à se résigner si c'est bien le mot à ce désordre (tous les livres ouverts en même temps, sur la table, posés devant, comment dit-il, étendus-ensemble-devant writzrumenzeitsteinshcleimdunkenacht ou quelque chose comme ça à l'aimer parce qu'il est fidèle au moins à cette simultanéi
Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

Je pratique des lectures un peu folles, désespérées en un sens. Des lectures frénétiques de livres pris presque au hasard, et ouverts n'importe où. Ce sont des lectures très capricieuses, intellectuellement très insatisfaisantes bien entendu. On ne suit pas la totalité du cours d'une pensée, d'un récit. On ne remonte pas à leur origine. Et bien sûr on ne peut pas non plus appréhender l'ensemble de leurs conséquences, de leurs suites possibles. Mais quand bien même on commencerait un livre à la première ligne, ce qui m'arrive aussi, malgré tout, est-ce qu'il en irait très différemment ?
Vaisseaux brûlés

Les expériences que j'ai sont, me semble-t-il, communes à toute personne qui possède beaucoup de livres, et qui considère une bibliothèque non seulement comme un lieu où conserver les livres déjà lus, mais surtout comme un entrepôt de livres à lire un jour ou l'autre, quand le besoin s'en fait sentir. Or chaque fois que l'oeil tombe sur un livre non encore lu, il se peut qu'on soit saisi d'un remords.
Puis vient le jour où, pour apprendre quelque chose sur un sujet donné, on se décide à ouvrir un de ses livres non lus, on se met à le lire et on s'aperçoit qu'on le connaissait déjà. Que s'est-il passé? Il ya l'explication mystico-biologique : à force de déplacer les livres, de les dépoussiérer et de les remettre à leur place, à la longue, l'essence du livre a pénétré peu à peu par le bout des doigts dans notre esprit. Il y a l'explication du scanning fortuit et continu: à force de prendre et de réordonner les divers volumes, il est impossible que, à la longue, ce livre n'ait pas été parcouru du regard; en le déplaçant, on regardait quelques pages, une aujourd'hui, une le mois suivant, et petit à petit, on a fini par le lire en grande partie, fût-ce de manière non linéaire. Mais la véritable explication est que, entre le moment où on a eu ce livre et le moment où on l'a ouvert, on a lu d'autres livres, dans lesquels il y avait quelque chose qui parlait du premier livre, et donc, à la fin de ce long parcours intertextuel, on découvre que ce livre qu'on n'avait pas lu faisait quand même partie de notre patrimoine mental, et que peut-être, il nous avait profondément influencé.
Umberto Eco, De la littérature p169

139. Sauf que je n'ai jamais lu La Montagne magique, mais enfin... La culture, c'est peut-être ce qui permet de se faire une idée assez précise, assez floue, assez précisément floue, des livres que l'on n'a pas lus et de tout ce qu'on ne connaît pas vraiment, ce qui permet de faire illusion (et de mesurer son ignorance).
Vaisseaux brûlés