Simultané

Ce que virent mes yeux fut simultané : ce que je transcrirai, successif, car c'est ainsi qu'est le langage.
Renaud Camus, Vaisseaux brûlés, 484

Les Parques, à vrai dire, auraient inventé sept lettres, dont toutes les voyelles, et au fils de Nauplios ne seraient dues ainsi que les autres : Cadmus, quant à lui, tout en laissant alpha à sa place, à cause de la signification et de l'importance d'aleph dans sa propre langue, transforma leur ordre. Par ailleurs, le problème central est insoluble : l'énumération, même partielle, d'un ensemble infini. En 1931, il est témoin au mariage de son neveu Michel Ney avec Hélène La Caze. Tout nom est perte. Comme les Indiens ne voulaient pas sortir de la maison où ils étaient, ils furent mis en pièces tandis qu'ils criaient : « Nous sommes venus dans la paix vous servir et vous nous tuez ; que notre sang reste sur ces murs en témoignage de notre mort injuste et de votre cruauté. » Vous noterez qu'il n'est même pas question de l'habituelle retombée sur les générations et les générations. Non, un simple signe, et combien précaire. Fils, Manche, Hudson, Sa pâle agonie, Mon amour. En cet instant gigantesque, j'ai vu des millions d'actes délectables ou atroces ; aucun ne m'étonna autant que le fait que tous occupaient le même point, sans superposition et sans transparence. Le fleuve coule sous la mer. Ce que virent mes yeux fut simultané : ce que je transcrirai, successif, car c'est ainsi qu'est le langage.
Renaud Camus, Travers II, Été, sixième journée, p. 356.

Réponse de Renaud Camus (Pseudo-Véhesse) déposé le 29/08/2004 à 12h30 (UTC)

Fils de Nauplios > Palamède
Roussel > Ney >La Caze (Hélène)
Cadmus > Camus > Nez > Ney
La Caze > Las Casas (Bartholomée de ) > "Destruction des Indes"
Las Casas > Las Cases > "Mémorial de Sainte-Hélène"
Hudson Lowe, geolier de Napoléon à Sainte-Hélène
Le fils de Las Cases traverse la Manche pour gifler Hudson Lowe
Lowe > Love > Amour > mon amour
Pâle agonie > Patagonie > William Hudson
Le fleuve qui coule sous la mer est l'Alphée
Aleph + Alpha = Alphée
Patagonie > pâle agonie > Palamède > (Charlus) > (Carus) / Camus / Cadmus / alphabet / lettres / "lettres du blanc" / Roussel (?)


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le 01/03/2008

A propos des ''Fictions du journal littéraire ? Paul Léautaud, Jean Malaquais, Renaud Camus'' de Catherine Rannoux

Ce livre critique ne ménage pas particulièrement l'auteur RC et expose franchement dans une note en bas de page concernant "l'affaire":

Le débat a violemment opposé les anti- et les pro-camusiens, ces derniers défendant l'idée que le diariste était victime d'une lecture déformée par des citations partielles. Si les écrits de R. Camus plaident plutôt en sa faveur, il semble cependant que l'épisode de La Campagne de France marque le début d'une dérive à laquelle la mise au point du récent Du sens n'est pas parvenue à mettre fin: l'annonce de la création par R. Camus d'un parti de l'«in-nocence», hostile à une immigration non-européenne, témoigne d'un engagement idéologique dont les présupposés ne semblent plus rien avoir d'ambigu.
Catherine Rannoux, Les fictions du journal littéraire p.145



Ensuite, la partie consacrée au journal démontre comment le journal se nourrit de lui-même, dans un mouvement dit "perpétuel":

La rétrospection n'est assurément pas absente de ce genre d'écrit; même non édité, il est fréquent par exemple que le diariste se plonge dans la lecture de pages rédigées des années auparavant dont il redécouvre la teneur, ce qui déclenche un nouveau processus d'écriture par auto-engendrement: le journal devient à lui-même sa propre nourriture et sa propre quête, dans un mouvement incessant. A cela, la publication régulière de fragments est susceptible d'ajouter la prise en compte des lectures que d'autres auront pu faire des pages personnelles [...] il ne s'agit plus seulement de l'appel au lecteur futur virtuel, mais bien de la prise en compte de jugements critiques effectifs qui, ayant pour objet les pages passées, deviennent des réalités du présent de l'écriture. Le mouvement est ainsi perpétuel, dans la nécessaire reconduction du geste d'ajustement où cherche à se saisir l'image d'un sujet en permanente élaboration.
Ibid., p.144



Le livre s'attache à un journal en particulier, Fendre l'air,

en partie en raison des événements qui ont marqué cette année-là: chute du mur de Berlin, effondrement du régime Ceausescu en Roumanie, mouvements d'étudiants à Pékin, commémoration du bicentenaire de la Révolution française, etc. Si la période historique n'est assurément pas comparable à celle que vivent Malaquais et Léautaud pendant les années de guerre, l'année 1989 permet cependant, dans la perspective de cette étude, d'établir un relatif point de comparaison: dans la mesure où son actualité présente des épisodes d'une grande importance pour l'Histoire européenne ou mondiale, elle s'avère susceptible à priori de donner lieu à la prise en compte de mots autres (commentaire personnel: ie, plus ou moins: mots repris dans le discours d'autrui) issus des discours politiques. Leur relative rareté témoigne donc à contrario des choix du discours propre, dont un domaine discursif de prédilection est sans conteste la littérature. [...] Les mots autres sollicités par le discours du journal définissent ici le territoire singulier d'un sujet dilettante et exigeant, vagabond de paysages littéraires raffinés, observateur critique d'un monde jugé incivil: telle est du moins l'image de soi que construit l'énonciation grâce au lien tissé avec des extérieurs discursifs qu'elle s'est choisis avec soin.
''Ibid, p.146



Complément le 18/03/2005 à 06h03 (UTC)

Objet : Identification des sources

Catherine Rannoux a fait un étonnant travail d'identification des sources.
Rannoux étudie les différents modes de citation, de la citation explicite avec source à l'appropriation avec légère réécriture, en passant par l'allusion. De ces citations, elle tire des conclusions quant à la vision du monde et le vivre au monde de Renaud Camus.
Il me semble que ses conclusions sont juste, disons qu'elle ne dit rien qu'on ne sache déjà, mais elle s'appuie sur le texte du journal pour étayer ses conclusions, «ça change», comme dirait un ami.
C'est jargonnant, dommage (mais est-ce vraiment évitable? Chaque mot technique ne pourrait être évité qu'au prix d'une périphrase) mais je trouve cela passionnant.

Quelques exemples d'identification:

On devine que rien n'interdit l'accumulation de références à des discours autres, combinant les différentes configurations du mode semi-allusif comme dans ces lignes où une première modalisation autonymique semi-allusive (segment délimité, source donnée de façon allusive) sert de commentaire à une citation d'Ella Maillart, puis une nouvelle citation déclenche une deuxième modalisation interdiscursive dont la source n'est pas donnée bien qu'elle diffère de la première (segment non délimité, source non désignée) :
«Excitées par l'exploration de Bayezid, nous n'eûmes pas de répit jusqu'à ce que, parmi les criailleries des choucas indignés, nous ayons gagné le sommet des falaises faisant face à la citadelle.» L'image pousse son cri, comme pour le pauvre Crusoé dans Londres, chez Perse : c'est celui des choucas indignés, qu'affrontent à la varape les Suissesses intrépides... «En 1835, un voyageur nommé Brant écrivait au sujet de Bayezid que c'était le palais le plus splendide de toute l'Anatolie [...]» Oh! Partir, partir! Que me veut cet at home obèse? (Fendre l'air p.316)

en note de bas de page: L'image pousse son cri est empruntée aux «Images à Crusoé», dans Eloges de Saint-John Perse. La deuxième modalisation fait appel aux mots de «Laeti et errabundi» dans Parallèlement de Verlaine. »

ou encore

Malgré la combinaison (mais tellement singulière) d'éléments qui pour la plupart nous sont assez familiers, somme toute, il y a là quelque chose qui ne ressemble à rien qu'on connaisse, sinon dans quelque haut Moyen-Age rêvé, qu'aggraverait sous la lune d'hiver une Arabie de sombre fantaisie, peuplées d'assassins souriants, et de bourreaux qui tranchent/le cou des innocents. (Fendre l'air p.316)
[...]
Les vers proviennent d'un poème de Tristan Klingsor, «Asie», extrait de la Shéhérazade mise en musique par Ravel. La forme originale en est :
Je voudrais voir des assassins souriants
Du bourreau qui coupe un cou d'innocent
Avec son grand sabre recourbé d'Orient

Décidemment, cette étude de C. Rannoux va changer ma façon de lire le journal. C'est toujours la même surprise de constater à quel point je ne vois pas ce qui est devant mes yeux: le journal est parsemé de citations non dissimulées, en italiques ou entre guillemets, et d'une certaine façon, je ne les avais pas remarquées. Mais comment est-ce possible?

L'écrivain baigne dans la littérature et le moindre paragraphe le transpire.



Deux autres exemples choisis par C. Rannoux:

Et pour le reste, Octave, rentre en toi-même. Je ne sais pas, moi: pourquoi ne tiendrais-tu pas ton journal?
Fendre l'air p.392
note de bas de page: il s'agit d'un vers de Cinna, extrait de la tirade d'Auguste (IV, 2): «Rentre en toi-même Octave, et cesse de te plaindre.»

Un jeune gardien y lisait au soleil, sur un janséniste balcon. Or nous fûmes au chemin de Racine, à Saint-Lambert, à Dampierre même. And then to bed, contents mais fatigués...
Fendre l'air p.185

[...] Mais l'excursion dans un dire familier collectif est susceptible d'ouvrir la voie vers d'autres dires encore: à la voix de la communauté, indifférente au temps, se superpose l'écho possible d'un nouveau dire, singulier celui-ci, surgissement d'une voix du XVIIe siècle spontanément associée au commentaire de la visite de Port-Royal. C'est en effet par le banal «And then to bed» que Samuel Pepys concluait fréquemment les entrées de son Journal, sur un modèle repris ici par l'énonciation de Fendre l'air. Jouant d'une même forme de clôture, le discours laisse percevoir en lui l'équivalence de dires multiples, sur le mode d'un possible «je dis comme disent les Anglais, qui disent comme disait Pepys au XVIIe siècle», et ce alors que la façon de dire en français joue simultanément à imiter les voix du passé. C'est donc à une forme de puits discursif sans fond que l'on a affaire, chaque voix semblant pouvoir s'ouvrir sur d'autres voix, dans une familiarité des dires, mais si rapide, si ténue, qu'elle peut laisser de côté le lecteur dont elle sollicite tant, à moins qu'elle ne l'entraîne à son tour dans le soupçon des échos infinis.
Les fictions du journal littéraires p.165

(C'est moi qui souligne)

[Catalogue] croisement

Et voici déjà la croix, que nous verrons réapparaître avec Kounellis.

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le 16/04/2008

Comment il se fait

G. : On a pensé justement, avec Vaisseaux Brûlés, que c'était peut-être un aboutissement de ce travail, au niveau même du choix d'un nouveau type de support. Qu'est-ce qui a motivé ce choix-là ?

R.C. : Une nécessité impérieuse, vraiment, et que je ressens depuis très longtemps, puisqu'il y a déjà vingt ans de cela certains livres miens se colletaient à cette difficulté de la narration en éventail, si l'on veut, ou en arborescence : c'est-à-dire qui présente partout des embranchements, des carrefours, et qui n'est pas unidirectionnelle, qui ne se contente pas de marcher de son début vers sa fin. Le livre idéal est croisements perpétuels, embranchements infinis, notes, parenthèses, parenthèses dans les parenthèses, notes aux notes aux notes aux notes. Des livres comme les deux Travers - Travers I et Travers II, qui sont les deux seuls parus jusqu'à présent (il doit y avoir quatre Travers au sein des Eglogues), ces livres exploraient déjà les possibilités de niveaux superposés de discours, de figuration spatiale de la prolifération arborescente de la pensée, de la rêverie, et tout simplement de la "réalité". Donc, c'est vraiment quelque chose, un souci, qui est très présent en moi, depuis toujours.

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La forme homomorphe à la pensée, c'est le lien hypertexte, l'association d'idées.




Réponse de Jérôme Vallet (Paul-Laurent Oswald) déposé le 24/08/2004 à 07h52 (UTC)

Objet : Comment ne se pourrait-il pas

Oui, j'avais déjà lu cela. Et "la preuve par l'hyper-texte" me paraît évidente, tellement que je voudrais entendre d'autres points de vue que celui-là, qui m'a convaincu trop facilement.

Mais surtout, ce que je voudrais comprendre, je crois, c'est pourquoi on parle beaucoup d'auteurs "qui-publient-sur-le-Net" sans aucune nécessité formelle ou structurelle, et si peu de ces Vaisseaux-là, qui semblent si bien adaptés "à leur média", que c'en est trop beau ?

(Quand je disais (dans mon message précédent) « Les Vaisseaux brûlés », je voulais parler bien entendu du principe de l'hyper-texte appliqué à l'œuvre littéraire.)


Ma réponse

article de référence

Qu'est-ce que vous appelez "la preuve" par l'hyper-texte? L'association d'idées est à la base de la construction des hyper-liens. C'est une idée géniale, quand on y pense, puisqu'elle consiste effectivement à reproduire la façon désordonnée dont nous pensons (ou plutôt ne pensons pas: l'impression immédiate avant mise en ordre de la pensée), la façon dont chaque mot nous renvoie à des souvenirs ou à des sensations, par association spontanée, c'est une idée déroutante pour toute personne habituée au texte linéaire, au développement ordonné, une idée choquante pour notre pensée occidentale, qui traque le désordre de la pensée depuis 2500 ans, à travers la rhétorique, les plans, les développements logiques...

Oui, bien sûr qu'il est surprenant que le plus classique de nos auteurs adopte le plus nouveau des instruments. Cependant, cet instrument permet de donner une forme justement, subrepticement, à ces impressions immédiates, de les discipliner, il permet d'introduire des sens de lecture, des fils, et de jouer de la cohérence échevelée du monde.

Autre voix:

L'écriture camusienne se caractérise ainsi par une forme d'engendrement successif, les textes renvoyant les uns aux autres, impliquant que la signification n'est jamais arrêtée ni figée, mais qu'elle procède d'une circulation constante entre des écrits toujours en devenir car susceptibles d'être commentés et repris par d'autres. Ce mouvement labyrinthique de l'écriture trouve son aboutissement logique dans un usage d'Internet qui autorise à la fois la circulation non linéaire dans l'écrit et sa réorganisation constante dans un mouvement infini, presque sous les yeux des lecteurs: R. Camus développe sur son site Internet un texte sans fin, «Vaisseaux brûlés», qui donne lieu à son tour à des éditions partielles sur papier, prolongeant le mouvement de création permanente. Les fictions du journal littéraire de Catherine Rannoux, Droz, p.145

Mais surtout, ce que je voudrais comprendre, je crois, c'est pourquoi on parle beaucoup d'auteurs "qui-publient-sur-le-Net" sans aucune nécessité formelle ou structurelle, et si peu de ces Vaisseaux-là, qui semblent si bien adaptés "à leur média", que c'en est trop beau ?

Mais c'est une question qui se pose aussi pour les livres-papier de facture traditionnelle... Peut-être que les personnes aimant une écriture classique, soutenue, ne sont pas les plus attirées vers les ordinateurs. (Pensez à Alain Finkielkraut, par exemple). Je me souviens de cet étonnement, lors de l'assemblée de la SLRC ou de la visite à Plieux, de constater que la plupart des présents n'allait jamais sur Internet et ne connaissaient pas les sites.


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le 01/03/2008

The writings of Renaud Camus

Copie d'une information trouvée sur le net:

Ralph Sarkonak
Department of French, Hispanic and Italian Studies in the Faculty of Arts

Details:
The purpose of this research project is to study the writings of Renaud Camus (b. 1946), one of France’s most prolific contemporary writers. The author of more than fifty books, Camus has published ten novels, numerous works of nonfiction including art criticism and social commentary, and a sixteen-volume diary. Largely unknown to the general public until recently Camus is widely remembered among readers of Roland Barthes for a preface that the well-known semiotician wrote for one of the writer’s early books, Tricks (1979), a kind of Bible of gay liberation.

Renaud Camus became a figure of scandal in the spring of 2000 when he published La Campagne de France, his diary for 1994. Although initially praised, the book was soon criticized for statements interpreted to be anti-Semitic. Camus was plunged into a national and international scandal that was compared to the Dreyfus Affair. Part of the "Affaire Camus" played out at previously slated conferences in New Haven and Montreal. In the end he was not obliged to defend himself in a court of law, as was rumored, but some 300 articles, almost all of which attacked him, were published in the space of a few months. No other contemporary French writer has been more vilified in the French media, although his less equivocal comments about "Arabs" in France led to little or no comment.

No book-length study of Camus exists in English and, apart from the articles produced by French journalists in 2000, most of whom had not read any of his works except the contested passages quoted out of context, relatively little has been written in French. Camus has gone on writing without interruption and has incorporated his experiences during the scandal into two recent works, K.310, his diary for 2000, and a 550-page work entitled Du sens in which he undertakes a detailed analysis of the supposedly anti-Semitic passages of his diary for 1994 and a deconstruction of some of the articles attacking him. In 2003 he also published a novel, L’Inauguration de la Salle des Vents, his most thorough treatment of AIDS to date.

The purpose of this research will be to study the original edition of La Campagne de France — it was withdrawn from sales soon after its publication, although an expurgated edition with numerous blank pages was published later — in the wider context of Camus’s entire oeuvre, something that has not been attempted to date. This new research project follows Professor Sarkonak's study of a very different gay writer, Angelic Echoes: Hervé Guibert and Company (U of Toronto P, 2000), and three earlier monographs on Claude Simon (Nobel 1985), whose style of writing has influenced Renaud Camus.

This project is funded by a $53,666 grant from the Social Science and Humanities Research Council of Canada.



mise à jour le 16 janvier 2010 - Le lien permettant d'accéder à cette information est "mort". En revanche un livre collectif est paru: Les spirales du sens chez Renaud Camus.

Sucking sodomy

Did you have a pleasant afternoon buggering one or more of the young men we left for you ? It must have been delicious out on the downs in the afternoon sun - a thing I have always wanted to do but one never gets the opportunity and the desire at the right moment. I imagine you, however, with your bare limbs entwined to his and all the ecstatic preliminaries of sucking sodomy - it sounds like the name of a station...

Vanessa Bell, lettre à John Meynard Keynes, 1914.


laissé par Renaud Camus sous le pseudonyme de Leopold Bloomsbury sur le forum de la SLRC. Cité dans Corée l'absente p.420


le 01/03/2008

Zèle

Il y eut d'abord le parc. Et ainsi la littérature, car nous ne parlions jamais, entre nous, que du jardin. Et c'est bien d'un jardin qu'il s'agissait, ma dernière visite là-bas, lors de l'enterrement de ma grand-mère, me l'a assez montré. Mais je me souviens très bien de mon premier usage de l'autre mot, plus relevé, l'un de ces dimanches où mon père et moi partions à pied avec les chiens, et marchions tout l'après-midi, par tous les temps, sur les collines, derrière la maison.
Incipit d'Échange, de Denis Duparc

Le jardin? l'entrée d'un grand parc? la pleine campagne déjà? Valery Larbaud, début de la conversation avec Léon-Paul Fargue en préalable à Cartes postales, Gallimard poésies, p.37


Et la résonnance entre les deux textes fait soudain douter de la "sincérité" du souvenir "je me souviens très bien".


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21/02/2008

Influences

Si je lis Flaubert ou des commentaires sur Flaubert, je lis Travers à travers Flaubert, je vois des correspondances, des allusions, partout. Si je lis Barthes, je lis Travers à travers Barthes, si je lis Nabokov, je lis Travers à travers Nabokov (les jumeaux, les miroirs, «Satire is a lesson, parody is a game», «a modicum of average "reality" (one of the few words wich mean nothing without quotes)», «We did not expect that, amid the whirling masks, one mask would turn out to be real face, or at least the place where that face ought to be», etc).

644.« On se demande ce qu'ils ont lu...
Renaud Camus, ''Vaisseaux brûlés

On se demande ce qu'on lit et ce qu'on invente.

Alfred Appel, le commentateur de The annotated Lolita me fait rire, il exagère un peu tout de même : note 48/2 (édition 1991) «toothbrush mustache: Quilty has one too; see p.218. Poe also had one, but Nabokov said that no allusion was intented here.»
Et j'imagine Nabokov souriant ou soupirant devant ce commentateur zélé trouvant des correspondances et des coïncidences sans relâche. (J'aime la note 4/9: «although Nabokov did not know it until this note came into being, Quilty is a town in Country Clare, Ireland, appropriate to a verbally playful novel in which there are several apt references to James Joyce. See 4/11.») Parfois Appel se moque de lui-même: note 51/2 «The name of "Harold D.Doublename" represents a summary phrase (p.182), but the annotator's double initials are only a happy coincidence.»

Finalement, je postulerais que de l'auteur, du narrateur ou du lecteur (tout lecteur attentif est un commentateur potentiel), l'un des trois au moins doit être fou. «Several of Nabokov's narrators are mad. Among other things, their madness functions as a parody of critical dogma about fiction, and a telling parody of the reader's own delusory "contact with reality".» (note 34/3) C'est la condition qui permet de fondre fiction et réalité, la condition qui permet d'admettre qu'entre fiction et réalité, il n'y a qu'un regard. La fiction n'est pas réalité, comme le croit un lecteur naïf, mais il est fort possible que la réalité soit fiction : «If it is disturbing to discover that the characters in The Gift are also the readers of Chapter Four, this is because it suggests, as Jorge Luis Borges says of the play within Hamlet, "that if the characters of a fictional work can be readers or spectators, we, its readers or spectators, can be fictious".» (introduction à The annotated Lolita). Dès lors «ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la» (L'Inauguration p.229) redevient légitime. Il y a bien enchantement et "fairy tale".

«Cet enfant vit dans les livres» pourrait être lu dans son sens premier. (Mais ce que je pense, c'est : doit être lu dans son sens premier.)

Lieu de plaisir

Lorsque j'ai lu la préface à Cartes postales, la librairie Brentano est brusquement devenue un lieu de souvenirs qui m'incite à l'indulgence (je ne pensais pas qu'elle était si ancienne). Je vous copie ces quelques lignes, afin de peut-être changer votre regard, même si cela ne changera rien au côté touristique du lieu:

Il y avait Maroussia, dont j'ai oublié le nom de famille. Je l'ai emmenée un jour à la librairie Brentano pour lui montrer les portraits de Walt Whitman. En sortant, le vendeur, qui était mon ami, me fit un sourire en hauteur et me lança un clin d'yeux qui me laissa tout déconcerté, et dont je n'ai pas encore compris le sens exact. J'aimais beaucoup la librairie Brentano; même, de mes dix-huit ans à mes vingt-et-un an, elle a été mon principal lieu de plaisir. J'aimais à me sentir dépaysé, à la façon de des Esseintes dans les bars et les brasseries anglaises de la rue d'Amsterdam. Du reste, nous éprouvions tous le besoin de nous dépayser; nous affections de ne considérer Paris que comme une de nos capitales, et secrètement nous nous apppliquions la phrase de Nietzsche: «Nous autres Européens». Ce n'était pas pour rien que notre revue allait s'appeler: «L'Œuvre d'Art International»! Oh, les belles Américaines que je frôlais parfois —Excuse me— entre les corps de bibliothèque de chez Brentano! Je rêvais, non seulement de me faire aimer d'elles, mais aussi de leur faire connaître la littérature française contemporaine, de leur traduire, en quel anglais et avec quel accent effroyable, tu vois ça d'ici, les «Moralités légendaires», ou même «Maldoror». Mais elles étaient peu préparées pour cela, je crois; peut-être même qu'elles ne connaissaient pas Whitman! C'était probable en effet, car en fait de poètes américains, c'était surtout Ella Wheeler Wilcox qu'elles achetaient. J'étais un des rares clients français de Brentano, je veux dire des clients assidus, qui venaient trois ou quatre fois par semaine. Après avoir eu à mon égard une attitude très réservée, on finit par m'admettre, et par me laisser fouiller partout, même au sous-sol. A vrai dire, presque tout l'argent dont je disposais passait là!

Valery Larbaud, conversation avec Léon-Paul Fargue, en préalable à Cartes postales (Gallimard poésie), p.48

Quand les magistrats exercent leur discernement

Si, à l'arrivée de trois génisses dans un pré, le taureau appartenant à un éleveur qui se trouvait dans la pâture voisine les suivit le long de la clôture, il est hasardeux d'en conclure que l'une d'elles était en chaleur. Il n'y eut pas sans doute simple accompagnement galant mais expression d'une attirance sexuelle n'impliquant pas nécessairement un état de chaleur et il est difficile de retenir une manoeuvre spéculative de la part du propriétaire de la génisse en raison des risques sérieux pour ses propres animaux, sans commune mesure avec une prestation de service gratuite par un reproducteur de qualité.

La Cour (malgré le mot d'Aristote : «l'homme est un animal raisonnable») est peu éclairée, singulièrement par les parties, sur la psycho-sexualité des bovins, notamment sur les éventuels émois et frémissements avant passage à l'acte, sur les manifestations extérieures d'un état de chaleur générateur d'un élan irrésistible. Une faute à la charge du propriétaire des génisses au sens de l'art. 1382 C. civ., implique que l'acte procréateur et fatal du géniteur qui s'est gravement blessé au membre postérieur droit en s'emmêlant dans la clôture, ait eu pour cause directe l'état de chaleur provocateur de la génisse plutôt que la fougue du taureau aux pulsions exacerbées par la simple vue de trois représentantes de la gent femelle, même sans état incitateur particulier. Le fait que le vétérinaire appelé sur les lieux ait vu dans la pâture la génisse «cavaler» le taureau, alors en fâcheuse posture dans les fils de fer barbelés et donnant une peu glorieuse image du sexe dit fort, ne permet pas de conclure à un état de chaleur préalable à l'assaut initial et aux blessures, alors qu'on ignore le moment exact de cet assaut et même s'il eut lieu le jour ou dans la pénombre complice et romantique de la nuit.

La preuve d'une faute n'est donc pas suffisamment établie à l'encontre du propriétaire de la génisse.
Il y a lieu de réformer la décision entreprise et de débouter le propriétaire du taureau de sa demande de dommages-intérêts. La génise ayant bénéficié d'une saillie fécondante gratuite, il y a là une compensation de fait aux dépenses prévues à l'art. 700 nouv. C. pr. civ.

C. app., Dijon (2e Ch. 2e sect.), 31 mai 1985 31/05/85 Dijon (2e Ch. 2e sect.), 31 mai 1985 31/05/85 RGP 3093

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