De beaux draps

Othon était un merveilleux garçon élégant et racé beau comme un Dieu ses cheveux étaient blonds ses lèvres purpurines ses yeux bleus ses dents blanches son nez rectiligne son corps mince et bronzé une magnifique musculature un sourire angélique Le ravissant et timide Oscar avait subtilement fait sa conquête trois jours avant en lui touchant la main d'un air mystérieux il avait murmuré Venez cher Othon pourrais-je vous parler nous allons nous promener dans le parc Comme la campagne est belle en ce radieux après-midi d'automne Vous a-t-on déjà dit que vous avez de beaux yeux? et soudain le beau blond fut conquis [...] Et soudain le merveilleux jeune homme au visage angélique aux muscles de fer aux dents racées aux yeux élégants à la voix purpurine bel enfant des Dieux merveilleuse apparition qui comblait tous les rêves de bonheur d'Oscar se laissa séduire Oscar lui ayant dit Vous a-t-on déjà dit que vous avez de belles oreilles? et soudain il sentit la formidable verge du merveilleux Viking qui s'enfonçait entre ses jambes et le cœur d'Oscar se serra à éclater Et il se rappelait la longue promenade qu'ils avaient faite sous les palmiers jusqu'à la grève où mouraient les vagues de l'océan Pacifique il regardait discrètement la merveilleuse musculature du garçon blond aux pieds gracieux et virils aux genoux purpurins et sa voix blanche son nez bleu ses yeux rectilignes ses dents minces et bronzées son sourire de vingt-quatre centimètres sa verge angélique Et au loin le soleil se couchait lentement dans un torrent de feu spectacle inoubliable et féérique jamais Oscar n'avait rien vu d'aussi beau et habilement il effleura la main du bel Aryen Bas les pattes sale tante Non il mit la main sur l'épaule du bel Othon et lui dit Vous a-t-on déjà dit que vous aviez de beaux draps? et soudain Othon captivé posa ses lèvres sur celles d'Oscar tout en le recouvrant de son corps nu Comme fut infinie la volupté de ce baiser! et soudain une merveilleuse verge pénétra Oscar qui gémit d'abandon voluptueux et infini Et il se rappelait le jour de leur premier baiser, là sur le rivage purpurin, dans l'incendie radieux d'un coucher de soleil apocalyptique Il avait admiré longuement le merveilleux Othon et lui avait dit Vous a-t-on déjà dit que vous avez un beau cul? Le vôtre aussi est beau, avez répondu le beau Viking en rougissant Uh! Uh! répartit Oscar, vous dites cela pour me faire plaisir Et soudain il avait senti l'organe puissant du blond éphèbe qui pénétrait en lui comme une extraordinaire brûlure qui désaltérait son inextinguible faim de voluptés infinies Et il se rappelait la récréation où, après qu'ils se fussent réunis dans la cour du collège, Othon lui avait pris la main en murmurant Combien gagne ton père? Non, Oscar avait dit T'a-t-on dit que t'as de beaux boutons? Notre amitié est inextinguible et purpurine, avait rétorqué Othon, et ma bite est bien plus longue que la tienne Non il rétorqua Oserai-je déposer à tes peids bien-aimés une humble requête? Et Oscar ravi et confus avait répondu C'est moi qui te supplie de condescendre à me donner un ordre ô mon amical ami Alors Othon avait murmuré du haut de sa resplendissante blondeur Je voudrais te voir ce soir après le repas [...]

Le voyageur de Tony Duvert, p.162

(Les italiques sont dans le texte original).

Le complexe du colonel Bramble

Dans Du sens, p.541, j'avais rencontré, à mon grand plaisir et mon grand étonnement, Les discours du docteur O'Grady. Le passage de Maurois que je retiens de mon enfance est celui-ci, dans Conseils à un jeune Français partant pour l'Angleterre:

Sois modeste. Un Anglais te dira: «J'ai une petite maison à la campagne»; quand il t'invitera chez lui, tu découvriras que la petite maison est un château de trois cents chambre. Si tu es un champion du monde de tennis, dis: «Oui, je ne joue pas trop mal.» Si tu as, dans un voilier de six mètres, traversé l'Atlantique, dis «Je fais un peu de canotage». Si tu as écrit des livres, ne dis rien. Ils découvriront eux-mêmes avec le temps, cette regrettable mais inoffensive faiblesse; ils te diront en riant: «J'ai appris quelque chose sur vous», et ils seront contents de toi.

André Maurois, Conseils à un jeune Français partant pour l'Angleterre

J'ai l'impression de retrouver régulièrement dans Camus cette façon d'en dire moins, ou de se taire, lorsqu'on pourrait dire quelque chose à son avantage. Par exemple cette scène, à ma connaissance, n'est évoquée qu'ici, de cette façon cryptée:

si bon je ne suis tu n'es pas personne n'est tout à fait certain que le meilleur moyen de les comment dites-vous de les aider à s'in soit bien de leur faire écouter du Chopin ou les mouvements lents des concertos pour violoncelle de Vivaldi dans la bibliothèque suspendue au-dessus de la campagne au dernier étage d'un perdu et de bavarder avec eux plus ou moins à bâtons tout en buvant du au-dessus des arbres mais elle la comment dire la moni la guide la responsable oui hélas il craint que ce soit bien là le elle disait que elle lui avait même écrit pour lui dire que elle ne manquait jamais une occasion de lui qu'ils en gardaient un que c'était pour eux quelque chose de très qu'ils n'en revenaient pas que quelqu'un qui que quelqu'un que leur prête tant d'leur donne tellement de son qu'ils lui avaient dit que plusieurs d'entre eux lui avaient dit que chaque fois c'était pour eux le meilleur mo dans le et ça l'avait beaucoup tou

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.276

Je n'ai pas trouvé trace de cela en feuilletant La salle des Pierres. Quelqu'un a-t-il lu ailleurs une recension de la scène évoquée ci-dessus?

ou, dans un tout autre genre:

Je me suis abstenu de répondre, malgré la tentation, que sa remarque était peut-être vraie s'agissant de sac à main arraché ou de vol à main armée, mais qu'en matière de délit d'opinion cette injustice s'inversait; et que par exemple lui pouvait écrire impunément, à la première page de sont récits, que les feujs il les reconnaissait toujours, il avait un truc pour ça, tandis que si j'affirmais rien de pareil, moi, même en guise de plaisanterie, trente ans de Sibérie seraient jugés une peine trop douce.

Renaud Camus, Sommeil de personne, p.534

Et la question est: pourquoi s'être abstenu, pourquoi ne pas avoir cédé à la tentation, ne pas avoir fait éclaté l'incohérence et l'injustice?

Complexe du colonel Bramble, discrétion sur les faits qui seraient retenus en notre faveur, pari en cas d'injustice ou d'exagération que la discrétion et le bon droit triompheront.
André Maurois écrivait dans l'entre-deux guerres, et à propos de l'Angleterre. Il est fort probable que les catégories qu'il prône ne s'appliquent plus guère de nos jours.

Opportun ou non de le noter, ultime variation

Soient les phrases: «Ils nous avaient d'abord invités chez eux, à Bourg-la-Reine, mais finalement ils ont préféré le restaurant Benkay de l'hôtel Nikko, à côté de ma tour. Je crains qu'ils ne s'en soient mordu les doigts, car Sylvie Topaloff était horrifiée par les prix.» p.57, Sommeil de personne

Etait-il opportun de la part de Sylvie Topaloff de faire cette remarque (vraie, sans aucun doute)? Etait-il opportun de la part de Renaud Camus de la noter dans son journal?

Les réflexions que font naître cette phrase dans le contexte du projet du Journal ne s'immobilisent jamais . Ici plus que jamais le sens change selon le point de vue.

1- Quel effet produit cette réflexion sur le lecteur?
Le lecteur peut être soit choqué de ce qu'il considèrera comme une impolitesse ou une grossièreté, soit amusé de ce qu'il considèrera comme une légèreté de la part d'une "tête folle": spontanéité de Sylvie Topaloff dans le cadre privé, quand on peut supposer que sa profession lui impose une grande retenue. En un sens, on pourrait interpréter cela comme un compliment: Renaud Camus est considéré comme un intime devant qui on ne se surveille pas.
D'autre part, le lecteur peut être choqué de ce que RC note ce détail, qui peut ternir l'image de S. Topaloff, quand on sait les services que lui a rendu le foyer Finkielkraut (sans compter les services à venir dans la suite du Journal): ingratitude de l'auteur, qui aurait pu éviter cela à quelqu'un à qui il est redevable d'un tel engagement en sa faveur. Et donc c'est l'image de l'auteur qui est ternie par cette notation...

2- Pourquoi RC a-t-il noté la réflexion de Sylvie Topaloff?
— parce qu'il y avait eu réflexion et que le Journal est une chambre d'enregistrement. Mais cela ne résiste pas à l'examen, parce qu'il est impossible de tout noter, et que quoi qu'il arrive l'auteur joue comme un filtre. C'est malgré tout lui qui choisit ce qu'il note.
— parce qu'il a été blessé par l'impolitesse de son hôtesse. Il la note comme exemple de cette disparition du paraître qu'il déplore régulièrement.
Cependant, en la notant, il devient lui-même discourtois envers quelqu'un qui lui a rendu des services bien plus importants, et qui à ce titre mériterait plus d'indulgence. C'est sans doute ici qu'intervient l'interprétation de Rémi Pellet: "Renaud Camus ne paie pas ses dettes". Il y aurait fuite en avant, tout service rendu serait payé d'ingratitude en retour, soit pour échapper au fardeau de la dette et à l'obligation de remercier, soit plus violemment, pour blesser celui qui a aidé (Est-ce ici qu'il faudrait parler de "jouissance de la rupture"?). Dans ce contexte, la question "l'auteur est-il ingrat?" est une question amusée, satisfaite.
— retour à la première possibilité: Renaud Camus note la réflexion de Sylvie Topaloff parce qu'elle a eu lieu. On peut imaginer qu'il préfèrerait ne pas la noter, mais que le fait d'imaginer ne pas noter quelque chose sous prétexte qu'il ne désire pas la noter provoque aussitôt le mouvement inverse: notons tout, que cela nous plaise ou non, et surtout si cela ne nous plaît pas et que nous n'avons pas envie de le noter.
C'est en ce sens que je parlerais plutôt de souffrance du journal et douleur du risque. L'auteur est prisonnier de son projet, et en applique la règle au risque de blesser et de perdre à qui il tient. Ici, la question "l'auteur est-il ingrat?" est la question angoissée de qui voudrait obtenir d'autrui réassurance sur lui-même.

Toute personne qui applique obstinément des règles une fois pour toutes définies quelles que doivent en être les conséquences suscite des sentiments ambivalents: admiration devant une telle fermeté d'âme, désarroi ou mépris devant une telle incapacité à se plier aux exigences communes et à faire passer le vivre en commun avant cette-dite règle.

Evidemment, tout cela est une question de lecture. Peu de choses nous permettent objectivement, dans le texte, de choisir l'une ou l'autre des interprétations. Le choix que nous ferons dépendra de qui nous sommes, des gens et des situations que nous avons rencontrés dans notre vie, de notre façon de lier l'ensemble les indices épars dans le reste de l'œuvre, et pour certains d'entre nous, de la connaissance personnelle de l'auteur (mais cette dernière possibilité dépasse le cadre de l'analyse littéraire, et à ce titre, il me semble qu'elle ne devrait pas être utilisée).

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Message de TM déposé le 27/04/2004 à 10h50 (UTC)

Peu de choses nous permettent objectivement, dans le texte, de choisir l'une ou l'autre des interprétations.

Dans ce cas particulier, en effet.

Dans le cas de "la vérité de" X ", c'est " (suit une faute de goût dans le choix de la décoration ou du conjoint) - il me semble que l'interprétation est plus simple (surtout, circonstance aggravante, après digressions bathmologiques).

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Ma réponse

Dans le cas de "la vérité de" X ", c'est "

Mais avez-vous réellement rencontré cette tournure, et où? (Je n'ai lu que deux Journaux...)

Elle ne m'évoque que ce passage de Vaisseaux brûlés: «Jean-François Revel est un homme très brillant Claude Sarraute, les vérités conjugales  »

Arrive-t-il qu'il y ait jugement péremptoire et définitif sur des proches (car il y a bien jugement sur la doctoresse au Jérusalem martelé, par exemple, mais cela n'a pas grande importance, puisqu'elle ne le saura jamais, et qu'elle joue ici un rôle d'archétype, ce qui n'est pas le cas lorsque la personne a lié des liens personnels avec l'auteur), et non une simple notation, qui renvoie le lecteur à ses interprétations et contradictions?
Je serais curieuse, par exemple, de reprendre l'ensemble des notations sur vingt ans concernant Paul Otchakovsky-Laurens, fidèle parmi les fidèles: qu'est-ce qu'il en est dit exactement? Quelle part d'exaspération, quelle part de reconnaissance, sachant que les deux sentiments peuvent tout à fait être justifiés?

Je me demande si le biais du journal n'est pas justement celui-là: l'auteur dépeint ses mauvaises actions, ses mauvaises pensées (et met-il une joie perverse à se décrire sous son mauvais jour?), ce qui l'attriste, ce qui l'énerve, ce qu'il aime, ce qui le rend joyeux, ou heureux, mais omet systématiquement, ce qui se comprend (car ce serait écoeurant, à la façon de trop de sucre, à lire) ses bons mouvements, ou ses actes de générosité (si ce n'est la brioche au rouge-gorge (et il faut lire L'Inauguration pour apprendre à mi-mots qu'il a accepté de recevoir un groupe de jeunes en réinsertion...).)

Ainsi le Journal pencherait, déséquilibré, du côté sombre de l'auteur.

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Message de TM déposé le 29/04/2004 à 09h21 (UTC)

Mais avez-vous réellement rencontré cette tournure, et où?

Si en plus il faut lire Renaud Camus pour pouvoir le critiquer, alors là, vraiment...

Je pensais effectivement à Xenakis mias je me souvenais d'une phrase beaucoup plus péremptoire. Le fait qu'il ne soit pas (il était encore vivant) un lecteur du journal rend-elle la chose moins cruelle ?

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Ma réponse

Je ne parlerais pas de cruauté, mais de brutalité: la vérité en pleine face, non pas la vérité de ce qui est dit (car après tout cela n'est jamais que l'opinion de l'auteur, sa vérité, un point de vue parmi les points de vue possibles (et en faisant des recherches pour ce message je trouve dans Du sens, p.41 « C’est pourquoi le conditionnel lui va si bien. J’ai souvent rêvé d’un livre écrit au conditionnel. »)), mais les pensées de l'autre, celui qui est en face, pensées le plus souvent cachées dans la vie courante, et heureusement.

J'ai essayé d'établir une typologie des possibles.
Le journal parle, schématiquement, de trois sortes de personnes, les types pouvant se recouvrir:
- les parfaits inconnus, les lambdas, qui le plus souvent, à ce que je comprends, seront protégés par des déplacements de nom et de lieu, comme la doctoresse au Jérusalem de cuivre;
- les personnes "publiques", celles dont on entend parler ailleurs que dans les journaux de Renaud Camus, qui sont des personnalités médiatiques, tels Xenakis ou Revel;
- les proches, les connaissances, les amants et les amis de Renaud Camus: ceux qui le connaissent ou l'ont connu dans la sphère privée (Valerio, Farid Tali, Sylvie Topalof, par exemple).
Il me semble que les éventuels "dégâts" causés sur les personnes citées par les pensées de l'auteur telles qu'il les dévoile ("la vérité") ne seront pas les mêmes, au niveau de la nature et de l'intensité, selon le groupe auquel elles appartiendront.

Les personnes citées qui ne lisent pas, quel que soit le groupe auquel elles appartiennent, sont à peine concernées par les réflexions qui suivent : elles sont protégées par leur ignorance. Tout au plus peut-il se produire un étrange décalage lorsqu’un lecteur de journal rencontre l’une de ces personnes, et sait sur elle quelque chose qu’elle ne sait pas qu’il sait... (sentiment désagréable s’il en est, sentiment étrange, aussi, qui donne l’impression de croiser dans la vraie vie un personnage de roman). Mais cela concerne le lecteur, et non la personne citée. Il faut ensuite distinguer au sein de chaque groupe l’effet produit sur les personnes citées qui lisent et l'effet sur le lecteur extérieur, qui ne fait que lire sans être cité. Celui-ci n'est pas partie prenante, il va juger, consciemment ou inconsciemment, ce qu'il lit, c'est-à-dire que sa lecture fera spontanément naître en lui des sentiments d'adhésion ou de rejet à ce qu'il lit.

Reprenons chaque groupe.
1- Les lambdas.
Les lambdas ne lisent pas, ou ne se reconnaissent pas. (S’ils lisent et se reconnaissent, ils font alors partie du troisième groupe). Ils jouent comme des archétypes. Je reprends encore l'exemple de la doctoresse dans Sommeil de personne, on pourrait parler de l'infirmière de la grand-mère de Renaud Camus dans Retour à Canossa, de Miss Pays de Loire dans La guerre de Transylvanie, ou du chef des gendarmes ou du vétérinaire et sa femme dans L'Inauguration: ce sont davantage des personnages que des personnes, ils sont représentatifs d'un type, dont nous pouvons reconnaître des exemples autour de nous.
Que peut en penser le lecteur extérieur ? Cela dépendra de son empathie (ainsi mon pincement au coeur pour Miss Pays de Loire, que je n'éprouve pas pour la doctoresse ou la femme du vétérinaire, qui elles me font sourire. Ainsi que le dit Gab, "Et comme toujours, le jugement qu'il émet en dit autant sur lui-même (le lecteur) que sur la dame..."

2- Les personnes publiques.
Elles appartiennent au domaine public. A ce titre, elles sont en but aux jugements divers qu'émettent sur elles les journalistes, les écrivains, et plus généralement le public. C'est le prix à payer lorsqu'on est ainsi exposé.
"Le fait qu'il [Xenakis] ne soit pas (il était encore vivant) un lecteur du journal rend-elle la chose moins cruelle ?", demandez-vous. Pour lui, sans aucun doute. Pour lui, non lecteur, la réflexion de Camus (via Flatters, rappelons-le tout de même) est totalement neutre. (J’ajouterais qu’ici précisément, il s’agit d’illustrer par l’exemple un des mystères de la vie, une question qui se pose régulièrement : « Mais pourquoi Untel et Untel sont-ils ensemble ? ». Mais bon. Il n’est peut-être pas nécessaire de l’écrire, et encore moins de l’illustrer...)
Si des personnes publiques lisent le journal et s’en offusquent, elles ont tout au moins les moyens matériels de répondre, si elles le souhaitent, par des canaux publics également. Je citerais Jourde dans La littérature sans estomac p.31 aux Presses pocket : «Celui qui accuse, en nommant, s’expose. Il donne au moins à l’auteur mis en cause la possibilité de répondre. C’est la moindre des choses. Qui juge doit se placer en position d’être jugé.» Je souscris à cette citation avec tous les bémols qu’il faudra lui apporter pour l’adapter à la situation qui nous occupe : Renaud Camus ne fait pas de la critique littéraire, il ne juge pas, il réfléchit à haute voix. Mais il se place dès lors en position d’être jugé.
(J’ajouterais que j’ai la conviction, sans preuve, qu’il attend d’ailleurs ce jugement, et que les questions « Le journal est-il cruel ? L’auteur est-il ingrat ? » étaient un appel au jugement).
Qu'en pensera le lecteur extérieur ? Le jeu du journal est désarçonnant. Il s’oppose au reste des textes, qui plébiscitent le moins d’être au profit du paraître et plaident inconditionnellement pour la forme. La forme c’est l’autre. Respecter la forme, c’est faire une place à l’autre. Pas de place pour l’autre dans le journal qui dit je. Le journal, c’est la matière brute du monde. C’est la bêtise de l’auteur, «cet immense continent, la bêtise, qui est peut-être la vérité du sens, si ce n’est la vérité tout court » (Du sens, p.194 (N’oublions pas que Bouvard et Pécuchet sont dits «mes maîtres» dans Sommeil de personne)). C’est l’être de l’auteur avant qu’il ne l’habille de paraître. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut comprendre l’expression « le journal, c’est l’atelier de l’œuvre ». C’est la matière brute, sur laquelle on va travailler. Une phrase comme «Je lui fais remarquer, un peu vexé, qu’il était assez facile de tenir le lecteur en haleine dans un journal, quand on peut écrire tous les jours «Le roi m’a pris à part, hier et m’a dit...» p.248, me ravit : elle est drôle, elle est vraie, elle est bête. Il est bête de la noter parce qu’elle est vraie. Elle est drôle parce qu’elle est bête. La vexation reconnue par l’auteur est comique. Victor Hugo ou rien... C’est touchant de sincérité, c’est admirable de clairvoyance envers soi-même. Reconnaissons-le : le portrait le plus chargé par le journal est celui de l’auteur. Et c’est pour cela que celui-ci obtient toute mon indulgence, alors que je suis naturellement peu portée sur les récriminations concernant les hangars en tôle ondulée (moches, je n’en disconviens pas. Mais c’est si évident.) et le niveau du service dans les restaurants (en baisse, c’est exact, au point que je préfère rester chez moi (j’ai des accès de snobisme)). Si l’auteur n’épargne personne, mais que la personne la moins épargnée, c’est lui-même, cela me convient.

3- Les personnes de la sphère privée.
C’est ici que la réflexion se fait douloureuse. Les mêmes règles appliquées aux personnes connues intimement qu’aux deux premiers types auront une violence bien plus grande, parce qu’on s’attend toujours à être protégé par l’intimité, et d’autant plus par une personne, Renaud Camus, qui met si haut des valeurs « vieille France », la courtoisie, le savoir-vivre, la discrétion, etc. Ici joue à plein « la bêtise », la vérité brute, non médiatisée par le paraître, ici est dit, publié, ce qui ne le devrait pas selon les conventions communément admises du vivre ensemble. Ici il y a ou il peut y avoir sentiment de trahison, et le ressentiment peut être profond. Cela, l’auteur le sait depuis longtemps, dès Tricks, où la réédition complétée du livre nous vaut des commentaires comme « Depuis la parution de la première édition de ce livre, il ne me dit plus bonjour » p.40.
Dans un sens, le procédé ne me gêne pas. D’une part, comme le fait remarquer Luc, il fait parti du contrat de lecture, et nous savons à quoi nous attendre en ouvrant le journal. Disons-le : tous les lecteurs ne sont pas candides, et certains aiment et recherchent les notations assassines : «Jean Puyaubert [...] soutenait, en ne plaisantant qu’à moitié, que le potin était l’essence de la littérature.» (Du sens p.160). D’autre part, comme je l’ai écrit plus haut, la première personne que dessert ce comportement, c’est l’auteur : s’il advient qu’il choque ses lecteurs par ce qu’il note, parce qu’ «il n’aurait pas dû», selon les règles de l’intimité et de la courtoisie, le noter, c’est lui dont l’image est atteinte, et il le sait pertinemment (ce n’est pas pour rien que je lis « l’auteur est-il ingrat ?» comme une demande d’absolution).
Ce qui m’ennuie, en fait, dans ces cas-là, c’est l’inégalité auteur/personne citée : cette dernière n’a aucun moyen de répondre, de donner sa version des faits et d’argumenter. Elle ne pourra protester qu’en privé, tandis que les faits auront été exposés publiquement. Certes, nous pouvons compter sur Renaud Camus pour nous relater les réactions des uns et des autres, mais même cela est ambigu : car celui qui se plaint alors que les faits relatés sont vrais est un peu ridicule.
Lorsqu’il arrive qu’une personne de l'entourage tienne elle-même un journal publié, Renaud Camus est soumis au lot commun des personnages passifs de journaux, et il avoue ne pas être très rassuré (« aïe », « ouf ».)
Il y a fondamentalement inégalité. Vivre dans la sphère de l’auteur, faire partie de son monde, c’est devenir chair à littérature, faire partie de la matière brute qu’il va utiliser.
On peut le refuser, mais il faut alors soit s’en éloigner, soit cesser de le lire. On peut l’accepter, et se dire que, finalement, c’est une façon comme une autre de passer à la postérité. (Combien de modèles des personnages proustiens qui seraient aujourd’hui totalement tombés dans l’oubli, combien de courtisans qui ne survivent que par Saint-Simon ?)

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Message de TM déposé le 03/05/2004 à 13h19 (UTC)

Vous semblez adopter un point de vue conséquentialiste (merci Google, le terme existe en franglais).

J'aurais tendance à inverser les catégories. Les proches sont fair game, d'abord parce qu'ils peuvent se défendre, ensuite parce que la fréquentation de l'auteur leur permet de relativiser le propos.

Evidemment, cela suppose accepter de subir le même traitement en retour :
- May hell seize my soul if I give you quarter or take any from you
- I expect no quarter from you, nor shall I give any

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Ma réponse

Que voulez-vous dire? Que je m'attache aux conséquences sur les personnes, sans juger de si les phrases sont cruelles dans l'absolu? Mais c'est bien le mal que l'on risque de causer qui compte, non?

Donc:

Jean-François Revel est un homme très brillant, d'évidence, et ses analyses sont très fines mais comment peut-il être le mari de Claude Sarraute, alors ? Est-ce là sa vérité à lui, et celle de son esprit, comme Françoise Xenakis serait la vérité de Xenakis, et celle de sa musique, à en croire une fois de plus un Flatters très porté sur les vérités conjugales de toutes les moins habitables, peut-être... ?

Où se situerait la cruauté?
- Dire à un homme que sa femme est indigne de lui
- Dire d'un homme que sa vérité est à la mesure de sa femme, celle-ci étant jugée médiocre.
Est-ce cela que vous voulez juger?

Concernant la première possibilité, je ne la juge pas cruelle, mais, à nouveau, bête: personne n'a à s'arroger le droit de ce genre de jugement (les belles-mères, peut-être?), et il revient à toute personne qui se choisit un conjoint de l'assumer. Elle n'a pas à se justifier aux yeux des tiers, et un jugement de ce type doit attirer un haussement d'épaule ou, à la rigueur, en d'autres temps, une provocation en duel pour laver l'honneur de sa femme.

Concernant la deuxième possibilité, la proposition me semble nulle et non avenue: la vérité d'une personne n'est pas dans sa femme ou sa musique ou son intelligence, mais dans son courage ou sa lâcheté, dans la hiérarchie de ses valeurs et sa capacité à les mettre en pratique.
Ou: la vérité d'une personne est peut-être lisible à travers le conjoint qu'il se choisit, à condition de juger la vérité de ce conjoint (selon les critères que je viens de décrire), et non son niveau intellectuel (ce qui est peu ou prou le cas dans les exemples cités).

Affreusement moralisateur, n'est-ce pas?


Il reste que considérées dans leur ensemble, ces phrases ont un sens, elles évoquent le mystère de ce qui lie deux personnes, lien incompréhensible le plus souvent.
(Et j'ajouterais méchamment: et ce genre de question est souvent posé par des célibataires, la vérité de leur question étant qu'ils recherchent une recette pour leur cas personnel.)

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Message de TM déposé le 04/05/2004 à 23h22 (UTC)

Que voulez-vous dire? Que je m'attache aux conséquences sur les personnes, sans juger de si les phrases sont cruelles dans l'absolu?
que vous jugez de la moralité d'une action par ses conséquences - ici en tout cas.

Où se situerait la cruauté?
Dans les deux points que vous énumérez.


D'un côté, nous (bathmologues amateurs) savons que des personnes peuvent aimer la même chose pour des raisons différentes (le peuple et les sages par ex. pour reprendre Pascal, plagiaire par anticipation). D'un autre côté, nous prenons un plaisir certain à relever les fautes de goût de gens par ailleurs respectables (je ne sais plus qui disait avoir perdu tout respect pour Wittgenstein après avoir appris qu'il aimai les westerns (ce qui me parait d'ailleurs très improbable et sans doute inventé : John Wayne serait la vérité de Wittgenstein ?)).

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Ma réponse

que vous jugez de la moralité d'une action par ses conséquences

C'est amusant, énoncée ainsi, la formulation me déplaît, même si je ne cerne pas exactement pourquoi (pourquoi me fait-elle penser à "pas vu, pas pris"?)

Moralité des phrases énoncées plus haut:
- sur ce qu'elles disent, elles ne sont en soi ni morales ni amorales. Elles sont une opinion. Elles peuvent être justes ou fausses.
- sur le fait de les dire et les publier. C'est moral dans le contexte, puisqu'elles correspondent au projet de l'auteur d'exposer sans relâche ce qu'il pense, sans travestir sa pensée pour plaire, ou paraître bien-pensant, ou ne pas blesser. L'auteur tient parole, même si cela doit lui porter tort, même si cela doit choquer, même si cela doit blesser.


Ce projet est-il moral? Dire la vérité est une règle d'éducation. La vérité est considérée comme l'une des grandes valeurs morales. Mais on se rend compte à l'usage que la société n'est possible que parce que nous ne disons pas la vérité, ne serait-ce que par gentillesse. Le projet de l'auteur met en pleine lumière cette contradiction de la société.

La folie

Il y a fascination de la folie chez Renaud Camus. Nodier, Donizetti, le fou d'Angèle dans Echange, Journal d'un fou et Lettres d'un fou pour Travers, la fascination pour von Ungern, Höderlin, Nietzsche, «Ô fous, nos gentils fous, qui de vos hantises ambulatoires sillonniez ces pentes en tous sens, vos paquets mal ficelés sous les bras, dans quels vieux journaux serriez-vous quelles vieilles lettres, sur votre cœur, et qui vous disaient quoi de ce que c'est que d'être ?» p17 Élégie de Chamalières, et le "décuvage de poussière d'ange" de WB se fait bel et bien en hôpital psychiatrique.

Est-ce que le propre de la folie (littéraire si l'on veut, heureuse, heuristique peut-être, mais folie quand même, en tant qu'elle est une forme de négation du réel) ce n'est pas justement de donner excessivement du sens? ''
question de Rémi Pellet''

Cela me rappelle furieusement Buena Vista Park. Page 89, «Massacre:[...] Le bathmologue fou ne peut prononcer une phrase sans songer à tous les discours qu'elle écrase.» Remplacer "discours" par "sens", et vous retrouvez votre phrase.

L'étrangeté du parti, pour moi, c'est qu'il n'apparaît pas dans Buena Vista Park. J'ai souvent l'impression que BVP est la carte astrologique du ciel de RC, et qu'il aura passé sa vie à accomplir ce qui est écrit dans ce livre, Macbeth obéissant à un oracle par lui-même prononcé. Ce serait l'inverse d'une négation du réel: faire survenir le réel à partir de l'écrit. Rendre l'écrit réel.
Sauf le parti. Je ne trouve pas trace du parti dans BVP. Je trouve les prémices de l'affaire, mais pas celles du parti.
Le parti paraît être la conséquence de Corbeaux. Choc qui bouleverse la carte tracée. "L'affaire" redonne sa primauté au quotidien, à l'événement, contre l'écrit, habituellement premier. Le parti serait-il tentative de réorganiser cela, de refaire passer l'écrit en premier?

(Je donne trop de sens? Avouons-le, ma propre folie n'est pas si loin, ce n'est pas pour rien que je me sens chez moi dans les textes de RC...)

Ici j'articulerais volontiers une réflexion sur la peinture de Marcheschi, sans trop savoir comment m'y prendre. La folie de RC vous dérange, ou vous interroge, qu'en est-il de la terreur qui se dégage de certains tableaux marcheschiens? N'y a-t-il pas la même surprise de trouver la folie chez Renaud Camus, homme "peu métaphysique" mais "ironique" (selon R. Barthes) que de trouver la terreur chez Marcheschi, homme de douceur? N'y a-t-il pas tout simplement (!) exploration des abîmes?

Les chemins

Voudriez-vous, je vous prie, me dire quel chemin je dois prendre maintenant? demanda Alice.
— Cela dépend beaucoup de l'endroit où vous voulez aller, dit le Chat.
— Cela m'est à peu près égal..., dit Alice.
— Alors peu importe le chemin que vous prenez, dit le Chat.
— ... pourvu que j'arrive quelque part", ajouta Alice en guise d'explication.»

Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles

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