message 9292 de Renaud Camus sur le forum de la SLRC :

à l'égard de mon attitude au moment des élections présidentielles d'avril 2002 - attitude ainsi caractérisée : pas question une seule seconde de voter Le Pen, mais pas question non plus de voter Chirac, et voeu que Le Pen - en ça de la majorité bien sûr, en-deça du succès -, ait le plus de voix possible, de façon, que soit entendue la protestation du peuple français face à la disparition dont il est menacée en tant que tel (et si tant est, ce dont l'auteur du journal doute un peu, que cette protestation puisse bien être assimilée au vote Le Pen).

Il s'avère que ces quelques lignes résument les opinions contenues entre les pages 121 et 184. Je ne sais quel passage retenir plus particulièrement, peut-être celui-là:

Je ne peux pas, et je ne veux pas, voter pour lui. Je ne peux pas souhaiter qu'il l'emporte. Je ne peux donc que souhaiter qu'il ait le plus de voix possible (ici pas de virgule) tout en en ayant moins que son adversaire, à l'égard duquel je n'éprouve, d'autre part, aucune espèce de sympathie.
Un jeu dangereux, sans aucun doute.
Renaud Camus, Outrepas p.167

Est-ce parce que j'ai eu le temps de m'habituer à l'idée, est-ce parce qu'exposé en cinq lignes, c'est plus violent qu'en soixante pages, je ne comprends pas vraiment que cela ait suffit pour que Claude Durand arrête sa lecture et j'ai l'impression d'avoir fait de grands moulinets de bras pour pas grand-chose. Enfin si, grand chose, mais enfin, etc. Ou est-ce parce que je suis profondément sensible à cet aspect-là:

Continuer à parler du Front national, de ses électeurs et de ses alliés, comme s'ils ne faisaient pas partie du cercle des personnes auxquelles on s'adresse [...] risque de devenir impossible à tenir dès lors qu'il s'agit d'un Français sur cinq [...] Pourtant, tout le monde s'y obstine, jusqu'à présent.
Ibid, p.124

Je ne peux m'empêcher de penser qu'il faudra attendre le journal 2005 pour avoir une idée des coupes intervenues dans le journal 2002 : «On doute si à aucune époque la censure a pesé si lourd.» (p.58) ou «Il serait intéressant, je pense, de garder en mémoire tout ce qu'il a fallu supprimer ou changer, aussi bien dans Du sens que dans les deux volumes du journal à paraître dans les jours qui viennent.» (p.88) Outrepas y a-t-il échappé?

Vraiment, je suis heureuse de m'être obstinée à finir Les Antimodernes. Y sont décrits les débats, querelles, prises de bec, entre certains intervenants de la scène littéraire française de la Révolution à nos jours (sémites et antisémites à l'époque de Bloy et Renan, fascistes et antifascistes à l'époque de Benda et Péguy), et mon Dieu, on ne faisait pas dans la dentelle. On se disputait violemment, mais on avait le droit de s'exprimer, et on était reconnu comme adversaire.

Il y a un problème de responsabilité, la responsabilité de l'intellectuel, comme je crois qu'on disait. Je ne m'inquiète pas des pensées de Renaud Camus lorsque c'est moi qui les lis. Je tremble à ce qu'elles pourraient devenir lues et utilisées par des esprits malveillants qui s'en serviraient, en caviardant astucieusement le texte, pour justifier des mouvements de haine contre les étrangers (un exercice similaire à ce que firent les bien-pensants à l'encontre de l'auteur pendant l'affaire, finalement).

Parfois je me dis que les intellectuels se comportent aujourd'hui comme ils auraient aimé se comporter dans les années 30. Ils font la même erreur que les stratèges qui ont construit la ligne Maginot: ils préparent un combat qui a déjà eu lieu. Le suivant (combat intellectuel, entendez-moi bien) ne sera pas le même. Mais que sera-t-il?