Message de jmarc déposé le 09/03/2004 à 10h00 (UTC)

Objet : Toujours la fleur

Nous revoici à Palerme, cette fois avec Maupassant, qui, logeant à l'hôtel des Palmes, visite la chambre de Wagner… et nous parle de roses… et de Carmen !
Je reviens lentement à l'Hôtel des Palmes, qui possède un des plus beaux jardins de la ville, un de ces jardins de pays chauds, remplis de plantes énormes et bizarres. Un voyageur, assis sur un banc, me raconte en quelques instants les aventures de l'année, puis il remonte aux histoires des années passées, et il dit, dans une phrase:
— C'était au moment où Wagner habitait ici.
Je m'étonne :
— Comment ici, dans cet hôtel ?
— Mais oui. C'est ici qu'il a écrit les dernières notes de Parsifal et qu'il en a corrigé les épreuves.
Et j'apprends que l'illustre maître allemand a passé à Palerme un hiver tout entier, et qu'il a quitté cette ville quelques mois seulement avant sa mort. Comme partout, il a montré ici son caractère intolérable, son invraisemblable orgueil, et il a laissé le souvenir du plus insociable des hommes.
J'ai voulu voir l'appartement occupé par ce musicien génial, car il me semblait qu'il avait dû y mettre quelque chose de lui, et que je retrouverais un objet qu'il aimait, un siège préféré, la table où il travaillait, un signe quelconque indiquant son passage, la trace d'une manie ou la marque d'une habitude. Je ne vis rien d'abord qu'un bel appartement d'hôtel. On m'indiqua les changements qu'il y avait apportés, on me montra, juste au milieu de la chambre, la place du grand divan où il entassait les tapis brillants et brodés d'or.
Mais j'ouvris la porte de l'armoire à glace.
Un parfum délicieux et puissant s'envola comme la caresse d'une brise qui aurait passé sur un champ de rosiers.
Le maître de l'hôtel qui me guidait me dit :
— C'est là-dedans qu'il serrait son linge après l'avoir mouillé d'essence de roses. Cette odeur ne s'en ira jamais maintenant.
Je respirais cette haleine de fleurs, enfermée en ce meuble, oubliée là, captive ; et il me semblait y retrouver, en effet, quelque chose de Wagner, dans ce souffle qu'il aimait, un peu de lui, un peu de son désir, un peu de son âme, dans ce rien des habitudes secrètes et chères qui font la vie intime d'un homme.
Puis je sortis pour errer par la ville.

Au théâtre, par exemple, le Sicilien redevient tout à fait Italien et il est fort curieux pour nous d'assister, à Rome, Naples ou Palerme, à quelque représentation d'opéra.
Toutes les impressions du public éclatent, aussitôt qu'il les éprouve. Nerveuse à l'excès, douée d'une oreille aussi délicate que sensible, aimant à la folie la musique, la foule entière devient une sorte de bête vibrante, qui sent et qui ne raisonne pas. En cinq minutes, elle applaudit avec enthousiasme et siffle avec frénésie le même acteur ; elle trépigne de joie ou de colère, et si quelque note fausse s'échappe de la gorge du chanteur, un cri étrange, exaspéré, suraigu, sort de toutes les bouches en même temps. Quand les avis sont partagés, les « chut » et les applaudissements se mêlent. Rien ne passe inaperçu de la salle attentive et frémissante qui témoigne, à tout instant, son sentiment, et qui parfois, saisie d'une colère soudaine, se met à hurler comme ferait une ménagerie de bêtes féroces.
Carmen, en ce moment, passionne le peuple sicilien et on entend, du matin au soir, fredonner par les rues le fameux « Toréador ».
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En réponse, je citais les impressions de RC à la Villa Médicis un siècle plus tard
Fête de la musique, jeudi soir, à la Villa: aux différents pays sont attribués, outre la scène principale, un carré de jardin. Bien entendu, les différentes musiques se chevauchent, parfois se couvrent tout à fait les unes les autres. Il faut ajouter à cela les Romains, qui vont en s'appelant d'un carré à l'autre, à travers les haies de buis qu'ils massacrent. De malheureux Hongrois tentaient de jouer la Sonate pour deux pianos et percussions, qui pourtant, en temps normal, fait plutôt plus de bruit qu'une gymnopédie. Mais ils étaient assaillis d'un côté par des chansons grecques et de l'autre par du jazz autrichien. Suis-je trop puritain, victime d'un rapport trop peu ludique à la musique? Après tout il peut y avoir un certain charme à glisser d'une phrase à l'autre, d'une sonorité à un timbre divers, entre les vasques, entre les pins. Hélas, je ne peux pas m'empêcher de penser à tout ce qui est écrasé dans cette opération, perdu. En cela, c'est vrai, je ne suis pas du tout baroque, et pas du côté de la dépense. Les Italiens, eux, sont dans leur tradition, qui écoutaient leurs opéras en bavardant et en mangeant, ou plutôt ne les écoutaient pas, se contentant de les entendre quand leur oreille était charmée. Il y a de l'élégance dans cette attitude, et sans doute un vrai luxe, une légèreté qui s'opposerait, comme le souligne souvent Fernandez, à notre nordique esprit de sérieux, en matière d'art. Lui reproche à Flaubert, ou Wagner, d'avoir fait de l'artiste un grand-prêtre, et de l'art une messe, ou plutôt un sacrifice, je suppose, car les messes, par ici, justement…
Je vois des mérites aux deux parties. Mais pour la Sonate pour deux pianos, j'aime mieux l'entendre sans folk-lore péloponnésien, tout de même, et sans rag-times de Graz…

Renaud Camus, Journal romain, p.380