Mince et moins sensationnel

Odette voudrait comprendre la beauté de la poésie, ou plus prosaïquement, son intérêt.
Hélas, Swann ne peut que la décevoir :
En lui disant qu'elle aimerait tant qu'il lui parlât des grands poètes, elle s'était imaginée qu'elle allait connaître tout de suite des couplets héroïques et romanesques dans le genre de ceux du vicomte de Borelli, en plus émouvant encore. Pour Ver Meer de Delft, elle lui demanda s'il n'avait pas souffert par une femme, et Swann lui ayant avoué qu'on n'en savait rien, elle s'était désintéressée de ce peintre. Elle disait souvent: «Je crois bien, la poésie, naturellement, il n'y aurait rien de plus beau si c'était vrai, si les poètes pensaient tout ce qu'ils disent. Mais bien souvent, il n'y a pas plus intéressé que ces gens-là. J'en sais quelque chose, j'avais une amie qui a aimé une espèce de poète. Dans ses vers il ne parlait que de l'amour, du ciel, des étoiles. Ah! ce qu'elle a été refaite! Il lui a croqué plus de trois cent mille francs.» Si alors Swann cherchait à lui apprendre en quoi consistait la beauté artistique, comment il fallait admirer les vers ou les tableaux, au bout d'un instant elle cessait d'écouter, disant: «Oui… je ne me figurais pas que c'était comme cela.» Et il sentait qu'elle éprouvait une telle déception qu'il préférait mentir en lui disant que tout cela n'était rien, que ce n'était encore que des bagatelles, qu'il y avait autre chose. Mais elle lui disait vivement: «Autre chose? quoi?… Dis-le alors», mais il ne le disait pas, sachant combien cela lui paraîtrait mince et différent de ce qu'elle espérait, moins sensationnel et moins touchant, et craignant que, désillusionnée de l'art, elle ne le fût en même temps de l'amour.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, p.241 Pléiade éd.1954

Du journal comme catalyseur de souvenirs

Je tourne les pages du livre comme s'il s'agissait d'un album de photos.
D'ailleurs, vu le nombre de noms de lieux (musées, églises) et le nombre de mots en italique (titres de tableaux), il s'agit bien de cela.

Rééditons Journal romain sous forme de guide.

Je survole, je ne lis pas vraiment, je glâne. C'est la première fois que j'ouvre un journal qui se rapporte à une période que j'ai vécue (J'exclus Retour à Canossa qui se situe dans un passé proche). Étrangement, c'est moins les souvenirs de l'auteur qu'il me fait découvrir, que mes propres souvenirs qu'il fait remonter : cohabitation, les professeurs de droit constitutionnel en train de se demander si la Ve République y survivra, "se soumettre ou se démettre", colère, mais surtout désarroi d'Olivier Duhamel lors de la démission de Daniel Meyer pour laisser la place à Robert Badinter, petite fille qui se noie interminablement dans une coulée de boue lors du tremblement de terre de Mexico (mon dégoût et mon désintérêt pour la presse datent exactement de cet événement), le virus du sida sur les colonnes Morris, les attentats à la Fnac, chez Tati, la mort de Daniel Balavoine, ces deux amis en train de débattre de si Albert Camus est un grand écrivain, le Nobel de Claude Simon, et la découverte de cet auteur, que je ne lirai que dix ans plus tard, le 21 juin, oui, et le 20 juin, le seul match de football que j'ai jamais regardé en entier (France-Brésil en quart de final de la coupe du monde?), et l'orage dans la nuit qui suivit…

Il y a un contrepoint à la lecture, un contrepoint personnel au journal, un écho.
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