Interprétation

Comme je reconnais auprès de Paul Otchakovsky que je n'ai pas voté pour Jacques Chirac il commente:
«En somme tu as laissé les autres faire le sale travail...»
C'est un peu ça.
Renaud Camus, Outrepas p.192


Que dire de plus?

Les réflexions à partir de ce passage sont multiples. A priori ce genre d'attitude ("laisser les autres faire le sale travail") est quelque chose qui m'horripile, et attire mon mépris. Cependant, la phrase "C'est un peu ça" me désarme. Cette admission, que l'on peu juger à son gré honnête, piteuse, désinvolte, hautaine, me désarme : que dire à quelqu'un qui reconnaît si simplement les faits? Il n'y a rien à dire, rien à ajouter, le lecteur devient de trop en quelque sorte, il n'y a plus qu'à laisser l'auteur et sa conscience se débrouiller.

Cherchant d'autres exemples pour illustrer des cas de "laisser les autres faire le sale travail" (c'est facile, les pseudo-écologistes sont très forts pour ça: combien d'entre eux pour à la fois déplorer le réchauffement climatique et ne choisir que des lieux ou des voitures climatisés? ) et mieux analyser pourquoi ou en quoi cela m'exaspère, je me suis rendue compte que ce n'était pas tant le travail laissé aux autres qui m'exaspère, mais le discours moralisateur qui l'accompagne ou le précède. Je déteste ça. Je déteste qu'on m'explique ce que j'ai à faire pour voir ces mêmes moralisateurs faire l'inverse de ce qu'ils prêchent (les champions des droits de l'Homme qui contractent avec la Chine: qu'on contracte si l'on veut contracter, mais qu'on nous épargne les discours hypocrites! (par exemple)) Rien de tout cela ici : le discours et les actes coïncident, l'entourage n'a pas droit à un cours de morale. C'est déjà ça.

Je connais peu, voire pas, en simple bruit de fond si je puis dire, les théories des années 60-70 sur la disparition de l'auteur, du lecteur, du texte qui doit se défendre seul hors de tout contexte, etc. Ce qui me fait sourire, c'est de constater à quel point auteur, lecteur, contexte, deviennent primordiaux ici. "C'est un peu ça" : est-ce honnête, piteux, désinvolte, hautain? Tout dépend de la lecture que l'on va faire, de son humeur, de son caractère, de la connaissance, livresque ou personnelle, que l'on a de l'auteur, de la connaissance du contexte, de la connaissance du reste de l'œuvre.


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Henri (Bès) a fait la réponse suivante

En lisant cette page, il m'a semblé que la réponse "c'est un peu ça" coupe court à une impossible discussion. Quel "sale travail"? Voter pour Chirac, était-ce tremper ses mains dans le sang? On voit dans la remarque de P. Otchakovsky une foi sans faille, une adhérence parfaite, à tous les slogans idéologiques de la goche, qui envisageait de voter Chirac avec des gants, des pinces à linge sur le nez et tout un attirail prophylactique. Etait-il possible de discuter, de rappeler que la République n'était aucunement en danger, à quelqu'un d'aussi peu capable de penser clairement? Je ne connais pas personnellement M. Otchakovski, mais dans le texte il me rappelle fortement tous ces gens dont le sens critique fut embrumé pendant un mois, et qui crurent dur comme fer qu'ils allaient sauver la démocratie en danger en brandissant des banderoles au son des tams-tams. L'intérêt d'Outrepas (et de "Festivus festivus" de Muray, concernant la même année) est de rappeler à quel point il n'était pas possible de parler et de réfléchir à ce moment-là. Tout ce qu'on peut dire aujourd'hui, "c'est un peu ça."


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A quoi j'ai répondu:

Pour moi ce n'était pas la démocratie qu'il y avait à sauver. C'était une certaine idée de la France, une certaine idée aussi de ce qu'est la politique. J'ai eu honte de l'image de la France donnée à l'étranger.
Croyez-vous vraiment qu'il était nécessaire d'écouter la gauche pour savoir ce qu'il fallait penser? Si Chirac "a raté tout ce qu'il a entrepris" (p.122, encore plus drôle à lire aujourd'hui), la gauche n'est pas mal non plus. Le manque de courage de Jospin, se retirant sans mot dire, démontre si cela était nécessaire que tous ces hommes ne font de la politique que pour eux-mêmes, avec le souci minimum pour le pays.

Je ne pardonnerai jamais, ni à la droite ni à la gauche, d'avoir rendu possible, ou pire, d'avoir provoqué le fait, qu'un Français sur quatre ou cinq ait envie de voter Le Pen. C'est à mon idée de la France que j'ai mal, et agiter Chirac comme un épouvantail me semble tout à fait bizarre, un étrange retournement : c'est à mon sens lui donner une importance qu'il n'a pas.

Vœux de bonheur

Un toit qui ne perde pas trop, de quoi voyager un peu de temps en temps, l'Académie française pour m'assurer la précieuse considération des cons : ah, et vous ne pourriez pas m'offrir aussi un p'tit amant, si des fois? Après quoi, juré, je serai parfaitement résigné à mon sort, et je ne vous embêterai plus. Renaud Camus, Retour à Canossa p.174

Et je me suis dit que j'avais en somme assez peu de requêtes à présenter au Ciel — un peu d'argent, peut-être; un peu plus de succès éventuellement; et encore, je ne suis pas sûr d'y tenir bien fort. Je me souviens que lorsque j'allais promener les chiens dans la prairie voisine de l'église, à Plieux, et que je voyais tomber des étoiles filantes, je faisais toujours le même vœu. Il a finalement été exaucé. Et si j'avais un autre vœu à formuler, ce serait seulement que cet exaucement perdure.
Renaud Camus, Outrepas p.242

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