Lorsqu’on commence Echange, on est soulagé, et un peu déçu: retour à un récit, une autobiographie apparemment. Voilà qui est bien moins déconcertant, mais tout de même, quel dommage, on s'était habitué à la magie de Passage, à ses étranges résonnances, on espérait inconsciemment poursuivre l’expérience qu’on sait ne pouvoir trouver ailleurs.

Tout commence par la littérature. Le jardin de la maison familiale, nommé un jour "parc" devant des inconnus, est l'initiateur à la littérature, à la fiction.
Les deux premières phrases du livre, p.9:
«Il y eut d'abord le parc. Et ainsi la littérature, car nous ne parlions jamais, entre nous, que du jardin.»
Puis, p.14:
«— Pourquoi avoir appelé le jardin un parc, devant des inconnus?
— Je ne sais pas. C'est un parc, non?»

Qu'est-ce qui fait la littérature? Un fait mis en scène, transposé en fiction, qui n'est pas du mensonge sans être la vérité, (qui ne serait finalement que de la vérité, un pan, un éclat, et un morceau de vérité est déjà du mensonge. Ou pas.), raconté devant des inconnus, des gens vierges, non prévenus, qui ne savent rien, qui ne peuvent mettre en doute la parole et sont condamnés à accepter le dire comme réalité.

La littérature est ce qui nomme, par elle le jardin devient parc. Le jardin est l'identité, il est le lieu d'où l'on est sûr d'être: «Le parc, c'est-à-dire le jardin, la maison aussi bien sûr, mais surtout le jardin, en tout cas pour moi, représentait donc à mes yeux le lieu exact de /. C'était le centre des récits. C'était nous-mêmes. C'était le garant de notre nom, et de notre appartenance à la ville.» p.19
Lorsque le jardin aura disparu, lorsque la grand-mère du —premier— narrateur ira habiter Paris, les noms vacilleront, s'effaceront, glisseront les uns sur les autres et deviendront insaisissables. Avec le lieu fixe, le jardin, ont disparu les certitudes: «Combien d'heures avons nous passées, tous les deux, assis sur l'un des deux seuls bancs où nous avions nos habitudes, au fond du jardin, au bout des deux seules allées, près du mur, sous les tours de verre, à chercher des noms de famille oubliés!

— Ça commence par un T, disait-elle.» p.29

La disparition des certitudes permet l’apparition des histoires. C’est sur le doute, le glissement des noms et des dates, que naissent les légendes. Il reste des invariants, un homme qui se promène avec des journaux, une lumière d’automne, la terrasse, une créole, un bassin, une tradition de la sieste et du transatlantique, le mariage entre un homme mûr et une jeune fille, des familles nombreuses nées à l’étranger, des jumeaux,... Le livre saisit comment commencent les légendes, légendes purement familiales, qui débordent rapidement sur la rue, sur la ville, sur le monde, par le truchement des voyages, des exils, des explorations. (Et quelle bizarrerie, notent les pages, que l’absence de légendes : «le jardin d’une villa rouge, de style pseudo-Renaissance, étonnamment dépourvue de toute espèce de légende : de ces habitants je n’ai jamais rien entendu dire.» p.30)
Tout est dans la parole, dans ce qui se dit, se transmet et se déforme. Ou pas.
Quelle est la véritable phrase : «Je suis là pour bien manger, bien boire, et coucher avec Madame» p.25, ou «Eh oui, Monsieur aimerait mieux pour servante une jeunesse avec des grands yeux, hein ?» p.93 ? Ou les deux ? L’apparente symétrie ne serait pas due à la fiction, les deux phrases auraient réellement été prononcées ? (Car la seconde apparaît dans un contexte que nous connaissons par VB (ce que ne pouvaient savoir les premiers lecteurs d’Échange), tandis que la première se poursuit par «Phrase citée et recitée dans la famille pendant trois quarts de siècle, sans qu’y ait été changé un iota.», ce qui produit un effet de réel (« le petit fait vrai »). Il serait donc possible que les deux phrases aient réellement été prononcées, dans un écho improbable et avéré.

Il y a recoupements, mais inexacts, ressemblances, mais différences, et inexorablement, tout se mélange. Qui parle, et quand ? On pensait le savoir : « je », à la première page. Puis page 32, « mon fils et moi » : nous sommes perdus, dans tous les sens du terme, de façon irréversible. Il ne sera plus possible de reprendre pied sur une terre ferme, le jardin a disparu, il n’y a plus de terrain solide.
La réalité glisse sur elle-même, on reconnaît des mêmes motifs à des années d’intervalle (et c’est pour cela qu’il est si facile de les mélanger), la réalité et la littérature se chevauchent (cet oncle et ses salons marocains meublant un bordel : avéré, ou réminiscence de Proust ? «Quant à l’architecte, il a deux enfants de son premier mariage : leur mère est morte en couches, alors qu’elle n’avait même pas trente ans, en donnant le jour à un troisième, qui ne vivra pas ; et il se remarie avec une femme qui n’est plus toute jeune, et qui a déjà tenu le rôle de mère, et de gouvernante, auprès de ses propres frères et sœurs» p.58 : cela a-t-il eu lieu ? Car cela ressemble étrangement à la structure familiale des Jalna), la littérature elle-même réemprunte des motifs, Levet cite Rimbaud, RC cite Levet, et l’enfant pâle parcourt le récit, tandis que des personnages hâves et transis hantent les bancs et les terrasses des cafés et que le jet d’eau fait un bruit de duel.
Il reste le cas où la réalité est volontairement déformée, car trop récente, dans un souci de discrétion, ou de mystification (comment savoir ?) : «La transpositions dès lors a pour effet d’entraîner peu ou prou un personnage réel dans une œuvre de fiction, et lui faire jouer un rôle sans équivalent de ce l’on sait de sa vie » p.139 (note à moi-même : se souvenir de cette phrase en lisant les Journaux.)

Qui et quand ? Les noms ne sont plus sûrs, les dates non plus, à cinq ans, dix ans, trente ans près. «La généalogiste passe sa vie à reconstituer l’écheveau des alliances diverses de la famille, à montrer comment tels ou tels rameaux éloignés se sont liés et multipliés, à tenir la chronique des récits qui s’échangent, se mélangent et prolifèrent d’une branche à l’autre. mais elle échoue à poursuivre, de tous les côtés à la fois, chacun des arcanes du sang.» p.58 «Sait-on jamais ce qui résonne dans la tête d’un érudit local, lorsqu’il fait sa promenade du soir, en été, autour de son village, dans l’odeur du foin coupé : les noms, les lieux-dits, les carrefours, telle tour au loin entre les arbres, tel clocher, un infime remblai, dans un champ, chargées de vésanies tournoient dans sa rêverie.» p.99
Il y aurait peut-être un moyen de se sauver : les grandes dates, les faits historiques, communs. Sortir des histoires et s’arrimer à l’Histoire, pour retrouver quelques certitudes, dater des faits, nommer des noms. Le récit abonde de faits que l’on pourrait dater avec précision. Cependant, même dans ce domaine « l’erreur laisse des traces ». «Et les articles se contredisent les uns les autres, telle indication erronée étant corrigée par telle autre où le lecteur est conduit par tout un jeu de subtils renvois » p.175. Même le plus certain n’est pas si certain.

La grande magie du live est son art de la transition, du glissement insensible. Il commence par un récit classique, et se termine par l’apparition de la partition de la page en deux, puis en trois à la dernière page, pour boucler sur la reprise de la première phrase de Passage (échange, dans le sens tennistique, longuement décrit). Il y a accoutumance, (drogue dure, pour ma part), la seconde lecture des deux livres comme un tout permet de saisir des références inaperçues, c’est un véritable virus : tant que le lecteur ne reconnaît rien, aucune allusion, il est sain et sauf. Mais dès qu’il en a reconnu une (ô cette magie de nous connûmes), il est perdu. Il est désormais condamné à lire, dans une quête éperdue et enchantée des références, et cette fierté enfantine d’avoir compris un indice, élucidé une énigme.

le 04/01/2008
Lire absolument Journal d'un voyage en France.