En découvrant ce texte de Barthes dans les nouveautés du forum de la SLRC, je me suis souvenue d'une nouvelle de Karen Blixen qui parlait d'un nez tragique dont la race allait disparaître. Vérification faite, mes souvenirs avaient mélangé plusieurs passages, et j'ai eu la surprise de découvrir que ce conte constituait un lien étonnant entre les nez, le texte barthésien et Éloge de la honte.
— Je suis d'accord avec vous, Eulalie, mon chou, disait le professeur parlant, comme toujours, très lentement, d'une petite voix frêle et grinçante et avec une série de petites grimaces pour remplacer le manque d'expression de son visage, le monde progresse, nous progressons tous et, dans une centaine d'années, nous serons plus près d'un état de perfection que nous ne le sommes à présent. Cependant je vous dirai que tandis que nous irons de l'avant si allègrement dans toutes les directions, certains petits traits de la nature atteindront, pour ainsi dire d'eux-mêmes, le sommet de la perfection avant de se désagréger, nous abandonner et disparaître pour toujours. Je vous désignerai la partie de nous-mêmes qui, au moment où je vous parle, a atteint la perfection et qui est sur le point de redevenir rudimentaire. Nous pourrons dans les temps futurs être témoins de prodiges sur le plan du progrès scientifique et social. Mais nous ne pourrons plus jamais poser les yeux sur une assemblée de nez semblable à celle que nous voyons autour de nous. Il n'est pas un seul d'entre eux dont l'achèvement n'ait exigé cinq siècle. Vous constaterez dans ce salon que le nez est la pointe de la personnalité humaine tout entière et que la véritable mission de nos jambes, de nos cœurs est de promener notre nez.
[...]
Mais laissez-moi vous dire, avec mes pauvres mots, que les cinq sens —et parmi eux l'odorat tient sûrement un rang élevé— forment tout le savoir-vivre des animaux sauvages et des peuples primitifs. Lorsque, au fur à mesure du progrès ces innocentes créatures bénéficient d'un peu de sécurité, de confort et d'éducation, sentir devient une entreprise ardue, l'odorat se détériore, s'émousse, les bonnes habitudes se perdent. [...] Au sein de notre civilisation, les gens des classes moyennes ont acquis la sécurité et un peu d'éducation —et où, mes amis, sont désormais leurs nez? Pour eux, le mot même d'odeur est devenu inconvenant. C'est seulement lorsque quelqu'un s'élève à notre propre niveau —niveau élevé— que l'on peut retrouver de nouveau chez lui l'acuité des sens en même temps que le savoir-vivre. Car quel est le but de toute éducation un peu raffinée? Redécouvrir l'innocence. C'est ainsi que parmi tous nos animaux domestiques, celui qui est le plus proche de l'animal sauvage est aussi le plus racé: le pur-sang, l'édition de luxe du cheval.
[...]
— Mais Charlotte, dit la dame mince sur un ton de reproche, vous savez certainement que la tragédie est la conséquence de la chute de l'homme et qu'il n'est donc pas facile de la supprimer. Nos arrières-petits-enfants auront obtenu bien des choses, mais ils n'auront pas plus d'espoir que nous-mêmes d'éliminer la tragédie de l'existence humaine.
— Hélas non, dit la dame qui était dure d'oreille.
— Hélas si, dit le professeur. La tragédie sera une chose que l'on supprimera facilement, presqu'aussi facilement que le nez. Je ferme les yeux, continua-t-il, et effectivement il ferma ses petits yeux sans cils, et je vois devant moi, dans cent ans d'ici, une réunion de nos-arrières-petits-enfants, exactement pareille à la nôtre. Ce seront des gens très agréables, justements fiers d'avoir réalisé de grandes choses dans la science et la vie sociale et, le nez mis a part, des gens très plaisants à regarder. ils seront capables de s'envoler dans la lune. Mais aucun d'entre eux, même pour sauver sa vie, ne sera capable d'écrire une tragédie.
Car la tragédie, poursuivit-il, loins d'être la conséquence de la chute de l'homme, est, au contraire l'assurance qu'il a prise contre les conditions de vie, mornes et sordides, entraînées par sa chute. Projeté de la gloire céleste et de la joie dans la nécessité de la routine, l'homme, dans un suprême effort, a créé la tragédie. Comme le Seigneur a été alors heureusement surpris! La créature, s'exclama-t-il, était certes digne d'être créée. J'ai eu raison de la faire, car elle peut accomplir pour moi des choses que sans elle, je ne peux mener à bien.
[...] Et quelle est la chose, demanda-t-il encore, que le vieux professeur Siversten n'a pas, qu'il n'accepterait pas si elle lui était offerte et qu'il est cependant, pour lui, l'attribut le plus pittoresque de l'être humain? Qu'est-ce qui est à ses yeux une chose absurde et déraisonnable, une chose ridicule à porter avec soi dans la vie et qui est en même temps le rare piment dont on fait la tragédie? Je vais vous donner la réponse comme vous le voulez, en mots simples. Cette chose se nomme honneur, madame, l'idée de l'honneur. Toutes les tragédies, de Phèdre et Antigone jusqu'à Amour et intrigue et Hernani et jusqu'à cette œuvre pleine de promesse d'un jeune auteur norvégien, Marie Stuart en Écosse, que nous avons vue ensemble l'autre jour, sont fondées sur l'idée de l'honneur. L'honneur ne sauve pas l'humanité de la souffrance mais elle lui donne les moyens d'écrire une tragédie. Une époque qui peut démontrer que les blessures du héros sur le champ de bataille sont également pénibles —qu'elles le frappent devant ou derrière— peut produire de grands hommes de science, des statisticiens, elle ne peut produire de tragédie.
Ces jeunes gens agréables, vos petits-enfants, lors d'une réception come celle-ci, d'ici un siècle, connaîtront le souci, non la tragédie. Ils auront des dettes —chose pénible— mais pas de dette d'honneur pouvant mettre en jeu la vie ou la mort. il y aura des suicides —chose pénible— mais le hara-kiri sera oublié, fera sourire. Cependant ils pourront s'envoler vers la lune. Ils seront assis en rond autour de leur table à thé, à parler de leur itinétaires et de leurs billets pour la lune.
Il demeura silencieux un moment puis revint à son idée avec gravité:
— Je suis un artiste, dit-il. Je n'échangerai pas l'idée de l'honneur contre un billet pour la lune. [...]

"Saison à Copenhague", in Nouveaux contes d'hiver de Karen Blixen
(les mots en italique sont en français dans le texte)

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Réponse de Renaud Camus déposé le 21/02/2005 à 08h49 (UTC)

Et quelle précision dans la prédiction ! «Ces jeunes gens agréables, vos petits-enfants, lors d'une réception comme celle-ci, d'ici un siècle, connaîtront le SOUCI, non la tragédie.»

Etes-vous bien sûre, Véhesse, de tirer de votre génie tout le parti qu'il faudrait? Les architectures ruinatiques que vous révélez, au moyen de simples rapprochements supérieurement choisis, sont si vertigineuses qu'on a du mal à les contempler d'un seul coup d'oeil, et à les garder ensemble en l'esprit. Une sommaire tentative de récapitulation, de ma part, donnerait ceci : tragédie / drame (voire "souci"), aristocratie / petite bourgeoisie, virginité des femmes / liberté sexuelle ("innocence du sexe")...

Couples non-antithétiques : virginité des femmes / honneur, honneur / parole, parole / tragédie (suicide "d'honneur" - objection : est-ce que le suicide d'honneur n'est pas un cliché du "drame" ?)

Il n'y a que cette histoire de nez dont je ne vois pas très bien, à première "vue", comment elle se greffe sur tout cela (la liaison est pourtant très manifeste et soulignée dans le curiosissime texte de Blixen, mais elle demeure obscure pour moi). Ou bien est-il admis une fois pour toutes que "nez" est là pour "sexe" ?

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Ma réponse le 23/02/2005 à 01h20 (UTC)

Il me semble que le nez n'est là que comme nez, comme ultime achèvement de la race aristocratique, ce qu'exprime «Il n'est pas un seul d'entre eux dont l'achèvement n'ait exigé cinq siècles».
L'aristocratie se perd avec le sens de l'honneur, le nez s'efface.

Mais il faut reconnaître que les pages de Blixen manient le sous-entendu:
Regardez maintenant, poursuivit-il, cette femme blonde, presque lumineuse, en velours vert olive, qui parle au comte Léopold. Ses genoux et ses cuisses et ce dos élégant — tout exprime franchement et naïvement sa nature. Mais n'est-ce pas son nez la véritable pointe de tout cela? Vivant, piquant, avec une audacieuse inclinaison et des narines presques rondes; on peut le faire remonter en ligne directe jusqu'au profil loyal et audacieux de la jument arabe. Elle ne décevra pas son cavalier. Mais il faudra bien chercher pour découvrir un cavalier qui la mérite.
— C'est Drude Angel, dit une dame qui avait une perruque. Une cousine de Léopold et d'Adélaïde. On a beaucoup discuté cette saison pour savoir qui d'elle ou d'Adélaïde était la mieux physiquement. Elle est l'une de ces enfants Angel à qui, une fois, à Ballegaard, vous avez prédit un avenir tragique.
Le professeur à ces mots lança vers la jeune fille un long et profond regard, puis ne dit plus rien à son sujet.
Ibid, p.324


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Autre précision apportée le 20/02/2005 à 16h53 (UTC)

Les contes de Karen Blixen parlent d'aristocratie, d'honneur, de sang, du nom. L'innocence du sexe telle qu'elle est conçue dans Vaisseaux brûlés n'est possible que dans un monde qui sépare l'acte sexuel de la procréation. Dans le monde de Blixen, la vertu (l'honneur) des femmes est garante du sang, donc du nom.
Peut-on relâcher les contraintes sociales sexuelles sans automatiquement provoquer un relâchement des autres domaines de la vie sociale? Je suppose qu'il doit y avoir des études sur le sujet.

Index: jusqu'ici, j'ai croisé Isaak Dinesen dans Passage, dans Échange où il est question du film Une histoire immortelle dont l'intrigue consiste à rendre réelle (réaliser) une légende. Et Out of Africa est évoqué fugitivement ici.

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Réponse de Renaud Camus déposé le 21/02/2005 à 08h59 (UTC)

L'innocence du sexe telle qu'elle est conçue dans VB n'est possible que dans un monde qui sépare l'acte sexuel de la procréation. Dans le monde de Blixen, la vertu (l'honneur) des femmes est garante du sang, donc du nom.
Peut-on relâcher les contraintes sociales sexuelles sans automatiquement provoquer un relâchement des autres domaines de la vie sociale?


Oui, on ne saurait mieux dire, ni mieux résumer la question. Croyez que je ne suis pas sans me la poser depuis longtemps. Je me demande même si elle n'est pas la question centrale. D'autre part elle se subdivise en toute sorte d'énormes petites sous-questions : éducation et liberté sexuelle, par exemple (est-il possible d'éduquer des adolescents qui jouissent de la liberté sexuelle ?)

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Ma Réponse le 23/02/2005 à 00h43 (UTC)

Voir Wilhem Reich:
La formation du caractère sur un mode autoritaire a pour point de départ, non pas l'amour parental, mais la famille de type autoritaire. Son principal instrument est la suppression de la sexualité chez l'enfant et chez l'adolescent.
[...]
Il est plus facile d'exiger la discipline et de la renforcer par l'autorité que d'éduquer les enfants en vue de leur donner le sens de l'initiative joyeuse dans leur travail et d'un comportement sexuel naturel. Il est plus facile de se déclarer un «fürher» omniscient, envoyé par Dieu, et de décréter ce que des millions d'individus doivent penser et faire, que de s'exposer à la bataille entre le rationnel et l'irrationnel dans le conflit des opinions. Il est plus facile d'insister sur les manifestations de respect et d'amour dues légalement que de gagner l'amitié par un comportement décent authentique. Il est plus facile de vendre son indépendance contre une sécurité économique que de mener une existence indépendante, responsable, et d'être son propre maître. Il est plus facile de dicter à ses subordonnés ce qu'ils doivent faire que de les guider en respectant leur propre personnalité. Voilà pourquoi la dictature est toujours plus facile que la vraie démocratie. Voilà pourquoi le chef démocratique paresseux envie le dictateur et tâche, à sa manière inadéquate, de l'imiter. Il est facile de représenter le lieu commun. Il est difficile de représenter la vérité.

Introduction à La Fonction de l'orgasme, de Wilhem Reich


NB: ce texte sera largement utilisé dans La dictature de la petite-bourgeoisie, et largement détourné de l'interprétation donnée dans les commentaires qui ont suivi cette première mise en ligne.