A partir des notes de bas de page référencées dans Syntaxe, je me suis plongée dans les articles de Jacques Dewitte. Ce sont de petites merveilles:

  • "Pouvoir du langage et liberté de l'esprit" analyse la langue utopique de 1984 d'Orwell:

L'un des moyens principaux employés pour réaliser ce projet fou de rendre impossible toute pensée divergente, c'est la simplification du vocabulaire, la destruction des mots. [...] l'appauvrissement du vocabulaire réduit aussi la possibilité de réfléchir, [...] la possibilité de choisir ses mots est un danger pour le projet totalitaire absolu, la multiplicité des mots possibles créant une hésitation et une indétermination. [...] Ce processus destructif mis en œuvre dans l'élaboration du newspeak va exactement à l'encontre du cours normal de l'évolution du langue et de la constitution progressive d'une civilisation. Si on peut considérer celle-ci comme un processus de différenciation interne et d'élaboration de distinctions de plus en plus fines, l'évolution consiste ici en une régression par la destruction systématique des distinctions linguistiques et conceptuelles dont ne demeurent que quelques oppositions grossières.
"Pouvoir du langage et liberté de l'esprit" in Les Temps modernes, mai 1991


  • "Langage et inhumain" s'attache aux rapports qui lient l'homme à sa langue, rapports subjectifs réciproques qui déterminent l'un par l'autre:

Il faut ajouter avec Sternberger que le langage est nécessairement sous-tendu par une responsabilité éthique, par un amour, une passion pour la langue. [...] nous sommes responsables de notre manière de parler, responsables de la langue elle-même. [...] Peut-on à la fois adopter vis-à-vis du langage cette attitude de respect sacré et affirmer qu'il n'est rien d'autre qu'une œuvre humaine et qu'en le servant, l'homme ne fait en somme que se respecter lui-même? [...] Comme chez Humbolt, cette difficulté peut à mon sens être dépassée à condition de repenser l'idée même de tradition: conçue comme une «mine inépuisable», c'est-à-dire un fonds immaîtrisable par les individus, elle constitue pour les hommes eux-mêmes une opacité et une transcendance, et il y a une non-coïncidence à soi de cette identité de l'humanité et du langage. [...]
"Langage et inhumain" in Les Temps modernes, décembre 1996


La langue détermine donc notre capacité à penser, notre amour pour elle et l'attention que nous lui portons nous constituent humain, la langue permet de penser et de dire le monde.
Renaud Camus lui prête une faculté supplémentaire, et peut-être préalable: la langue nous permet de percevoir:

Au nom de l'exigence naïvement entendue d'"être-soi-même" on oppose aux interpellations de la forme les sympathiques valeurs de l'expression, sans bien comprendre que l'expression, non plus que le soi ni le moi, n'est pas toujours déjà là, mais qu'elle procède de la forme elle aussi, "du moins pour le plus", de la langue comme extérieure et antérieure à nous-mêmes, de la syntaxe non seulement comme instrument de cette expression elle-même, mais comme propédeutique de la perception : elle n'apprend pas seulement à dire, mais d'abord à voir et à ressentir, autant dire à être.
Renaud Camus, Syntaxe, p.34

Voilà un point qui m'intrigue: que voit-on du monde, comment voit-on le monde, quand on ne sait pas nommer ce qui nous entoure?
Nommer est la grande activité mythique. C'est la tâche confiée à l'homme par Dieu dans la Genèse, c'est la faculté perdue dans Cent ans de solitude (la mémoire s'efface et il faut lutter en attachant des étiquettes aux objets) ou le don aux morts dans La Vie, mode d'emploi (un chapitre évoque une île où un mot disparaît du vocabulaire chaque fois qu'un homme meurt). Nommer et dire les choses est ce qui permet de lutter contre l'oubli et la mort.

Je me souviens d'une scène pitoyable et drôlatique lors du tirage d'une loterie dans un collège. Une élève avait été choisie pour tirer les billets gagnants, elle annonçait "le numéro 1436 gagne ...", et c'était toujours un truc ou un machin. Elle était incapable de nommer ou de décrire les lots, improbables il est vrai, offerts par les commerçants de la ville. Au bout d'un moment, le temps de comprendre ce qui se passait, toute la salle riait sous cape.
Comment cette jeune fille voit-elle le monde? Que comprend-elle des journaux ou de la télé? J'aimerais bien le savoir, vraiment. Un grand myope me disait «Sans mes lunettes, je ne vois rien» et je l'imaginais aveugle jusqu'à ce qu'un opticien simule pour moi la vision d'un grand myope: non, je n'étais pas aveugle, la lumière et les couleurs passaient, ce qui manquaient, c'étaient les formes, tout était flou, imprécis, il était impossible de reconnaître un visage ou de circuler dans une pièce encombrée.
A quoi ressemble de ne pas avoir de vocabulaire et de syntaxe? Que perd-on du monde?