[...] tout n'était qu'allusion, citation, renvoi, et relevait d'évidence de la conspiration insidieuse, perverse, qui s'ourdit de toute part autour de moi, et dont je sais chaque jour un peu mieux, heureusement, remarquer et interpréter les signes. Et que fallait-il penser des mots qu'on apercevait nettement sur le revers de la couverture, ce rectangle que les doigts du lecteur maintenaient presque attenant au premier, séparé de lui seulement par le dos étroit, légèrement concave, de la mince reliure de carton glacé : De quoi riez-vous? C'est de vous-même que vous riez!... Mais il y avait pire, bien pire. Car le récit dans lequel Duane était plongé, ou se prétendait plongé, ce n'était pas celui qu'illustrait plus particulièrement le dessin. Je le vérifiais, bien inutilement car c'était écrit, et le hasard ici n'a que faire, en passant derrière lui. C'était Le Journal d'un fou.

J'ai pris moi-même le Second volume, comme l'appelle, non sans quelque abus, Denoël, son éditeur, de Bouvard, et je me suis couché moi aussi. Nous avons donc lu assez longtemps, tous les deux, dans nos lits jumeaux, sans relever ni tourner la tête, et sans un mot.

Renaud Camus, dernière page de Travers

remarque: Ici interviennent des problèmes de traduction. Impossible de retrouver «De quoi riez-vous? C'est de vous-même que vous riez!...» dans mon exemplaire des nouvelles de St-Pétersbourg. Je suppose que cela pourrait être «Laissez-moi! Que vous ai-je fait?», au début de Le Manteau, traduit par Henri Mongault © Gallimard 1938. Mais c'est une hypothèse tirée par les cheveux.

De même, je lis «Maman! Sauve ton malheureux fils! Laisse tomber une petite larme sur sa tête douloureuse!» (traduction Sylvie Luneau © Gallimard 1966) tandis que je trouve dans Vaisseaux brûlés «Mère chérie, sauve ton pauvre fils ! Laisse tomber une petite larme sur sa pauvre tête malade!»

La complexité augmente: il ne s'agit plus simplement de lire les livres identifiés pour retrouver les résonnances, il faut en plus trouver quelle traduction a été utilisée.

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Message de Yerres-Matin (RC) déposé le 13/06/2004 à 08h59 (UTC)

Anne effet...

L'édition de poche Garnier-Flammarion (1968!) des Récits de Pétersbourg porte sur la couverture un dessin de Jean-Pierre Reissner (re - !) représentant un nez soigneusement dessiné fiché sur un visage composé exclusivement de signes d'écriture (ou, si vous préférez, taillé dans une page d'écritures de différentes couleurs). On peut lire au dos du volume : «De quoi riez-vous ? C'est de vous-même que vous riez !...» Gogol, Le Révizor, Acte V, scène VIII.