Message de Renaud Camus déposé le 12/09/2004 à 10h43 (UTC)

Objet : Nouvelles éditoriales

Permettez-moi de vous remercier pour la vivacité de vos réactions. Néanmoins il me semble évident qu'il n'y aucune "action" à mener pour le moment. Les Éditions Fayard sont dans leur droit le plus strict, et je leur suis très reconnaissant - et tout spécialement à leur président-directeur général, M. Claude Durand - pour la généreuse hospitalité éditoriale qu'ils m'ont offerte courageusement pendant cinq annéees.

Aucune explication économique n'est avancée, et je ne crois pas qu'il y ait de problème de ce côté-là. Claude Durand, in fine, m'interdit formellement de reproduire la lettre de lui que j'ai reçue hier. Je pense pouvoir dire néanmoins que cette lettre, assez longue, est divisée en deux parties sensiblement égales.

Dans la première partie, Claude Durand déplore mes doléances réitérées à propos des changement de formulation auxquelles me contraignent parfois mes éditeurs (P.O.L autant que lui-même); et surtout il proteste contre mes plaintes réitérées relatives à ses interventions quant à ma ponctuation. Il dit que je me montre ingrat à l'égard de mes bienfaiteurs, qui n'agissent que pour me protéger (et, dans le premier cas, pour se protéger eux-mêmes).

Dans la deuxième partie de sa lettre, Claude Durand exprime sa désapprobation totale à l'égard de mon attitude au moment des élections présidentielles d'avril 2002 - attitude ainsi caractérisée : pas question une seule seconde de voter Le Pen, mais pas question non plus de voter Chirac, et voeu que Le Pen - en ça de la majorité bien sûr, en-deça du succès -, ait le plus de voix possible, de façon, que soit entendue la protestation du peuple français face à la disparition dont il est menacée en tant que tel (et si tant est, ce dont l'auteur du journal doute un peu, que cette protestation puisse bien être assimilée au vote Le Pen).

Je suis bien conscient que cette position (ici très résumée, bien sûr) ne coïncide pas avec celle qu'a exprimée à cette époque, avec mon accord, la Société des lecteurs (mon accord ne marquant que la totale autonomie de la Société des lecteurs par rapport à moi); et bien conscient aussi que cette attitude ne coïncide certainement pas avec celle de la majorité d'entre vous, qu'elle risque même de choquer gravement.

Claude Durand déclare qu'arrivé à ce passage relatif aux élections, il a suspendu sa lecture, et décidé de ne pas publier le texte. Il assimile ma position à celle des intellectuels de la droite conservatrice au temps de la République de Weimar, inconcients des dangers de la montée du nazisme, et laissant faire par le petit peuple, avec le succès qu'on sait, le sale travail. Réagir à ce message.


Ma réponse déposée le 12/09/2004 à 12h44 (UTC)

Objet : De bric et de broc

La position de Claude Durand est-elle définitive, ou entrevoit-il des possibilités de compromis, par des coupes (je sais, je sais...)?

Car il y aurait la possibilité de faire un journal hybride, mi-publié, mi sur le site de Vaisseaux brûlés: les passages inacceptables pour Fayard se trouveraient en ligne sur votre site, possiblement à partir d'un renvoi explicite dans le journal, vous laissant ainsi l'entière responsabilités de vos propos.
Mais bien sûr, je comprendrais que vous trouvassiez l'idée-même d'un tel compromis offensante.

Ce n'est pas le moindre paradoxe pour nous qui vous aimons que de chercher des solutions pour permettre la publication d'un livre qui selon toute apparence vous attirera les pires ennuis.

[1]


Autre réponse de ma part déposée le 14/09/2004 à 05h23 (UTC)

Objet : Réserves

Je comprends parfaitement l'attitude de Claude Durand. Il ne s'agit pas de publier des opinions avec lesquelles il serait en désaccord, il s'agit de diffuser des idées qu'il réprouve et juge dangereuses. A ce titre, je comprends qu'il se considérerait comme complice s'il aidait à faire connaître les-dites idées.

Ce ne sont pas les idées de Renaud Camus, m'objectera-t-on. Il ne veut pas voter Le Pen. Il espère que les autres le feront (hum...).
Mais comment souhaiter que Le Pen ait 45% de voix? Cela revient à appeler de ses vœux une atmosphère de haine et de quasi-guerre civile, cette quasi-guerre civile si souvent dénoncée par ailleurs et imputée à d'autres. J'essaie d'imaginer concrètement (car tout cela a bien failli être trop concret) ce que seraient mes voyages quotidiens dans le RER, les pendulations dans les couloirs du métro, en sachant qu'une personne sur deux ou presque a voté FN. Je crois que j'aurais peur, réellement peur, peur qu'à tout moment éclate une algarade, des insultes, une bagarre.
Je ne peux souhaiter que la moitié des personnes que je côtoie anonymement, au bureau, dans la rue, votent FN. Je ne peux souhaiter que la moitié des personnes que je côtoie soient remplis de haine ou de mépris.
— Mais tu exagères, le vote Le pen était un vote de protestation, tous ceux qui ont voté Le Pen n'étaient pas fachos!
— Je l'espère, et tant mieux. Mais dans la logique de ce raisonnement, il faudrait donc souhaiter que ce soit le désespoir qui pousse la moitié des gens à voter Le Pen. Comment souhaiter, réellement, concrètement, dans la vie réelle, que les gens soient désespérés à ce point-là?

Tout cela pour quoi? pour "que soit entendue la protestation du peuple français face à la disparition dont il est menacée en tant que tel"?
Personnellement il me semble que c'est trop cher payer le fait d'être entendu. Je ne souhaite pas à ce point-là ne pas disparaître. (Et dans mon fatalisme slave j'ajouterais qu'entre disparaître par manque de sang dans les veines, ou disparaître par renouvellement intégral du sang dans les veines, il s'agit toujours de disparaître...)

Il y a quelque part dans Breaking the waves cette phrase qui me remplit d'effroi et m'empêche de désirer ardemment: "lorsque Dieu veut nous punir il exauce nos prières".


Cela étant dit, je ne suis pas Claude Durand, je ne dirige pas une maison d'édition ayant pignon sur rue, et je souhaite trouver un moyen pour que le livre soit édité. Je préfère qu'il soit possible de discuter à partir d'un livre contestable plutôt qu'il soit impossible de discuter dans la bien-pensance molle ambiante. Les livres de Renaud Camus sont pour moi une occasion de "penser autour", ou "à partir de", et visiblement celui-là ne ferait pas exception.
D'autre part, le débat de fond n'a pas eu lieu. Ayant découvert Renaud Camus par Du sens en juin 2002, je me souviens m'être dit avec soulagement: «Magnifique, c'est exactement ce qu'il faut pour discuter, pour comprendre pourquoi l'exaspération ou le désespoir ont poussé tant de gens à voter Le Pen.» Mais le débat n'a pas eu lieu et l'exaspération demeure.

Le plus simple bien sûr serait de trouver un éditeur. N'y aurait-il pas de possibilités à l'étranger, en Hollande ou en Suisse?
(En réfléchissant au moyen d'imprimer nous-mêmes j'entrevois tant de détails que je crains qu'il ne faudrait une personne ayant beaucoup de temps libre pour s'en occuper. On m'a dit par exemple qu'il fallait savoir surveiller un imprimeur, profession roublarde (paraît-il), je me suis demandée comment payer les droits d'auteur et les déclarer fiscalement, il faudrait sans doute une structure, même simplement associative... Bref, le plus simple serait de trouver un éditeur.)


Quelques semaines plus tard, étonnée par l'absence de réaction de la Sociétés des lecteurs, j'ai publié un long message.

Notes

[1] NB : Corée l'absente nous apprend que mes/ces propositions ont été présentées à Claude Durand.