L'antimoderne est souvent réactionnaire, bien sûr, mais pas toujours. Il se situe, selon la formule que le dernier Barthes utilisa pour lui-même, «à l'arrière-garde de l'avant-garde». C'est un «mécontemporain» façon Péguy qui vitupère en général, donne rendez-vous au pire et se distingue du traditionaliste ou du conservateur en ceci qu'il n'ignore rien de ce qui est mort dans le passé — qu'il se dispense donc de chérir en vain. [...] Du coup, le profil de l'antimoderne se précise: c'est un moderne non dupe, un homme de droite qui vient de gauche, un pessimiste qui ferraille contre les aficionados de l'Avenir radieux, un esprit gyrodextre mal vu par les notables des deux camps, et toujours en délicatesse avec son temps. Or il se trouve que ce genre d'individu — le sous-titre de cet ouvrage suggère qu'on en rencontre «de Joseph de Maistre à Roland Barthes» — fut sans cesse l'aiguillon et le sel de notre histoire littéraire. Sans cet «agent double», sans sa manie d'avancer en liberté et à reculons, de résister au credo du jour, le moderne se calcifie. [...]

extrait de la critique de Jean-Paul Enthoven dans Le Point du 21 avril 2005 portant sur Les Antimodernes d'Antoine Compagnon