Suite à la lecture de l'article du 7 janvier 1988 paru dans Le Matin, j'ai ouvert Vigiles pour faire quelques vérifications.

J'y ai découvert au passage qui était la dame du jury littéraire : «Jacqueline Piatier lui [Léger] aurait dit: «Ecoutez, Jack-Alain, j'ai voté pour Mertens, mais dans le fond de mon cœur je votais pour vous...» Vigiles, p.448 (les italiques sont dans le texte original).

A ma grande stupéfaction, j'ai découvert que le texte de Vigiles avait subi des coupes, que cet article du Matin comblerait:

Quoique : dommage que Modiano n’ait pas été de la fête, pour condenser un peu les discours; ou Ionesco, pour désaffûter plus rigoureusement les répliques. [Passage retiré à la demande de l'Editeur. Une version (presque) intégrale de ce texte est paru dans Le Matin du 7 janvier 1988.] Le petit soldat de chocolat, lui, gracieusement savant fou désormais, pourrait avantageusement combiner monsieur le docteur Olivenstein et feu mon bon maître François Châtelet (modèle de voyage cependant), avec un rien de Michel Pollack thrown in. Entre ces deux "rochers" (Suchard et Gibraltar), c’est toute la culture française, comme on voit, qui vient battre.
Néanmoins c’est quand on ne voit pas que l’exercie atteint à sa plus admirable pureté. L’image a la manie de boucher les trous d’air, de changer le gruyère en emmenthal, de mettre les points sur tous les i qui passent, si grecs soient-ils, et tordus. La laisserait-on faire, elle vous finirait toutes les phrases, convertirait les borborygmes en paris de Pascal, les moues à la Brigitte B. en Tractatus logico-machin et les pffft les mieux helvétiquement exécutés en appels du destin : les meilleurs effets seraient perdus.
Non, c’est dans la transcription écrite du dialogue (si là est bien le mot qui convient), et telle que le Matin nous en a offert quelques passage hautement virtuosistiques, que s’aperçoit le mieux, chez nos deux protagonistes, l’art zéno-beckettien, ciorano-jabésique, que sais-je, éminemment bathmologique, en tout cas, du je dirais même moins.
Ils ne l’exercent pas de la même manière, pourtant, ni depuis de communes prémisses. Je ne suis pas sûr qu’ils se taisent dans la même langue, ni que leurs bafouillages enthousiastes leur soit un volapük très efficace. Ils ne se comprennent pas que c’en est un vrai plaisir. Il n’y a que nous, les lecteurs, les spectateurs de ce match de tennis sans la balle, qui puissions les battre à ce petit jeu-la : nada. Mais Duras prend plus de risques. Elle fait encore des phrases. L’horreur du vide que témoigne éternellement le sens, ce vieil océan, elle ne lui dresse, malgré son expérience, que de moins efficaces barrages. Il semble bien qu’elle dise quelque chose, ici ou là, et même on la soupçonne de n’en être pas mécontente.
[Passage retiré.]
Le Suisse est plus drôle, parce qu’il est plus désespéré.

Renaud Camus, Vigiles, p.474

Voici les passages retirés: 1/ Il est vrai qu’Emily D. lui ressemble de plus en plus, à celui-là. On dirait sa petite sœur, et qu’elle n’a jamais connu pour Pacifique, ni Manche, que la mer Noire. Quand ils seront ensemble en habit vert, on aura le plus grand mal à les distinguer l’un de l’autre.

2/ (ni d’elle, God knows). Après tout, elle a toujours eu la litote emphatique, l’initiale vertigineuse, le point de suspension surexpressif et même le silence un peu m’as-tu-vu. Dire moins n’est jamais chez elle qu’un moyen de dire plus, elle agiote dans l’indicible.

Le contenu des passages retirés m'a bien fait rire (je veux dire que j'ai ri de voir ce qu'on avait voulu retirer). J'avoue que je ne comprend pas: après tout, si RC voulait se moquer de Duras, lui seul en supportait les conséquences. Ou pas? De toute façon, il était trop tard, le mal était fait, puisque le texte était paru dans le Matin en janvier 1988 et Vigiles achevé d'imprimer en décembre 1989. Ou justement, il y avait eu des réactions au texte du Matin? Il faudrait lire Aguets, pour vérifier. A suivre.


RC m'a répondu :

Voilà un petit mystère bien facile à lever, Chère Véhesse : Paul Otchakovsky, éditeur de "Vigiles", était également celui de Marguerite Duras, il était très lié avec elle, il l'aimait beaucoup, elle était âgée et malade... Le "caviardage" n'a pas toujours de bas motifs...


Ce qui ne m'a guère convaincue :

Oui, bien sûr. Personnellement, je comprends tout à fait qu'on "adoucisse" un texte. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas faire disparaître jusqu'à la marque de l'adoucissement, par une simple note de bas de page, par exemple, plutôt que conserver des crochets entourant un texte en italique, ce qui est toujours théâtral?