Heureusement que nous faillons à nos principes

la décision prise par ce dernier de n'être pas amoureux du "Voyageur", malgré ces premiers contacts qui semblent avoir été jugés pleinement satisfaisants par l'une et l'autre partie, paraît [...] avoir été entraînée par l'aveu, de la part dudit "Voyageur", malgré sa nationalité brésilienne et son usage du Portugais en tant que langue maternelle, de son ignorance totale du nom, de l'œuvre et de l'existence du poète Fernando Pessoa (ce point, qui paraissait peu vraissemblable à la majorité des experts, observateurs et commentateurs sollicités, a néanmoins fait l'objet de divers recoupements et vérifications, lesquels permettent à ce jour de le considérer comme acquis).

Renaud Camus, L'inauguration de la salle des Vents, p 141

[2-2-12-03-29-41-4]. Rodolfo avait entrepris une traduction intégrale de Message, que nous devions ensemble mener à bien. Tel était l'arrangement entre nous : lui donnerait en français une version littérale de l'original portugais, à charge pour moi de lui conférer par la suite un caractère plus idiomatique. Lui a mené à bien sa partie du contrat, et j'ai sous les yeux le cahier qu'il a utilisé à cet effet, un cahier français de marque Le Dauphin, dont la couverture figure en effet un dauphin. Ce cahier, d'après sa première page, fut inauguré à Adamantina, au Brésil, le « 1° de julho 82 ». Il me fut offert à Lisbonne, en cadeau d'anniversaire, le 10 août 1982.

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

Si l'"Auteur" avait respecté ses principes, il aurait manqué "l'amant le plus adorable", nous n'aurions pas eu L'inauguration de la salle des Vents...
Verrons-nous un jour la publication de la plaquette Message?


complément le 6 mai 2012
Non.
Un été qui nous avait séparés, tu m'avais envoyé de ta campagne des antipodes une première traduction, littérale, du Mensagem de Pessoa, que nous devions ensuite, ensemble, mettre au point. Il écrit dans la nuit sa Chanson de l'Ami, O plantador de naus a haver, Il écoute en lui-même un silencieux murmure. Mais nous avons été pris de vitesse.

Renaud Camus, Élégies pour quelques-uns, p.111

Medium

Or mes livres ne sont peut-être pas bien malins, mais ils le sont tout de même infiniment plus que moi.
Le livre comme plus que son auteur, et le sens comme plus que ce qui est écrit, et la littérature comme plus que le sens. L'inépuisable et l'ailleurs, bien sûr.
Le sens lui-même n'est pas lui-même, et ne saurait l'être qu'en un sens projectif, en élaboration permanente, qui tiendrait compte, comme étant de l'essence du sens, de cette tension indéfectible vers l'ailleurs, vers ce qui est perdu, vers ce qui étant ici ne saurait être tout à fait là, où la littérature, depuis toujours, a fait son lit. Le littéraire est le contraire du littéral. Mais ce n'est pas un contraire qui se tiendrait en face de son contraire et s'opposerait à lui, terme à terme. Le littéraire dépasse de toute part le littéral, il l'encercle, il l'enserre, il le comprend. La contradiction lui est intérieure, et, en ce sens, fondamentale.»

Renaud Camus, Du sens, p 155
Et il me vient à l'esprit cette triste constatation : nulle réconciliation possible, apparement, avec ceux, souvent proches, qui sont attachés (enchaînés) au littéral. Pour eux, pas de jeu dans les mots, partant, peu de joie.

Le défi au lecteur

Il faudrait un livre, voire quelques volumes, pour arpenter les chemins odysséens de l'écrivain Renaud Camus et surtout une longue vie de lecteur pour prendre la mesure de l'étendue littéraire de ses terres.

article d'Olivier Deprez
(Quel étrange plaisir à voir surgir ici un arpenteur...)


Pour me remonter le moral, je lis Les mesures de l'excès, dense petit ouvrage de Jan Baetens sur nos Eglogues. Ce n'est encore, hélas! qu'un manuscrit. On ne voit pas très bien, d'ailleurs, quel éditeur se risquerait à publier un essai de difficile lecture tout entier consacré à des livres que personne n'a lus... Mais pour moi, rien n'est plus réjouissant, bien entendu. Tout ce labeur ancien ne fut pas tout à fait en vain, si un seul lecteur futé se donne la peine d'en développer l'embarras incertain.

Renaud Camus, Aguets, p 149
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