Depuis neuf heures...

Minuit et demi. L'heure a passé vite,
depuis qu'à neuf heures j'ai allumé la lampe,
et suis venu m'assoir ici. Je suis resté sans lire,
et sans parler. À qui aurais-je pu parler,
moi qui vis seul dans cette maison.

Le fantôme de ma jeunesse,
depuis qu'à neuf heures j'ai allumé la lampe,
est venu me trouver et me remettre en mémoire
le parfum des chambres fermées
et le plaisir passé — un plaisir d'une telle audace!
De même m'a-t-il remis sous les yeux
des rues qu'on ne pourrait pas reconnaître aujourd'hui,
des rendez-vous très fréquentés qui n'existent plus,
et des théâtres et des cafés qui ont fait leur temps.

Le fantôme de ma jeunesse
est venu m'apporter aussi sa part de chagrin;
deuils de famille, séparations,
opinion de proches, volontés
des morts si peu respectées.

Minuit et demi. Comme l'heure a passé.
Minuit et demi. Comme les années ont passé.

Constantin Cavafis in En attendant les barbares traduit par Dominique Grandmont (Gallimard poésie)

Jean Puyaubert

Nous n'étions d'accord sur rien et nous étions en sympathie sur tout.

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés, §783

Autour de Syntaxe

Je retarde le moment de lire Syntaxe. Je lis Misrahi.

Il conviendra alors d'être patient.

D'étranges phénomènes se produiront. Sans que l'être d'ici (ici ou ailleurs) ait à entreprendre la moindre action, sans qu'aucun geste, travail ou mouvement soit nécessaire, sans qu'il y ait à mobiliser les ressources illusoires de l'impatience, le meilleur des choses se déploiera ici, autour de l'être, sur son fleuve et dans son jardin. Une grand patience secrète, faite non d'amertume résignée, mais d'un savoir et d'une confiance non répertoriés dans les livres, convaincra l'être d'ici que ce qui est désiré arrive et que ce qui est attendu se produit, pourvu seulement qu'on sache et l'attendre sans l'attendre et le désirer sans les vouloir.

Robert Misrahi, Construction d'un château, p.129, Points Seuil

Une lecture non linéaire des mots

Le principe du diphone revient à dire qu'on représente les syllabes dans la CONSÉCUTIVITÉ de leurs éléments. Je ne crains pas ce mot nouveau, vu que s'il existait, ce n'est pas seulement [ ] (1), c'est pour la linguistique elle-même qu'il ferait sentir ses effets bienfaisants.
Que les éléments qui forment un mot se suivent, c'est là une vérité qu'il vaudrait mieux ne pas considérer, en linguistique, comme une chose sans intérêt parce qu'évidente, mais qui donne d'avance au contraire le principe central de toute réflexion utile sur les mots. Dans un domaine infiniment spécial comme celui que nous avons à traiter, c'est toujours en vertu de la loi fondamentale du mot humain en général que peut se poser une question comme celle de la consécutivité ou non-consécutivité, et dès la première (2)
Peut-on donner TAE par ta + te, c'est-à-dire inviter le lecteur non plus à une juxtaposition dans la consécutivité, mais à une moyenne des impresions acoustiques hors du temps? hors de l'ordre dans le temps qu'ont les éléments? hors de l'ordre linéaire qui est observé si je donne TAE par TA—AE ou TA—E, mais ne l'est pas si je le donne par ta + te à amalgamer hors du temps comme je pourrais le faire pour deux couleurs simultanées.

(1) En blanc dans le texte
(2) Phrase inachevée dans le manuscrit
Saussure cité par Starobinski dans Les mots sous les mots, p.46

Ainsi le sens des mots perd son importance, c'est le son qui prime pour donner forme au mot caché. Le texte est le support d'autre chose, le sens n'est plus son premier but: il ne s'agit plus de raconter une histoire.
Si Saussure a raison, si réellement les anagrammes sous-tendent la littérature latine et ne sont pas issus simplement de son imagination, alors existait il y a deux mille ans une approche du texte qu'aujourd'hui on peine à ébaucher tant l'on est devenu tributaire de la narration...

LA LITTÉRATURE EST TRÈS EN RETARD: AUX PEINTRES ON NE DEMANDE PLUS GUÈRE, HEUREUSEMENT, CE QUE REPRÉSENTENT LEURS TABLEAUX, MAIS DES ÉCRIVAINS LA MAJORITÉ DÉSIRE ENCORE SAVOIR QUEL EST LE SUJET DE LEUR ROMAN, AND WHAT IT IS ABOUT: QU'UNE ŒUVRE N'AIT D'AUTRE SUJET QU'ELLE-MÊME, SA COMPOSITION, L'AGENCEMENT DE SES ÉLÉMENTS, LA DOXA L'ADMET DÉSORMAIS TANT BIEN QUE MAL POUR LES ARTISTES, MAIS ELLE SE REFUSE À L'ACCEPTER DÈS LORS QU'IL S'AGIT DE ROMANCIERS.*

* Bien sûr: c'est parce que le langage est par nature, intrinsèquement, représentatif et référentiel.
Renaud Camus, Été, p.122

Jean-Pierre Camus contre l'indexation

Il y a au moins cinq cents ans que l'on indexe, et pourtant il aura fallu attendre le milieu du XXe siècle pour voir apparaître les mots indexer et indexation, que les dictionnaires datent de 1948. On a commencé par des ouvrages, et de là on est passé à des collections. Au début du XVIe siècle, ce n'est pas encore le mot index qui désigne le résultat de l'opération; c'est tabula. Il s'agit bien de rompre la linéarité des documents traités, d'en donner une projection tabulaire, qui permette d'y tracer un chemin autre que celui que les auteurs avaient choisi. C'est ainsi, en partant de l'index, que la plupart des lecteurs se promenaient dans Pline l'Ancien, dans les Essais de Montaigne ou dans les commentaires hiéroglyphiques de Pierus Valerianus.

En tête du tome V de ses Diversités (1610), Jean-Pierre Camus, l'évêque de Belley, ami de saint François de Sales, dit son hostilité à la pratique de l'indexation et au mode de lecture qu'elle induit. Il demande au lecteur de ne pas considérer comme une imperfection le fait que son livre soit «sans Indice des mémorables»: «C'est une erreur populaire, qui n'infecte que les faibles cerveaux, qui appellent cela l'âme du livre, et c'est l'instrument de leur stupidité. Ces gens peuvent être appelés Doctores tabularii, lesquels Sapiunt tantum per Indices. Les enquerrez-vous de ce qu'ils savent? Ils vous demandent un livre pour le montrer, et aussitôt à la Table pour trouver ce qu'ils cherchent, les habiles appellent cela le pont aux ânes.» Les quatre premiers volumes des Diversités étaient munis d'index, d'ailleurs fort bien faits, ce qui n'arrêtent pas les protestations de Jean-Pierre Camus: «Les tables des tomes précédents de l'auteur, faites par je ne sais qui, et à son insu, lui déplaisent, sachant qu'il faut retrancher tant que l'on peut ce qui fomente la paresse, paresse mère de l'ignorance.» Les volumes suivants comportent des index. Le fait que la protestation de Jean-Pierre Camus soit restée vaine, même auprès de ses propres éditeurs, montre que l'indexation répond à un véritable besoin, dès que l'imprimerie a multiplié les documents: on ne peut pas tout lire, de tous les livres, même en n'étant pas paresseux. À la nécessité empirique de trouver de l'information répond la pratique de l'indexation, qui restera empirique pendant plus de quatre siècles.

Préface de Michel Le Guern à Les Fondements théoriques de l'indexation, une approche linguistique, de Muriel Amar

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