La franchise

Transcription à la volée du cours sur le neutre de Roland Barthes au Collège de France.
séance du 25/02/1978 vers la 31ième minute
En France, l’une des premières vertus de cette morale laïque, c’est la franchise. C’est évidemment en relation avec ce que je viens de dire et la religion, ne pas oublier que, par exemple, l’institution du boyscoutt est d’origine protestante; il y a une communication des valeurs morales, il y a tout un complexe de valeurs morales à la fois religieuses et laïques, et dans ce complexe, la franchise est une valeur de premier plan. Et bien, combien de fois dans notre vie nous avons affaire, souvent pour notre malheur, à des gens francs, c’est-à-dire des gens francs, c’est-à-dire (en réalité personnellement cela ne nous intéresse pas de savoir s’ils sont vraiment francs ou non, si vraiment il y a un inconscient cela n’a n’a aucune espèce de sens de se demander si on est franc ou non) des gens francs, ça veut dire des gens qui se vantent de l’être. En général, quand on vous dit «je vais être franc», cela annonce toujours une petite agression (rires étouffés dans la salle) et on se dédouane d’être indélicat, c’est-à-dire sans délicatesse, en annonçant qu’on va être franc. Mais je dirais, un peu méchamment, ce qu’il y a de pire avec la franchise, c’est qu’elle en général une porte ouverte, grande ouverte, sur la bêtise. Car le fait d’être franc ne… n’empêche pas qu’on soit bête, malheureusement. «Je serais franc» introduit toujours, me semble-t-il, me fait toujours passer le frisson de la peur, d’une proposition bête.(…)

Théorisons

[…] non, les personnages du roman le plus vrai ne sont pas vrais, ni vivants, ni réels, mais fictifs, ils attirent si puissamment le lecteur dans la fiction, que celui-ci se laisse momentanément glisser hors du monde, perd le monde et est perdu pour lui, abandonne ses points de repère et, dans son existence de lecteur, en fait sa vie et toute sa vie. Cela ne prouve pas que la fiction a cessé d'être imaginaire, mais qu'un être réel, écrivain, lecteur, fasciné par une certaine forme d'absence qu'il trouve dans les mots et que les mots tirent du pouvoir fondamental de l'écriture se dégage de toute présence réelle et cherche à vivre dans l'absence de vie, à s'irréaliser dans l'absence de réalité, à constituer l'absence du monde comme le seul monde véritable.

Maurice Blanchot, «Le Roman, œuvre de mauvaise foi», Les Temps modernes avril 1947
Ce texte distingue nettement réalité et fiction, et pose que l'"absence de vie" est l'appel auquel ne résiste pas l'auteur comme le lecteur. Ecrire et lire permettent de "s'irréaliser", d'échapper au réel dans une impression de réel supérieur au réel.

A cela, j'opposerais, non en une opposition frontale, mais de biais, la conception suivante :
Cependant m'intéresse bien davantage une conception de l'écriture comme constitutive de la personne, préalable à elle, en quelque sorte, et qui n'est plus seulement sa relation ou son reflet, sa constatation, son exposé, mais bel et bien un instrument de son élaboration.

Renaud Camus, entretien donné à la revue Genesis.
Ainsi, l'auteur serait constitué par sa fiction, il prendrait vie en écrivant, vivrait de son écriture dans un sens originel, (en prenant ici la fiction en un sens très large : tout l'écrit, dans la mesure où il échoue à restituer la totalité du réel, en choisissant ce qu'il expose et la façon de l'exposer, serait fiction), la fiction deviendrait préalable à l'auteur.
Plus exactement, elle ne serait pas préalable mais partie intégrante de l'auteur : les deux spirales d'ADN, l'une fiction, l'autre réalité, inséparables, patrimoine génétique autant de l'œuvre que de l'auteur.

Pourrait-on écrire de même: m'intéresse une conception de la lecture comme constitutive de la personne, préalable à elle, en quelque sorte, et qui n'est plus seulement sa relation ou son reflet, sa constatation, son exposé, mais bel et bien un instrument de son élaboration ?
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