Discussion sur l'honneur

Ce billet reprend et répond à la réponse de Renaud Camus.

Une sommaire tentative de récapitulation, de ma part, donnerait ceci : tragédie / drame (voire "souci"), aristocratie / petite bourgeoisie, virginité des femmes / liberté sexuelle ("innocence du sexe")…

Couples non-antithétiques : virginité des femmes / honneur, honneur / parole, parole / tragédie (suicide "d'honneur" - objection : est-ce que le suicide d'honneur n'est pas un cliché du "drame" ?)


Je remplacerais virginité par vertu, c'est-à-dire fidélité exclusive, seule garante de la lignée, du sang et du nom. Ce n'est pas, je pense, tant la fidélité des femmes qui importait (à la jalousie et autres sentiments de propriété près) que la certitude de l'origine de la descendance. Tout ici repose sur la parole des femmes, constatation étrange dans ce monde où elles avaient si peu accès à une parole publique (à moins que ce ne soit une contradiction qu'en apparence).

Quel rapport avec l'honneur? Qu'est-ce que l'honneur, sinon une certaine idée que l'on se fait de soi? Peut-on avoir de l'honneur si on doute de ses origines (entre autres, thème de ''L'Alouette'' d'Anouilh, légitimité du Charles VII douteuse)? Ne faut-il pas également, pour qu'il y ait sens de l'honneur, que l'individu considère qu'il y a des valeurs ou des principes supérieurs à sa vie, et n'est-ce pas finalement tout simplement cela qui a été perdu au XXième siècle: la vie posée comme valeur ultime de la vie, sans autre absolu?

Peut-on avoir de l'honneur si on doute de ses origines ? Il n’est pas évident que cette question soit pertinente par rapport au sujet.
Qu’est-ce que l’honneur, à quoi fait-il appel ou sur quoi s’appuie-t-il ? Un moment j’ai été tentée de lui donner une référence externe, d’en faire une référence au sacré. Mais je ne crois pas que ce soit cela. Il me semble que l’honneur, en dehors des cas où il n’est que soumission à une contrainte sociale (ne pas être accusé de lâcheté), se rapporte à une fierté, à une idée de soi, peut-être à ce qu’il faudrait nommer orgueil. C’est dans un certain sens s’accorder beaucoup d‘importance.

C’est ainsi d’ailleurs qu’il s’est dévalorisé. Concernant la vertu des femmes, la petite phrase «vous placez votre honneur à un bien étrange endroit» s’est répandue (cf Travers : un viol, c’est moins grave qu’une jambe en moins) et le sens de l’honneur a pris une connotation négative. A l’époque où je lisais Anouilh, je lisais plus généralement beaucoup de théâtre du XXe siècle: Giraudoux, Claudel, Camus l’autre, Sartre… L’honneur était tourné en dérision par les existentialistes, vivre, survivre, était la grande affaire, mourir était devenu la solution de facilité. Je reviens à l’analyse de Todorov dans Face à l’extrême :
Les dirigeants de l’insurrection [de Varsovie] agissent comme s’ils obéissaient au précepte : mieux vaut être mort que rouge. […] Une telle attitude héroïque force le respect. Mais on peut se demander en même temps si l’alternative ainsi formulée correspond bien aux possibilités «réelles». «Rouge» ne s’oppose pas à «mort», mais seulement à «blanc», «brun» ou «noir»; et seuls les vivants ont une couleur. L’un des combattants qui n’était pas d’accord avec le déclenchement remarque: «Si nous ne cessons pas un jour de tous vouloir mourir pour la Pologne, il n’y aura bientôt plus un Polonais pour l’habiter». Et les héros de l’insurrection morts, Varsovie devint quand même «rouge».
En fait, dans l’héroïsme, la mort a une valeur supérieure à la vie. La mort seule —la sienne propre comme celle des autres— permet d’atteindre l’absolu: en sacrifiant sa vie, on prouve qu’on chérit son idéal plus qu’elle. […] Dans certains circonstances exceptionnelles, et l’insurrection de Varsovie en est une, la mort peut être facile, en particulier si l’on croit à la résurrection des âmes, mais même sans cela: la mort reste une inconnue et par là elle fascine; perdre la vie, c’est mettre tout son courage en un seul geste. La vie, elle, peut exiger un courage de tous les jours, de tous les instants; elle peut être, elle aussi, un sacrifice, mais qui n’a rien de flamboyant: si je dois sacrifier mon temps et mes forces, je suis bien obligé de rester en vie. En ce sens, vivre devient plus difficile que mourir. […]
Cette attitude non héroïque a cependant un inconvénient c’est qu’elle se prête mal aux récits, en tout cas aux récits de facture classique; or la fonction narrative est indispensable dans toute société. En fait, les héros s’inspirent invariablement d’un exemple livresque ou légendaire appris au cours des années de jeunesse. Et dans le feu de leur action, ils prévoient déjà l’effet qu’elle aura une fois convertie en mots: le récit à venir forme le présent. Okulicki reproche aux autres plans d’insurrection «de ne pas être assez spectaculaire», alors que le sien est tel que «le monde entier en parlerait». Le bulletin des insurgés déclare, à la date du 3 octobre 1944 : «Personne en Pologne ni à Varsovie ne peut […] dire que nous nous sommes rendus trop tôt»: le souci des récits à venir est présent au moment de l’action même.

Tzvetan Todorov, prologue de Face à l’extrême
Cette idée «Si nous ne cessons pas un jour de tous vouloir mourir pour la Pologne, il n’y aura bientôt plus un Polonais pour l’habiter» m’a profondément marquée. Pour gagner, pour faire triompher ses idées, il faut commencer d’abord par survivre. Il s’agit d’un oubli de soi, de la gloire qu’on pourrait retirer d’une action héroïque, au profit de l’obstination à vouloir faire triompher une cause, même anonymement. Nous passons de l’honneur à l’humilité.

[À voix nue 3/5] Les cartes et la Caronie

l'émission.

Salgas : Passion dévorante pour l'histoire et la géographie. Les cartes. Carte de Caronie. Géographie dans Journal d'un voyage en France. Vous vous promenez longuement dans votre région, autour de Chamalières.
RC: Passion présente dès Passage, Travers. Pourquoi l'histoire, pourquoi la géographie? Un attachement pour le passé, une sympathie pour tout ce qui est veuf de pouvoir. Une sympathie pour tout ce qui perd le pouvoir, tout ce qui tombe. Fasciné par les signes du pouvoir. Déteste le pouvoir, mais en aime les signes. Intérêt très profond.

Salgas : Chute sociale relative de votre famille: est-ce par là que vous expliquez cette nostalgie?
RC: Explication tellement énorme. Mais le fait qu'elle soit grossière n'empêche pas qu'elle soit juste. Traumatisme enfantin de la perte d'une maison. On sauve par l'écriture ce qui pouvait l'être (conservatoire). Déclassement économique accompagnée d'une résistance sociale manifeste. Surchage des signes d'une situation perdue, par exemple le vouvoiement, tout de même extrêmement anachronique.
Toute littérature est liée à la perte. Pourquoi le Sud une littérature si abondante et si belle? Monde perdu que la littérature compense.

P Salgas: Etes-vous satisfait d'être de Chamalières? Je pense à quelqu'un d'autre.
RC: J'arrive toujours en second: mon nom est celui de quelqu'un d'autre, je suis né dans un lieu illustré par quelqu'un d'autre, Roman est Roman II, après le roi mythique Roman I.
Légitimité: RC plus que Giscard d'Estaing, car RC né à Chamalières.
Chamalières: un non-lieu. Un peu exagéré. Mais confins effectivement flou. Une ville entre deux villes, Clermont et Royat. Lieu de transition, de passage.

Salgas: Vous vous sentez Auvergnat?
RC: Non, je ne me sens rien du tout. Inappartenance (Roubaud). Le bathmologue ne se situe pas au-delà des discours, il doute de son propre discours. Il ne tient pas à ses opinions. Je n'y tiens pas. Par rapport à l'Auvergne, je n'y tiens pas (mais pas d'hostilité non plus). Ce n'est pas une identité très forte car elle n'est pas problématique. Pas comme être belge, corse, breton, juif. Identités problématiques donc très fortes.
De plus peu connotations assez déplaisantes. Chanson de Brassens, Victor Hugo à propos de l'avocat Manuel arrêté sous la Restauration:
« Vicomte de Foucault lorsque vous empoignâtes
L'éloquent Manuel de vos mains auvergnates »
On sent que les mains auvergnates sont vraiment une circonstance aggravante. Nous aimions l'Auvergne: l'art roman, les volcans,…

Salgas: Vous semblez tenir bcp au pays que vous avez inventé, la Caronie.
RC: Que j'ai inventé?

Salgas: Que certains de vos lecteurs pensent que vous avez inventé.
RC: La Caronie scandaleusement oubliée. A l'intérieur même de la Caronie. Forclusion d'une partie de l'histoire. Victime d'un interdit historiographique.

Salgas: Comment vous expliquez que ce pays est beaucoup de traits du Portugal? Le grand poète Odysseus Hanon sembe une sorte d'hétéronyme de Pessoa. Fondateur de l'absentéisme. L'une des rivières s'appelle la Saudad, etc.
RC: Un des traits de la Caronie, c'est que tout le monde croit s'y reconnaître: le Portugal, la Roumanie. Position contradictoire de la Roumanie qui dit d'une part que la Caronie n'existe pas, d'autre part que la Caronie, c'est la Roumanie, ce qui semblerait impliquer que la Roumanie n'existe pas. Mais une lecture biographique remarquerait que la rivière qui passait au pied de cette maison où j'ai passé mes étés aux confins de la Creuse s'appelle la Saudad. Odysseus Hanon, c'est aussi Ulysse, s'est aussi Personne (Hanon). Exégèses complexes et nombreuses.

Salgas: Depuis la chute du mur de Berlin, avez-vous eu l'occasion de vous rendre en Caronie?
RC: Non, statut ambigü. Le pays le moins nettement dégagé de son passé récent.
Occultation de l'histoire et de la géographie.

Salgas: Les Roumains ont nommé un premier ministre qui s'appelait Pétré Roman: une tentative de détourner l'attention, de faire oublier la Caronie? Diversion?
RC: C'est vraisemblable. Exemple significatif du caractère générateur de la littérature.

Salgas: le Portugal est très présent dans vos livres.
RC: J'aime les pays des confins. Pays du bord. J'ai toujours préféré les bords au centre.

Salgas: Caronie du centre du centre du centre.
RC: Non, la Caronie est marginale par rapport aux pays de l'Est. Pays du passage. Pays de Charon, celui qui fait passer. Pays du retour. La capitale s'appelle Back. La traversée peut se faire dans les deux sens, qui sait.
Le Portugal fonctionne comme une utopie réelle pour les Portugais. Eux aussi sont assez porté par l'absentéisme. Une idée du Portugal, un Portugal regretté, absence constituve. Teixeira de Pascoes. Le non-dit essentiel de Pessoa. Un sentiment passionnant du Portugal chez Pascoes comme Saudad pure, comme regret immédiat.

Salgas: Votre rapport à certaines régions passent par la lecture?
RC: Oui, besoin de cette médiation.
Pas nécessairement des écrits d'écrivains: dépliants, guides d'hôtel, etc. Rapport à l'écrit. Le pays est une écriture, un texte. Etroitesse du rapport entre la littérature et la réalité, la terre, la géographie. Forme du journal: lieu où ce rapport est le plus étroit. Coïncidence exacte entre l'écriture et les jours, les virgules et les fenêtres, la syntaxe et le destin, la vie au jour le jour.

Je ne pourrais pas aimer un pays qui n'aurait pas été pris en compte par une écriture quelconque, par qq chose qui a été écrit.

J'ai tendance à ne lire les textes que de façon géographique. Je ne m'intéresserais pas à un texte qui n'apporterait pas avec lui sa topographie, son air à fendre. La question de l'origine sous sa forme rudimentaire: d'où vient-on. Claude Simon. Le sol, le ciel, l'air extrêment présent.

Salgas: Claude Simon vous a fait voyager?
RC: Je pratique quelque chose de très peu approuvé par la modernité. Je pratique le pélerinage littéraire. J'aime beaucoup aller sur les lieux. Pharsale à cause de Claude Simon. On a tendance à ridiculiser cela. On prête aux gens qui font cela l'illusion que le lieu va donner le dernier mot du texte. Pas du tout. Je ne cherche pas un dernier mot, mais que les lieux donnent un air une terre en plus à la phrase, qu'ils creusent la phrase. La cavatine, ce qui creuse. Les Eglogues est un texte qui se creuse. La phrase sans arrêt coupée par un ailleurs, c'est-à-dire étymologiquement la métaphore.

Salgas: vous seriez ravi si vos livres servaient de guide bleu?
RC: oh oui j'adore ça quand les gens me disent quelquefois très gentiment "je suis allé dans telle région en me servant de vos livres comme d'un guide", ou plutôt comme d'un compagnon. Car les livres ne disent pas ce qu'il faut voir, mais rendent le lieu, l'heure, plus riches, plus bathmologiquement stratifiés.

De la définition de la lubricité

Nabokov explique très bien, dans sa postface à Lolita, pourquoi Tricks n'est pas pornographique (désolée, je n'ai que la version anglaise):
Thus, in pornographic novel, has to be limited to the copulation of clichés. Style, structure, imagery should never distract the reader from his tepid lust. The novel must consist of an alternation of sexual scenes. The passages in between must be reduced to sutures of sense, logical bridges of the simplest design, brief expositions and explanations, wich the reader will probably skip but must know they exist in order not to feel cheated (a mentaly stemming from the routine of "true" fairy tales in childhood). Moreover, the sexual scenes in the book must follow a crescendo line, with new variations, new combinaisons, new sexes, and a steady increase in the number of participants (in a Sade play they call the gardener in), and therefore the end of the book must be more replete with lewd lore than the first chapters.
Traduction personnelle:
Ceci, dans un roman pornographique, doit être limité à la copulation de clichés. Le style, la structure, les décors ne doivent jamais distraire le lecteur de sa tiède luxure. Le roman doit consister en une alternance de scènes sexuelles. Les passages intercallaires doivent être réduits à des sutures de sens, des ponts logiques de la conception la plus simple, des expositions et explications brèves que le lecteur sautera probablement mais qu'il doit savoir qu'ils existent pour ne pas se sentir floué (une attitude mentale issue des habitudes inculquées durant l'enfance par les "vraies" contes de fées). D'autre part, les sènes sexuelles du livre doivent suivre une ligne ascendante, avec de nouvelles variations, de nouvelles combinaisons, de nouveaux sexes et une croissance soutenue dans le nombre des participants (dans une pièce de Sade ils appellent le jardinier à la rescousse), et par conséquent la fin du livre doit être plus rempli de folklore obscènes que les premiers chapitres.
Or il n'y a pas ce crescendo dans Tricks, du moins pas dans celui que j'ai lu (1988). Je me souviens à l'inverse avoir été amusée par la sensation que l'auteur n'arrivait pas à tenir son engagement: au début les tricks se succèdent rapidement, comprenez les garçons et la baise, et puis... Et puis ça continue, puisque c'est le rythme des chapitres, mais les détails se multiplient, untel vient de rentrer, je viens de retrouver un lecteur, mes parents doivent penser que je dors toute la journée, j'écrirais des lettres très culotte de peau à Claude Simon,... Je me souviens de Rousseau abandonné le temps d'un tricks dans une backroom new-yorkaise, d'une discussion sur la photographie et le discours suivant, de l'Amérique génératrice de mythologies, d'un black (le dernier tricks?) et d'une réflexion sur son désir d'intégration…
Bref, loin d'un crescendo, j'ai eu l'impression que le désir d'écriture submergeait le désir de raconter les rencontres, et que peu à peu le champ tendait à s'élargir, sans le reconnaître explicitement.

L'édition de 1979 était plus ramassée (33 récits), et l'édition américaine comporte vingt-cinq récits. Nul doute que leur caractère pornographique s'en trouve renforcé.

Bibliothèque essentielle de nasologie fondamentale

Message de Renaud Camus déposé le 21/02/2005 à 09h08 (UTC) sur la SLRC

Sterne, Tristram Shandy
Gogol (Chostakovitch), Le Nez
Poe, Lionnerie
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac
La Varende, Nez-de-cuir, gentilhomme d'amour
Karen Blixen, Soirée de Copenhague

[À voix nue 2/5] La bathmologie

Transposition de la deuxième émission de Pierre Salgas.

La bathmologie à partir de Buena Vista Park. L'axe ou l'un des fondements de l'œuvre. Ou barthmologie.
Barthes: un peu une plaisanterie. Il importe de lui garder cet aspect ludique. Science des niveaux de discours. BVP a failli s'appeler Fragments de bathmologie quotidienne, ce qui était assez menaçant.
Bandeau du maréchal Ney : la même position peut-être plus contradictoire par rapport à elle-même que par rapport à ce qui est superficiellement son contraire.
Sortir de ce débat par un coup d'Etat, la méta-bathmologie. Considérer la bathmologie elle-même comme un discours conventionnel.
Autre exemple: le "Monsieur" qu'on adresse aux grands professeurs de faculté en abandonnant "Docteur" à partir d'un certain niveau est "tout à fait le même, tout à fait un autre".
La société française des années 80 est dans le deuxième degré. Le niveau Maréchal Ney du bandeau. Tout l'humour, la publicité,… Le deuxième degré est devenu la culture petite-bourgeoise, qui est devenu quelque chose d'absolument rituel. Le deuxième degré est une impasse en littérature, pense maintenant RC.

Salgas : Mais alors Roman Roi et Roman Furieux en 83 et 87 : deuxième degré ou coup d'Etat bathmologique?
RC : Nous sommes en-deça du coup d'Etat bathmologique. Se présente comme un roman historique tout à fait traditionnel et même pire que traditionnel. Sentimental, sensationnel, dans un pays d'opérette. Comment le texte se sort-il lui-même de ce que je percevais comme une impasse, c'est ce qu'il est lui-même qui le lui permet —ou pas, je suis mal placé pour en juger— de l'impasse, c'est son écriture-même qui le fait échapper à un deuxième degré rigoureux.

Salgas: Roman Roi en 1983. Or en 1983, moment de restauration esthétique en France après la fin des avant-garde, un retour au premier degré d'avant la modernité. Néanmoins, Roman Roi ne semble pas lui appartenir, tout en flirtant avec sa restauration. Comment faut-il lire Roman Roi par rapport à l'état de la littérature à ce moment-là revenant à un premier degré esthétique (date de Femmes de Sollers qui a marqué un certain changement esthétique dans la littérature française).
RC: côté parodique par rapport à cette restauration. Restauration illusoire. Caractère moins convaincant que jamais de cette restauration, pas précisément de la haute littérature.
Roman: travail ironique sur la forme. Sous l'instance de l'anagramme. La langue caronienne est très isolée. Une des thèses les plus intéressantes: d'essence anagrammatique.

S: vous pourriez-nous dire qq mots de caronien?
RC: je n'en connais pas un mot

Salgas: Virginia Woolf bathmologue?
RC: Non. RC aime Woolf car lyrique. Or aujourd'hui l'interdit majeur. Le lyrisme n'est autorisé que dans la mesure où il transcende un interdit, où il suinte quelle que chose de son contraire. Par exemple le lyrisme de la théorie.
Batmologie de Flaubert. Pascal. Les habiles et les demi-habiles.

Salgas: la bathmologie est une science auvergnate (?).
RC: j'aime bcp cette idée, mais pas sûr que ce soit pertinent.

Salgas: si la bathmologie a raison, c'est toute l'esthétique d'Aristote à Kant, de Hegel à Luckas ou Adorno qui risque de s'effondre (BVP). Salgas pense à Bourdieu. La distinction. La bathmologie rencontre le projet de Bourdieu.
RC: Batmologie: bombe à retardement. Sape tout discours établi, sape le concept de vérité. Dans le domaine esthétique, peut-être désespérante. Le batmologue est nécessairement convaincu qu'il n'y a pas de goût, qu'il n'y a que des niveaux de culture. Quand quelqu'un dit "J'aime ceci, j'aime cela", il parle de lui-même.

Salgas : C'est ce que dit Bourdieu dans La distinction.
Vous êtes vous-même infidèle à cette aspiration bathmologique. Vous exposez vos goûts dans le journal, par exemple, vous présentez vos goûts avec une sorte de naïveté comme n'ayant aucun rapport avec le monde social qui les produit. Ce n'est qu'une fois sur deux que vous objectivez la production de ces goûts.

RC: réponses en plusieurs temps.
1/ Tout système s'il est bien construit finit par fonctionner tout seul. Pourquoi les Eglogues ont-elles pris de telles proportions malgré les contraintes très fortes auxquelles elles sont soumises, c'est parce qu'à partir du moment où ces contraintes sont appliquées suffisamment longtemps, elles autorisent de plus en plus de choses. S'appliquant sur des quantités de texte sans cesse croissantes, tout devient possible.
2/ La bathmologie si on la pratique exclusivement, finit par tout admettre et son contraire, y compris la bêtise. Un bathmologue qui ne tiendrait pas compte de sa propre bêtise serait menteur. La forme de la bêtise dans le jugement esthétique serait peut-être le "mon genre, pas mon genre", c'est-à-dire le goût brutal. Malgré tout, il y a une légitimité au "mon genre pas mon genre". Il y a quelle que chose qui n'est pas réductible au jugement culturel. Par exemple, entre un amateur de Schwitters et un amateur de Dali, il n'y a pas de discussion esthétique possible. Discours à des niveaux culturels tellement éloignés que le goût n'est pas en cause (Ce n'est pas du "mon genre"). Mais entre quelqu'un qui dit mon artiste favori est Schwitters et quelqu'un qui dit Mondrian, le goût peut intervenir, de même entre un amateur de Monet et de Manet. Le goût revient à la fin, irréductible. Le "mon genre" ne peut être expliqué, RC très attaché à "mon genre" car ne peut être évacué. Concept bêta qui offre une bonne résistance à la bathmologie.
Entre quelqu'un qui dit que le plus beau monument de Paris est le Grand Palais et celui qui admire l'octroi de Ledoux, pas de discussion esthétique possible. Relève d'un état culturel. A partir de deux ou trois éléments, on peut établir la personnalité culturelle de cette personne. Quelqu'un qui dit j'aime Bosch, Van Gogh et Dali, ce qui est un schéma extrêmement repérable, on peut établir à peu près l'ensemble de la personnalité culturelle de cette personne. Bosch, Van Gogh ou Chagall ont eu le malheur de tomber dans le statut assez fâcheux de peintres favoris inévitables des gens qui n'aiment pas la peinture. Ce sont les noms typiques des gens qui n'ont pas pas de passion très appuyée pour la peinture. Ce qui ne veut pas dire que ce ne sont pas de très grands peintres.

Salgas: où situeriez-vous un amateur de Renaud Camus dans la littérature contemporaine?
RC: j'ai le plaisir de répondre qu'un amateur de Renaud Camus est extrêmement difficile à cerner. Lecteurs extrêment divers. Un amateur global de RC est presque inconcevable. Les livres que j'ai produits interviennent à des niveaux littéraires si différents que peut-être est-il très difficile de les aimer tous. Ils ont trouvé des publics extrêmement éloignés les uns les autres et qui d'ailleurs sont souvent choqués par d'autres aspects du même travail. Par exemple je vois très bien des charmantes vieilles dames aux cheveux bleutés adorer les châteaux, les paysages français, les expositions de peintures impressionnistes "quel bon jeune homme"… Les lecteurs de Tricks ne sont pas forcément des passionnés des Églogues et du travail sur le signifiant.

Nez, honneur, tragédie

En découvrant ce texte de Barthes dans les nouveautés du forum de la SLRC, je me suis souvenue d'une nouvelle de Karen Blixen qui parlait d'un nez tragique dont la race allait disparaître. Vérification faite, mes souvenirs avaient mélangé plusieurs passages, et j'ai eu la surprise de découvrir que ce conte constituait un lien étonnant entre les nez, le texte barthésien et Éloge de la honte.
— Je suis d'accord avec vous, Eulalie, mon chou, disait le professeur parlant, comme toujours, très lentement, d'une petite voix frêle et grinçante et avec une série de petites grimaces pour remplacer le manque d'expression de son visage, le monde progresse, nous progressons tous et, dans une centaine d'années, nous serons plus près d'un état de perfection que nous ne le sommes à présent. Cependant je vous dirai que tandis que nous irons de l'avant si allègrement dans toutes les directions, certains petits traits de la nature atteindront, pour ainsi dire d'eux-mêmes, le sommet de la perfection avant de se désagréger, nous abandonner et disparaître pour toujours. Je vous désignerai la partie de nous-mêmes qui, au moment où je vous parle, a atteint la perfection et qui est sur le point de redevenir rudimentaire. Nous pourrons dans les temps futurs être témoins de prodiges sur le plan du progrès scientifique et social. Mais nous ne pourrons plus jamais poser les yeux sur une assemblée de nez semblable à celle que nous voyons autour de nous. Il n'est pas un seul d'entre eux dont l'achèvement n'ait exigé cinq siècle. Vous constaterez dans ce salon que le nez est la pointe de la personnalité humaine tout entière et que la véritable mission de nos jambes, de nos cœurs est de promener notre nez.
[...]
Mais laissez-moi vous dire, avec mes pauvres mots, que les cinq sens —et parmi eux l'odorat tient sûrement un rang élevé— forment tout le savoir-vivre des animaux sauvages et des peuples primitifs. Lorsque, au fur à mesure du progrès ces innocentes créatures bénéficient d'un peu de sécurité, de confort et d'éducation, sentir devient une entreprise ardue, l'odorat se détériore, s'émousse, les bonnes habitudes se perdent. [...] Au sein de notre civilisation, les gens des classes moyennes ont acquis la sécurité et un peu d'éducation —et où, mes amis, sont désormais leurs nez? Pour eux, le mot même d'odeur est devenu inconvenant. C'est seulement lorsque quelqu'un s'élève à notre propre niveau —niveau élevé— que l'on peut retrouver de nouveau chez lui l'acuité des sens en même temps que le savoir-vivre. Car quel est le but de toute éducation un peu raffinée? Redécouvrir l'innocence. C'est ainsi que parmi tous nos animaux domestiques, celui qui est le plus proche de l'animal sauvage est aussi le plus racé: le pur-sang, l'édition de luxe du cheval.
[...]
— Mais Charlotte, dit la dame mince sur un ton de reproche, vous savez certainement que la tragédie est la conséquence de la chute de l'homme et qu'il n'est donc pas facile de la supprimer. Nos arrières-petits-enfants auront obtenu bien des choses, mais ils n'auront pas plus d'espoir que nous-mêmes d'éliminer la tragédie de l'existence humaine.
— Hélas non, dit la dame qui était dure d'oreille.
— Hélas si, dit le professeur. La tragédie sera une chose que l'on supprimera facilement, presqu'aussi facilement que le nez. Je ferme les yeux, continua-t-il, et effectivement il ferma ses petits yeux sans cils, et je vois devant moi, dans cent ans d'ici, une réunion de nos-arrières-petits-enfants, exactement pareille à la nôtre. Ce seront des gens très agréables, justements fiers d'avoir réalisé de grandes choses dans la science et la vie sociale et, le nez mis a part, des gens très plaisants à regarder. ils seront capables de s'envoler dans la lune. Mais aucun d'entre eux, même pour sauver sa vie, ne sera capable d'écrire une tragédie.
Car la tragédie, poursuivit-il, loins d'être la conséquence de la chute de l'homme, est, au contraire l'assurance qu'il a prise contre les conditions de vie, mornes et sordides, entraînées par sa chute. Projeté de la gloire céleste et de la joie dans la nécessité de la routine, l'homme, dans un suprême effort, a créé la tragédie. Comme le Seigneur a été alors heureusement surpris! La créature, s'exclama-t-il, était certes digne d'être créée. J'ai eu raison de la faire, car elle peut accomplir pour moi des choses que sans elle, je ne peux mener à bien.
[...] Et quelle est la chose, demanda-t-il encore, que le vieux professeur Siversten n'a pas, qu'il n'accepterait pas si elle lui était offerte et qu'il est cependant, pour lui, l'attribut le plus pittoresque de l'être humain? Qu'est-ce qui est à ses yeux une chose absurde et déraisonnable, une chose ridicule à porter avec soi dans la vie et qui est en même temps le rare piment dont on fait la tragédie? Je vais vous donner la réponse comme vous le voulez, en mots simples. Cette chose se nomme honneur, madame, l'idée de l'honneur. Toutes les tragédies, de Phèdre et Antigone jusqu'à Amour et intrigue et Hernani et jusqu'à cette œuvre pleine de promesse d'un jeune auteur norvégien, Marie Stuart en Écosse, que nous avons vue ensemble l'autre jour, sont fondées sur l'idée de l'honneur. L'honneur ne sauve pas l'humanité de la souffrance mais elle lui donne les moyens d'écrire une tragédie. Une époque qui peut démontrer que les blessures du héros sur le champ de bataille sont également pénibles —qu'elles le frappent devant ou derrière— peut produire de grands hommes de science, des statisticiens, elle ne peut produire de tragédie.
Ces jeunes gens agréables, vos petits-enfants, lors d'une réception come celle-ci, d'ici un siècle, connaîtront le souci, non la tragédie. Ils auront des dettes —chose pénible— mais pas de dette d'honneur pouvant mettre en jeu la vie ou la mort. il y aura des suicides —chose pénible— mais le hara-kiri sera oublié, fera sourire. Cependant ils pourront s'envoler vers la lune. Ils seront assis en rond autour de leur table à thé, à parler de leur itinétaires et de leurs billets pour la lune.
Il demeura silencieux un moment puis revint à son idée avec gravité:
— Je suis un artiste, dit-il. Je n'échangerai pas l'idée de l'honneur contre un billet pour la lune. [...]

"Saison à Copenhague", in Nouveaux contes d'hiver de Karen Blixen
(les mots en italique sont en français dans le texte)

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Réponse de Renaud Camus déposé le 21/02/2005 à 08h49 (UTC)

Et quelle précision dans la prédiction ! «Ces jeunes gens agréables, vos petits-enfants, lors d'une réception comme celle-ci, d'ici un siècle, connaîtront le SOUCI, non la tragédie.»

Etes-vous bien sûre, Véhesse, de tirer de votre génie tout le parti qu'il faudrait? Les architectures ruinatiques que vous révélez, au moyen de simples rapprochements supérieurement choisis, sont si vertigineuses qu'on a du mal à les contempler d'un seul coup d'oeil, et à les garder ensemble en l'esprit. Une sommaire tentative de récapitulation, de ma part, donnerait ceci : tragédie / drame (voire "souci"), aristocratie / petite bourgeoisie, virginité des femmes / liberté sexuelle ("innocence du sexe")...

Couples non-antithétiques : virginité des femmes / honneur, honneur / parole, parole / tragédie (suicide "d'honneur" - objection : est-ce que le suicide d'honneur n'est pas un cliché du "drame" ?)

Il n'y a que cette histoire de nez dont je ne vois pas très bien, à première "vue", comment elle se greffe sur tout cela (la liaison est pourtant très manifeste et soulignée dans le curiosissime texte de Blixen, mais elle demeure obscure pour moi). Ou bien est-il admis une fois pour toutes que "nez" est là pour "sexe" ?

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Ma réponse le 23/02/2005 à 01h20 (UTC)

Il me semble que le nez n'est là que comme nez, comme ultime achèvement de la race aristocratique, ce qu'exprime «Il n'est pas un seul d'entre eux dont l'achèvement n'ait exigé cinq siècles».
L'aristocratie se perd avec le sens de l'honneur, le nez s'efface.

Mais il faut reconnaître que les pages de Blixen manient le sous-entendu:
Regardez maintenant, poursuivit-il, cette femme blonde, presque lumineuse, en velours vert olive, qui parle au comte Léopold. Ses genoux et ses cuisses et ce dos élégant — tout exprime franchement et naïvement sa nature. Mais n'est-ce pas son nez la véritable pointe de tout cela? Vivant, piquant, avec une audacieuse inclinaison et des narines presques rondes; on peut le faire remonter en ligne directe jusqu'au profil loyal et audacieux de la jument arabe. Elle ne décevra pas son cavalier. Mais il faudra bien chercher pour découvrir un cavalier qui la mérite.
— C'est Drude Angel, dit une dame qui avait une perruque. Une cousine de Léopold et d'Adélaïde. On a beaucoup discuté cette saison pour savoir qui d'elle ou d'Adélaïde était la mieux physiquement. Elle est l'une de ces enfants Angel à qui, une fois, à Ballegaard, vous avez prédit un avenir tragique.
Le professeur à ces mots lança vers la jeune fille un long et profond regard, puis ne dit plus rien à son sujet.
Ibid, p.324


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Autre précision apportée le 20/02/2005 à 16h53 (UTC)

Les contes de Karen Blixen parlent d'aristocratie, d'honneur, de sang, du nom. L'innocence du sexe telle qu'elle est conçue dans Vaisseaux brûlés n'est possible que dans un monde qui sépare l'acte sexuel de la procréation. Dans le monde de Blixen, la vertu (l'honneur) des femmes est garante du sang, donc du nom.
Peut-on relâcher les contraintes sociales sexuelles sans automatiquement provoquer un relâchement des autres domaines de la vie sociale? Je suppose qu'il doit y avoir des études sur le sujet.

Index: jusqu'ici, j'ai croisé Isaak Dinesen dans Passage, dans Échange où il est question du film Une histoire immortelle dont l'intrigue consiste à rendre réelle (réaliser) une légende. Et Out of Africa est évoqué fugitivement ici.

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Réponse de Renaud Camus déposé le 21/02/2005 à 08h59 (UTC)

L'innocence du sexe telle qu'elle est conçue dans VB n'est possible que dans un monde qui sépare l'acte sexuel de la procréation. Dans le monde de Blixen, la vertu (l'honneur) des femmes est garante du sang, donc du nom.
Peut-on relâcher les contraintes sociales sexuelles sans automatiquement provoquer un relâchement des autres domaines de la vie sociale?


Oui, on ne saurait mieux dire, ni mieux résumer la question. Croyez que je ne suis pas sans me la poser depuis longtemps. Je me demande même si elle n'est pas la question centrale. D'autre part elle se subdivise en toute sorte d'énormes petites sous-questions : éducation et liberté sexuelle, par exemple (est-il possible d'éduquer des adolescents qui jouissent de la liberté sexuelle ?)

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Ma Réponse le 23/02/2005 à 00h43 (UTC)

Voir Wilhem Reich:
La formation du caractère sur un mode autoritaire a pour point de départ, non pas l'amour parental, mais la famille de type autoritaire. Son principal instrument est la suppression de la sexualité chez l'enfant et chez l'adolescent.
[...]
Il est plus facile d'exiger la discipline et de la renforcer par l'autorité que d'éduquer les enfants en vue de leur donner le sens de l'initiative joyeuse dans leur travail et d'un comportement sexuel naturel. Il est plus facile de se déclarer un «fürher» omniscient, envoyé par Dieu, et de décréter ce que des millions d'individus doivent penser et faire, que de s'exposer à la bataille entre le rationnel et l'irrationnel dans le conflit des opinions. Il est plus facile d'insister sur les manifestations de respect et d'amour dues légalement que de gagner l'amitié par un comportement décent authentique. Il est plus facile de vendre son indépendance contre une sécurité économique que de mener une existence indépendante, responsable, et d'être son propre maître. Il est plus facile de dicter à ses subordonnés ce qu'ils doivent faire que de les guider en respectant leur propre personnalité. Voilà pourquoi la dictature est toujours plus facile que la vraie démocratie. Voilà pourquoi le chef démocratique paresseux envie le dictateur et tâche, à sa manière inadéquate, de l'imiter. Il est facile de représenter le lieu commun. Il est difficile de représenter la vérité.

Introduction à La Fonction de l'orgasme, de Wilhem Reich


NB: ce texte sera largement utilisé dans La dictature de la petite-bourgeoisie, et largement détourné de l'interprétation donnée dans les commentaires qui ont suivi cette première mise en ligne.

Transposition de la première émission avec Pierre Salgas

J'entreprends de prendre des notes sur les cinq entretiens intervenus avec Jean-Pierre Salgas. le but est bien sûr de donner envie de les écouter, mais aussi de créer des points de repère afin de pouvoir retrouver très vite un passage des entretiens quand on le souhaite, et surtout de savoir dans lequel des cinq entretiens ce passage se trouve (j'ai tendance à les confondre): une indexation, en quelque sorte.

Il s'agit de notes. Je ne donne pas de formes, volontairement, car si je donnais une forme, je serais obligée de faire des citations exactes, ce qui serait très long. J'essaie simplement de fournir quelques mots-clés qu'on pourra retrouver grâce au moteur de recherche.

Ecoutez l'émission

** la première phrase du premier livre: "une table, une fenêtre". Roussel, Claude Simon. Côté référentiel par rapport à toute la littérature.
Tout est là, les figures, les thèmes. Des guillemets, un tiret, donc une flèche qui va vers l'amont. Phrase qui est une référence à la référence.
"Ecrits antérieurs de l'auteur" : assez flou. Pas de fond de tiroir. Il s'agit du sentiment que la phrase a toujours un passé. Les phrases et les idées ne lui [RC] appartiennent pas vraiment.
Un texte que intertexuel: peut-être que RC n'est lui-même que intertextuel.
Références aux travaux de Jean Ricardou. Influence considérable d'ordre technique. Tempérament conservateur/conservatoire de la phrase opposé au côté technique de la modernité.
Pourquoi ne pas avoir été proche de Sollers? Celui-ci théorisait moins l'écriture en général. Ricardou posait davantage de questions. Lecture de Tel quel à partir de 1962 à peu près. Ricardou plus tard.

** Sciences-Po. Etudes en droit. Une maîtrise sur l'idéologie de Tel quel. Etudes en Angleterre en 1966. Folle passion pour Virginia Woolf. «Ce que j'aime naturellement». Ricardou s'est plaqué sur un lecteur de Virginia Woolf, tandis que les tenants de la modernité lisaient plutôt Joyce. Grande admiration pour Joyce, mais un rapport un peu extérieur. Joyce "n'est pas son genre".
Amour de l'Ecosse, de la Cornouaille, de la campagne anglaise.
RC a écrit une longue histoire de l'Ecosse.

** Roland Barthes a soutenu Passage. Ardent lecteur de Barthes qu'il connaissait depuis un an au moment de la publication de Passage RB soutenait plutôt des textes comme Sollers, Guyotat, qui bousculent plus l'intérieur de la phrase, tandis que RC était davantage dans la ligne du Nouveau Roman. Subversion du récit plus que celle du langage.
RC: «Est-ce que Barthes m'aurait soutenu si nous n'avions pas été amis? Je n'en sais rien. Il a été très gentil. Est-ce qu'il en aurait fait un très grand cas de Passage si nous n'avions pas été amis, je n'en sais rien»

** Des séries. Eglogues, autobiographie, deux romans, élégies, miscellanées. Comment se fait le passage entre passage et la suite entre Passage et Échange? Passage a écrit Denis Duparc, et Denis Duparc écrit Échange.
Ne connaissait pas Pessoa et les hétéronymes. Ne connaissait pas l'oeuvre mais la personne de Pessoa.
JP Salgas : ce qui est étonnant c'est que vous avouez les hétéronymes. Vous dites Denis Duparc, c'est moi.
RC: Je n'ai jamais rien dis de pareil.
JP Salgas: Les listes du même auteur rangent les choses sous votre nom.
RC: Vous attirez mon attention sur un détail qui m'avait totalement échappé.
JP Salgas : Qui êtes-vous? Renaud Camus ou Denis Duparc?
RC: Suis-je bien Renaud Camus? Je n'en suis pour ma part que très peu convaincu.
Pourquoi Duparc, Duvert pourquoi deux syllabes très commun aussi commun que Camus? D'autant plus que votre œuvre est parcourue par une passion pour les noms, d'Europe centrale, notamment.
Les Eglogues sont parcourues par une passion angrammatique. On m'a souvent dit que cela ne devait pas être très commode de porter le nom d'un autre écrivain. C'est peut-être un traumatisme tout à fait essentiel.
Denis anagramme de Indes. Duparc a écrit un livre qui pose comme fondateur le parc. Première phrase "Il y eut d'abord le parc". Il sort de son parc.
Système de couleurs. Passage: blanc et vert. Duvert pratiquement inévitable.
Duvert a réagi bcp plus vigoureusement que la famille Camus au fait que j'utilise le nom de Camus.

** Y aura-t-il d'autres volumes de Eglogues? Notes aux notes aux notes. Sorte de laboratoire aux autres volumes.
Les autres livres sont des notes qui ont pris des dimensions épouvantables. Les différents livres sont classés de façon précise, mais d'autres classements seraient possibles.
Certains livres ont sautés d'une case à l'autre dans la liste des œuvres parues.
A partir de Journal romain, un journal par an. Tendantiellement le journal n'est-il pas en train d'absorber l'ensemble du matériau? Projet d'un journal total. Tendantiellement la vie sera totalement absorbée par le journal (?)
J'ai envisagé un journal tout englobant dont le forme serait beaucoup plus contraignante. Car il s'agit d'une écriture a prima. Envisagé de le soumettre à des formes littéraires très fortes, mais idée écartée aussitôt. la vie elle-même est soumis a des contraintes littéraires très fortes. La graphobie: une vie écrite. L'existence prise dans des réseaux littérataires. L'emprise du travail littéraire sur la vie. Le diariste fou a tendance à ne plus qu'écrire son journal. L'influence de la littérature sur la vie les formes littéraires décideraient de nos choix existentiels, les lieux de l'existence, les voyages, les amis, les curiosités intellectuelles. Culte biographique totalement écarté par la modernité. Repères biographiques non pas comme explication de texte, mais création textuelle.
La littérature: forme plaquée sur du vivant, moderne plaqué sur du conservateur/oire. J'avais besoin de la forme pour ne pas être sentimental. Sinon RC aurait été au mieux un sous-Virginia Woolf plongé dans la saudad. « C'est de là que je viens, c'est cela que je suis.»

Avec indulgence et tristesse

Comme elle ne pouvait emmener son chien Dick, affreux bâtard de caniche et de barbet, Dundas en accepta gravement la garde. Il aimait les chiens avec une ardeur sentimentale qu'il refusait aux hommes. Leurs idées l'intéressaient, leur philosophie était la sienne, et il leur parlait pendant des heures entières dans un langage semblables à celui des nourrices.
Le général et le colonel Parker ne s'étonnèrent pas quand il présenta Dick au mess : ils l'avaient blâmé de s'attacher à une maîtresse, mais l'approuvaient d'adopter un chien.
Dick, voyou des rues abbevilloises, fut donc admis à la table polie du général : populaire et rude, il aboya quand le soldat Brommit parut avec un plat de viande.
Behave your self, sir, lui dit Dundas choqué : tenez-vous bien, monsieur, un chien bien élevé ne fait jamais, jamais cela... Jamais un chien n'aboie dans une maison, jamais, jamais...
Le fils de Germaine, froissé, disparut pendant trois jours. Les ordonnances le virent dans les campagnes avec des chiennes inconnues. Il revint enfin, l'oreille déchirée, l'œil en sang, débraillé, joyeux, cynique, et demanda la porte en aboyant joyeusement.
— Vous êtes un très mauvais chien, sir, lui dit Dundas, tout en le pansant avec adresse, un très méchant, très méchant petit chien.
Puis, se tournant, vers le général :
— Je crains bien, sir, dit-il, que ce fellow Dick ne soit pas tout à fait un gentleman.
— C'est un chien français, dit le général Bramble avec indulgence et tristesse.

André Maurois, Les Discours du docteur O'Grady, chap.III

La précision

Qu'est-il dit dans ''Syntaxe'' : abandonner la syntaxe, c'est considérer qu'il n'est plus très important d'être compris, ou l'inverse?


Il est exposé à plusieurs reprises que l'abandon de la syntaxe caractérise une précipitation à "communiquer", il faut parler, il faut être compris, le fond du "message" a plus d'importance que sa forme.

Cependant il me semble que dans cette précipitation à communiquer, s'exprimer est malgré tout plus important pour le locuteur qu'être compris. accorde plus d'importance au fait de parler qu'au fait d'être compris, car les défauts de construction sont gênants pour être compris, et donc si c'était l'important, le locuteur soignerait sa syntaxe.
En effet, si votre interlocuteur a tendance à corriger automatiquement "l'histoire dont je te parle" quand il entend "l'histoire que je te parle", cela lui prend quelques dixièmes de secondes pendant lesquelles il est moins attentif. Il ne comprend plus immédiatement (si immédiatement).
Celui qui veut être compris aurait donc intérêt à soigner sa syntaxe.

D'autre part, je ne suis pas totalement d'accord avec l'idée qu'une construction avec ou sans syntaxe laisse passer autant de sens; elle en laisse peut-être passer autant, mais pas tout à fait le même.
Comparons «C'est un sondage sur en gros à quelles institutions font confiance les Turcs» et «En gros c'est un sondage destiné à évaluer le degré de confiance des Turcs envers diverses institutions.» (p.39 et suiv)
La première phrase est plus vague que la deuxième, elle laisse davantage de latitudes à l'auditeur, elle lui donne moins de renseignements.

J'analyse de la même façon l'écart entre les deux versions laitières: «On s'est beaucoup interrogé sur France-Yaourt sur comment combiner un maximum d'onctuosité avec une authentique culture zéro calorie» et «Au sein de l'entreprise France-Yaourt, nous nous sommes beaucoup interrogés sur ceci: comment concilier la plus grande onctuosité concevable avec notre solide tradition de laitages à très basse teneur calorique?»
D'ailleurs entre les deux phrases, Renaud Camus doute: «Il est très possible que cette personne veuille dire en fait:» (p.78) Bien sûr, cette incise est doucement ironique, cependant, elle reflète une réalité, il est bel et bien possible de donner plusieurs versions de la phrase initiale qui est moins précise. Si se faire comprendre consiste à essayer d'exposer sa pensée au plus juste, alors la première version de la phrase n'accorde pas beaucoup d'importance au fait de se faire comprendre: il lui suffit qu'on comprenne à peu près l'idée.

Il est d'ailleurs fascinant d'observer le découpage de sens qu'opère la précision. La précision restreint le sens, il y a moins de sens (moins d'interprétations) possibles pour l'auditeur ou le lecteur, mais elle l'approfondit, elle lui donne davantage de poids, elle lui donne davantage de sens: le champ est rétréci et approfondi. En prenant la peine d'un détour par la syntaxe, on autorise à l'autre un accès plus profond à sa propre pensée, ce qui est aussi ce qui permet d'engager un dialogue: c'est souvent sur les détails que l'on va discuter, une fois l'idée principale admise. La syntaxe respecte l'autre dans la langue, elle lui donne accès à ma pensée et permet donc le dialogue.

Renaud Camus lusophile

Message de Renaud Camus en réponse à l'extrait d'André Maurois : «le portugais sans peine».

Oh comme je vous suis reconnaissant, Véhesse, d'avoir retrouvé cette page qui fut si chère à ma prime jeunesse ! Voilà ce qui me faisait tordre de rire à quinze ans ! Je crois aussi que toute mon ardente et fidèle lusophilie est sortie de là. Comment ai-je pu être assez bête, non pas pour "jeter", n'exagérons pas, mais pour ne pas garder, Les Silences du colonel Bramble et Les Discours du docteur O'Grady ! A l'âge ingrat, si bien nommé, et qui chez moi a bien duré une trentaine d'années (je ne suis pas sûr d'en être tout à fait sorti), ces livres me paraissaient indignes d'une bibliothèque un peu exigeante. Comme on est bête quand on a dix-sept ans, vingt-sept, trente-sept, etc. (Entoukamoi). Je constate avec grand plaisir qu'André Maurois, contre toute espérance, et comme tant d'autres avant lui, opère un timide come-back, et que son "journal", récemment publié, est salué par de nombreux articles favorables.

Dernier souvenir, si vous permettez : à la suite de sa Lettre à un jeune écrivain (1960 ? 62 ?), je lui avais écrit, et il m'avait très gentiment répondu. Je suis sûr que j'ai encore sa lettre, mais où ?

Le portugais sans peine

En ce qui me concerne, j'avoue avoir un faible pour la vieille méthode portugaise, qui préférait dire à tout le monde Votre Excellence, qu'à tout le monde Citoyen, ou Camarade.
Renaud Camus, Syntaxe, p.109


—Je suis heureux d'entendre cela, dit le colonel, car je vais avoir besoin de vous, Aurelle, dit le colonel.Le G.Q.G. m'envoie pour mission quinze jours dans un de vos ports bretons: je dois y organiser le campement et l'instruction de la division portugaise. On me dit d'emmener un interprète, j'ai pensé à vous.
— Mais, dit Aurelle, je ne sais pas le portugais.
— Qu'est ce que cela fait, dit le colonel, vous êtes interprète, n'est-ce pas? Qu'est-ce que vous voulez de plus?

Aurelle, le lendemain, chargea l'ordonnance de découvrir un Portugais dans la bourgade d'Estrées.
— Brommit est un homme admirable, avait dit le colonel Parker; il m'a trouvé du whisky au milieu du bush et de la bière buvable en France. Si je lui dis "ne revenez pas sans un Portugais", il en ramènera un, mort ou vif.
Il ramena, en effet, le soir même, un petit homme éloquent et nerveux.
— Le pourtouguez en quinze jours, cria celui-ci en agitant ses petites mains grasses. Une langue aussi riche, aussi flexible, en quinze jours... Ah! vous avez de la chance, jeune homme, d'avoir trouvé dans cette ville Juan Guarretos, de Portalègre, licencié de l'université de Coïmbre et philosophe positiviste... Le pourtouguez en quinze jours... Savez-vous au moins le bas-latin, le grec? l'hébreu? l'arabe? le chinois?... Sinon, inutile d'aller plus loin...
Aurelle avoua son ignorance.
— Cela ne fait rien, dit alors Juan Guarretos avec indulgence, la forme de votre crâne m'inspire confiance: pour dix francs de l'heure, je vous accepte. Seulement, pas de bavardage: les Latins parlent toujours trop... Plus un mot de français entre nous... Faz favor d'fallar portuguez... Faites-moi la faveur de parler portugais... Sachez d'abord qu'en pourtouguez, on ne parle qu'à la troisième personne. Appelez votre interlocuteur: Excellence...
— Comment, interrompit Aurelle, mais je croyais que vous veniez de faire une révolution démocratique.
— Justement, dit le philosophe positiviste, en tordant ses petites mains, justement... En France, vous avez fait la révolouçaoug pour que tout le monde soit appelé citoyen. Quel gaspillage d'énergie! En Pourtougal, nous avons fait la révoluçaong pour que tout homme soit appelé Seigneurie. Au lieu de niveler au plus bas, nous avons nivelé au plus haut. C'est mieux... Sous l'ancien régime, les enfants des pauvres étaient des rapachos et ceux de l'aristocratie des meninos: maintenant tous sont des meninos. Ça c'est une révoluçaong... Faz favor d'fallar portuguez...... Les Latins parlent toujours trop.
Après quelques leçons, Aurelle, un peu inquiet, dit à son maître:
— Il me semble que mes progrès sont nuls.
— C'est, dit l'autre, parce que vous parlez trop, mais je vais désormais vous traiter à forfait: je vous apprendrez deux mille mots et vous me donnerez cinquante francs.
— Soit, dit Aurelle, deux mille mots font pour commencer un vocabulaire suffisant.
— Marché conclu, dit Juan Guarretos. Eh bien, écoutez-moi. Tous les mots qui, en français, se terminent par la syllabe "tion" sont les mêmes en pourtouguez avec la terminaison "çaoung"... Revolution... revoluçaoung... Constitution... constituçaoung... Inquisition... inquisiçaoung... Or il y a en français deux mille mots qui se termine en "tion"... Votre Excellence me doit cinquante francs... Faz favor d'fallar portuguez....

[...] Le lendemain matin, de grands transports anglais déversèrent sur les quais des milliers de petits hommes aux cheveux noirs qui contemplaient ce sol étranger avec une tristesse infinie. Il neigeait, et la plupart d'entre eux voyaient la neige pour la première fois de leur vie. Grelottant dans leurs uniformes de coton bleu chiné, ils erraient dans la boue, rêvant sans doute au soleil de l'Alemtejo.
— Ils se battront bien, disait le capitaine Pereira, ils se battront bien... Wellington les appelait ses coqs de combat et Napoléon a dit que la légion portugaise était la meilleure troupe du monde mais, que voulez-vous, ils sont tristes...
Chacun d'eux avait apporté, enveloppé dans un mouchoir rose, son paquet de souvenirs: reliques de village, de famille ou d'amour, et quand on leur dit qu'ils ne pourraient emporter au front leur paquet rose, ce fut une terrible crise sentimentale.
Le commandant Baraquin, avec un humour inconscient et macabre, les avaient logés aux Abattoirs.
Vossa Excellenza... protesta le capitaine Mattos.
It would be better... commença le colonel Parker.
— Il vaudrait peut-être mieux, mon commandant... tenta de traduire Aurelle...
— Non... non... et non, dit le vieux guerrier furieux.
Les Portugais allèrent aux Abattoirs.

André Maurois, Les discours du docteur O'Grady, chap. VI

Maniérisme

Dans Il pleut, embrasse-moi, Pascal Sevran encense le journal de Renaud Camus, tout en reconnaissant qu'il faut lire «au-delà du maniérisme revendiqué de l'auteur.» (entrée du 7 avril)
Voilà une opinion intéressante: y a-t-il un "maniérisme revendiqué" par Renaud Camus?


Le Petit Larousse indique : «[...] 2/BX-A. [...] se caractérise par des effets recherchés de raffinement ou d'emphase, par l'élongation élégante des corps, parfois par une tendance au fantastique [...] 3/ PSYCHIATRIE. Caractère des moyens de communication empreints d'affectation et de surcharges qui les rendent discordants.»

On peut relever de l'affectation dans le soin apporté à la construction des phrases, à la syntaxe, et bien sûr dans le choix du vocabulaire, recherché voire rare (je me souviens des premières pages d'Eloge du paraître qui disent à peu près "si cela vous a permis d'acheter un dictionnaire, c'est déjà ça"), ou l'emploi de mots courants dans leur sens ancien (ce n'est désormais plus sans un certain frémissement que je prononce "glauque", "ravi", "étonné"). Le jugement de maniérisme est donc exact. Cependant, au quotidien, ce mot est chargé de connotations négatives, on pense moins à une recherche de raffinement et d'élégance qu'à un m'as-tu-vu-isme ou un snobisme de l'auteur. Il manque de naturel, le mot est lâché, et le crime est grand.

Cela me fait penser à cette critique. J'ai été surprise qu'elle mélange des points de vue qui me paraissent très justes («tout au long du récit plane une angoisse qui excède la figure du chien. Elle porte sur l'impossibilité d'aimer Renaud Camus») à des remarques qui me semblent plus bêtes: d'une part le critique semble considérer que RC n'écrit par ailleurs que des journaux, d'autre part elle semble prendre très au sérieux les "archaïsmes" utilisés: «Comme à l'ordinaire, Renaud Camus écrit avec désinvolture et fermeté dans une langue que je trouverais parfaite s'il ne s'y mêlait quelques tournures archaïsantes, comme fors pour dire «à part». (Le Journal multiplie les «Dieu sait!», «Peu m'en chaut!», ou plutôt «Peu nous en chaut» car l'auteur affectionne le nous de majesté, cette défroque.) À ces peccadilles près, la langue de Camus est d'une tenue qui ne se rencontre plus.»
Je trouve cela très étonnant: se pourrait-il que Claude Habib suppose que l'utilisation de ces tournures n'est pas un jeu, qu'elle les prît au sérieux? Se pourrait-il que je me trompasse, que ce ne soit pas un jeu, qu'il faille les prendre au sérieux, et non comme le signe d'un écart à (et d'une maîtrise de) la langue, d'un détour, d'un recul, mais aussi comme le signe du plaisir à utiliser des vieux mots, à les sortir des malles, à leur faire prendre l'air, car sinon, qui s'occupera d'eux?

Je recherche lorsque je lis ces écarts, ces signes précieux dans les deux sens du terme qui loin de figer la langue redonne vie à des tournures qu'on utilise sans y penser.
Je me souviens de la première fois que je me suis rendue compte du phénomène, c'était en lisant L'Élégie de Chamalières: «Il ne nous fut plus nécessaire d'épeler et de répéter, au moindre bout de champ, le nom de notre ville [...]» (p.24 éd Sables) "Ce moindre bout de champ" est pour moi une source de rire et d'émerveillement, dans sa simplicité et son inattendu. C'est une trouvaille, maniérée, sans aucun doute.
Autre exemple, cette phrase que je chéris en exergue de L'Inauguration de la salle des Vents: "les mots me faillent". Ces tournures anciennes et réanimées sont multiples, elles paraissent naître si naturellement sous les doigts de l'auteur que je me souviens dans un échange privé avoir contemplé avec stupéfaction une madeleine proustienne devenue cake.

D'autre part, il me semble que l'utilisation de ces tournures maniérées est l'une des sources de l'impression de comique qui se dégagent de certains passages. «Sur une autre chaîne ce sont Maryvonne, Hervé, Jalil et Bronislav qui s'apprêtent à gagner des millions en tapant de la paume sur une clochette, devant eux, car ils connaissent la bonne réponse et ne veulent pas être le maillon faible.» (Syntaxe p.101) La parfaite tenue de la phrase s'oppose au ridicule du contenu. Bien sûr, le comique naît aussi du télescopage des émissions de télévison et du choix des prénoms quand on connaît les agacements de l'auteur, cependant, quand plus personne ne saura ce qu'étaient ces jeux, il restera «de la paume, sur une clochette, devant eux», qui dans sa trop grande et parfaite précision (de la paume, mais oui, c'est vrai, je n'y avais jamais fait attention (et ce mot paume, qu'on n'utilise jamais à moins d'en avoir réellement besoin)) fait rire en insufflant (en restituant?) du ridicule à la scène.

L'article de Claude Habib m'aura fianlement fait prendre conscience que le téléscopage des niveaux de langage est un des ressorts de l'humour camusien.


Ce message était à l'origine déposé sur le forume des lecteurs de Renaud Camus. Certains ont protesté parce que je reconnaissais de l'affectation à leur écrivain. J'ai mis en ligne le résumé suivant:

Résumons: je décide de commenter l'expression du maniérisme revendiqué de l'auteur pour en étudier la validité: est-elle vraie, est-elle fausse, la vérité est-elle ailleurs?
J'arrive aux conclusions suivantes:
- il existe une affectation (exemples)
- cette affectation puise dans l'utilisation de mots ou d'expressions obsolètes ou celle de l'imparfait du subjonctif (supprimé des programmes scolaires depuis 1901, rappelons-le)
- mais loin de figer la langue, elle lui donne un charme nouveau en détournant le sens de syntagmes figés et en créant de nouvelles assonances. Elle éveille l'attention à des mots auxquels nous ne faisions plus attention. («un grand écrivain taille dans sa langue une langue étrangère et qui ne préexiste pas.» Deleuze, Critique et clinique)

Ou encore :

Les seules personnes qui défendent la langue française (comme l'armée pendant l'affaire Dreyfus), ce sont celles qui l'attaquent. Cette idée qu'il y a une langue française, existant en dehors des écrivains, et qu'on protège, est inouïe. Chaque écrivain est obligé de faire sa langue, comme chaque violoniste est obligé de faire son son.
Lettre du 6 novembre 1908 de Marcel Proust à Mme Strauss

Ça n'a pas dû s'arranger depuis

Sur la tombe de Timon le misanthrope:

— Eh bien Timon?
— C'est pire, ô tourbe délétère,
L'Hadès est plus peuplé que ne l'était la Terre!

Callimaque, IIIe siècle av JC, traduit par Marguerite Yourcenar

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