G. : On a pensé justement, avec Vaisseaux Brûlés, que c'était peut-être un aboutissement de ce travail, au niveau même du choix d'un nouveau type de support. Qu'est-ce qui a motivé ce choix-là ?

R.C. : Une nécessité impérieuse, vraiment, et que je ressens depuis très longtemps, puisqu'il y a déjà vingt ans de cela certains livres miens se colletaient à cette difficulté de la narration en éventail, si l'on veut, ou en arborescence : c'est-à-dire qui présente partout des embranchements, des carrefours, et qui n'est pas unidirectionnelle, qui ne se contente pas de marcher de son début vers sa fin. Le livre idéal est croisements perpétuels, embranchements infinis, notes, parenthèses, parenthèses dans les parenthèses, notes aux notes aux notes aux notes. Des livres comme les deux Travers - Travers I et Travers II, qui sont les deux seuls parus jusqu'à présent (il doit y avoir quatre Travers au sein des Eglogues), ces livres exploraient déjà les possibilités de niveaux superposés de discours, de figuration spatiale de la prolifération arborescente de la pensée, de la rêverie, et tout simplement de la "réalité". Donc, c'est vraiment quelque chose, un souci, qui est très présent en moi, depuis toujours.

source

La forme homomorphe à la pensée, c'est le lien hypertexte, l'association d'idées.




Réponse de Jérôme Vallet (Paul-Laurent Oswald) déposé le 24/08/2004 à 07h52 (UTC)

Objet : Comment ne se pourrait-il pas

Oui, j'avais déjà lu cela. Et "la preuve par l'hyper-texte" me paraît évidente, tellement que je voudrais entendre d'autres points de vue que celui-là, qui m'a convaincu trop facilement.

Mais surtout, ce que je voudrais comprendre, je crois, c'est pourquoi on parle beaucoup d'auteurs "qui-publient-sur-le-Net" sans aucune nécessité formelle ou structurelle, et si peu de ces Vaisseaux-là, qui semblent si bien adaptés "à leur média", que c'en est trop beau ?

(Quand je disais (dans mon message précédent) « Les Vaisseaux brûlés », je voulais parler bien entendu du principe de l'hyper-texte appliqué à l'œuvre littéraire.)


Ma réponse

article de référence

Qu'est-ce que vous appelez "la preuve" par l'hyper-texte? L'association d'idées est à la base de la construction des hyper-liens. C'est une idée géniale, quand on y pense, puisqu'elle consiste effectivement à reproduire la façon désordonnée dont nous pensons (ou plutôt ne pensons pas: l'impression immédiate avant mise en ordre de la pensée), la façon dont chaque mot nous renvoie à des souvenirs ou à des sensations, par association spontanée, c'est une idée déroutante pour toute personne habituée au texte linéaire, au développement ordonné, une idée choquante pour notre pensée occidentale, qui traque le désordre de la pensée depuis 2500 ans, à travers la rhétorique, les plans, les développements logiques...

Oui, bien sûr qu'il est surprenant que le plus classique de nos auteurs adopte le plus nouveau des instruments. Cependant, cet instrument permet de donner une forme justement, subrepticement, à ces impressions immédiates, de les discipliner, il permet d'introduire des sens de lecture, des fils, et de jouer de la cohérence échevelée du monde.

Autre voix:

L'écriture camusienne se caractérise ainsi par une forme d'engendrement successif, les textes renvoyant les uns aux autres, impliquant que la signification n'est jamais arrêtée ni figée, mais qu'elle procède d'une circulation constante entre des écrits toujours en devenir car susceptibles d'être commentés et repris par d'autres. Ce mouvement labyrinthique de l'écriture trouve son aboutissement logique dans un usage d'Internet qui autorise à la fois la circulation non linéaire dans l'écrit et sa réorganisation constante dans un mouvement infini, presque sous les yeux des lecteurs: R. Camus développe sur son site Internet un texte sans fin, «Vaisseaux brûlés», qui donne lieu à son tour à des éditions partielles sur papier, prolongeant le mouvement de création permanente. Les fictions du journal littéraire de Catherine Rannoux, Droz, p.145

Mais surtout, ce que je voudrais comprendre, je crois, c'est pourquoi on parle beaucoup d'auteurs "qui-publient-sur-le-Net" sans aucune nécessité formelle ou structurelle, et si peu de ces Vaisseaux-là, qui semblent si bien adaptés "à leur média", que c'en est trop beau ?

Mais c'est une question qui se pose aussi pour les livres-papier de facture traditionnelle... Peut-être que les personnes aimant une écriture classique, soutenue, ne sont pas les plus attirées vers les ordinateurs. (Pensez à Alain Finkielkraut, par exemple). Je me souviens de cet étonnement, lors de l'assemblée de la SLRC ou de la visite à Plieux, de constater que la plupart des présents n'allait jamais sur Internet et ne connaissaient pas les sites.


source
le 01/03/2008