J'ai trouvé il y a quelques jours ces mots dans Feu pâle: «Je voudrais que vous vous émerveilliez non seulement de ce que vous lisez, mais du miracle que cela soit lisible». commentaire du v.991.

Et peu à peu s'installent une mélancolie, une peur qu'on interdit de laisser grandir, un doute à propos de la lecture issus directement de Travers: finalement, peut-on vraiment lire, est-ce que cela vaut la peine, y a-t-il la moindre chance de comprendre quelque chose de façon pertinente? Ou est-ce décidément perdu d'avance, serons-nous toujours ailleurs à réinventer un texte plutôt que le lire?

A plusieurs reprises Travers revient en effet sur l'importance du contexte pour comprendre et juger une œuvre d'art (voir les passages cités dans le message précédent), mais aussi sur l'impossibilité de lire ou voir une œuvre de la façon dont elle a été lue ou vue lors de sa création ou sa sortie, sur l'impossibilité de recréer l'époque, l'air du temps qui constituaient le contexte de l'œuvre et qui d'une certaine manière paraissent en faire partie intégrante:

Nous sommes coupés de la connotation la plus immédiate, la plus précaire, des textes littéraires classiques. Il n'est pas douteux que mille allusions de Proust, en particulier, si sensible à l'air du temps, mille tours de phrases qui empruntent ou parodient les scies d'une saison, d'un milieu, nous échappent. Et dans trente ans on ne comprendra pas pourquoi c'était une preuve de radicale bêtise, en 1978, d'intituler des feuilletons ou des livres Un ours pas comme les autres, ou Une année pas comme les autres, ni ce qu'avaient d'intolérable certains usages de se trouver, de concerné, ou d'authentique [et quid de scripteur ou de signifiant?] Quel pied!, dur en 1976 et insupportable en 1977, revient en farce en 1978, presqu'automatiquement guillemeté, et il n'est pas jusqu'à extra, ou même c'est pâââs vrai, qui rétrospectivement ne s'auréolent de la lumière douce et voilée maintenant, des années de leur règne. Il fallait toute l'inconscience et l'impertinence de Duparc pour faire figurer, sous prétexte de fausse citation et de fausse folie, ce mot-là, justement, dans les quelques lignes de Barthes imprimées au dos de la couverture d'Échange, alors qu'il n'en est guère de plus las, ni que l'auteur supposé du passage n'évite avec plus de soin.
Renaud Camus, Travers, p.221.

Par définition l'irréductible d'une œuvre nous échappe, mais voilà que le plus réductible, l'air du temps, nous échappe également. Nous lisons dans notre époque, avec ses yeux, avec notre âge, notre expérience, et nous appliquons au livre ou au tableau nos filtres qui n'ont pas de rapport avec eux. Il s'agit du même décalage qui fait qu' Autant en emporte le vent donne davantage de renseignements sur l'Amérique de 1940 que sur le Sud durant la guerre de Sécession. De même, une lecture aujourd'hui de Travers renseignera sans doute davantage sur un lecteur de 2004 que sur le livre.


Le Journal aurait entre autres cette fonction de restituer l'air du temps et l'état d'esprit de l'auteur lors de l'écriture des textes.

C'est une fonction qui ne prend de l'importance qu'avec le temps: il valait mieux lire Du sens en 2002, par exemple, plutôt qu'attendre 2004 la publication du journal 2002. Mais en 2010, il sera sans doute préférable de commencer par K.310 et Sommeil de personne.

L'une des raisons de publier aujourd'hui le Journal de Travers est de permettre (entre autres, toujours entre autres) de restituer une ambiance, un contexte.

Bon. Il faut donc réorganiser l'ordre des lectures en intercalant entre les ouvrages classés par date de parution les tomes des journaux en fonction de l'année qu'ils décrivent.

Cependant, on n'en sort pas : si l'on préconise, par exemple, de lire La Salle des Pierres (journal 1995 paru en 2000) avant de lire L'épuisant désir de ces choses et Eloge moral du paraître, parus en 1995, il faudrait lire d'abord K.310 (journal 2000 paru en 2003) afin de trouver des précisions sur les modifications apportées à La Salle des Pierres lors de la préparation de sa copie pour l'éditeur, tandis que K.310 imposerait de lire d'abord le journal 2002 ou 2003 dans lequel apparaîtra le récit de sa relecture...

Il y aurait ainsi, à la recherche d'une hypothétique "vérité" dans le texte du journal, toujours quelque chose à lire avant, cet avant se situant dans le futur.
Etonnant retournement qui tout à la fois paralyse la raison et fait sourire.