Je n'ai pas un grand bagage historique et philosophique, j'aimerais pouvoir peser la validité de cette analyse :

La forte influence des intellectuels et des journalistes juifs au sein de la pensée et du climat intellectuel français a beaucoup contribué, globalement — pour diversifiée et riche en contradictions internes qu'elle ait pu être — à ce que j'ai appelé, après d'autres, une désorigination et de cette pensée et de l'appartenance nationale, progressivement détachées l'une et l'autre de l'hérédité, des liens du sang, de toute référence ethnique.
Renaud Camus, Outrepas, p.255

La pensée juive contribue-t-elle à une désorigination du monde? En est-elle la principale responsable? Ne pourrait-on en dire autant des grands mouvements socialistes puis marxistes à partir du milieu de XIXe siècle: "travailleurs de tous les pays, unissez-vous", n'est-ce pas un appel au transnational? N'est ce pas ce qui court dans Les Thibault, par exemple, et dans certains romans d'Aragon? (Mais Marx est juif, et donc justement?)

Ou plus classiquement, peut-on faire remonter cette désorigination aux Lumières (les droits de l'Homme), ou même au moment de la fin du servage (l'homme n'appartient plus au sol), ou carrément aux débuts du christianisme (désormais, le don de Dieu ne sera plus une terre promise, mais un paradis dans l'au-delà)?


Henri me répondit entre autre: «C'est pourquoi je crois que la pensée juive (authentiquement juive), loin de désoriginer le monde, est une pensée de l'origine. [...]», ce qui rejoignait mon intuition. Mais dans la mesure où ce rapport authentiquement juif à l'origine est un rapport à leur origine (juive avant d'être française), faut-il comprendre que c'est justement là que se noue la désorigination de la pensée française?
Henri définit la pensée juive comme une façon de travailler ou faire travailler la pensée et comme un contenu tandis qu'Outrepas semble appeler "pensée juive" tout ce qui serait pensé par un juif, croyant ou non, sioniste ou non, marxiste ou non.
Si je lis bien Henri, tous les juifs ne pensent pas "en juif" — selon les modalités ancestrales de la pensée juive —, et ce sont sans doute ceux qui pensent le moins en juif qui sont les plus prompts aujourd'hui à s'émouvoir de l'utilisation du mot juif par un non-juif.

Ce qui m'avait intrigué, en fait, commençait en bas de la page 254 : «[...]du rôle et de la place des juifs dans notre société [...] Ce rôle est cette place, depuis un siècle ou deux, il est évident qu'ils sont à fait exceptionnels, que ce soit dans le domaine politique, économique, intellectuel, artistique ou médiatique; [...]».
Découvrant avec Antoine Compagnon à quel point la question juive paraît avoir agité la sphère intellectuelle française de la fin du XIXe (Lazare, Brunetière, Leroy-Beaulieu, Darmesteter, Daudet, Renan...), je me demandais si je n'avais pas raté une controverse bien française datant du Second Empire ou des débuts de la IIIe République. (Notons au passage que ces différents auteurs semblent davantage retenir la définition d’Outrepas concernant la pensée juive, ou plutôt, que l’utilisation de l’expression "pensée juive" dans Outrepas s’inscrit dans cette tradition intellectuelle française).

Qu'est-ce qui se passe à ce moment-là? Pourquoi la question juive prend-elle soudain tant de place, et pourquoi le rôle et la place des juifs deviennent-ils exceptionnels à ce moment-là?
Est-ce un effet de l’émancipation, de la révolution industrielle, de la défaite de 1870?
Et pourquoi l’antisémitisme paraît-il finalement croître au moment où les juifs viennent prendre une place commune dans la société ? Que leur reproche-t-on, à la fin ? de ne pas se mélanger, ou de s’assimiler?

Un désorigination de la pensée française... Une pensée "internationale" contre une pensée "française"? Je manque d'exemples. Je ne peux penser qu'à Proust et Bergson, Proust me semble très enraciné, Bergson... je ne sais pas, la philosophie peut-elle avoir une nationalité? (Elle peut avoir "un style" : anglais, allemand, français. Est-ce de cela qu'il s'agit?)


Frédéric Pitron fera cet intéressant apport:

Cela m’évoque les considérations de Stéphane Zagdanski qui à penser que « la planète est en train de crever sous les coups de boutoir de l’Occident » et de sa sauvagerie, rebaptise l’Occident en "Oxydant" attirant et brûlant dans sa mélancolie morbide tout ce dont la vitalité créatrice lui fait horreur : la beauté, l’art, la nature, la pensée, l’action.

Or, à la base de cette histoire occidentale de dégénérescence, Zagdanski trouve l’îlot de la pensée juive en ces termes :

Celée au centre de l’Occident, la pensée juive résiste le mieux et depuis le plus longtemps à son ravage métaphysique. Raison pour laquelle l’Oxydant n’en finit pas de vouloir l’achever en s’en prenant depuis tant de siècles à ses symboliques représentants. Or, et là est le secret de la pérennité sibylline de ce peuple et de son scandale tout à fait hors du commun, qu’il l’accepte ou non, l’Occident doit nucléairement à la pensée juive son existence et sa perpétuité.