Extrait de l'introduction:

La situation allait devenir tragique lorsque la critique fit place à la répression vers la fin des années trente, au plus fort de la terreur stalinienne. Si Marchak et Tchoukovski sont épargnés (le second avait pourtant écrit dès 1923 Le Cafard, un conte en vers où les adultes ne tarderont pas à «reconnaître» le tyran du pays : "Il rugit et il se fâche/ En remuant ses grosses moustaches/ Attendez que je vous attrape/ Que tous d'un coup je vous avale!"), nombre des poètes et d'écrivains russes de talent qu'ils avaient réunis autour d'eux vont disparaître en prison ou dans les camps: Vvédenski, Kharms, Oleïnikov et d'autres. Ces trois poètes faisaient partie du groupe OBERIOU (Association de l'art réel); créé à Léningrad en 1927, qui par l'absurde et l'humour cherchait à pénétrer l'essence du monde au-delà de ses apparences logiques et pseudoréalistes, figées. Comme d'autres poètes soviétiques qui, ne pouvant publier, se réfugiaient dans la traduction ou dans la littérature enfantine, les «oberiou» choisirent naturellement cette dernière.


Le conseil de la souris de Samuel Marchak
Fais comme moi, petit lecteur :
Pour apprendre un livre par cœur,
Tu n'as pas besoin de le lire –
Le grignoter doit te suffire!


Leçon de français de Roman Sef
Il y avait
Dans la rivière
Un gros brochet
Qui savait se taire
En français.
Les canards
Si bavards,
Les hochequeues
Si curieux
Lui demandaient :
«Cher ami, cher brochet,
Taisez-vous un peu
En français.»
Et le brochet
Se taisait,
Se taisait tout le temps
En pur français.

L'orange d'Oleg Grigoriev
Boris, assis sur un rondin, mangeait une orange.
Quartier après quartier.
Nicolas est venu s'asseoir près de lui.
— C'est bon?
— Très bon! répond Boris.
— Ah! soupire Nicolas. Si j'avais eu une orange, je l'aurais partagé avec toi.
— Ouais, dit Boris en avalant son dernier quartier d'orange. Dommage que tu n'aies pas d'orange !