Remarquable est, dès ce troisième livre, le début de la « guerre » avec la (les) critique(s). (Plus juste serait sans doute de dire : le mépris pour les critiques les plus absurdes. Mépris, ma foi, qu’on ne peut que partager quand on a lu les livres, mépris et abasourdissement).

Renaud Camus expose une typologie des comptes rendus critiques, en citant des exemples parus dans les journaux pour chacun des types (p.146) : favorable et adéquat, défavorable et adéquat, défavorable et inadéquat, favorable et inadéquat (compte rendu favorable et inadéquat cité concernant Passage, p.147 :«L’auteur aura beau faire : il ne nous empêchera pas d’aimer et de suivre, fascinés, les personnages de chair et de sang tapis dans les figures compliqués d’un style esthétisant, mais classique, et de prendre plaisir aux innombrables épisodes de leurs aventures» (Cette critique est proprement incroyable : quels personnages? quels épisodes?).)

Renaud Camus (ou plutôt Tony Duparc, visiblement) dresse les droits et les devoirs du critique :

Car enfin il faut ête ici un peu ferme, pour une fois, et un peu sévère à notre tour. Nous aurions nous-mêmes biens des réserves à formuler sur cet ouvrage, et particulièrment quant à ses rapports ambigus avec nos propres travaux, mais il est tout simplement faux que Passage soit réalisé à partir d’une (unique) petite idée, qu’il aurait suffi de raconter en quelques lignes. La critique a certes droit à ses opinions, et même à ses humeurs. Elle n’a droit ni à la paresse ni à l’aveuglement. Elle a le droit de ne pas comprendre, elle n’a pas le droit de donner de ses objets une fausse image. Surtout, elle a un devoir de curiosité, d’auto-information et de culture. [...] La plupart des chroniqueurs littéraires des journaux et des magazines se montrent incapables de rendre compte en termes adéquats d’un livre de lignée ricardolienne, par exemple, parce qu’ils ont peu ou mal lu Ricardou et que, ne souscrivant pas à ses thèses, ils n’ont pas pris le soin, ne serait qu’en leur fort intérieur, de les réfuter, ce qui pourtant doit pouvoir se faire. [...]
Il ne s’agit nullement ici d’appréciation. Un livre peut être loué ou dénigré pour de bonnes raisons. Il s’agit d’adéquation des termes de la critique à ceux de l’ouvrage. Or, dans de trop nombreux cas, s’agissant de production dite « d’avant-garde », cette adéquation est nulle : le critique parle d’un autre livre, qui n’existe que dans son imagination.
Renaud Camus, Travers, p.145

Faut-il voir ici l’origine du silence progressif qui s’est établi autour de Renaud Camus ? Ce passage, sérieux, «sévère», détaillé et précis, ne se contentait pas de regretter une critique défavorable (« qu’est-ce que je lui ai fait ? » déplorerait Christine Angot, pour poursuivre les anachronismes). D’ailleurs, c’est faux, il ne regrettait nullement une critique défavorable. Non, il déplorait une critique inadéquate, et des chroniqueurs littéraires dont le niveau et le travail étaient insuffisants. Reproches graves, et exacts (les fragments de compte rendus cités le prouvent).

Dès lors, que faire ? Travailler pour se mettre à niveau ? Ou ne plus faire de comptes rendus sur les œuvres de ce monsieur, ça lui apprendra, et puis il se défend, c’est dangereux pour l’amour-propre et la réputation professionnelle?
Faut-il également dater de ce moment la surveillance dont font l’objet, paraît-il (comment naissent les légendes), les écrits de Renaud Camus dans les milieux littéraires parisiens? Que va-t-il penser, que va-t-il écrire ? Et seuls ceux pas trop attachés à leur intelligence, prêts à rire, éventuellement jaune, de leur propre bêtise, consentiraient à continuer à écrire des comptes rendus littéraires dans les journaux, le reste de la production critique revenant désormais aux seuls universitaires.