Une fleur sur le plancher : début de la quête

remise en forme d'une réponse faite sur la SLRC le 29 février 2004. Un lecteur du forum se plaignait qu'il n'y soit pas suffisamment parlé de l'œuvre. J'ai répondu par une question très précise et une bibliographie.

Sauriez-vous me dire ce qu'est cette "fleur sur le plancher" qui apparaît dans Echange, que l'on revoit dans L'Inauguration? S'agit-il d'un poème, d'une allusion à Wagner, à Virginia Woolf? Qu'est-ce donc que cette fleur?

J'aimerais saisir ce qui dans l'œuvre de Renaud Camus m'arrête et me retient. Si je dis "c'est beau", je n'ai rien dit. Il y a autre chose. Mais quoi? Où?
Comment parler de l'œuvre? Programme de lecture : lire RC, Barthes, Ricardou, Duras (les premiers), Robbe-Grillet, Henry James, Raymond Roussel, Borges, Pessoa, Celan, Rilke, Tibulle, Mazo de la Roche, George Sand, Genette, Cazotte, Amiel, Proust, Mallarmé, Virginia Woolf, Shakespeare, Rimbaud, Laforgue, Wittgenstein, Nietzsche, Del Guidice. De temps en temps s'arrêter, regarder par la fenêtre. Ecouter quelques musiciens dont je ne connaissais même pas l'existence il y a un an. Aller voir une exposition. Ecrire sur le site "c'est beau". Et recommencer.

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Message de Guinglain (RC) déposé le 03/03/2004 à 08h28 (UTC)

«(Sauriez-vous me dire ce qu'est cette "fleur sur le plancher" qui apparaît dans Echange, que l'on revoit dans L'Inauguration? S'agit-il d'un poème, d'une allusion à Wagner, à Virginia Woolf? Qu'est-ce donc que cette fleur? (Mais si je lis suffisamment longtemps avec suffisamment d'attention, je trouverai peut-être.))»

Non, hélas, je ne saurais. J'aurais eu tendance à chercher du côté de "Tristan" et du cycle breton, mais deux ou trois premiers coups d'oeil n'ont rien donné. Très marginalement, et en attendant mieux, je me demande si on ne pourrait pas songer 1/ au thème de "la figure dans le tapis", chez Henry James (je ne sais plus s'il existe un texte de lui de ce titre) 2/ à certain riche dessin de Twombly, expressément hommage à quelque poète antique (Sappho ? Théocrite ?), où il est question, en une calligraphie hâtive et apprêtée, et en anglais, d'une "hyacinthe écrasée sur un sentier de montagne" 3/ à "Carmen", tout simplement («la fleur que tu m'avais jetée, dans ma prison m'était restée») ?

«2/ à certain riche dessin de Twombly, expressément hommage à quelque poète antique (Sappho ? Théocrite ?), où il est question, en une calligraphie hâtive et apprêtée, et en anglais, d'une "hyacinthe écrasée sur un sentier de montagne".»

Précisions : Sans titre, 1976, 149,6x162cm, huile, craie grasse sur papier dessin. Sur la moitié inférieure droite quelques vers de Sappho : "Second voice like a Hyacinth in the mountains, tremped by sheperds until only a purple stain remains on the ground" [j'espère que cette citation ne figure pas déjà sur le web!]. Collection : Galleria Sperone, Rome. Exposition : Galleria Sperone, Rome, du 23 novembre au 17 décembre 1976. Reproduction : Cy Twombly, Catalogue raisonné des oeuvres sur papier, par Yvon Lambert, avec un texte de Roland Barthes, Volume VI, 1973-1976 (p. 180, en noir et blanc, hélas)

Mais ce n'est toujours pas la fleur sur le plancher…

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Ma réponse 03/03/2004 à 22h33 (UTC)

La première fois que m'est apparu le motif de la fleur dans L'inauguration, j'ai cru qu'il s'agissait simplement d'une variation sur les massifs de fleurs du vétérinaire. Ces fleurs sont changeantes, (pardonnez-moi, je n'ai pas le courage ce soir de chercher les noms et les pages), elles sont rhododendrons une fois, puis bien d'autres choses. On rencontre une fleur sur le sol (mais est-elle "sur le plancher"? Je ne puis l'affirmer), et effectivement une hyacinthe dans la montagne. Mais ce n'est pas une fleur dans le tapis, car même si je pensais qu'il s'agissait d'une variation sur les fleurs du vétérinaire, j'avais tout de même vaguement cherché des références littéraires. J'avais trouvé Henry James, et étais restée perplexe : pouvais-je rattacher une fleur sur le plancher ou sur un sentier à une fleur dans le tapis? C'était tentant, mais bon.

Puis je lis Echange, et je rencontre de nouveau cette fleur, "fleur sur le plancher", cette fois. Donc ce n'était pas les fleurs du vétérinaire qui était à l'origine de la variation, elles s'inscrivaient dans un motif préexistant, elles n'étaient que le matériau. Qu'était-ce donc? J'ai pensé à Carmen, mais sans grande conviction : trop de références à Lucia de Lamermoor ou Wagner ou Verdi dans ce livre pour que je puisse réellement "croire" à Bizet. A moins qu'il y ait des références à Carmen que je n'ai pas reconnues?

Je suis un peu embarrassée par cette chasse à l'indice que j'ai lancée presque par hasard, en posant une question sur "le peu profond ruisseau". J'entends au fond de la salle (et dans un coin de ma tête) des voix qui disent "à quoi bon, à quoi bon identifier les sources? Le texte, le style, ne te suffisent-ils pas?" Je n'étais pas loin de le penser il n'y a pas si longtemps.
Mais en lisant Passage, déjà nous connûmes m'avait rempli d'aise, sans compter le «Marcel, y va pas». Puis j'ouvre Levet, je reconnais «Paul je vous aime»… Trop tard, j'ai attrapé le virus.
A quoi peut servir de connaître l'origine des motifs? C'est un peu comme connaître les peintures utilisées pour un tableau, cela permet de mieux apprécier l'art de la couleur et l'étendue de la palette. Il y a aussi le jeu, «une lourde glycine» p114 dans Echange, suivi de «comme elle est belle, Madame Leparc, votre glycérine» p115, «mains pascales de glycine» dans Levet (que de fleurs dans Levet)… De Levet à Roussel en deux coups…

Merci beaucoup pour la hyacinthe de Towmbly. Je ne l'aurais jamais trouvée.

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Message de Florian Cagny (RC) déposé le 04/03/2004 à 08h38 (UTC)

Ah,on peut dire que vous m'avez joliment refilé le "problème". Fleur sur le plancher, fleur sur le plancher - cela me dit bien quelque chose, mais quoi ? En tout cas il n'y a rien dans le numéro 10, 1975, "la voix", de "l'autre scène" (sic), "cahiers du groupe de recherches théâtrales" (ou pourtant il y a tant, Kutukdjian, Mesnage, etc.). Jacques Clergié (ou Clergier?), le père de Sophie, disait de Babitt, de Sinclair Lewis, que l'unique souvenir qu'il en avait c'était que le héros, tous les jours, mettait sa lame de rasoir (où l'on retrouve Sarkozy, ce sparadrap (komençacécri?) de Tintin), sur la petite armoire de sa salle de bain et se disait qu'il faudrait bien un jour qu'il se débarrasse de ces lames accumulées). Il me semble que la phrase "originelle" est de cet ordre. Opéras dont on se rappellerait seulement "une fleur sur le plancher" (ou un glaive?). Serait-ce pousser trop loin votre patience que de vous demander si vous auriez l'obligeance de citer ici le passage où le "thème" fait sa première (?) apparition, dans Échange (une ou deux phrases avant, une ou deux phrases après) ? Il y aurait peut-être là un indice… J'ai pensé à cela toute la journée d'Yerres (et ce Duparc injoignable…). Des recherches dans la grande "Littérature française" Larousse, du côté des Tristan et du Chevalier à la Charette n'ont rien donné non plus (sauf "Guinglain" et ce ridicule "Bel Inconnu"…

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Ma réponse le 05/03/2004 à 10h40 (UTC)
Passage 139. Roussel meurt en 1933, à Palerme, au Grand hôtel et des Palmes, où furent écrites plusieurs sections de Parsifal. Le véritable nom de Remarque est Kramer. Un filet de sang se répand sur le tapis. Il s'agit bel et bien de Nice, comme l'affirme la légende: une fleur sur le plancher. Vérification faite, c'est la résidence des Princes qui est à Cannes. Mais l'erreur laisse des traces. Mais les dates ne coïncident pas.
Denis Duparc, Echange, p.143


Il arrive d'ailleurs qu'elle s'embrouille dans ses récits, dont la trame varie, et où ne demeurent alors que quelques détails, apparemment secondaires, une fleur sur le plancher, une voilette, une cage à oiseaux, des adieux sur un quai, une main au-dessus des yeux, deux ou trois larmes.
Denis Duparc, Echange, p.144
Je n'ai pas trouvé d'autre endroit où revenait "une fleur sur le plancher". Si ces quelques mots m'ont retenue, c'est qu'ils faisaient écho à ''L'inauguration'' (il me semble que cela doit être alors "une fleur sur le sentier"). L'évocation d'une légende, aussi, m'a intriguée. J'ai cherché autour de Nice et Wagner, mais je n'ai rien trouvé de probant.

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Message de Perceval le Gallois (RC) déposé le 05/03/2004 à 17h25 (UTC)

Et encore, ou déjà, p. 120 :
Mais il continue vers Récife, dont ce n'était pas encore le nom, et où l'on perd provisoirement sa trace. J'ai perdu également celle de Perceval, qu'ils aiment tous. Ce qui demeure, à travers les aléas de la légende, remarque-t-il, ce ne sont que quelques épisodes et certains accessoires, apparemment secondaires : une fleur sur le plancher, un arc abandonné, un geste de la main, une intonation singulière, toujours la même, toujours au même endroit.
Denis Duparc, Echange, p.120
Perceval / The Waves («Perceval has gone to India») / Parsifal / Venise / Tristan / The Portrait of a Lady («James ne partage pas l'interprétation du thème offert par l'opéra»)/ Barthes ????? («Et je lis un livre sur Sade et autres logothètes») / Paul Nash, "View from the hotel des Princes, Nice" («Vérification faite, c'est la Résidence des Princes qui est à Cannes») (Cf. "Pass.", 169) / la fleur semble alterner avec un filet de sang, mort de Roussel à Palerme, P. 66 et ill.4, retour à Parsifal, hôtel des Palmes / Mon gros loup, pas vu ton foulard bleu. Fais-moi signe, Suzy1 / The Wings of the Dove (Venise, miss Archer)/ Fleur, Bloom (en fleur), Virag, «La Flora indeed» (Ulysses) / Est-ce la mère de Tristan ou celle de Perceval qui se nomme Blanchefleur ? / Désolé, je n'y arrive pas.

«Il s'agit bel et bien de Nice, comme l'affirme la légende: une fleur sur le plancher.»

Il me semble évident que là le mot pivot est "légende" : il s'agit bel et bien de l'hôtel des Princes à Nice, comme l'affirme la légende de la photographie de Paul Nash (cf. "Passage" 209, "Images"), et non pas de Cannes et de la promenade des Anglais comme on n'a pu l'imaginer un moment ; mais le mot "légende" entraîne aussitôt la "fleur sur le plancher" - donc celle-ci doit être liée à des considérations sur la légende en général ("Tristan", "Perceval", etc.) et son évolution dans le temps (tout change, sauf quelques éléments immarcescibles qui pourtant auraient semblé les plus mobiles, une fleur sur le plancher, un arc abandonné, un geste de la main, toujours le même, toujours au même endroit...) Je ne sais pourquoi, j'ai dans la tête le nom de Pierre Champion (mais pas un livre de lui dans ma bibliothèque).

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Une mienne réponse qui bifurque
c'est comme ces romans dont on ne garde en mémoire qu'un seul épisode et parfois moins encore tout à fait mineur marginal secondaire presque sans lien avec le cours principal du un fragment de phrase une intonation un échange de regards un geste une balustrade le parfum entêtant d'un massif de mélangé à des ombres obliques qui se brisent sur les marches d'un errant le long d'une à la recherche d'un tout a disparu surnage un regard la brusque inclination d'un visage de femme une fleur sur le plancher une figure dans le tapis une hyacinthe écrasée sur un sentier de une simple saveur une main au-dessus des yeux
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.234
Au fur à mesure des réponses apportées, il apparaît clairement que tout a une origine précise, qu'il s'agisse d'histoires personnelles, de mythologie familiale, d'histoire petite ou grande, de musique ou de littérature. Je ne crois plus à la métaphore, comme j'y croyais encore au sortir de Passage. (Ou alors, si métaphore il y a, elle appartient à un autre livre, un autre film, une autre photo, et elle est reprise telle quelle).

Les explications données ces jours derniers montrent que chaque phrase ou membre de phrase a son histoire. C'est vertigineux : combien de tomes en écrivant l'histoire des membres de phrases des Eglogues? Et que sera l'index des Eglogues? Justement ce méta-livre, l'histoire des phrases?


Je distinguerais des niveaux en comparant ce texte paru en 2003 de celui paru en 1976. Les notions générales (un fragment de phrase une intonation un échange de regards un geste) n'apparaissent qu'en 2003, «le parfum entêtant d'un massif de mélangé à des ombres obliques qui se brisent sur les marches d'un errant le long d'une à la recherche d'un» sont expliqués dans L'Inauguration même, "la brusque inclination d'un visage de femme une fleur sur le plancher une figure dans le tapis une une main au-dessus des yeux" apparaissent en 1976, l'image dans le tapis est un texte d'Henry James, la hyacinthe écrasée fait référence à Towmbly, le sentier de (montagne) peut rappeler tout aussi bien Celan que la monitrice du groupe en cours de réadaptation sociale. Il reste une main au-dessus des yeux, mais je vois des affiche ou des films avec ce geste, ce motif ne m'interroge pas, l'inclination du visage me rappelle "grande beauté des femmes le soir sur les terrasses", il reste "une fleur sur le plancher".

C'est cet "isolement" qui m'ennuie: avec quoi faire rimer cette fleur? Tant que je raccordais ce motif à celui des fleurs du vétérinaire, tout allait bien. A partir du moment où je trouve ce motif près de trente ans avant, c'est qu'il y a autre chose.


Le texte de 1976: «Il arrive d'ailleurs qu'elle s'embrouille dans ses récits, dont la trame varie, et où ne demeurent alors que quelques détails, apparemment secondaires, une fleur sur le plancher, une voilette, une cage à oiseaux, des adieux sur un quai, une main au-dessus des yeux, deux ou trois larmes.» Echange p.144

C'est moins long que le texte de L'Inauguration. Celui-ci fonctionne en entonnoir : les premiers éléments sont généraux, les suivants se trouvent dans la diégèse de L'Inauguration, les derniers reprennent presque mot pour mot l'énumération d'Echange.

C'est pour cela que j'admets que les premiers motifs puissent ne pas faire référence à un texte ou un fait précis («un fragment de phrase une intonation un échange de regards un geste») tandis que les derniers, fonctionnant à la manière d'Echange, ont (auraient) bel et bien une origine précise (Towmbly, Henry James, un film ou une photo pour «une main au-dessus des yeux»,etc).

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Message de Indiana Jones (RC) déposé le 11/03/2004 à 14h37 (UTC)

Au niveau le plus immédiat, le passage semble concerner les récits d'Indiana de Serrans, cette très vieille femme qui a plusieurs reprises, sur un bateau, en croisière, ailleurs, évoque non sans répétitions et contradictions une enfance en Inde, dans les Comptoirs, un premier voyage en Europe, un exil, un Eden abandonné.

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23 mars 2004: la clé de l'énigme.

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Une source trouvée en août 2005

"Une main au-dessus des yeux" vient sans doute de La Chambre de Jacob, même si dans ma version il s'agit d'«une main en visière au-dessus des yeux».





1 : rien à voir : termes d'un ultimatum d'un groupe terroriste menaçant la SNCF en 2004. (attentant en Espagne) (c'est moi qui note).

Un classique contemporain

C'est partout cette absence au monde, ce regard venant de loin et se dirigeant ailleurs, qui scellent l'écriture camusienne. Là où Robbe-Grillet lance ses fantasmes dans le réel et projette une écriture fantastique à l'assaut de la platitude du monde, Renaud traverse bruits et fureur en quête de silence. L'un est un auteur au fond baroque, l'autre serait un classique contemporain; le projet de Camus est moderniste, Robbe-Grillet a évolué vers le postmoderne. La portée autobiographique de leurs œuvres respectives témoigne de cette divergence : dans Les Romanesques (et dans certaines pages de La Reprise) la vie de l'auteur se façonne rétrospectivement selon les lignes de la création artistique: Alain est un prédestiné; dans le Journal (et dans maintes autres pages) la vie de Renaud Camus paraît se jouer au fil de la plume : l'écrivain est un ange perdu à la recherche de la lumière. C'est aussi pourquoi les textes de Camus, s'ils sont souvent moins achevés, toujours dans un état provisoire, connaissent tout au long de mornes plaines mélancoliques des échappées sublimes vers les hauteurs. J'en prends comme exemple dans le Journal de 1997, Derniers jours, le compte-rendu lyrique des manifestations artistiques de l'été à Plieux et à Lectoure. […] «Celan et Boltanski, sous l'instance de Jérémie, peuvent parfaitement être rapprochés —par dessus beaucoup de campagne et de nuit, tout de même— parce qu'on ne fait alors que rapprocher deux silences, deux refus d'expression, deux défaillances de la parole» (p.273). L'envol de la prose de Renaud Camus dans les pages qui relatent cette expérience (qui constituent indubitablement le sommet de ce volume du journal) marquent assez qu'il appartient à cette même famille d'artistes.

Sjef Houppermans, Renaud Camus érographe, p.121

La franchise

Transcription à la volée du cours sur le neutre de Roland Barthes au Collège de France.
séance du 25/02/1978 vers la 31ième minute
En France, l’une des premières vertus de cette morale laïque, c’est la franchise. C’est évidemment en relation avec ce que je viens de dire et la religion, ne pas oublier que, par exemple, l’institution du boyscoutt est d’origine protestante; il y a une communication des valeurs morales, il y a tout un complexe de valeurs morales à la fois religieuses et laïques, et dans ce complexe, la franchise est une valeur de premier plan. Et bien, combien de fois dans notre vie nous avons affaire, souvent pour notre malheur, à des gens francs, c’est-à-dire des gens francs, c’est-à-dire (en réalité personnellement cela ne nous intéresse pas de savoir s’ils sont vraiment francs ou non, si vraiment il y a un inconscient cela n’a n’a aucune espèce de sens de se demander si on est franc ou non) des gens francs, ça veut dire des gens qui se vantent de l’être. En général, quand on vous dit «je vais être franc», cela annonce toujours une petite agression (rires étouffés dans la salle) et on se dédouane d’être indélicat, c’est-à-dire sans délicatesse, en annonçant qu’on va être franc. Mais je dirais, un peu méchamment, ce qu’il y a de pire avec la franchise, c’est qu’elle en général une porte ouverte, grande ouverte, sur la bêtise. Car le fait d’être franc ne… n’empêche pas qu’on soit bête, malheureusement. «Je serais franc» introduit toujours, me semble-t-il, me fait toujours passer le frisson de la peur, d’une proposition bête.(…)

Théorisons

[…] non, les personnages du roman le plus vrai ne sont pas vrais, ni vivants, ni réels, mais fictifs, ils attirent si puissamment le lecteur dans la fiction, que celui-ci se laisse momentanément glisser hors du monde, perd le monde et est perdu pour lui, abandonne ses points de repère et, dans son existence de lecteur, en fait sa vie et toute sa vie. Cela ne prouve pas que la fiction a cessé d'être imaginaire, mais qu'un être réel, écrivain, lecteur, fasciné par une certaine forme d'absence qu'il trouve dans les mots et que les mots tirent du pouvoir fondamental de l'écriture se dégage de toute présence réelle et cherche à vivre dans l'absence de vie, à s'irréaliser dans l'absence de réalité, à constituer l'absence du monde comme le seul monde véritable.

Maurice Blanchot, «Le Roman, œuvre de mauvaise foi», Les Temps modernes avril 1947
Ce texte distingue nettement réalité et fiction, et pose que l'"absence de vie" est l'appel auquel ne résiste pas l'auteur comme le lecteur. Ecrire et lire permettent de "s'irréaliser", d'échapper au réel dans une impression de réel supérieur au réel.

A cela, j'opposerais, non en une opposition frontale, mais de biais, la conception suivante :
Cependant m'intéresse bien davantage une conception de l'écriture comme constitutive de la personne, préalable à elle, en quelque sorte, et qui n'est plus seulement sa relation ou son reflet, sa constatation, son exposé, mais bel et bien un instrument de son élaboration.

Renaud Camus, entretien donné à la revue Genesis.
Ainsi, l'auteur serait constitué par sa fiction, il prendrait vie en écrivant, vivrait de son écriture dans un sens originel, (en prenant ici la fiction en un sens très large : tout l'écrit, dans la mesure où il échoue à restituer la totalité du réel, en choisissant ce qu'il expose et la façon de l'exposer, serait fiction), la fiction deviendrait préalable à l'auteur.
Plus exactement, elle ne serait pas préalable mais partie intégrante de l'auteur : les deux spirales d'ADN, l'une fiction, l'autre réalité, inséparables, patrimoine génétique autant de l'œuvre que de l'auteur.

Pourrait-on écrire de même: m'intéresse une conception de la lecture comme constitutive de la personne, préalable à elle, en quelque sorte, et qui n'est plus seulement sa relation ou son reflet, sa constatation, son exposé, mais bel et bien un instrument de son élaboration ?

Echevelée

Mais l'on peut faire appel, il me semble, à d'autres moyens de passage que le simple jeu de mots: l'histoire, la géographie, l'étymologie, la biographie, l'érudition la plus folle, la coïncidence, le précédent; toutes les marques, claires ou moins claires, que d'autres ont laissées dans l'infinie forêt des associations; tous les signes de la cohérence échevelée du monde.

Denis Duparc, Echange, p 102



Ils croient aux signes: aux signaux, aux feux, aux entailles, aux indices: à toutes les marques, claires ou moins claires, que d'autres ont laissées dans l'infinie forêt des associations.

préface de Mary McCarthy à Pale Fire in L'Arc n°99 consacré à Nabokov. Préface reprise par l'édition Folio

Cratyle en Chine

En Europe, si on demande à quelqu'un de définir quelque chose, sa définition s'éloigne toujours des choses simples qu'il connaît parfaitement, elle se renfonce dans un région inconnue, une région d'abstraction de plus en plus éloignée.%%% Ainsi, si vous lui demandez ce qu'est le rouge, il répond que c'est une «couleur».
Si vous lui demandez ce qu'est une couleur, il vous répond que c'est une vibration ou une réfraction de la lumière, ou une division du spectre.
Et si vous lui demandez ce qu'est une vibration, il répond que c'est une sorte d'énergie, ou bien quelque chose de ce genre-là, jusqu'à ce que vous en arriviez à un mode d'être, ou de non-être. En tout cas, vous perdez pied, ou bien c'est lui qui perd pied.
[…]
[Le Chinois] veut définir le rouge. Comment peut-il le faire dans un dessin qui n'est pas peint en rouge?
Il réunit (ou son ancêtre réunissait) les dessins abrégés des choses suivantes: une rose, de la rouille,une cerise, un flamand rose.
[…]
Le «mot» ou idéogramme chinois pour rouge est basé sur quelque chose que tout le monde connaît.
[…]
Fenollosa expliquait comment et pourquoi un langage écrit de cette manière NE POUVAIT QUE RESTER POETIQUE; simplement il ne pouvait pas ne pas être ni rester poétique puisqu'aussi bien une colonne de caractères écrits anglais pouvait ne pas rester poétique.

Ezra Pound, a.b.c. de la lecture, chapitre 1

Les jumeaux

Il y a un faux jumeau dans Échange de Denis Duparc, jumeau que je crois reconnaître dans la "Chronologie" du site de RC.

«Vous accordez trop d'importances aux éléments biographique» (à peu près, de mémoire) p.200, Échange.

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Message de Renaud Camus (Oracle Brimont) déposé le 20/02/2004 à 15h36 (UTC)

Objet : Je pensais encore à certain faux jumeau

Would you terribly-terribly mind being a tiny bit more specific, my dear ?

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Ma réponse

[...] aux côtés d'un adolescent blond, dont le blouson en imitation de cuir noir est orné sur la poitrine d'une lettre brodée qui pourrait être l'initiale du prénom William.
Denis Duparc, Échange, p155

Une éternité de beau temps présidait à nos joies. Je, un après-midi d'été. Et c'est pendant ce séjour-là qu'il retrouve à Cannes, la nuit, au cours d'une promenade vers le phare, Denis, un garçon né le même jour que lui, presque au même endroit, et dont le père est consul, ou ambassadeur, à Panama ou au Pérou, je ne sais où.
Échange, p161

Denis Duparc est né dans le centre, il y a un quart de siècle. Fils d'un consul, il passe la plus grande partie de son enfance dans divers pays étrangers, notamment en Italie et en Inde.
Échange, quatrième de couverture.

C'est là qu'après tant d'années se retrouvent les jumeaux, comme les appelaient leurs deux familles. Ils sont vêtus tous les deux d'un jean très serré, d'une chemise en oxford, et de chaussures de tennis. Mais ils se reconnaissent à peine. Pourtant ils partent ensemble, riant, ou souriant, échangeant des récits sans suite. Gravissant une trentaine de marches assez raides, ils débouchent sur l'avenue, à la hauteur du pavillon de Flore.
Échange, p162
8 août 1948. Naissance (à Little Rock ? ) de William Burke.
Samedi 29 mars 1969. Téléphoné à William Burke. Rendez-vous au Flore.
cf. chronologie.

Et il est question ailleurs de "la galerie La Remise du Parc avec William Burke" (1979). cf. également Journal d'un Voyage en France, p.24.
Vous attachez sans doute trop d'importance, dans votre analyse, aux dates et aux éléments biographiques.
Denis Duparc, Échange, p200
Ces citations ne recouvrent pas les mêmes personnages : il s'agit pour l'un du double de l'auteur, son ectoplasme pour ainsi dire, qu'il ne pourra jamais rencontrer, puisqu'étant lui-même, et pour l'autre d'un ami, un jumeau à peu près, comme on aime à s'en inventer quand il s'en est fallu de bien peu que les dates ne coïncidassent.

Et pourtant, le même et l'autre, ici, ne font qu'un, pour moi. J'ai repris des citations concernant les deux, quand il m'a fallu être a tiny specific.

D'autres associations se font, vers L'Inauguration, bien sûr, à cause du double imparfait, mais aussi vers Roman Roi, où trois personnages, Roman, Diane, Homen, se partagent une personnalité.

«Les miroirs se reflètent.»

Evidemment, tout cela n'est que recoupements alléatoires, ou hallucinations. Recomposition.

Les jumeaux ne manquent pas, dans Échange. J'en vois trois "paires": celle dont je viens de parler, la dernière du livre, une première, constituée de vrais jumeaux («l'oncle des jumeaux» p75) qui appartiendrait, d'une façon ou d'une autre, à l'histoire familiale, et un autre cas de presque jumeau, («un jeune jardinier [...] en train de mourir, à Lyon, d'un cancer.» p91).

Evidemment, rien de cela n'est écrit, tout est infiniment mélangé. «Il ne serait pas étonnant, dans ces conditions, que le lieutenant de police ne commence à s'impatienter des histoires embrouillées, contradictoires, toutes aussi fausses les unes que les autres, probablement, que lui récite d'une voix égale, indifférente, un homme dont l'identité n'est même pas certaine.» p133

L'esprit pèse et pondère, spontanément, ce qu'il lit. Sans que l'on arrive réellement à comprendre ce qui se passe, ce qui s'est passé, quand, où, entre qui, certains éléments acquièrent force de vérité. On se persuade ainsi, par exemple, qu'il y a réellement eu un petit garçon qui lançait des bateaux sur un bassin, qu'il y avait réellement un fou qui se promenait avec de vieux journaux (d'autant qu'on l'a rencontré dans L'élégie de Chamalières), et que sans doute une toute jeune fille est tombée amoureuse de son médecin qu'elle réussit plus tard à épouser. Et ce jardinier... Lorsque j'ai rencontré un jardinier dans Roman Roi, j'ai cherché des références littéraires, Hamlet, Electre… Finalement, c'était peut-être bien plus simple…

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Message de Renaud Camus (Oracle Borimont) déposé le 21/02/2004 à 08h35 (UTC)

Objet : Pondération de l'errance

«Il y avait réellement un fou qui se promenait avec de vieux journaux»

Mais oui, à mon avis c'était "le fou de Ginette" (Ginette Amblard, la belle-soeur du sous-préfet de Florac, celle dont le véritable nom était Angèle. Elle se ruinait en crèmes de maquillage et disait "Tout pour la beauté, tout pour la beauté !"). Lui était le fils d'un magistrat, disait-on. Tout cela se passait en des temps très anciens. C'était l'heure tranquille où les liens vont boire. Je resterai longtemps sous l'impression de la visite que nous venons de faire à M. et Mme Levet. Je ne pourrai jamais oublier cet hôtel silencieux où le plein jour semblait dépaysé, pareil à la lumière dans laquelle les rêves se passent, ce plein jour que nous voyions au fond du vestibule pendant que le domestique portait nos cartes : la petite cascade blanche qui tremblait, sans aucun bruit, sur des rochers, et la pelouse qui montait tout droit, derrière, avec une frange de sommeil campagnard au sommet. Le jardin ? l'entrée d'un grand parc ? la pleine campagne déjà ?

Réellement, ah oui, très réellement : pour toujours et à jamais (vous n'avez pas sauté la préface, j'espère?).

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Ma réponse le 21/02/2004 à 09h20 (UTC)

Objet : Recoupement

Quant à elle elle ne cesse de répéter, tout pour la beauté, tout pour la beauté. Diane l'imite, et cette façon qu'elle a d'avancer sa lèvre inférieure, épaisse et retroussée. Une serviette nouée au-dessus du front, elle se revêt chaque soir de crèmes diverses, elle ne veut pas qu'on la dérange: mon masque.
Échange, p 146
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Message de Renaud Camus (L'âcre borborygme) déposé le 21/02/2004 à 09h57 (UTC)

Objet : Pierre et le Loup

J'écris toujours avec un masque sur le visage;
Oui, un masque à l'ancienne mode de Venise,
Long, au front déprimé,
Pareil à un grand mufle de satin blanc.

(Pauvre Ginette... Elle était de Saint-Marcellin, dans l'Isère. Son fiancé était mort à la guerre de 14, comme tant d'autres… Elle est morte chez les fous).

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Complément plus tard, en mars

Finalement, finalement, toutes ces variations conduisent à accorder une réalité à cet enfant.

Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche un voilier blanc qui se brise sur les récifs minuscules.
Échange, p.68

Le fils qu'il a eu d'Angélique, éternellement vêtu de son pardessus de serge grisâtre aux revers croisés, ses parchemins mal ficelés sous le bras, passe encore, combien de fois par jour, sous la terrasse à balustrade d'où le regardait jadis un enfant triste, dont une grande mèche barre le front pâle.
Échange, p.122

Un setter irlandais, déchaîné, court après une petite balle de mousse, qu'il rapporte à son maître, un enfant pâle et triste, avec force détours.
Échange, p.186

Immobile, écartant d'une main le rideau de la fenêtre, qui semble figurer, plutôt qu'un tissu de velours ou de soie, l'écran même du temps, elle contemple, de l'autre côté de l'avenue, dans le parc, le bassin où un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche un bâteau frêle, qui va se griser sur les récifs minuscules du jet d'eau.
Échange, p.211

Quelques-uns d'entre eux sont encore à demi cachés par une végétation exubérante, de larges feuilles découpées, ou minces, pointues, hérissées, que dominent de hauts palmiers aux troncs penchés et lisses au sommet desquels les palmes s'épanouissent en bouquet, comme le jet d'eau disproportionné du petit bassin de rocaille où un enfant blond, accroupi, plein de tristesse, essaie d'apercevoir, malgré les infimes vaguelettes qui s'écartent, en des cercles de plus en plus larges, et de moins en moins marqués, du récif central, son propre visage, et ses larmes.
Échange, p.220

Arrivé parmi les premiers, un grand garçon blond, sa raie bien droite, une mèche sur l'œil, avec, jeté sur les épaules, un pull-over à tresse, au col en V, dont les manches vides sont nouées sur son torse, erre de salle en salle.
Échange, p.228
Revient obstinément cet enfant triste, que je confonds avec l'auteur. Cependant, la description reprend explicitement les vers d'Arthur Rimbaud (Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache/ Noire et froide où vers le crépuscule embaumé/ Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche/ Un bateau frêle comme un papillon de mai) cités p.68, vers qui constituent l'exergue d'un poème de Levet (là aussi, la référence est donné explicitement p.68 d'Échange).
Mais je viens de lire un article sur Serge, le frère de Vladimir Nabokov, et j'y trouve ces mots: «[He] was tall and very thin. He was very blond and his tow-colored hair usually fell in a lock over his left eye.», phrase de Lucie Léon Noël. Et lorsque je lis, p.97, «Mais les autres l'appellent Lucette, sans qu'on sache trop pourquoi.» (cf Ada), je me dis qu'il y a sans doute beaucoup plus de Nabokov dans Échange que ce que j'en vois.


Cela tourne à l'obsession, me direz-vous. Peut-être (tout va bien, je ne suis pas encore enfermée). Le plaisir, c'est ce partage entre le hasard et les coïncidences (les deux Paul Léon1, ou le comte de Puiseux, par exemple), et les constructions, qui ne laissent aucune place au hasard.

L'auteur a tout prévu, puis la réalité le rattrape.

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Autre complément , en avril 2003

C'était donc le jardinier, né le même jour que moi et presqu'au même endroit, que j'avais rencontré à Cannes, sur la jetée et vu plusieurs fois, il y a quatre ou cinq ans. Ce que je ne lui ai pas dit, c'est que je l'avais cru mort, par suite d'une confusion de prénoms. Un certain jardinier de la Côte d'Azur, que connaissait l'un de mes amis et qui répondait à la même superficielle description, était mort à Lyon.
Renaud Camus, Tricks 1988- p.251

C'est que les jardiniers me sont toujours chers, et que celui-ci tient une certaine place dans ma petite mythologie privée et dans celle de Duparc. Nous l'avons plusieurs fois évoqué, de près ou de loin, dans nos livres, je crois, et il me semble bien le reconnaître, par exemple, à la page 91 d'Echange, et aussi, sans doute, à la page 97 (quoiqu'il ne m'ait jamais dit, certes, que j'étais «l'homme de sa vie»; mais peut-être à Denis.
Ibid, p.252
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complément le 29/12/2007

Concernant Angèle, des précisions sont données dans Journal d'un voyage en France p. 84 et dans L'Amour l'Automne p.359. ainsi que dans Journal de Travers.



1 : (l'ami de James Joyce (et dont la femme, Lucie Noël, relisait les épreuves de Nabokov) et le professeur écrivant un article sur Camus).

Télégramme refusé par la poste

Si je devais choisir un passage réprésentatif de l'œuvre de Renaud Camus, je choisirais celui-ci.
(Il s'agit d'Eugène Nicole, auteur de L'Œuvre des mers).
Télégramme refusé par la poste

(à un ami de Saint-Pierre et Miquelon

J'ai bien peur, mon Cher Eugène, et c'est ici, hélas, que commence le péché intellectuel, de vous avoir aimé un peu davantage à découvrir que votre archipel comptait seulement quatre mille huit cents habitants, contre six mille six cents en 1901, et à éprouver ainsi, non seulement votre rareté, mais, à quoi j'étais plus délicieusement, à la fois, et plus douloureusement, sensible encore, la raréfaction de votre espèce, et que chaque mois qui passe, que chaque vieille femme lasse, que chaque tourbière épuisée, que chaque pêcheur qui renonce, que chaque doris qui sombre, vous rendait, à corps absent, plus irrémissiblement précieux.

à E.N., 29 novembre 1967

Renaud Camus, écrit le 29 novembre 1967

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Balls! dit Eugène. Il n'est pas du tout acadien, il est de Saint-Pierre, son œuvre le montre assez, l'un des rares Français d'Amérique du Nord.

Denis Duparc, ''Echange'', p.83




complément le 23/12/2007
Ce télégramme est repris dans Corée l'absente p.27. Il s'agit donc d'un poème, et non d'un "vrai" télégramme, comme je l'avais supposé naïvement.
Il fut un temps en ligne, d'abord dans Vaisseaux brûlés, puis dans la chronologie. Il en reste la trace, mais plus le contenu.

Heureusement que nous faillons à nos principes

la décision prise par ce dernier de n'être pas amoureux du "Voyageur", malgré ces premiers contacts qui semblent avoir été jugés pleinement satisfaisants par l'une et l'autre partie, paraît [...] avoir été entraînée par l'aveu, de la part dudit "Voyageur", malgré sa nationalité brésilienne et son usage du Portugais en tant que langue maternelle, de son ignorance totale du nom, de l'œuvre et de l'existence du poète Fernando Pessoa (ce point, qui paraissait peu vraissemblable à la majorité des experts, observateurs et commentateurs sollicités, a néanmoins fait l'objet de divers recoupements et vérifications, lesquels permettent à ce jour de le considérer comme acquis).

Renaud Camus, L'inauguration de la salle des Vents, p 141

[2-2-12-03-29-41-4]. Rodolfo avait entrepris une traduction intégrale de Message, que nous devions ensemble mener à bien. Tel était l'arrangement entre nous : lui donnerait en français une version littérale de l'original portugais, à charge pour moi de lui conférer par la suite un caractère plus idiomatique. Lui a mené à bien sa partie du contrat, et j'ai sous les yeux le cahier qu'il a utilisé à cet effet, un cahier français de marque Le Dauphin, dont la couverture figure en effet un dauphin. Ce cahier, d'après sa première page, fut inauguré à Adamantina, au Brésil, le « 1° de julho 82 ». Il me fut offert à Lisbonne, en cadeau d'anniversaire, le 10 août 1982.

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

Si l'"Auteur" avait respecté ses principes, il aurait manqué "l'amant le plus adorable", nous n'aurions pas eu L'inauguration de la salle des Vents...
Verrons-nous un jour la publication de la plaquette Message?


complément le 6 mai 2012
Non.
Un été qui nous avait séparés, tu m'avais envoyé de ta campagne des antipodes une première traduction, littérale, du Mensagem de Pessoa, que nous devions ensuite, ensemble, mettre au point. Il écrit dans la nuit sa Chanson de l'Ami, O plantador de naus a haver, Il écoute en lui-même un silencieux murmure. Mais nous avons été pris de vitesse.

Renaud Camus, Élégies pour quelques-uns, p.111

Medium

Or mes livres ne sont peut-être pas bien malins, mais ils le sont tout de même infiniment plus que moi.
Le livre comme plus que son auteur, et le sens comme plus que ce qui est écrit, et la littérature comme plus que le sens. L'inépuisable et l'ailleurs, bien sûr.
Le sens lui-même n'est pas lui-même, et ne saurait l'être qu'en un sens projectif, en élaboration permanente, qui tiendrait compte, comme étant de l'essence du sens, de cette tension indéfectible vers l'ailleurs, vers ce qui est perdu, vers ce qui étant ici ne saurait être tout à fait là, où la littérature, depuis toujours, a fait son lit. Le littéraire est le contraire du littéral. Mais ce n'est pas un contraire qui se tiendrait en face de son contraire et s'opposerait à lui, terme à terme. Le littéraire dépasse de toute part le littéral, il l'encercle, il l'enserre, il le comprend. La contradiction lui est intérieure, et, en ce sens, fondamentale.»

Renaud Camus, Du sens, p 155
Et il me vient à l'esprit cette triste constatation : nulle réconciliation possible, apparement, avec ceux, souvent proches, qui sont attachés (enchaînés) au littéral. Pour eux, pas de jeu dans les mots, partant, peu de joie.

Le défi au lecteur

Il faudrait un livre, voire quelques volumes, pour arpenter les chemins odysséens de l'écrivain Renaud Camus et surtout une longue vie de lecteur pour prendre la mesure de l'étendue littéraire de ses terres.

article d'Olivier Deprez
(Quel étrange plaisir à voir surgir ici un arpenteur...)


Pour me remonter le moral, je lis Les mesures de l'excès, dense petit ouvrage de Jan Baetens sur nos Eglogues. Ce n'est encore, hélas! qu'un manuscrit. On ne voit pas très bien, d'ailleurs, quel éditeur se risquerait à publier un essai de difficile lecture tout entier consacré à des livres que personne n'a lus... Mais pour moi, rien n'est plus réjouissant, bien entendu. Tout ce labeur ancien ne fut pas tout à fait en vain, si un seul lecteur futé se donne la peine d'en développer l'embarras incertain.

Renaud Camus, Aguets, p 149

La para-littérature

«ce qu'on a payé pour qu'elle nous fasse entendre» (Aguets) : c'est en quoi j'ai de la tendresse pour la "para-littérature", les romans policiers, les livres pour enfants, les bandes dessinées, les journaux écrits par des people: ces livres sont honnêtes, ils ne trichent pas, ils nous donnent ce pour quoi on a payé.

Tandis que je n'ai pas de mots assez durs pour la "mauvaise littérature", celle qui se dit littérature, qui se vend pour de la littérature, bien pire, qui se croit sincèrement littérature. Et qui ne nous donne pas ce pour quoi on a payé, c'est-à-dire, si l'on suit ici le raisonnement jusqu'au bout, qu'elle nous donne exactement ce qu'on attendait —et redoutait qu'elle nous donnât: du convenu, de l'apprêté, de l'effet. «Vous avez vu comme je suis littéraire, comme j'écris beau?» Cette littérature-là est nombriliste, elle ne s'oublie jamais, sa conscience de soi l'étouffe.

Le journal et l'infime des jours

La littérature —nous n'y prétendons pas tout à fait, "mais tout de même"— la littérature ne commence-t-elle pas à la phrase qui ne fait pas absolument son travail, qui ne dit pas exactement ce qu'on s'attendrait à ce qu'elle dît, qui ne nous donne pas ce qu'on a payé pour qu'elle nous fasse entendre? Et le comble de la forme journal, d'autre part, son essence, sa fin, son fin des fins, ne serait-ce pas de montrer un homme qui tiendrait avec une si maniaque assiduité son journal qu'il ne pourrait plus avoir d'autre activité journalière que celle-là, puisqu'elle lui prendrait tout son temps? J'écris que j'écris Aguets, voilà quoi. Si notre scribe avait une existence palpitante, au contraire, s'il faisait tous les matins la révolution, l'après-midi la guerre, le soir l'amour et la nuit la critique de la Raison pure, non sans déjeuner entre temps avec Gorbatchev, goûter avec le prétendant au trône de Poldavie pour finalement dîner avec Arielle Dombasle, ou Marie-France Garaud, voire Bertrand Poirot-Delpech, ou l'inverse, je ne sais plus, il se ferait la part trop belle, à mon avis, et ce ne serait plus de jeu, vraiment. Ici rien de tel, rassurez-vous. Rien dans les mains, rien dans les poches (encore que...).

Renaud Camus, quatrième de couverture d' Aguets

Ses beaux promenoirs

Voilà, voilà, pleure pas, P.O.Lo: LISEZ AGUETS, JE NE SAURAIS TROP VOUS LE CONSEILLER: ON S'Y TIENT LES CÔTES DE BOUT EN BOUT. C'EST UN BLOC DE PUR GLAMOUR ET L'ON RESTE PANTOIS DE VOIR L'UNIVERS ENTIER AVEC SES PLAGES, SES BARS, SES BASILIQUES, SES CUISINES, SES CRITIQUES LITTERAIRES, SES TRAGEDIES ET SES BEAUX PROMENOIRS, TENIR A L'AISE DANS UNE SI MINCE PLAQUETTE.

Renaud Camus, quatrième de couverture de Aguets



cf. ces phrases admirables du père Surin, citées par Michel de Certeau: «L'amour divin a ses emplois sérieux, soit de paix, soit de guerre ; il a ses travaux et plusieurs dignes occupations, qui attachent les amis de Dieu et ses fidèles serviteurs. Mais, outre cela, il a ses jeux, ses comédies, ses grands plaisirs, ses beaux promenoirs, ses feux qui répondent aux feux artificiels des princes. Il a ses musiques ou cantiques en esprit. Il a ses bals, ses danses...»
indice fourni par Renaud Camus sur la SLRC le 28 juillet 2006.



source dans Notes achriennes

(Je suis obsédé, ces temps-ci, par les lignes de Sornin, je crois, que cite Michel de Certeau, je ne sais plus où. Il y a longtemps que je les ai rencontrées, elles m'ont plu d'emblée, mais c'est maintenant seulement qu'elles me reviennent dix ou douze fois par jour: «L'amour divin a ses emplois sérieux, soit de paix, soit de guerre; il a ses travaux et plusieurs dignes occupations qui attachent les amis de Dieu et ses fidèles serviteurs. Mais, outre cela, il a ses jeux, ses comédies, ses grands plaisirs, ses beaux promenoirs, ses feux qui répondent aux feux artificiels des princes. Il a ses musiques ou cantiques en esprit. Il a ses bals, ses danses...»
Ah, anche l'amore dei ragazzi...)

Renaud Camus, Notes achriennes, p.133

(Vérifier cette citation: est-ce bien noté "Sornin"? Si oui, c'est une erreur.)

source dans le Journal de Travers

(j'ai piqué les beaux promenoirs au R.P. Surin, cité par Michel de Certeau)

Renaud Camus, Journal de Travers, p.209

Un portrait de Renaud Camus

Je ne sais pas s'il est normal d'aimer énormément, comme c'est mon cas, le passage suivant :

643. A part cela je suis aussi parisianiste, comme d'habitude, et superficiel, en particulier dans ma façon de parler de peinture. C'est peut-être vrai ? Et si c'était vrai, comme dirait Dadoun ? C'est un reproche qui m'est adressé tout à fait en passant, cette fois par Marcelin Pleynet, qui lui représente plutôt la défense, dans le sévère procès qu'on m'intente. Mais je me passerai volontiers d'un défenseur de sa sorte ! Le grand mérite que l'on pourra trouver un jour à mes journaux, à l'en croire, (523) c'est qu'il sont de bons documents sur une communauté qui peut ou non intéresser (personnellement elle ne l'intéresse guère, il tient à le préciser), mais enfin qui existe et doit être décrite, la communauté "gay". J'ai choisi depuis de nombreuses années (toujours à en croire Pleynet, et Pleynet s'exprimant en ma faveur, s'il vous plaît) d'être le chantre de cette communauté, nombreuse, puissante, bien implantée dans notre époque. Et il n'est pas négligeable que grâce à moi, elle puisse être connue des temps futurs...

644.« On se demande ce qu'ils ont lu...

645. « Ah ! Comment s'accommoder du personnage affreux que brosse une telle émission, et dont on veut vous persuader qu'il est vous ? Et si c'était vrai ? Et si c'était en effet cet homme-là, cet affreux pédé ennemi des femmes (654), parisien, superficiel et beauf, donc, qui écrivait ceci, cette ligne, ce mot, à cet instant précis (et qui le relis près de trois ans plus tard) ?

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

Pas de discrimination positive à l'Académie française

Paul me disait s'être renseigné sur les chances de ma candidature à l'Académie. Comme il était prévisible, elles sont infimes, pour ne pas dire inexistantes. Il y aura beaucoup de candidats au siège de Julien Green, dont la vacance sera proclamée le 14 avril —parmi eux Franz-Olivier Giesbert, donc, et surtout René de Obaldia. Et jamais les académiciens ne voudront donner l'impression qu'ils remplacent «un homme qui aimait les hommes», selon la pudique expression de P.O.L, par un autre, comme si ce groupe humain disposait d'une sorte de droit à être représenté en de certaines proportions sous la Coupole, et comme s'il existait au sein de la Compagnie un parti des hommes à hommes, comme jadis un parti des ducs...

Je dois dire que je n'avais pas pensé à cela. Le lien entre Green et moi, dans mon esprit, c'était celui d'un prolixe auteur de journal à un autre, voilà tout.

Renaud Camus, Retour à Canossa, p.119

Peur sur la vie

Dans ma petite-bourgoisie tranquille, entre les céréales du petit déjeuner (pas la baguette car la boulangerie est trop loin), le RER et ses retards, les discussions des collègues de bureau (adieu les photos et comptes-rendus de L'Equipe, je vis désormais parmi les femmes), et le retour tardif dans mon pavillon de banlieue (il faudra que je songe un jour à mettre un lion de pierre sur la pelouse), il me vient parfois comme un flash : Non pasaran!

Je pense souvent à sa vie, curieusement. Elle travaille dans un ministère, à Paris le ministère des Sports ou celui des Travaux publics , elle habite je ne sais quelle banlieue, elle fait tous les jours la navette, et c'est une vie tellement normale, apparemment, une vie tellement comme sont les vies, que j'en éprouve de la peur, et je devrais lui écrire.
Vaisseaux brûlés



Cette femme viendra à la soirée de Marcheschi accompagnée du jeune homme qui "pompera une image." cf.Corée l'absente p.45/46. Elle sera d'ailleurs fort marrie de la désaffection du jeune homme en faveur de Flatters, dit la petite histoire (nous entrons dans le potin, "j'ai entendu dire que..."). Le jeune homme était effectivement fort séduisant (je confirme les dires de Corée l'absente).

Landogne

Mais elle n'a pas les moyens d'acheter quoi que ce soit, c'est trop évident: sauf, malgré les incitations de toutes part au réalisme, et pour le prix d'une chambre de bonne à Paris, un château de trente pièces, à peu près en ruine et pratiquement sans toit, dans la Marche, où elle transporte en grand arroi, pour tout mobilier, l'énorme poste de son père afin d'écouter, l'été, tout en prenant le thé près des fenêtres gand ouvertes sur un paysage verdoyant, semblable à celui d'une toile classique, où la lumière, encore, fait vaciller les blés, dans le lointain, la retransmission de Tristan, ou Parsifal.
Denis Duparc, Echange 1976

950-36 Si j'adaptais mon mode vie à ce que sont mes revenus, j'habiterais un F3 à Bagnolet, et je roulerais en Renault 19. Mais le château et les Lettres sont d'accord avec les exigences de la culture anti-petite-bourgeoise (si l'on peut risquer le pléonasme mais ce n'est pas la culture bourgeoise : l'appellerons-nous la vie de l'esprit ?). D'un même élan ils proclament : nous ne céderons pas !
Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

Juste avant l'Allier, sous Cournon, un château abandonné ressemble étonnamment à notre pauvre Landogne, où je n'ai pas eu le courage d'aller.
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France p.126

Sa mère achète un château dans la Marche :

* 1959. (?) Après la vente par sa mère de la maison des Garnaudes, à Chamalières, Catherine Camus-Gourdiat achète le château de Landogne, à Landogne, près de Pontaumur (Puy-de-Dôme). Nombreux séjours de Pâques et d'été, jusqu'à la fin des années 60.
chronologie

La nuit des autres

Je conçois qu'on tire quelque orgueil, en effet, d'avoir osé dire sa faiblesse, sa lâcheté, ses désirs, ses impuissances ou sa peur de la nuit; et ce faisant d'en avoir éclairé, peut-être, et rendu presque arpentable, qui sait, quelques quartiers de la nuit des autres, et soulagé un peu leur peur.

Renaud Camus, P.A., p 16

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