En ce qui concerne le côté silésien de ma parenté, ma mère avait en outre une tante ou grand-tante qui était devenue célèbre en Allemagne : Friedericke Kempner, connue comme le «rossignol silésien». Une femme fortunée, qui vivait dans son domaine en Silésie et traitait des affaires de l'humanité sous une forme poétique, écrivant des poèmes involontairement comiques, passionnés, sentimentaux sur telle ou telle situation. Elle devint célèbre, et lorsqu'elle publia un recueil de ses poèmes, la famille se sentit si embarrassée qu'elle achetat toute l'édition. Lorsqu'on lui annonça que l'ouvrage était épuisé, la tante en fut tellement stimulée qu'elle publia une nouvelle édition augmentée; avec pour conséquence qu'un journaliste critique de théâtre portant le même nom et résidant à Berlin s'en trouva si mal à l'aise qu'il fut obligé de se débarrasser de ce ridicule nom de Kempner et pris dorénavant celui de Kerr —Alfred Kerr! [...] Ce qui était caractéristique, c'était des poèmes comme «La charmeuse de serpents»: elle entre en scène avec un serpent gigantesque, jusqu'au jour où elle est avalée par un boa constrictor sous les yeux des spectateurs. Elle se prénommait Elfriede ou quelque chose comme ça. «Elle est morte», ainsi finit le poème, «mais elle est entière». Une consolation. Plus tard, quand je fis plus ample connaissance du bibliophile Gershom Scholem, et que j'appris qu'en dehors de la Kabbale, il s'intéressait aux idioties littéraires, je lui dis: «Ah, j'ai aussi dans ma famille une idiote de ce genre, Friedericke Kempner, une tante ou grand-tante.» Alors il répliqua: «C'est une parente à toi? Procure-moi un livre d'elle elle manque à ma collection!» [...]
Finalement, j'ai appris que c'était réellement une noble femme et que, par exemple, elle avait réussi à faire supprimer l'isolement cellulaire. Elle trouvait cela absolument inhumain et elle avait développé toute une propagande contre ce traitement, par des tracts poétiques, partie en vers, partie en prose. Comme elle ne lâchait pas prise, elle obtint finalement une audience de Guillaume Ier, et l'isolement cellulaire disparut du code d'application des peines.»

Hans Jonas, Souvenirs, p.26


A rapprocher de cette description de Raymond Roussel dans Roman Roi:

— C'est vraiment la plus grande surprise de mon existence, qui en a pourtant connu quelques-unes. Entendre parler de mon oncle Raymond Roussel, au milieu des Alares, en pleine guerre, et par la nouvelle reine de Caronie, c'est à peu près aussi vraisemblable que les situations de ses romans et de ses pièces de théâtre. Et vous me dites qu'il est illustre ?
— Il n'est peut-être pas illustre auprès d'un très large public, mais les écrivains français les plus importants aujourd'hui en parlent avec le plus grand respect, comme d'une espèce de génie.
— Oh, si ma mère entendait cela !
— Mais vous saviez bien qu'il écrivait ?
— Bien sûr, mais ce n'était que l'une de ses bizarreries. Il dépensait des fortunes pour faire publier ses poèmes dans les journaux, et ses livres à compte d'auteurs. Et il louait des théâtres pour y faire jouer ses pièces, dont personne ne voulait. Il payait lui-même les acteurs, les metteurs en scène, les décorateurs, la publicité. Nous étions obligés d'assister aux représentations, et j'avouerai à la Reine que c'était une épreuve, non pas tant à cause des pièces elles-mêmes, qui n'avaient ni queue ni tête mais qui étaient assez distrayantes pour des enfants, mais à cause du public. Mon oncle avait le don de mettre le public en fureur. Les noms d'oiseaux tombaient de toutes parts, et les menaces de voies de fait. Et le lendemain c'était encore pire, lorsqu'arrivaient les journaux. Nous tâchions de les lui cacher, mais il n'y avait rien à faire, il voulait savoir ce qu'on disait de lui. Et bien entendu ce n'était que des horreurs. Ça nous faisait de la peine parce que nous l'aimions beaucoup. Il adorait les enfants, et il était très généreux, très drôle; beaucoup plus drôle, à mon avis, dans la vie quotidienne que dans son œuvre, même…

Renaud Camus, Roman Roi, p.419