", de faire suivre une préposition d'un adverbe, mais c'est le cas de "à jamais", ou d'introduire une proposition personnelle par une préposition, mais Aragon a employé à plusieurs reprises ce tour...

Un instant Renaud Camus fait une apparté, «la forme c'est l'autre», mais de qui est la formule, de Robert Misrahi ou de lui-même? Robert Misrahi est dans la salle, Renaud Camus nous explique que pendant qu'il préparait le texte de son intervention, il lui a téléphoné pour tenter d'éclaircir ce point. Robert Misrahi a revendiqué la paternité de la phrase, mais on sent bien que Renaud Camus n'est pas convaincu.
A la fin de la conférence, lorsque vint le temps des questions («la parole est à la salle»), Robert Misrahi prit la parole. La formule qu'il revendiquait était «l'autre est une forme» (cf. Construction d'un château), c'est-à-dire une figure vide, un contenant dont le contenu nous est d'abord inconnu, et qui nous est à découvrir. Ainsi la formule «la forme c'est l'autre» était une nouvelle formulation, une nouvelle interprétation qui revenait entièrement à Renaud Camus.


La version étendue de cette conférence constitue la première partie de Syntaxe.

le château

Le château possède l'étrange faculté d'être mouvant. Il apparaît très tôt à l'horizon, puis disparaît lorsqu'on s'en rapproche, pour réapparaître brusquement, lorsqu'on arrive par l'ouest, bien entendu.

Il est très isolé, y vivre sans voiture paraît impossible, mais il n'est pas solitaire. Il apparaît, avec sa silhouette dominatrice sur les maisons qui l'entourent, comme un berger au milieu de ses moutons. La campagne environnante est très cultivée.
J'ai choisi une carte postale sépia, la moitié représente le ciel gris traversé d'oiseaux, l'autre moitié représente l'Aratts débordant, eau miroitante à contre-jour, entre le ciel et l'eau une bande de terre, la crête de la colline, le clocher de l'église à gauche monte à huit millimètres au-dessus de la frondaison des arbres qu'on devine, trois centimètres plus loin à droite s'élève la silhouette du château. Impression de paix et de silence.

Au pied du château, là encore, mouvance. Tantôt il paraît énorme, tantôt il paraît petit. Je n'ai pas identifié de façon certaine la fenêtre de la cuisine d'où a eu lieu la chute, mais vu la hauteur à laquelle s'ouvrent les fenêtres, il paraît incroyable que le chu sans s'en soit sorti sans égratignure (imaginant le capitaine des gendarmes penché sur un corps dans le crépuscule sur le gazon de la butte). Grande impression de netteté dans les salles, grande pureté de lignes. Les toiles de Marcheschi sont tragiques, brutales. On comprend la fonction des tirants, qui tiennent le château debout.

Ce château n'est pas une ruine, en tout cas, plus aujourd'hui.

l'amuïssement

C'était on ne peut plus contraire à la tradition, qui dans toutes les vieilles langues tend toujours à l'amuïssement, et au poli progressif du galet. Le point d'honneur culturel, auparavant, avait consisté à savoir prononcer les mots au mot par mot, en tenant compte à chaque fois de leur passé particulier, de leur étymologie et du détail de leur histoire, y compris de leur histoire orthographique. [...] «Ce n'est pas dans les froids pastiches des écrivains d'aujourd'hui, dit le narrateur de La Recherche, qu'on retrouve le vieux langage et la vraie prononciation des mots, mais en causant avec une Mme de Guermantes ou une Françoise. J'avais appris de la deuxième (la servante de la famille), dès l'âge de cinq ans, qu'on ne dit pas le Tarn, mais le Tar, pas le Béarn, mais le Béar.[...]» [...] Ces questions-là n'ont l'air de rien en fait leurs enjeux idéologiques sont considérables; et leurs enjeux historiques itou, car il ne s'agit de rien de moins, comme toujours, que de la réécriture permanente de l'histoire. Descendons-nous des Gaulois? Plutôt des Celtes ou plutôt des Francs? Quelles époques et quelles circonstances doivent-elles absolument ressortir Vercingétorix de son trou? Lesquelles ne sauraient se passer de Jeanne d'Arc? Et lesquelles d'Olympe de Gouges? Après le retour en grâce inespéré de Clovis, est-ce que Pharamond a ses chances?…

Renaud Camus, Le département du Gers, Chemins à Mauroux

La tendance "millénariste" à l'amuïssement ne me semble pas nier que la langue d'oc soit l'une des origines du français. Elle énonce simplement que ce n'est pas la langue d'oc qui a été retenue comme modèle du français classique.

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