La para-littérature

«ce qu'on a payé pour qu'elle nous fasse entendre» (Aguets) : c'est en quoi j'ai de la tendresse pour la "para-littérature", les romans policiers, les livres pour enfants, les bandes dessinées, les journaux écrits par des people: ces livres sont honnêtes, ils ne trichent pas, ils nous donnent ce pour quoi on a payé.

Tandis que je n'ai pas de mots assez durs pour la "mauvaise littérature", celle qui se dit littérature, qui se vend pour de la littérature, bien pire, qui se croit sincèrement littérature. Et qui ne nous donne pas ce pour quoi on a payé, c'est-à-dire, si l'on suit ici le raisonnement jusqu'au bout, qu'elle nous donne exactement ce qu'on attendait —et redoutait qu'elle nous donnât: du convenu, de l'apprêté, de l'effet. «Vous avez vu comme je suis littéraire, comme j'écris beau?» Cette littérature-là est nombriliste, elle ne s'oublie jamais, sa conscience de soi l'étouffe.

Le journal et l'infime des jours

La littérature —nous n'y prétendons pas tout à fait, "mais tout de même"— la littérature ne commence-t-elle pas à la phrase qui ne fait pas absolument son travail, qui ne dit pas exactement ce qu'on s'attendrait à ce qu'elle dît, qui ne nous donne pas ce qu'on a payé pour qu'elle nous fasse entendre? Et le comble de la forme journal, d'autre part, son essence, sa fin, son fin des fins, ne serait-ce pas de montrer un homme qui tiendrait avec une si maniaque assiduité son journal qu'il ne pourrait plus avoir d'autre activité journalière que celle-là, puisqu'elle lui prendrait tout son temps? J'écris que j'écris Aguets, voilà quoi. Si notre scribe avait une existence palpitante, au contraire, s'il faisait tous les matins la révolution, l'après-midi la guerre, le soir l'amour et la nuit la critique de la Raison pure, non sans déjeuner entre temps avec Gorbatchev, goûter avec le prétendant au trône de Poldavie pour finalement dîner avec Arielle Dombasle, ou Marie-France Garaud, voire Bertrand Poirot-Delpech, ou l'inverse, je ne sais plus, il se ferait la part trop belle, à mon avis, et ce ne serait plus de jeu, vraiment. Ici rien de tel, rassurez-vous. Rien dans les mains, rien dans les poches (encore que...).

Renaud Camus, quatrième de couverture d' Aguets

Ses beaux promenoirs

Voilà, voilà, pleure pas, P.O.Lo: LISEZ AGUETS, JE NE SAURAIS TROP VOUS LE CONSEILLER: ON S'Y TIENT LES CÔTES DE BOUT EN BOUT. C'EST UN BLOC DE PUR GLAMOUR ET L'ON RESTE PANTOIS DE VOIR L'UNIVERS ENTIER AVEC SES PLAGES, SES BARS, SES BASILIQUES, SES CUISINES, SES CRITIQUES LITTERAIRES, SES TRAGEDIES ET SES BEAUX PROMENOIRS, TENIR A L'AISE DANS UNE SI MINCE PLAQUETTE.

Renaud Camus, quatrième de couverture de Aguets



cf. ces phrases admirables du père Surin, citées par Michel de Certeau: «L'amour divin a ses emplois sérieux, soit de paix, soit de guerre ; il a ses travaux et plusieurs dignes occupations, qui attachent les amis de Dieu et ses fidèles serviteurs. Mais, outre cela, il a ses jeux, ses comédies, ses grands plaisirs, ses beaux promenoirs, ses feux qui répondent aux feux artificiels des princes. Il a ses musiques ou cantiques en esprit. Il a ses bals, ses danses...»
indice fourni par Renaud Camus sur la SLRC le 28 juillet 2006.



source dans Notes achriennes

(Je suis obsédé, ces temps-ci, par les lignes de Sornin, je crois, que cite Michel de Certeau, je ne sais plus où. Il y a longtemps que je les ai rencontrées, elles m'ont plu d'emblée, mais c'est maintenant seulement qu'elles me reviennent dix ou douze fois par jour: «L'amour divin a ses emplois sérieux, soit de paix, soit de guerre; il a ses travaux et plusieurs dignes occupations qui attachent les amis de Dieu et ses fidèles serviteurs. Mais, outre cela, il a ses jeux, ses comédies, ses grands plaisirs, ses beaux promenoirs, ses feux qui répondent aux feux artificiels des princes. Il a ses musiques ou cantiques en esprit. Il a ses bals, ses danses...»
Ah, anche l'amore dei ragazzi...)

Renaud Camus, Notes achriennes, p.133

(Vérifier cette citation: est-ce bien noté "Sornin"? Si oui, c'est une erreur.)

source dans le Journal de Travers

(j'ai piqué les beaux promenoirs au R.P. Surin, cité par Michel de Certeau)

Renaud Camus, Journal de Travers, p.209

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