La grande vertu de Syntaxe aura été de me faire réfléchir à mes rapports à la langue française.
Je me rends compte que lorsque je pense à la langue, j'imagine toujours la langue écrite, jamais la langue orale. Spontanément, la langue est ce que j'écris ou ce je lis, pas ce que je dis ou ce que j'entends. L'interlocuteur réel avec qui je parle ou que j'écoute s'efface devant le contenu du disours que je lis ou écris. (Est-ce la trace d'une misanthropie fondamentale?)

Si je pense à la syntaxe à l'oral, elle est pour moi la lenteur, le détour et l'écart dans ce qu'elle fait prendre de temps, et cette lenteur est elle-même pensée, temps de la réflexion (Y a-t-il un lien entre la structure de l'allemand (le verbe à la fin dans les temps composés qui suppose un ralentissement de la compréhension) et le fait que ce soit justement la langue qui a fournit le plus de philosophes? (La réponse est peut-être chez Humbolt.)). J'ai été frappée par l'analyse de Dewitte de la novlangue, quand il dit «Celui qui parle à toute allure n'a même pas le temps de penser à ce qu'il dit; comme le dit Orwell, son cerveau n'est pas impliqué dans le processus de la parole, celle-ci ne s'effectuant «qu'au niveau du larynx».

La syntaxe effectue la mise en forme de la pensée, elle est en même temps la preuve qu'il y a eu de la pensée et ce qui dans une certaine mesure (une mesure entière?) permet la pensée. Evidemment, puisque la syntaxe est aussi le code qui nous permet de nous comprendre, elle est respect de l'autre, attention portée à ce qu'il puisse nous comprendre, attention accordée au fait d'être compris. L'utilisation de la syntaxe est bel et bien volonté d'échange.
Abandonner la syntaxe, c'est effectivement considérer qu'il n'est plus très important d'être compris, c'est finalement un retour à la solitude dans le bruit de la parole (et non dans le silence de la réflexion). L'analyse du tu ou du vous qui signifient de plus souvent un je (p.94) est à ce titre très frappante.