La source du Dictionnaire khazar

C'est surtout Julius Guttman qui prit pour moi une importance personnelle. Il était spécialiste de la philosophie juive du Moyen-Âge, en particulier à l'époque hispano-arabe, où la cohabitation entre musulmans et juifs était dans l'ensemble très harmonieuse, de sorte que la vie juive put alors se développer librement. Outre la philosophie arabo-aristotélicienne, il naquit en ce temps-là également un aristotélisme juif, dont la figure la plus importante à citer fut Maïmonide. Je me souviens encore d'un cours chez Guttman sur le Sefer Kusari de Juda Halevi — une fiction historique sur une joute oratoire entre juifs, chrétiens et musulmans à la cour du chef chazari en Russie du Sud, dont l'auteur se servait comme d'un instrument littéraire pour prouver la supériorité philosophique du judaïsme.

Souvenirs de Hans Jonas, p.62

Philosophie et syntaxe comparée de l'anglais et de l'allemand

L'adoption de l'anglais, à laquelle je m'étais préparé en lisant le London Times et la philosophie anglaise, dont David Hume et John Stuart Mill, ne posait pas de problèmes comparables à ceux qu'il m'avait faluu maîtriser en essayant de passer à l'hébreu. Ce qui m'aida alors beaucoup, ce fut la tradition de la prose universitaire anglaise, dans laquelle simplicité et intelligibilité comptent bien plus qu'en Allemagne où la conscience culturelle confond souvent la profondeur avec l'affreuse complexité de l'écriture. Je me donnais donc, en rédigeant, beaucoup plus de peine pour énoncer mes idées avec clarté et acuité que dans mes écrits formulés en allemand, où j'avais pris encore la liberté de m'exprimer à peu près dans le jargon de Heidegger ou de Kant.

Souvenirs de Hans Jonas, p.234

Y a-t-il un rapport entre cela et la constatation amusée de Jonas que les Américains ne savent pas ce qu'est la philosophie? Est-ce un problème de langage ou de tournure d'esprit, est-ce le langage qui conditionne la tournure d'esprit ou l'inverse?

Là-bas [aux Etats-Unis], la philosophie préfère s'occuper d'analyse du langage et de théorie formelle de la connaissance, abandonnant souvent le monde et ses états aux spécialistes des sciences de la nature. Un exemple pourra l'illustrer. Jo Greebaum, alors doyen de la Graduate Faculty à la New School, me raconta un jour qu'il avait demandé à des collègues de la Chicago University comment on jugeait là-bas l'orientation philosophique d'Hannah Arendt et la mienne. L'un de ses interlocuteurs aurait déclaré que nous ne faisions aucunement de la philosophie, car la philosophie était une science positive avec un domaine thématique bien défini — il pensait à l'analyse du langage et à la logique formelle —, or aucun de nous deux n'allait dans cette voie. «Ce n'est point de la philosophie, continua-t-il, c'est intéressant, bien sûr, et désirable, il faut qu'il y ait aussi des facultés qui cultivent ce genre de choses. Je suis pour. Mais commençons par trouver un nom à cet objet. Je ne saurais dire lequel. Je sais seulement que ce n'est point de la philosophie.» J'éclatais de rire. Délicieux! Donc il existe encore quelques fossiles pratiquant ce pour quoi le concept de philosophie fut forgé à l'origine, en l'occurrence chez les Pythagoriciens, et voilà maintenant que ce contenu premier de la philosophie est à ce point sorti de mode que les esprits qui la pratiquent désormais se donnent la tâche divertissante d'inventer un concept approprié à ce que nous tentions de faire! En fait, cet épisode comique a un aspect gravement symbolique: en Amérique, on ne croit guère à la philosophie au sens où elle se pratique en Allemagne ou en France.»

Ibid., p.254

Proposition de lobbying

Outrepas : quelles nouvelles, à quand la publication ?

Si le silence est si profond, c'est qu'il y a peu à dire : Fayard semble finalement accepter de publier mais ne donne pas de précision sur une date de publication. Il se tait.

Je relisais samedi la préface de Claude Durand à La Campagne de France :

Je me suis senti dans la situation d'un avocat ayant pignon sur rue, à la tête d'un cabinet réputé, à qui le plus mauvais innocent qui soit (n'a-t-il pas, par défi et amertume, annoncé littéralement ce qui l'attendait, tout en en sous-estimant grandement l'ampleur et la virulence?) vient demander d'assurer sa défense.
Douteux, le cas Camus? Toujours la liberté d'expression doit pouvoir être défendue à l'excès et au bénéfice du doute.
En quelques secondes ou une nuit —mais je crois bien que ce fut en quelques secondes—, j'ai accepté d'aider Renaud Camus à bénéficier de cette liberté-là, dont beaucoup de gens —journalistes, écrivains, avocats...— font singulièrement litière, ces temps-ci.
Malgré ces explications sincères, peut-être désarmantes et en tout cas désarmées, je suis sûr et certain de ne pas avoir été compris par les procureurs —et par les investigateurs enquêtant sur commission rogatoire délivrée par eux—, car, aux yeux de certaines de nos nouvelles élites, fascinées par la notoriété, l'influence, l'argent et les commodités du pouvoir, la simple générosité est une faute, la gratuité une marque d'imbécillité, la défense d'un ennemi une trahison plus grave encore que ce qui peut être reproché à ce dernier.


Je me disais cette chose toute simple : peut-être que nous, lecteurs, n'avons-nous pas suffisamment fait savoir à Claude Durand notre reconnaissance pour avoir accepté de publier et de soutenir Renaud Camus, peut-être devrions-nous le lui faire savoir, et lui faire savoir du même coup que nous attendons le prochain journal, que nous nous inquiétons de ces délais inexpliqués et que nous comptons sur lui.
Si nous n'avons pas peur d'en faire trop, nous pourrions ajouter qu'il est notre seul recours, à nous, lecteurs, qu'il est la seule personne qui puisse nous permettre d'avoir enfin accès à ce journal.

Monsieur Claude Durand
Fayard
75 rue des Saints-Pères
75278 Paris cedex 06

[edit le 25/08/08] J'ai finalement envoyé une lettre au domicile de Claude Durand, quelques jours plus tard : saurai-je jamais si elle a été lue, si elle a servi à quelque chose? En avril, Durand décidait de publier Outrepas et Renaud Camus me le dédicaçait : cela est-il lié?

Idéation suicidaire et apparence

Et puis, surprenant, cette évocation d' Eloge du paraître dans un contexte médical :

Puisque l’adolescence aime bien se montrer par son apparence, il est curieux que celle-ci soit négligée par la culture éducatrice ambiante au profit d’un soit-disant « être » qui serait tapi sous chaque identité. Or le paraître, comme le langage, participe du code, et une attention faite au langage ne saurait se passer de la manière dont l’individu se donne à voir dans le paraître. Nous voulons souligner, comme l’indique Renaud Camus (7), que « le paraître est du côté de la civilisation. C’est le moins qu’il puisse faire, puisque c’est lui qui l’a créée ». Si nous acceptons cette hypothèse sur laquelle nous pourrions disserter infiniment, un adolescent, comme tout homme, sort de la barbarie le jour où il se voit, comme le dit encore Renaud Camus, « dans un miroir ou dans le cours, Narcisse, d’une onde claire ». L’éducation par la parole, et celle par les formes symboliques diverses, comme mesure préventive, se double de la nécessaire prise en compte des modalités de paraître, non celles du consumérisme marchand des marques commerciales et des modes adolescentes, mais celles du souci de la forme ou des formes travaillées dans le rapport à soi et aux autres. Symbolisation, expression langagière, nomination des émotions, souci travaillé du bien paraître, comme moyens de faire entendre ce qui se vit mal, nous semblent des viatiques incontournables de prévention de l’idéation suicidaire chez l’adolescent.


source
le 16/04/2008

Reflet et transparence

La thématique du reflet et de la transparence dans Passage rappelle l'incipit de Passage de Milan :

Depuis des années que l'abbé l'observait au moment des pages brunissantes, renonçant lentement à fermer ses volets, avant de s'installer près de sa lampe à contempler le passage des vitres de la transparence à la réflection, il ne se passait pas de jour qu'un de ces résidus d'objet n'eût été déplacé, n'eût disparu, ou qu'un nouveau n'eût apparu, ou un ancien réapparu, après une absence d'une semaine, d'un mois parfois; comment savoir ou distinguer?

Un je-ne-sais-quoi de roussellien

En ce qui concerne le côté silésien de ma parenté, ma mère avait en outre une tante ou grand-tante qui était devenue célèbre en Allemagne : Friedericke Kempner, connue comme le «rossignol silésien». Une femme fortunée, qui vivait dans son domaine en Silésie et traitait des affaires de l'humanité sous une forme poétique, écrivant des poèmes involontairement comiques, passionnés, sentimentaux sur telle ou telle situation. Elle devint célèbre, et lorsqu'elle publia un recueil de ses poèmes, la famille se sentit si embarrassée qu'elle achetat toute l'édition. Lorsqu'on lui annonça que l'ouvrage était épuisé, la tante en fut tellement stimulée qu'elle publia une nouvelle édition augmentée; avec pour conséquence qu'un journaliste critique de théâtre portant le même nom et résidant à Berlin s'en trouva si mal à l'aise qu'il fut obligé de se débarrasser de ce ridicule nom de Kempner et pris dorénavant celui de Kerr —Alfred Kerr! [...] Ce qui était caractéristique, c'était des poèmes comme «La charmeuse de serpents»: elle entre en scène avec un serpent gigantesque, jusqu'au jour où elle est avalée par un boa constrictor sous les yeux des spectateurs. Elle se prénommait Elfriede ou quelque chose comme ça. «Elle est morte», ainsi finit le poème, «mais elle est entière». Une consolation. Plus tard, quand je fis plus ample connaissance du bibliophile Gershom Scholem, et que j'appris qu'en dehors de la Kabbale, il s'intéressait aux idioties littéraires, je lui dis: «Ah, j'ai aussi dans ma famille une idiote de ce genre, Friedericke Kempner, une tante ou grand-tante.» Alors il répliqua: «C'est une parente à toi? Procure-moi un livre d'elle elle manque à ma collection!» [...]
Finalement, j'ai appris que c'était réellement une noble femme et que, par exemple, elle avait réussi à faire supprimer l'isolement cellulaire. Elle trouvait cela absolument inhumain et elle avait développé toute une propagande contre ce traitement, par des tracts poétiques, partie en vers, partie en prose. Comme elle ne lâchait pas prise, elle obtint finalement une audience de Guillaume Ier, et l'isolement cellulaire disparut du code d'application des peines.»

Hans Jonas, Souvenirs, p.26


A rapprocher de cette description de Raymond Roussel dans Roman Roi:

— C'est vraiment la plus grande surprise de mon existence, qui en a pourtant connu quelques-unes. Entendre parler de mon oncle Raymond Roussel, au milieu des Alares, en pleine guerre, et par la nouvelle reine de Caronie, c'est à peu près aussi vraisemblable que les situations de ses romans et de ses pièces de théâtre. Et vous me dites qu'il est illustre ?
— Il n'est peut-être pas illustre auprès d'un très large public, mais les écrivains français les plus importants aujourd'hui en parlent avec le plus grand respect, comme d'une espèce de génie.
— Oh, si ma mère entendait cela !
— Mais vous saviez bien qu'il écrivait ?
— Bien sûr, mais ce n'était que l'une de ses bizarreries. Il dépensait des fortunes pour faire publier ses poèmes dans les journaux, et ses livres à compte d'auteurs. Et il louait des théâtres pour y faire jouer ses pièces, dont personne ne voulait. Il payait lui-même les acteurs, les metteurs en scène, les décorateurs, la publicité. Nous étions obligés d'assister aux représentations, et j'avouerai à la Reine que c'était une épreuve, non pas tant à cause des pièces elles-mêmes, qui n'avaient ni queue ni tête mais qui étaient assez distrayantes pour des enfants, mais à cause du public. Mon oncle avait le don de mettre le public en fureur. Les noms d'oiseaux tombaient de toutes parts, et les menaces de voies de fait. Et le lendemain c'était encore pire, lorsqu'arrivaient les journaux. Nous tâchions de les lui cacher, mais il n'y avait rien à faire, il voulait savoir ce qu'on disait de lui. Et bien entendu ce n'était que des horreurs. Ça nous faisait de la peine parce que nous l'aimions beaucoup. Il adorait les enfants, et il était très généreux, très drôle; beaucoup plus drôle, à mon avis, dans la vie quotidienne que dans son œuvre, même…

Renaud Camus, Roman Roi, p.419

Les fictions du journal littéraire de Catherine Rannoux

Je commence la partie consacrée à Renaud Camus. Le vocabulaire technique me décourage. Les citations en corps plus petit se détachent. Je les lis, je lis ce qu'il y a autour. Catherine Rannoux a fait un étonnant travail d'identification des sources.
Rannoux étudie les différents modes de citation, de la citation explicite avec source à l'appropriation avec légère réécriture, en passant par l'allusion. De ces citations, elle tire des conclusions quant à la vision du monde et le vivre au monde de Renaud Camus. Il me semble que ses conclusions sont juste, disons qu'elle ne dit rien qu'on ne sache déjà, mais elle s'appuie sur le texte du journal pour étayer ses conclusions, «ça change», comme dirait un ami. C'est jargonnant, dommage (mais est-ce vraiment évitable? Chaque mot technique ne pourrait être évité qu'au prix d'une périphrase) mais je trouve cela passionnant.

Quelques exemples d'identification donnés par C. Rannoux. Les notes de bas de page sont de son fait:

On devine que rien n'interdit l'accumulation de références à des discours autres, combinant les différentes configurations du mode semi-allusif comme dans ces lignes où une première modalisation autonymique semi-allusive (segment délimité, source donnée de façon allusive) sert de commentaire à une citation d'Ella Maillart, puis une nouvelle citation déclenche une deuxième modalisation interdiscursive dont la source n'est pas donnée bien qu'elle diffère de la première (segment non délimité, source non désignée) :
«Excitées par l'exploration de Bayezid, nous n'eûmes pas de répit jusqu'à ce que, parmi les criailleries des choucas indignés, nous ayons gagné le sommet des falaises faisant face à la citadelle.» L'image pousse son cri, comme pour le pauvre Crusoé dans Londres, chez Perse : c'est celui des choucas indignés, qu'affrontent à la varape les Suissesses intrépides... «En 1835, un voyageur nommé Brant écrivait au sujet de Bayezid que c'était le palais le plus splendide de toute l'Anatolie [...]» Oh! Partir, partir! Que me veut cet at home obèse?[1] (Fendre l'air p.316)

ou encore

Malgré la combinaison (mais tellement singulière) d'éléments qui pour la plupart nous sont assez familiers, somme toute, il y a là quelque chose qui ne ressemble à rien qu'on connaisse, sinon dans quelque haut Moyen-Age rêvé, qu'aggraverait sous la lune d'hiver une Arabie de sombre fantaisie, peuplées d'assassins souriants, et de bourreaux qui tranchent/le cou des innocents. (Fendre l'air p.316)
[...]
Les vers proviennent d'un poème de Tristan Klingsor, «Asie», extrait de la Shéhérazade mise en musique par Ravel. La forme originale en est :
Je voudrais voir des assassins souriants
Du bourreau qui coupe un cou d'innocent
Avec son grand sabre recourbé d'Orient

C'est toujours la même surprise de constater à quel point je ne vois pas ce qui est devant mes yeux: le journal est parsemé de citations non dissimulées, en italiques ou entre guillemets, et d'une certaine façon, je ne les avais pas remarquées. Mais comment est-ce possible?
L'écrivain baigne dans la littérature et le moindre paragraphe le transpire.

Deux autres exemples choisis par C. Rannoux:

Et pour le reste, Octave, rentre en toi-même. Je ne sais pas, moi: pourquoi ne tiendrais-tu pas ton journal? Fendre l'air p.392[2]

Un jeune gardien y lisait au soleil, sur un janséniste balcon. Or nous fûmes au chemin de Racine, à Saint-Lambert, à Dampierre même. And then to bed, contents mais fatigués... Fendre l'air p.185

[...] Mais l'excursion dans un dire familier collectif est susceptible d'ouvrir la voie vers d'autres dires encore: à la voix de la communauté, indifférente au temps, se superpose l'écho possible d'un nouveau dire, singulier celui-ci, surgissement d'une voix du XVIIe siècle spontanément associée au commentaire de la visite de Port-Royal. C'est en effet par le banal «And then to bed» que Samuel Pepys concluait fréquemment les entrées de son Journal, sur un modèle repris ici par l'énonciation de Fendre l'air. Jouant d'une même forme de clôture, le discours laisse percevoir en lui l'équivalence de dires multiples, sur le mode d'un possible «je dis comme disent les Anglais, qui disent comme disait Pepys au XVIIe siècle», et ce alors que la façon de dire en français joue simultanément à imiter les voix du passé. C'est donc à une forme de puits discursif sans fond que l'on a affaire, chaque voix semblant pouvoir s'ouvrir sur d'autres voix, dans une familiarité des dires, mais si rapide, si ténue, qu'elle peut laisser de côté le lecteur dont elle sollicite tant, à moins qu'elle ne l'entraîne à son tour dans le soupçon des échos infinis.

Catherine Rannoux, Les fictions du journal littéraires p.165

(C'est moi qui souligne)


''commentaire le 25/08/08: la découverte de ces lignes a infléchi ma lecture de Camus vers la recherche des sources. C'est à partir de ce moment que je me suis plongée dans Robbe-Grillet, par exemple. Il s'agit maintenant de trouver un équilibre entre la recherche ludique et maniaque des sources, et l'analyse globale de l'œuvre, construction complexe d'échos où rien ne se trouve où cela devrait se trouver (les détails appartenant au journal se trouvent dans les Eglogues, par exemple).''

Notes

[1] L'image pousse son cri est empruntée aux «Images à Crusoé», dans Eloges de Saint-John Perse. La deuxième modalisation fait appel aux mots de «Laeti et errabundi» dans Parallèlement de Verlaine.

[2] il s'agit d'un vers de Cinna, extrait de la tirade d'Auguste (IV, 2): «Rentre en toi-même Octave, et cesse de te plaindre.»

Sanglant

Sultan Mourad

[...] Dans son sérail veillaient les lions accroupis,
Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis;
On y voyait blanchir des os entre les dalles;
Un long fleuve de sang de sous ses sandales
Sortait, et s'épandait sur la terre, inondant
L'orient, et fumant dans l'ombre à l'occident;
[...]
Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches
De cèdre, afin de faire honneur à ce vieillard
[...]

(et ainsi, pendant des pages)

Victor Hugo, La Légende des siècles

Définition de la bathmologie

Tout discours est pris dans le jeu des degrés. On peut appeler ce jeu : bathmologie. Un néologisme n'est pas de trop, si l'on en vient à l'idée d'une science nouvelle : celle des échelonnements de langage. Cette science sera inouïe, car elle ébranlera les instances habituelles de l'expression, de la lecture et de l'écoute (« vérité », « réalité », « sincérité ») : son principe sera une secousse: elle enjambera, comme on saute une marche, toute expression.
Roland Barthes par Roland Barthes, p. 71.

exergue de Buena Vista Park de Renaud Camus


Dans Buena Vista Park, petit traité d'introduction à la bathmologie quotidienne, je citais déjà, il y a plus de vingt ans, le fragment "90" (ou 312, ou 231, ou 337, selon les systèmes de classement) :
« Gradation. Le peuple honore les personnes de grande naissance, les demi-habiles les méprisent disant que la naissance n'est pas un avantage de la personne mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple mais par la pensée de derrière. Les dévôts qui ont plus de zèle que de science les méprisent malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu'ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne, mais les chrétiens parfaits les honorent par un(e) autre lumière supérieure.
Ainsi se vont les opinions succédant du pour au contre selon qu'on a de lumière. »
[...]
Dans les cinq niveaux alternés du fragment "90" des Pensées, Force en relève en fait six, parce que le troisième compte deux fois, dans son analyse, étant aussi le premier d'une série de trois, qui définit le registre religieux, chrétien, en l'occurrence, en tant qu'il suppose au registre mondain. Cet artifice, qui fait que 3 est aussi un nouveau 1, permet à Force une distinction très fine entre les niveaux de nombre pair et les niveaux de nombre impair, qui selon lui ne seraient pas du tout de même nature:
«Il y a une différence de nature entre les opinions du premier et du troisième degré d'une part, et les opinions du second degré d'autre part. Toute opinion du troisième degré peut constituer à son tour le premier degré d'un raisonnement d'ordre supérieur. Une opinion du second degré n'est qu'une étape intermédiaire et ne peut en aucun cas constituer un point de départ. Exprimant les choses de façon plus formelle, nous dirons que les opinions peuvent être représentées par la suite arithmétique des nombres entiers, 1 représentant la première opinion, 2 la seconde, etc. Toute triade commençant (et donc finissant) par un nombre impair constitue un raisonnement parfait dans son ordre. Dans le fragment 90, les triades 1, 2, 3 et 3, 4, 5 constituent des raisonnements parfaits. Mais une triade 2, 3, 4 est impossible parce qu'une opinion demi-habile, qui ne se définit que comme la négation d'une opinion antérieure, ne peut pas constituer le point de départ d'un raisonnement.
La loi des séries, ou raison des effets, est donc plus complexe qu'une simple loi d'alternance. La raison des effets est constituée par l'itération d'une structure ternaire, dont le dernier élément sert de premier élément à la structure suivante. Tout élément de rang impair représente une opinion du premier ou du troisième degré.Toute opinion de rang pair est une opinion du second degré.
Les éléments de rang impair sont dans la série des points de repos.»

Renaud Camus, Du sens, p.167 à 174, citant Pierre Force, Le problème herméneutique chez Pascal, p.239

Souvenirs ronds

Nés le
12 janvier 1905: Emmanuel Lévinas
21 janvier 1905: Christian Dior
7 février 1905: Paul Nizan
24 mars 1905: Raymond Aron
21 juin 1905: Jean-Paul Sartre
25 juillet 1805: Alexis de Tocqueville
18 septembre 1905: Greta Garbo


Morts il y a 10 ans
27 janvier: Jean Tardieu
20 juin: Emile Cioran
20 août: Hugo Pratt
4 novembre: Gilles Deleuze


Morts il y a 20 ans
28 mars: Marc Chagall
10 avril: Vladimir Jankélévitch
27 juillet: Michel Audiard
19 septembre: Italo Calvino
10 octobre: Orson Welles


Morts il y a 30 ans
20 septembre: Saint-John-Perse
2 novembre: Pier Paolo Pasolini
4 décembre: Hannah Arendt


Morts il y a 40 ans
24 janvier: Winston Churchill
27 août: Le Corbusier


Morts il y a 50 ans
23 février: Paul Claudel
10 avril: Pierre Teilhard de Chardin
18 avril: Albert Einstein
12 août: Thomas Mann
17 août: Fernand Léger
30 septembre: James Dean
5 novembre: Maurice Utrillo
27 novembre: Arthur Honegger


Morts il y a 60 ans
6 février: Robert Brasillach
15 mars: Pierre Drieu La Rochelle
8 juin: Robert Desnos
20 juillet: Paul Valéry


Morts il y a 70 ans
16 janvier: Kasimir Malevitch
17 mai: Paul Dukas
30 août: Henri Barbusse
30 novembre: Fernando Pessoa


Morts il y a 100 ans
9 janvier: Louise Michel
24 mars: Jules Verne
2 octobre: José Maria de Hérédia
28 octobre: Alphonse Allais

Résistance clermontoise

Au hasard des lectures du jour, j'apprends que Mgr Picquet, évêque de Clermont, fut le seul évêque d'Europe occidentale arrêté par les Allemands et déporté à Dachau.

[À voix nue 4/5] Sexe et bathmologie

l'émission

Salgas: Bathmologie l'axe de toute votre œuvre. Y a-t-il des zones qui y échappent? Le sexe? Le sexe écrit, Tricks, les Journaux. Le sexe décrit comme un lieu d'innocence, contre Georges Bataille. Premier stade, avant toute bathmologie. Sexe et bathmologie...
RC: Vous avez raison. L'innocence du sexe est l'une des rares idées à laquelle je tiendrais. Ce n'est pas une idée, mais une perception, je vois les choses comme ça. Bien entendu, peut être une occasion de faute ou de péché, comme n'importe quoi, la nourriture, les voyages... Mais je ne vois pas en quoi le sexe en soi est répréhensible, au sens moral et a fortiori au sens juridique du terme. C'est en opposition avec la tradition érotique représentée par Bataille. Tradition qui voit un rapport entre Eros et le mal. La trangression est un concept qui m'est totalement étranger.

Salgas: Le sexe le seul endroit de nature, la seule immédiateté.
RC: Oui. Me pose un léger problème théorique. Le sexe est peu médiatisé. Le désir ne passe pas par l'érotisme, par des codes, par des références, des mises en scènes, à des objets... ne m'intéresse pas. Le sexe n'est pas le lieu de la transgression. C'est une contradiction que je peux constater, mais comment l'expliquer?
Mais je fais partie de l'histoire du désir. Mon désir est lié à des images, à une génération, qui ne sont pas les mêmes que celles de la génération précédente ni celles de la génération suivante. Le désir est lié à la culture.
Vous mettez le sexe du côté de la nature, je le mettrais du côté de l'innocence. Or l'innocence et la nature ne sont pas la même chose, c'est même peut-être le contraire, au fond. L'innocence est une longue conquête, comme le naturel. C'est quelque chose qui s'acquiert, qui se travaille, elle se mérite même.

Salgas: Donc mon objection se renverse: le sexe échappe à la bathmologie par le haut lieu de la méta méta méta bathmologie...
Le sexe est chez vous homo-sexuel. Vous avez créé un mot: achrien, qui a marché puisque jusqu'à récemment je croyais que c'était un vieux mot grec. Pourquoi? Notes achriennes, Chroniques achriennes.

RC: Mon homosexualité est peu grecque.
Tous les mots qui existaient étaient lourds, déplaisants, peu littéraires, je n'arrivais pas à les manier. Homosexuel est très juste en ce qui me concerne, c'est-à-dire désirant le même, et non pas pédérastique, par exemple, pour entrer dans les détails. Homosexuel était très juste, mais difficile à placer dans une phrase de littérature.

Salgas: le sida
RC: exemple de mot pour moi inutilisable littérairement. Pardon de faire cette réflexion un peu cynique, mais une des choses les pires dans le sida, c'est la laideur du mot. Mourir d'un acronyme, ah non. Le cancer, c'est une chose qui a son passé, sa mythologie, sa grandeur, c'est un signe astrologique, c'est un monde. Mais mourir de quatre petites lettres qui ne sont même pas fichu de faire un mot, je trouve ça absolument accablant.

Salgas: vous l'avez utilisez littérairement. p 415 de Roman Roi, vous placez en exergue une citation tirée de "la jeunesse de Sida".
RC: Mais ça c'est un livre de la littérature caronienne. C'est un joli livre.

Salgas: Plagiat par anticipation. Mot sida utilisé en 1983.
RC: la Caronie est un long plagiat par anticipation.

Salgas: Votre rapport compulsif à l'art et aux musées. On pourrait diviser votre œuvre entre la série des garçons et la série des musées. L'expression du goût. Echapperait à ce regard objectivant qu'est la bathmologie.
RC: Je ne vois pas très bien en quoi mon intérêt passionné et peut-être exagéré quantitativement pour les tableaux serait anti-bathmologique. Au contraire. Tout discours esthétique intervient sur un terrain essentiellement bathmologique. Peut-être qu'inconsciemment j'y échappe par moment, le retour de la pulsion pure ou de la bêtise, ou du goût peut-être, ce qui ne s'interroge pas sur soi-même, sur ses raisons.

Salgas: Le discours du connaisseur n'est pas bathmologique, c'est justement le discours du goût.
RC: Ce à quoi je crois tout à fait, c'est au jugement. Au fond, il n'y a pas de phrase plus impie que la phrase de l'Ecriture "tu ne jugeras pas". Tu ne jugeras pas, c'est la mort de la civilisation. Pourquoi la France est en train de sortir de l'histoire, c'est parce qu'elle ne juge pas. Les critiques paraissent ne plus avoir aucune conscience de la responsabilité historique. Abdication du jugement. Presque plus personne n'a le courage de dire celui-ci est grand et celui-ci n'est pas grand. Je suis pour la classification, ce que déteste l'idéologie petite-bourgeoise.
Les jugements ne sont pas définitifs, ils peuvent être revus. Mais il faut classifier.

Salgas: Qui est le plus grand peintre contemporain?
Vous nommez très souvent Cy Towmbly.
RC: Oui, mais ici le goût intervient particulièrement. Cy Towmbly: côté paradoxal de l'extrême modernité et en même temps de l'amour du passé. Uun art conservatoire. Hommage à Mallarmé, hommage à Théocrite. J'ai toujours été sensible aux gens qui cherchent à sauver ce qui peut l'être. Autre exemple auvergnat: Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont qui essaie de sauver un crépuscule de la civilisiation gréco-latine, qui essaie de sauver tout ce qu'il peut sauver très maladroitement sur le pauvre raffiot de son art personnel qui n'est pas quelque chose d'absolument magistral...
Cy Towmbly avec de tout autre moyen à mon avis essaie de tout sauver. Au fond l'art contemporain ne me plaît que dans la mesure où il est l'objet d'une tension avec le passé.
Originalité informée par l'amour de ce qui tombe. Indifférence pour les arts autodidactes. Je n'aime que les arts des gens qui savent ce qu'ils perdent.

Salgas: d'autres noms?
RC: Rauschenberg. Entre Johns et Rauschenberg, question de goût. Johns placé peut-être un peu plus haut par les critiques. Est-ce que Towmbly est un peintre américain?

Salgas: Vous parlez énormément des peintures du passé.
RC: Je déteste les musées. Les tableaux n'ont pas été peints pour être vus dans des musées. Quand je suis dans uneville étrangère, je vais dans les musées et je vois mes 200, 300 tableaux par jour, ce qui est le comble de l'irrespect à l'égard des peintres. Un tableau demande une fréquentation assidue. Un artiste n'a pas travaillé deux ans, trois ans pour qu'un tableau soit vu trois minutes dans un musée.

Salgas: peinture du XVIIe siècle?
RC: avec l'impressionnisme s'est perdue quelque chose dans la peinture: l'inspiration mythologique, la tragédie, le mythe. On est tombé, non, on s'est ouvert au paysage, à la vie réelle, à la vie quotidienne. On a perdu le rapport avec les dieux.

Salgas: quelques noms?
RC: Caravage, pour citer des noms pas trop attendus, Valentin de Boulogne, Gaspard Dughet (le Guaspre Poussin), le romantisme du XVIIe. Le culte de la forme, dans la tradition des formalistes français: Sébastien Bourdon.

Salgas: Les couvertures de vos livres: photos de Renaud Camus.
RC: J'en fais beaucoup, mais aucune technique. J'aime beaucoup les ombres. Manie de la trace malgré mon goût de la perte. Là encore contradiction. Peut-être que tourner la perte, c'est la consacrer, de même que la perte selon Rilke consacre la possession.

Salgas: Vous suivez moins ce qui se passe dans la photographie.
RC: Non, non. La photographie m'intéresse. En particulier la photographie ancienne du XIXe.

Salgas: Nous sommes ici chez vous, c'est important pour vous de vivre parmi les œuvres?
RC: Oui tout à fait . Je crois que les œuvres sont faites pour une fréquentation continue. Si j'étais maître absolu de mes cimaises, je vivrais parmi des toiles du XVIIe siècle...
J'ai ici quelques toiles d'artistes contemporains ou amis, comme Jean-Paul Marcheschi.
C'est mon meilleur ami, d'où vient alors mon opinion? Je m'interroge sur l'origine de mon opinion: est-ce un aussi merveilleux artiste que j'ai tendance à le penser? D'où vient en moi l'appréciation pour cette œuvre? Ou peut-être sommes-nous amis parce que nous avions une certaine façon de voir le monde, certaines opinions sur l'art... Je m'interroge sur l'origine de l'opinion, ce qui est au fond une de mes grandes obsessions. Je reproche aux critiques de ne pas s'engager, je m'engage sur la grandeur et la majesté de l'œuvre de JP Marcheschi.

Salgas: préface d'un livre de JP Marcheschi chez POL. La première phrase de cette préface "c'est mon meilleur ami".
RC: Scrupule d'honnêteté. Je voulais dire d'où je parlais.

Renaud Camus au théâtre

Message de Renaud Camus.
(J'avais évoqué Anouilh, il avait ri de mes références exotiques, je m'étais étonnée.)

Oh, par Anouilh "exotique", je voulais dire seulement qu'il est assez rarement convoqué dans le débat, me semble-t-il, ces temps-ci. Mais il n'est pas complètement exotique pour moi, il tenait même une grande place, nous avions quatorze ou quinze ans, dans mes relations avec une amie de Clermont-Ferrand, Dominique Gladel — mais si, vous savez bien, la fille de la grande quincaillerie de la place Gaillard. Et la seule fois que je sois monté sur les planches ce fut, quelques années plus tard, à Oxford, pour jouer le rôle du père (c'est doublement un "rôle", puisqu'il s'agit d'un acteur loué pour la circonstance), dans Le Rendez-Vous de Senlis.

Vous avez bien tort de vous moquer de Brad Pitt qui, en plus de ses autres mérites, est un excellent acteur. Je l'ai revu récemment dans The Snatch, petit film anglo-américain que toute la presse s'accorde pour descendre en flammes, et que pour ma part je trouve très drôle, une espèce de Les Tontons flingueurs londonien. Brad y joue le rôle d'un gitan totalement inintelligible, c'est irrésistible. Accessoirement, il boxe, et présente la particularité d'étendre son adversaire, même trois fois plus gros que lui, au premier coup de poing - ça aussi c'est assez comique (un rien, ma muse).

Merci d'Edward Bloom. Mais vous conviendrez qu'Edward est plus difficile à digérer qu'Orlando (embarquement immédiat pour Virginia Woolf, Le Tasse, Vivaldi, la fausse folie, les arbres gravés, Angélique, Roland Barthes, le traité de Versailles, Walter Savage Landor, The Cottage Landor, Knole, Sissinghurst, etc.)
Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.