La liberté d'expression, illustration

Je crois que c'est la première fois depuis très longtemps, sinon depuis toujours, que la pensée qui n'est pas conforme à la norme officielle, à la norme, tout simplement, aux convictions dominantes et monopolisantes, monopolistiques, fait l'objet, non pas d'une opposition intellectuelle, dont on peut discuter indéfiniment, qui est la matière par excellence du débat, mais d'une condamnation morale, génératrice d'exclusion. Renaud Camus, La Dictature de la petite bourgeoisie, p.22


Au cours de mes études sur la France des Lumières, j'ai souvent été frappé par une indéniable parenté entre les dernières décennies de l'Ancien Régime et l'époque de Guillaume II. Bien sûr, il y avait une censure sous Louis XV et Louis XVI, il y avait la Bastille et même le bourreau pour les ennemis du roi et les athées, et une le jugements très durs furent rendus - mais, réparti sur la durée, cela ne fait pas tellement. Et toujours, et souvent presque sans obstacles, les philosophes des lumières réussirent à éditer et à diffuser leurs écrits, et chaque peine infligée à l'un des leurs n'avait pour effet que de renforcer et de répandre les lettres rebelles.
De manière presque analogue régnait encore officiellement, sous Guillaume II, une rigueur absolutiste et morale ; il y avait des procès occasionnels pour crime de lèse-majesté, blasphème ou atteinte aux bonnes mœurs. Mais, le véritable maître de l'opinion publique était le Simplizissimus. Par suite d'un veto impérial, Ludwig Fulda perdit le prix Schiller qui lui avait été remis pour son Talisman mais le théâtre, la grande presse et les journaux satiriques se permettaient des critiques de l'ordre établi cent fois plus mordantes que le docile Talisman. Et, sous Guillaume II, on pouvait aussi, sans entraves, se vouer naïvement à tout courant spirituel venu de l'étranger, ou se livrer à des expérimentations en matière littéraire, philosophique et artistique. Les toutes dernières années uniquement, la nécessité de la guerre obligea à la censure. J'ai moi-même travaillé pendant longtemps, à ma sortie de l'hôpital militaire, comme expert auprès de l'office d'inspection des livres de l'Ober-Ost, où l'ensemble de la littérature destinée à la population civile et militaire de cette grande circonscription administrative était examiné d'après les dispositions de la censure spéciale, où, par conséquent, on était un peu plus sévère que dans les commissions intérieures de censure. Avec quelle magnanimité ne procédait-on pas ! Comme il était rare, même là, qu'on prononçât une interdiction !
Non, à ces deux époques dont j'ai, par expérience personnelle, une vue d'ensemble, il y a eu une liberté littéraire si large que les très rares atteintes à la liberté d'expression font figure d'exception.
Il en résultait non seulement que les grands secteurs de la langue, écrite et orale, de forme journalistique, scientifique et littéraire s’épanouissaient librement, ainsi que les courants littéraires universels comme le naturalisme, le néoromantisme, l’impressionisme et l’expressionisme, mais que, dans tous les genres, pouvaient se développer des styles vraiment individuels.
LTI de Victor Klemperer, p.47

Culture générale

Mais s'il veut produire des magistrats, des avocats, des médecins, des ambassadeurs, des architectes, des ingénieurs des ponts et chaussées, des chefs d'entreprise et bien sûr des professeurs, des professeurs qui soient autre chose que des petits-bourgeois et des maîtres en petit-bourgeoisisme, il doit prodiguer de la lointeur, de la distance, de l'écart, de la non-coïncidence avec soi-même — en un mot de la culture et, pour être plus précis, de la culture générale. Pas nécessairement de l'art ou de la littérature, ou plutôt si, très nécessairement, mais pas seulement: de l'histoire, de la grammaire, de la géographie, de la philosophie, des mathématiques, des sciences, de la conscience des niveaux de langage; bref, de la culture générale: je ne trouve pas d'autre expression, et celle-là me convient très bien. Renaud Camus, La dictature de la petite bourgeoisie, p.72

Sur le fond, je suis entièrement d'accord avec cette profession de foi, en pratique, je suis plus nuancée: j'ai cotoyé tant d'étudiants dont la culture générale, imposée par les programmes, les professeurs, les concours, n'était qu'un catalogue: il y manquait la rumination, la mise en perspective, l'amour des éléments entassés au petit bonheur dans leurs cerveaux. Ils étaient incapable d'émettre un jugement personnel tout à la fois humble et qui prît un risque.
L'élément distinctif des gens cultivés que je connais, c'est leur connaissance précise des lieux et des dates pour tout évènement dont ils parlent, politique, artistique, scientifique, technique. Il y a toujours un contexte, un avant et un après, la connaissance de ce qui a amené à ce point-là et ce qui a suivi. La culture serait finalement reconnaître que nous vivons dans le temps, et accepter que nous ne sommes qu'un moment de ce temps.

L'extrait de La Dictature que j'ai cité plus haut m'évoque quelques pages du livre de Corinne Maier, Bonjour paresse, que j'ai feuilleté à sa sortie. Je peux témoigner, hélas, qu'elle n'exagère nullement. (Tous les cadres ne sont pas comme ça. On les reconnaît, comme dirait Garcia Marquez "à leur air de solitude". La culture, c'est ce qui isole (raté pour la "création de lien".))
Vous noterez au passage la définition implicite de l'intellectuel: celui qui n'est pas cultivé et reste à la surface des choses.

Que sait faire le cadre ? En fait, rien de précis ; il est un « généraliste », il maîtrise les problématiques d'ensemble, et encore seulement certaines, et puis de loin seulement. Il a étudié dans des écoles classiques : Institut d'études politiques, École centrale, diverses écoles commerciales, où il n'a pas appris grand-chose, sinon à apprendre à être sélectionné. Il lit les éditoriaux de deux ou trois individus qui répandent des idées reçues et des lieux communs, assaisonne son langage d'un vocabulaire anglo-saxon simpliste et fait grand cas et grand tapage de l'ensemble. Notre homme (ou femme) n'approfondit jamais, c'est inutile ; se noyer dans les faits, les chiffres, ne contribue pas à clarifier les choses, mais au contraire à les rendre encore plus complexes. Il est donc urgent de s'en abstenir. « Heureusement que nos firmes ne sont pas entre les mains des intellectuels : que deviendrait notre société de consommation ! » s'écrie l'un des personnages de René-Victor Pilhes dans L'Imprécateur.
Disons-le clairement, le cadre de base est complètement inculte, ce qui n'a rien pour nous surprendre tellement l'univers intellectuel dans lequel il évolue est indigent. Pour lui, la culture générale est un gadget, tout juste bon à servir à faire le malin dans les soirées. Car il faut reconnaître que si la BMW carrossée ou la gourmette en or, cela fait toujours un peu vulgaire, une citation bien amenée, c'est tout de même autre chose. L'entreprise, se rendant compte que la culture constitue parfois un faire-valoir intéressant dès lors qu'elle donne aux décisions des cadres supérieurs un petit supplément d'âme, une ampleur de champ inédite, propose dans ce domaine à ses éléments les plus brillants de dispendieuses formations. Celles-ci prennent la forme de stages assurés par des normaliens sollicités au nom de la bonne marche de l'économie. Ils se font un plaisir de gagner plus d'argent qu'à l'université en dévoyant les grands classiques de notre belle tradition et en réduisant en digests simplifiés une « culture gé » jadis réservée à une élite de gens désœuvrés qui lisaient des livres et écoutaient de la musique... - vous n'allez pas le croire - pour le plaisir ! Noooon, pas possible !
C'est que nos cadres de haut vol n'ont jamais eu le temps de lire Michel Foucault, d'écouter un opéra de Mozart, ou de voir un film de Fellini. Eh non ! jamais : ils sont débordés. Dé-bor-dés, vous dit-on. Mais par quoi ? Eh bien, mais par leur emploi du temps. Et leur emploi du temps, il est rempli de quoi ? De réunions. De réunions qui servent à quoi ? À organiser le travail, le leur et celui des autres. Est-ce vraiment plus utile que de lire La Comédie humaine, ouvrage où l'on apprend beaucoup sur ses semblables, sur la nature de leurs ambitions et sur les limites de celles-ci ? On peut se poser la question...
Et voilà pourquoi nous sommes managés par des homo economicus cretinus, forme la plus aboutie et la plus répandue de l'homme nouveau engendré par l'entreprise.
Corinne Maier, Bonjour paresse, p.72

Fausse critique

Ces deux articles enthousiastes que j'ai reçus récemment, et que j'ai mis aussitôt sur mon site personnel, parmi la revue de presse, m'ont paru légèrement too much et, pour compenser, j'en ai écrit un moi-même, violemment hostile à Du sens et à moi, signé Laurent Garnaud: Laurent pour le 10 août et Garnaud pour les Garnaudes, à Chamalières- j'avais d'abord pensé à Marc du Saune, mais la manoeuvre était trop facile à décrypter.

Renaud Camus, Outrepas, p. 204

Renaud Camus appelle Guillaume Cingal à l'aide pour une traduction

Message de Duane Marcus déposé le 20/07/2005 à 07h13 (UTC) sur le site de la SLRC

The Boy on the magazine cover

In love with the boy / on the magazine cover
His face all over town / driving me crazy /
wanta wanta be with this boy's bronzed biceps,
Dishy delicious devilishly cute amazingly brilliant /
breathtaking gorgeous beefcake,
playing with his G.I. Joe doll,
This hunk goes to extremes in love,
Wildly romantic aloof and indifferent he seems a bit scatty
but there is no pulling the wool across his eyes.
He's a great fuck / I just gotta get him into the sack ;
That body language that face he's just plain gorgeous
says he'll make an omelette for me in the morning.
They say he was bonking some guy / when he wrote the song/
"Please don't break my heart" / it goes,
I never never wanta say goodbye
to you / your kisses / you holdin' me tight /
to your untidy long blond locks
you utterly scromptious absolutely gorgeous very hunky wonder boy
and versatile / so versatile
well built slim ten a half stone and single too /
yummy.

Voici un premier essai de traduction, mal dégrossi (ou pas dégrossi du tout ; d'un autre côté, on ne va pas non plus...). Mais que signifie "bonking" ? Est-ce un australiennisme ? Quel poids désigne "ten and a half stone" ? Ailleurs les difficultés ne sont pas de compréhension (encore que... : le coup de la G.I. doll..."; et "versatile" n'est pas facile à traduire "élégamment"), mais de ton à garder ou à retrouver :

Dingue du mec / sur la couverture de l'hebdo
Sa gueule à travers toute la ville / à me faire péter les plombs/
Oh j'ai b'soin de voir de près les biceps bronzés de ce type,
morceau de roi délicieux diaboliquement mignon génial comme pas croyable
baraque sublime à couper le souffle
Qu'est là à faire joujou avec sa poupée Ken parachutiste,
Cette bête a peur de rien en amour,
Sauvagement romantique lointain indifférent il a l'air un peu cinglé
mais on sent qu'y a pas intérêt à lui chercher des poux.
C'est un coup super / i'm'faut l' foutre au pieu ;
Ce que raconte son corps ce visage il est tout simplement sublime
c'est qu'il va m'préparer une omelette au p'tit déj.
Ils disent qu'il était maqué avec un type / quand il a écrit cette chanson
qui fait / "J't'en prie déchire pas mon cœur"
Je veux jamais jamais dire au revoir
à toi / à tes baisers / à toi qui m'tient serré /
à tes longues boucles blondes en désordre
oh complètement somptueux absolument sublime garçon de rêve super mâle
et tout terrain /tellement tout terrain
bien foutu mince quatre-vingt kilos et en plus célibataire /
waouououhhhh

Cela dit, quand on passe à des animaux un peu plus considérables, le passage d'une langue à une autre n'est pas forcément beaucoup plus aisé. Ainsi il me semble que le malheureux Tennyson perd à peu près tout entre :

In memoriam A. H. H.

CXXIX

Dear friend, far off, my lost desire,
So far, so near in woe and weal ;
O loved the most, when most I feel
There is a lower and a higher ;

Known and unknown ; human, divine ;
Sweet human hand and lips and eye ;
Dear heavenly friend that canst not die,
Mine, mine, for ever, ever mine ;

Strange friend, past, present and to be ;
Loved deeplier, darklier understood ;
Behold, I dream a dream of good,
And mingle all the world with thee.

et

Ami cher, et lointain, mon désir en-allé,
Si ailleurs, si proche en la peine et la joie ;
Ô jamais tant aimé qu'aux moments où je sens
Combien il est en l'âme des ordres inégaux ;

Le connu, l'inconnu, l'humain et le divin;
La douce main humaine, et les lèvres et les yeux ;
Cher ami céleste qui ne saurait mourir
Mien, mien, à jamais, toujours mien ;

Étrange ami, passé, présent, et à venir ;
Plus profondément aimé, plus obscurément compris ;
Vois, je rêve un rêve pour le meilleur
Et tout ce que je vois je le mélange à toi.


Suite à la réponse de GC, RC précise certains de ces choix de traduction:

Pourquoi "hebdo" ? Parce que "magazine", en français, ne me paraît pas appartenir à ce niveau de langue. C'est un mot que j'entends peu, ou pas du tout, dans ce contexte. De même on ne dit guère un "garçon", il me semble, quand on parle si librement de sexe. Mais sans doute faut-il résister à la tentation de "vulgariser" le ton à l'excès. En français les éléments "grossiers" ne seraient peut-être pas placés au même endroit.

J'imagine qu'il n'est pas concevable que le boy on the magazine cover soit celui que bonkait Elton John quand Elton John écrivait sa chanson ? En quoi la citation est-elle différente ? Il n'y a pas" Please" chez Elton John ?

J'avoue que j'avais reculé devant "miam-miam". Je sais bien que c'est la traduction littérale (si l'on peut dire) de "yummy", mais je craignais que ce ne sonne trop enfantin. Il me semble qu'on dit assez peu "miam-miam", en français, dans un contexte sexuel. Il me semble même qu'on dit assez peu "miam-miam", depuis cinquante ans.

Plus précisément

Marc du Saune est un très bon interviewer. Il est capable de s'apercevoir que des réponses se contredisent à trois ou dix pages d'intervalle, de retrouver la voie principale quand le dialogue s'est perdu dans des chemins de traverse et il oppose à RC des arguments auxquels je n'aurais même pas pensé (je regrette l'absence d'une courte notice biographique de Du Saune au dos du livre). C'est pourquoi sur ce sujet des magistrats je suis un peu déçue de constater qu'il a finalement ouvert sa question.

Comparez:

[...] Pensez-vous vraiment que les magistrats d'autrefois, qui, eux, pour le coup, étaient des bourgeois, de vrais bourgeois, barricadés dans leur certitude bourgeoises et sans doute dans leurs préjugés de classe autant que dans leur faux cols, pensez-vous que de tels magistrats faisaient nécessairement de meilleurs juges que ceux que vous accusez aujourd'hui d'être des petit-bourgeois?»

et

[...] Mais je reste à ma question: ces magistrats d'aujourd'hui, s'il se trouvait, comme vous le soutenez, qu'ils soient des petits-bourgeois en effet, en tout cas qu'ils ne soient pas des bourgeois comme jadis, est-ce que vous ne pensez pas que ce pourrait être un progrès, si grâce à cela ils sont moins éloignés de ceux qu'ils ont à juger, s'ils ont au moins, au moins en partie, un langage en commun avec eux?

Ce n'est pas la même question. La forme de la question a changé, permettant de ne pas répondre à la première question (ce que j'ai formulé maladroitement par "s'échapper par la forme": c'est le changement de forme de la question qui permet de ne pas répondre). Du Saune, en parlant de "langage commun", a permis une réponse irréprochable («Je veux être jugé par un principe, par une convention de délégation, par la loi, par la Justice, dont les hommes ou les femmes ne sont que le truchement.») qui ne répond pas à la question: en quoi la bourgeoisie garderait mieux ce principe que la petite bourgeoisie? Il me semble qu'au moins depuis le XVIIe siècle, dans toute l'Europe, c'est un classique du théâtre puis du roman de se moquer des magistrats, de leur travers et de leur façon d'être plus ou moins sensibles aux honneurs, à l'argent, aux flatteries. Les magistrats d'aujourd'hui sont peut-être plus "incorruptibles" que ceux des siècles passés. Quoique... En tout cas, je n'ai pas en mémoire des scandales répétés concernant des juges ou procureurs ou greffiers corrompus.
Ce que je reprocherais aux magistrats actuels, c'est de trop parler aux journalistes (travers petit-bourgeois? c'est tout à fait possible. Passer au journal de 20 heures, le rêve!) ou d'écrire des livres alors qu'ils sont encore en activité. La discrétion me paraît une qualité indispensable à un magistrat. (Les bourgeois plus discrets que les petits-bourgeois? Sans doute, oui). Cependant, le biais de cette analyse, c'est qu'on ne voit et ne connaît que ceux qui acceptent de parler: sont-ils représentatifs de tous ceux qui travaillent dans l'ombre, et qui sont l'immense majorité?

Les livres qui se prennent au sérieux

Je crois que ce que je déteste le plus, ce sont les livres qui se prennent au sérieux. Que disait Borges, déjà ? : «A notre époque si chaotique, une chose modestement a gardé ses vertus classiques : c'est le roman policier.» Ce que je retiens, c'est le "modestement". Pendant une dizaine d'années, je n'ai lu que des romans policiers étrangers et des livres pour enfants par dégoût des livres qui se prennent au sérieux. (Je vais donner deux noms pour illustrer mon propos: Bobin, qui est à la littérature ce que David Hamilton est à la photographie, et Beidbeger, qui écrit comme Daninos se prenant pour Frédéric Dard. Ce ne sont que des exemples, il y en a beaucoup d'autres, malheureusement.)

Une remarque de La dictature de la petite bourgeoisie m'a frappée :

D'un côté les pédagogues sont convaincus qu'on ne peut rien apprendre de sérieux aux enfants autrement que par la voie ludique, par le truchement du jeu et du divertissement, mais d'un autre côté, en symétrie, le divertissement, lui, tout ce qui n'aguère était offert ou toléré comme un moment de détente un peu bêta après l'effort scolaire ou l'exercice intellectuel, est abordé, au sein même du système éducatif, et partout ailleurs, avec la détermination grave et la volonté tendue qu'il convient d'apporter aux grandes entreprises de la vie, celles qui engagent un destin. Des femmes de cinquante ans vous parlent de leur trois séances de tai-chi sur le ton qui servait autrefois à avouer qu'on était presque arrivé au terme de son grand ouvrage sur l'origine et la stabilité des figures piriformes d'après la correspondance d'Henri Poincaré, tandis que des parents au bord des larmes s'inquiètent de l'éventuelle insuffisance d'assiduité de leur fille adolescente au cours de spray-dance : elle a le désir d'y arriver, elle a le drive, elle a le talent, ça je le sais, mais est-ce qu'elle aura la rage suffisante, c'est ça qu'j'ai peur, est-ce qu'elle aura la rage qu'y a besoin?

Renaud Camus, La dictature de la petite bourgeoisie, p.45

Jamais je n'avais rencontré décrit ce phénomène, et si parfaitement. Ce sérieux obligatoire et permanent dans une société festive est d'un ennui profond, je crois que je m'amuserais beaucoup plus dans une société sérieuse... J'aime (j'adooorre) le "un peu bêta" (et le mauvais goût, à petites doses), mais il est aussi pénible d'être accompagnée dans ce un peu bêta par des gens qui ne voient pas que c'est un peu bêta que d'être méprisée par des gens qui vous reprochent d'aimer le un peu bêta (comme si on ne savait pas que c'est un peu bêta: c'est vexant, à la fin! (Pas question de se justifier, tant pis pour eux!))

Finalement, tout cela concorde: il n'y a pas plus de perception du sérieux ou non sérieux d'une activité qu'il n'y a de perception des niveaux de langage.

Pour une défense du roman policier

Citations mises en ligne par Jean-Marc Bonnet:

On notera que plusieurs auteurs "majeurs" ont donné ses lettres de noblesse au roman policier.

Le plus attendu sur ce thème est Borges, qui écrivait :

Une chose est certaine et parfaitement évidente : notre littérature tend vers le chaos. La tendance est au vers libre parce qu'il est plus facile à faire que le vers régulier qui, à vrai dire, est fort difficile. On a tendance à supprimer les personnages, les arguments, tout est très vague. A notre époque si chaotique, une chose modestement a gardé ses vertus classiques : c'est le roman policier. On ne conçoit pas, en effet, un roman policier qui n'ait pas un commencement, un milieu et une fin. Je dirai pour défendre le roman policier qu'il n'a pas besoin d'être défendu...


De même, Gide, qui était par ailleurs un grand amateur de Simenon, notait dans son journal :

Lu avec un intérêt très vif (et pourquoi ne pas le dire avec admiration) Le Faucon maltais de Dashiell Hammett dont j'avais déjà lu, mais en traduction, l'étonnante Moisson rouge (...). En langue anglaise, ou du moins américaine, nombre de subtilités des dialogues m'échappent ; mais dans La Moisson rouge, ils sont menés de main de maître et en remontrent à Hemingway ou à Faulkner même, et tout le récit est conduit avec une habileté et un cynisme implacables...


Et, beaucoup plus surprenant, Somerset Maugham déclarait :

Il se peut, lorsque les historiens de la littérature viendront à examiner la fiction produite au cours de la première moitié de ce siècle qu'ils passent assez légèrement sur les compositions des romanciers "sérieux", pour tourner leur attention vers les réussites immenses et variées du roman policier... Ils se tromperont lourdement s'ils se contentent de l'attribuer aux progrès de l'alphabétisation qui aurait créé une masse considérable de nouveaux lecteurs, avides mais sans éducation ; ils seront obligés de reconnaître que le roman policier était aussi lu par des hommes de savoir et des femmes de goût. Je propose une explication toute simple : les auteurs de romans policiers ont une histoire à raconter et ils la racontent avec concision...

Faire confiance à son jugement

Erreur
J’observe une toile d’un peintre inconnu de moi et y déplore une imitation particulièrement servile et plate de la manière d’un maître que j’aime. Puis, à mieux lire le catalogue, je m’aperçois que la toile est de ce maître lui-même. Elle me parait être une de ses meilleures.
Renaud Camus, Buena Vista Park p.57

Quant à évaluer Picasso, le Picasso qui est là très largement représenté, il y faudrait, justement, il y faudra, du temps, beaucoup de temps.
Deux attitudes sont possibles. Ou bien l'on considère que l'on ne juge pas de telles œuvres, que ce sont elles qui nous jugent. Picasso dès lors ne peut pas faillir, il est de bout en bout génial, et si nous n'aimons pas ceci ou cela, c'est que nous n'en sommes pas encore capables : rendez-vous pris pour l'avenir. Ou bien, et malgré l'expérience qui nous a déjà montrés si changeants, nous nous risquons à des avis, des enthousiasmes, des préférences mais aussi des réserves, ou même des rejets. Voici par exemple Les Baigneuses (M.P. 61), petit tableau peint à Biarritz pendant l'été 1918. Viendra-t-il un jour où je verrai dans cette toile autre chose que ce que j'y vois aujourd'hui, la médiocre pochade, un peu naïve, d'un décorateur pour restaurant balnéaire ? Décorateur, Picasso ? et, surtout, « naïf » ? Cela ne peut pas être. Il n'empêche que c'est un bien méchant petit tableau. La signature seule le rend troublant.
Renaud Camus, Journal romain, 18 octobre 1985

Les experts, ou en l’occurrence ceux qui ont rédigé le catalogue de l’exposition, se montrent en général bien sévères à l’égard des tableaux dont l’attribution est douteuse, ou bien dont il est attesté, même, qu’ils ne sont pas des maîtres dont ils illustrent la manière. [...] Je me demande si les spécialistes ne se laissent pas abuser par leur trop grande science, au détriment du jugement purement esthétique, et du regard.
Renaud Camus, Outrepas p.490

Dans ces trois extraits, on note une prise d’assurance étalée sur vingt ans : l’extrait de BVP met en scène l’auteur qui se prend lui-même en flagrant délit de soumission à l’autorité de la signature de l’artiste, dans le second extrait, l’auteur évalue sur lui l’effet d’une signature en notant une certaine réticence, dans le dernier, il conseille aux autres d’accorder moins d’importance à la signature d’une toile et davantage à leur jugement.
Faire confiance à son propre jugement, ou s’appuyer sur celui des autres ? Je n’ai jamais rencontré ce dilemme aussi bien décrit que dans l’œuvre de RC. C’est un dilemme que l’on rencontre dès le lycée, lorsqu’on pense « c’est nul » devant ce qu’on nous assure être un chef d’œuvre, et qu’on ne fait que démontrer, bien sûr, son état culturel. Vient un jour où malgré tout on aimerait émettre un doute, mais on n’ose pas. Et pourtant, on sent bien qu’on n’a pas tout à fait tort, désormais. Il me semble qu’il y a un effet libératoire de l’écriture camusienne qui, parce qu’elle ose écrire ce qu’on n’osait dire, ou douter là où on n’osait douter, et juger là où on avait envie de juger, nous redonne confiance en nos propres impressions et nous permet de parler, pas trop vite, sans trop d’assurance puisque nous sommes bien conscients de l’écueil de « l’état culturel », mais en osant désormais prendre le risque d’un jugement moins convenu.


Renaud Camus a nuancé ces quelques lignes.

Oui, bien sûr... Je me demande toutefois s'il ne serait pas concevable de bathmologiser un brin votre interprétation du premier extrait : «l’extrait de BVP, écrivez-vous, met en scène l’auteur qui se prend lui-même en flagrant délit de soumission à l’autorité de la signature de l’artiste». Ne peut-on imaginer que l'oeuvre soit effectivement admirable dès lors qu'il est attesté qu'elle est bien de tel ou tel grand artiste ? Elle a beau être la même elle n'est pas la même selon qu'elle est signée de ce nom-ci ou de de ce nom-là. Pour prendre un exemple élémentaire, parce qu'il fait intervenir le temps, je veux dire la datation, et c'est une solution de facilité : soit la Madeleine du Gréco au musée des Beaux-Arts de Budapest. Vous la voyez ailleurs, vous croyez qu'elle n'est pas du Gréco, c'est un bien mauvais tableau moderne. Mais voilà qu'elle est vraiment du Gréco : quel chef-d'oeuvre !

Plus délicat, comparons, sur la même oeuvre, deux attributions contemporaines l'une de l'autre. Si l'oeuvre est d'un très grand artiste, n'est-il pas imaginable qu'elle n'ait pas le même sens, le même poids, la même portée, que si elle est d'un tâcheron ? Encore une fois, elle est la même, et pourtant elle n'est pas la même. Tout le reste du corpus, en lui prodigant une tout autre résonnance, lui donne une autre "réalité".


J'ai répondu, mais en me relisant aujourd'hui (23/10/2008), je me demande si je n'ai pas répondu totalement à côté:

Il semble me souvenir dans la même veine d'un Manet rose et d'une évocation des galeries de la rive droite... Je n'ai pas retrouvé le passage, je ne sais plus dans quel livre où dans quel article chercher.

Est-ce que la bathmologie projetée dans le futur est encore de la bathmologie? Peut-on vivre ses goûts autrement qu'au présent?

Le malheur a voulu, passe-t-on le porche, que cette longue et large nef, toute romaine et basilicale d'esprit, reçoive, un siècle après sa réalisation, un riche décor peint néo-gothique, qui n'en laisse pas un seul pousse à découvert, et qui est bien ce qui pouvait lui convenir le plus mal. Entre architecture et ornement les relations sont si mauvaise, même, que le divorce paraîtrait la seule solution. Pourquoi ne pas recouvrir, se dit-on, toutes ces horribles peintures de la fin XIXe siècle, au moyen d'un enduit monochrome, très clair, blanc ou beige, qui les protègerait jusqu'à ce qu'une autre époque éprouve à leur endroit quelque perverse nostalgie? Toutes les peintures du XVe siècle, après tout, nous semblent intéressantes et dignes d'être conservées, et cela même quand on sont très mauvaises. Il est assez probable que toutes les décorations du XIXe siècle, un jour, et surtout quand elles sont très homogènes, comme c'est le cas à L'Isle-Jourdain, paraîtront assez précieuses. Ménageons cet avenir-là, ces plaisirs et ces goûts discutables.
Renaud Camus, Outrepas p.16

Ce passage m'évoque irrésistiblement Swann amoureux, imaginant pour soulager sa peine et sa jalousie le moment où il ne sera plus amoureux: mais si on parvient à imaginer cela, est-ce que cela ne veut pas dire qu'on n'est déjà plus amoureux, ou moins amoureux? Est-ce que dans le cas de la basilique, cela signifierait qu'on peut déjà imaginer le moment où l'on supportera ces peintures, sans attendre que s'en chargent les générations suivantes?

Il reste cette impression bizarre que l'important, c'est d'avoir été le premier dans un genre, ou d'avoir réussi à durer matériellement (ne pas être abîmé, perdu, brûlé) suffisamment longtemps.

Le rôle de Fréhel dans Roman Roi

message (perdu depuis par la perte du site) déposé par Renaud Camus sur le site de l'in-nocence le 13/07/2005

Fréhel était une grande amie de ma grand-mère Hélène. Je me souviens l'avoir rencontrée plusieurs fois à la Villa Royale de Sibor, sur la mer Noire, dans mon enfance. Et en effet elle chantait Pépé le Moko. Hélas il a fallu arrêter de l'inviter car elle se droguait affreusement.

Alexandre Dumas

[...] ce qui empêche pour moi votre Journal [...] de décoller une bonne fois pour toutes dans les sphères de la très grande littérature, c'est la confiance absolue qui s'y exprime dans les vertus heuristiques de la nostalgie.
Renaud Camus, Outrepas, p.268

Mais il n'y a rien chez Dumas ce qu'on appelait jadis un grand écrivain.
Ibid., p.596

Nous y voilà. A quoi reconnaît-on un grand écrivain? Expliquer en quoi Dumas n'est pas un grand écrivain est facile: si on enlève l'histoire (la diégèse), il ne reste rien. Il est très inégal dans son style (est-ce dû aux célèbres nègres?). C'est un écrivain pour se reposer, pour lire vite, pour s'amuser, choses tout à fait précieuses selon moi. Mais en effet, ça n'est pas un grand écrivain.

"Les constats de basculements historiques" sont-ils contraire à la grande littérature? J'aurais tendance à penser que la (grande?) littérature ne tient pas aux sujets qu'elle traite, même si ceux-ci ont bien sûr un intérêt.
Je vais éviter de donner en un petit quart d'heure une définition définitive de la grande littérature. Les grands écrivains dégagent une tonalité: la bonté de Proust, l'ironie de Flaubert, la tendresse de Stendhal, la vitalité de Balzac, l'énergie de Shakespeare, l'évidence de Nabokov, la précision de Montaigne. Pour Melville, je parlerais également de bonté. Pour Chateaubriand, j'utiliserais le mot de distance, d'emphase ou de grandeur, je ne sais pas ce qui serait le plus juste, je fais référence à l'impression de mise à distance entre ce qu'il écrit et ce qu'il décrit.
Dans ce registre, la nostalgie est une tonalité possible.

Hors sujet, mais pas tout à fait: les deux amis qui m'ont fait découvrir Claude Simon se disputaient régulièrement à propos de la question: Albert Camus est-il un grand écrivain? L'un était un farouche partisan de Camus, l'autre le rangeait au même niveau qu'Henri Troyat (sic), ce qui visiblement n'était pas un compliment.


Un contradicteur défendit Dumas et donna Le Vicomte de Bragelonne comme exemple.

Vous tombez très bien, Le Vicomte de Bragelonne est mon Dumas préféré, même s'il me fait pleurer comme une Madeleine. Parce que Blois est ma ville, j'aime beaucoup les premières pages:

Cependant Monsieur continuait sa route avec un air si mélancolique et si majestueux à la fois, qu'il eût certainement fait l'admiration des spectateurs s'il eût des spectateurs; mais les bourgeois de Blois ne pardonnaient pas à Monsieur d'avoir choisi cette ville si gaie pour s'ennuyer à son aise; et toutes les fois qu'ils apercevaient l'auguste ennuyé, il s'esquivaient en bâillant ou rentraient la tête dans l'intérieur de leurs chambres, pour se soustraire à l'influence soporifique de ce long visage blême, de ces yeux noyés et de cette tournure languissante.

Mais cela ne change rien au fait qu'il est un écrivain mineur: enlevez-le de la liste des écrivains, on ne s'en apercevra pas. La façon d'écrire ou de voir le monde n'a pas changé avec lui, il n'a pas eu de disciple fameux: avant lui, après lui, la littérature suit son cours en toute indépendance. Comparez ce sort à celui de Walter Scott, qui écrit dans la même veine, mais écrit le premier: dès lors, Walter Scott peut prendre, indépendamment de son style, une place dans la liste des écrivains qui ont changé la littérature, par son influence sur Balzac, notamment.

Renaud Camus sauve Dumas par son influence sur le théâtre: «Les histoires traditionnelles de la littérature l'ignorent à peu près, sauf pour son rôle dans l'histoire du théâtre.» Outrepas, p.596. Je ne connais pas le théâtre de Dumas père, mais je trouve cette confirmation ici :

Quand les œuvres issues du renouveau littéraire se seront tassées sous l'action du temps, on ne le confondra plus avec ses imitateurs, et lorsque l'on verra ce que le théâtre était avant lui, on sera étonné de la révolution dramatique dont il a été le chef avant et au-dessus de tout autre. Henri III et sa cour est une borne milliaire qui marque l'entrée d'une route dont il a été le premier pionnier ; ne serait-ce qu'à ce titre, il est un artiste exceptionnel, un créateur.
Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires

J'ai relu l'année dernière La dame de Monsoreau que j'avais beaucoup aimé à quinze ans.
Comment avouer cette constatation triste? Elle m'a un peu ennuyée, de même que Joseph Basalmo l'année précédente. Je m'aperçois avec tristesse que je ne suis plus capable de lire uniquement pour savoir "si la baronne épousera le vicomte". Moi qui avais tant aimé, immédiatement, Diane de Méridor, qui l'avait plainte, qui riait du roi en me désolant de sa conduite, qui admirait Chico bien qu'il m'agaçât un peu, et qui aurait juré que c'était ainsi que les choses se passaient "pour de vrai" sous Henri III, je sentais à chaque page le XIXe siècle pousser ses convictions et fausser les descriptions. J’ai maudit mes études littéraires, j’ai maudit BVP («Costumes, maquillages, coiffures, façon de parler et de bouger, comportement, psychologie, les films historiques témoignent bien davantage des années de leur tournage que de celles où se situe leur intrigue.[...] Mais si le western n’a pas grand chose à dire sur l’histoire des années 1840-1910, l’histoire du western est extrêmement éloquente sur les années 1920-1970.»), qui ne me permettent plus de ne lire que pour l’intrigue, qui font que toute lecture s’opére sur plusieurs plans à la fois, lisant pour le sens, ressentant les effets, étudiant "les raisons des effets", s’appliquant à comprendre où l’auteur veut nous mener... Je suis triste de savoir que j’ai perdu à jamais la faculté de lire un texte pour ce qu'il raconte, sans arrière-pensée, sans arrière-question, sans à chaque paragraphe ou chaque phrase me plonger dans des abîmes de réflexions, de rêveries ou d’associations d’idées (ce qui ralentit beaucoup la lecture, hélas!).

J’ai rencontré récemment un amateur de théâtre qui m’exprimait un peu la même chose : « Une fois qu’on est monté sur scène, me dit-il, on comprend mieux ce qu’est le théâtre, mais on perd quelque chose, on perd la magie. ». Il était triste, j’aurais voulu lui démontrer qu’il gagnait plus qu’il ne perdait (j’en suis persuadée), mais je savais aussi qu’il avait raison : ce qui était perdu l’était à jamais (et c’est l’une des raisons pour lesquelles je crois qu’il faut lire tôt, le plus tôt possible, les légendes, les mythes, les contes, Dumas, Verne, Scott, Féval, pour les lire dans l’affectif quand il est encore temps et pour qu’ils vous marquent à vie. Il sera toujours temps de relire Œdipe plus tard, mais se souvenir immédiatement de la devinette du Sphynx ou des ruses d’Ulysse ou de l'ouvrage de Pénélope est à la portée de tous les enfants).

Peut-être est-ce le rôle des "arts mineurs" ou des "écrivains mineurs": nous marquer dans notre jeunesse (jeunesse physique ou jeunesse dans la découverte d'un art: jeune dans le sens de "au début"), parce qu'ils sont jolis, ou amusants, ou plein de vitalité, ou qu'ils touchent l'affectif, bref, parce qu'ils sont plus faciles d'abord. Il est évident (il me semble) qu'un jour on les perdra, en "grandissant" (mûrissant, progressant), un jour on ne les lira plus ou on ne les écoutera plus ou ne les regardera plus que par tendresse, tendresse envers les œuvres et envers ce que nous fûmes.
(J'ai été bien surprise que tant de pages fussent consacrées à la BD dans La Dictature de la petite bourgeoisie. Etait-ce donc si important de se défendre de considérer la BD comme mineure? Comme la SF ou les romans policiers (est-ce que Les Eglogues ne relèvent pas du roman policier?), elles correspondent au besoin qu'on nous raconte des histoires (Cette scène du film Out of Africa, où Karen Blixen s'assoit sur le sol et commence à raconter des histoires). Nous avons besoin d'histoires, je crois. Mais il y a un moment où cela ne suffit plus, sauf aux gens qui ne lisent que pour se détendre, ou pour oublier, autrement dit aux gens qui ne prennent pas un livre pour recommencer à faire fonctionner leur cerveau entre leur journée de bureau et leurs obligations familiales, ce qui peut se comprendre.)

finalement d'Artagnan

Dumas, jusqu'à présent, n'était pas considéré comme un grand écrivain. [...] J'en parle d'autant plus à mon aise que je l'aime beaucoup, que je l'ai beaucoup lu, qu'il a même eu une grande influence sur ma vie puisque ce sont probablement de lointains souvenirs des Trois Mousquetaires qui m'ont incité à m'établir dans le Gers.
Renaud Camus, Outrepas p.596

Est-ce que cette remarque apparaît dans le journal qui décide de s'établir dans le Gers? En tout cas, voilà bien une remarque qui emporte ma totale adhésion : le choix de son lieu de vie sur un souvenir de lecture d'enfance. Et comme héros, d'Artagnan. Je suis comblée.

Il manque une réponse

Pensez-vous vraiment que les magistrats d'autrefois, qui, eux, pour le coup, étaient des bourgeois, de vrais bourgeois, barricadés dans leur certitude bourgeoises et sans doute dans leurs préjugés de classe autant que dans leur faux cols, pensez-vous que de tels magistrats faisaient nécessairement de meilleurs juges que ceux que vous accusez aujourd'hui d'être des petit-bourgeois?
Renaud Camus, La dictature de la petite bourgoisie, p.63

Marc du Saune pose sa question trois fois, mais il en change la formulation et permet à RC de s'échapper par une réponse sur la forme.

Alors, meilleurs ou pas meilleurs? Et qu'est-ce qu'être "meilleur juge" pour un juge? Appliquer plus exactement la loi? Etre plus attentif à toutes les parties?

BVP illustré par Proust

J’étais indigné, à dix-sept ans, lorsque ma grand-mère, « qui était une sainte » parlant de telle ou telle femme qu’elle jugeait « merveilleuse moralement », ajoutait : – Et pourtant elle est d’un milieu très modeste…
Renaud Camus, Buena Vista Park, p.86

Cette phrase me paraît parfaitement illustrée par Proust, dans un passage que je ne suis pas sûre qu’on pourrait écrire aujourd’hui: est-ce que rendre hommage à la noblesse de comportement et de caractère tout en dépeignant la bêtise serait admis ? Qui pourrait aujourd’hui prendre le risque de parler « des simples d’esprit » ?

Pour remonter à un temps plus ancien, la modestie et l'honnêteté qui donnaient souvent de la noblesse au visage de notre vieille servante ayant gagné les vêtement que, en femme réservée mais sans bassesse, qui sait «tenir son rang et sa place», elle avait revêtus pour le voyage afin d’être digne d’être vue avec nous sans avoir l’air de chercher à se faire voir, Françoise, dans le drap cerise mais passé de son manteau et les poils sans rudesse de collet de fourrure, faisait penser à quelqu’une de ces images d’Anne de Bretagne peintes dans des livres d’Heures par un vieux maître, et dans lesquelles tout est si bien en place, le sentiment de l’ensemble s’est si également répandu dans toutes les parties que la riche et désuète singularité du costume exprime la même gravité pieuse que les yeux, les lèvres et les mains.
On n’aurait pu parler de pensée à propos de Françoise. Elle ne savait rien, dans ce sens total où ne rien savoir équivaut à ne rien comprendre, sauf les rares vérités que le cœur est capable d’atteindre directement. Le monde des idées n’existaient pas pour elle. Mais devant la clarté de son regard, devant les lignes délicates de ce nez, de ces lèvres, devant tous ces témoignages, absents de tant d’êtres cultivés chez qui ils eussent signifié la distinction suprême, le noble détachement d’un esprit d’élite, on était troublé comme devant le regard intelligent et bon d’un chienà qui l’on sait pourtant que son étrangères toutes les conceptions des hommes, et on pouvait se demander s’il n’y a pas parmi ces autres humbles frères, les paysans, des êtres qui sont comme les hommes supérieurs du monde des simples d’esprit, ou plutôt qui, condamnés par une injuste destinée à vivre parmi les simples d’esprit, privés de lumière, mais pourtant, plus naturellement, plus essentiellement apparentés aux natures d’élite que ne le sont la plupart des gens instruits, sont comme les membres dispersés, égarés, privés de raison, de la famille sainte, des parents, restés en enfance, des plus hautes intelligences, et auxquels — comme il apparaît dans la lueur impossible à méconnaître de leurs yeux où pourtant elle ne s’applique à rien — il n’a manqué, pour avoir du talent, que du savoir.

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p.649, Pléiade 1954

Classe, morale et culture

X. est très cultivé, et pourtant il est d'un milieu très modeste.
Renaud Camus, La dictature de la petite bourgeoisie p.98

Cette phrase a subi un arrangement. L'originale se trouve dans Buena Vista Park : «J’étais indigné, à dix-sept ans, lorsque ma grand-mère, « qui était une sainte » parlant de telle ou telle femme qu’elle jugeait «merveilleuse moralement», ajoutait : – Et pourtant elle est d’un milieu très modeste…»

Je regrette l'arrangement, car il me semble que la phrase originale est plus proche d'une certaine vérité. Certaines personnes, indépendamment de leur entourage ou de leur milieu ou de leur niveau de culture possèdent une noblesse de comportement, une dignité, qu'en langage populaire on appelle "de la classe" (eh oui...). J'ai cherché un mot plus relevé, j'ai rejeté "noblesse" comme trop connoté, j'ai choisi "distinction": il existe une distinction innée chez certaines personnes, souvent inséparable d'ailleurs d'une conscience aiguë de leur milieu, humble ou plus aisé, milieu qu'elles ne rejettent pas et que vous ne leur feriez pas trahir (la distinction comme la conscience de ses origines?).

Et que la distinction soit justement ce que doit permettre la langue ("distinguer, distinguer encore") est l'un de ces recoupements qui m'émerveillent.


Gab m'a apporté la contradiction :

Message de Gab déposé le 11/07/2005 à 07h47 (UTC)

Il s'agit selon moi de deux idées bien distinctes, même si elles s'articulent de façon comparable.
Dans Buena Vista Park, Renaud Camus parle de qualité morale, et dans Dictature de la Petite Bourgeoisie, il parle de culture.

Distingons, distingons toujours davantage...


Ma réponse

Mes habitudes de lecture m'auraient fait croire à une transformation là où il y aurait bel et bien deux phrases distinctes? Je crois en effet qu'il y a eu glissement, et non construction d'une phrase symétrique. Il ne s'agit que d'une conviction, je ne peux pas le prouver (si désir de symétrie il y avait eu, l'auteur aurait-il pris la peine de nous le faire remarquer, en aurait-il tiré un nouveau développement? Impossible de le savoir).

Je me contentais de dire que "telle ou telle femme est merveilleuse moralement, pourtant elle est d’un milieu très modeste…" obtenait en moi une adhésion intuitive que n'obtient pas la phrase «X. est très cultivé, et pourtant il est d'un milieu très modeste.». Cette phrase-là me paraîtrait plus juste à la forme négative: «X. n'est pas cultivé, pourtant il vient d'un milieu aisé» ou «Malgré son milieu et son éducation, X n'est pas cultivé.» Ce qui va de soi dans cette phrase, c'est que X devrait être cultivé vu son milieu aisé, tandis que dans la phrase camusienne, X ne devrait pas être cultivé vu son milieu modeste. Or il ne me semble pas que les deux phrases soient des exactes oppositions. L'une ne se déduit pas logiquement de l'autre. Disons que si la phrase camusienne est juste, je n'ai jamais rencontré personnellement de cas: j'ai rencontré des gens modestes s'étant cultivés, et des gens aisés cultivés (et la culture a chez eux un poli, une douceur, quelque chose qui va de soi, qui fait que l'on sait que cet état-là de culture est inatteignable par pur apprentissage, il faut que le temps passe dessus. Au mieux pouvons-nous espérer y atteindre quand nous serons un vieux monsieur ou une vieille dame... (voir le passage concernant le lycée Henri IV dans la très belle lettre de Mark Alizart (Outrepas p.141) (Je ne fais la même analyse que lui du refus de ses camarades de comprendre le lien entre culture et origines: je crois que ses camarades ne pouvaient comprendre la douleur d'Alizart parce qu'ils étaient nés dans la culture, ils ne pouvaient imaginer ce qu'était un monde sans, et ils étaient sans doute trop jeunes pour prendre le recul nécessaire et essayer de comprendre par empathie. Je m'égare.)

La première phrase "telle ou telle femme est merveilleuse moralement, pourtant elle est d’un milieu très modeste…" en revanche me parle, elle illustre cette constatation que certaines personnes, quel que soit leur milieu d'origine, par une alchimie incompréhensible, possède un sens de la dignité, de la dichotomie cela-se-fait/cela-ne-se-fait-pas, qui rejaillit généralement sur leur port de tête, dans leurs gestes, dans une modestie mêlée d'assurance. Ces personnes (n'en avez-vous jamais rencontrées?) sont des sortes d'anti-nouveaux riches, elles ont un sens aigu de leur place, vous ne les feriez pas entrer dans un restaurant qu'elles jugent supérieur à leur condition ou porter un bijou ou un vêtement "trop beau pour elles": elles ont des idées très arrêtées sur ce qui est convenable et sur ce qui est déplacé. Je crois que c'est ce qui les caractériserait le mieux: elles ne sont jamais déplacées, elles ne font jamais d'actes déplacées, elles connaissent trop précisément leur place et s'en font une idée trop fière.

Cela ne s'accompagne pas de culture, ni forcément de beaucoup d'intelligence, mais cela s'accompagne d'un sens de l'honneur et de la dignité. Ces personnes sont naturellement distinguées.

(En écrivant ces mots, je me dis qu'il y a longtemps que je n'ai pas rencontré de telles personnes... peut-être quelques vieux arabes aperçus dans les cafés donnent encore ce sentiment de dignité immobile. Cela se perd, c'était sans doute du même ordre que les jeunes filles, elles aussi perdues. Mais qu'avons-nous perdu? Le sentiment de l'honneur, la fierté d'être ce que nous sommes, au moment où le soi-mêmisme (qui nous sommes) triomphe? Le triomphe du soi-mêmisme individuel aux dépens de la fierté d'appartenir à une classe, à une race, à un milieu géographique, historique, social? La désorigination (je commence à comprendre. Suffit de me laisser le temps...) Mais qu'est-ce qui s'est passé? Ce n'est pas si vieux, cette perte. Inutile de remonter à la IIIe République. Qu'est-ce qui s'est passé?
L'identité contre l'origine. Mais concevoir une identité, vouloir comprendre une identité sans remonter à l'origine, n'est-ce pas un non-sens? Pas étonnant que les gens aient l'air si perdus, et ne sachent plus comment s'étourdir: surtout ne pas penser.)

Rapidement

1/ La couverture n'est pas si laide. A mon avis, il s'agit davantage d'un problème de papier que de coloris: sur un papier mat, genre POL ou Minuit ou Actes Sud, les couleurs sombres auraient mieux rendu, auraient donné au livre un aspect plus grave.

2/ Il y a beaucoup de choses dans ce livre. Il est dense. Ce n'est plus du feuilletage, c'est du carrefour en étoile toutes les trois pages. Commenter fait peur, dès qu'il s'agit de classes et de marxisme, le potentiel de bêtises qu'on peut proférer est suffisamment important pour effrayer.

3/ On a beau connaître ses origines, savoir parfaitement qu'on n'échappe pas à la petite-bourgeoisie, il y a toujours ce petit pincement au cœur, ce désir de pouvoir proclamer: "Non, non, pas moi! Eux, peut-être, mais pas moi, je ne suis pas comme ça." Et se sentir ainsi prétentieux est désagréable.

4/ Pourquoi se préoccuper de la place croissante de la "petite bourgeoisie"? Car après tout, si on se sent totalement étranger au monde comme il va, pourquoi ne pas ressentir une totale indifférence et pourquoi se préoccuper de l'évolution de la société? Je propose, rapidement, trois réponses :
- parce que celui qui ne se reconnaît pas dans les valeurs de cette société petite bourgeoise est seul, très seul, il n'a personne avec qui parler de ce qu'il aime, il n'a plus de moyens pour progresser lui-même, pour apprendre encore et se cultiver davantage puisqu'il n'y a plus personne qui en sache plus que lui; parce que, s'il est un artiste, il n'y a personne pour s'intéresser à son travail; parce qu'il ne lui est plus possible de s'exprimer dès qu'il n'est pas dans la ligne (ici s'exerce véritablement la dictature), il choquera dans les dîners, il choquera sur la place publique, on le fera taire, à force de pédagogie, de mise à mort médiatique ou de silence.
- parce que celui qui estime que la culture est un grand bonheur, que l'art permet d'échapper à la condition humaine (même s'il est une marque spécifiquement humaine), au temps et donc dans une certaine mesure à la mort, regrettera, de façon toute désintéressée, qu'un si grand nombre en soit coupé et n'ait même pas conscience, même pas le regret, de ce qu'il manque. Celui-là regrettera pour l'humanité cet avilissement progressif et redoutera qu'il soit irréversible, ou réversible qu'à très long terme, au prix d'un très gros effort.
- parce que celui qui aime les œuvres (y compris les œuvres de la nature — les paysages) et la langue s'inquiéte pour elles. Il voudrait qu'elles soient aimées et il reste de moins en moins de gens pour les aimer : comment survivront-elles s'il n'y a plus personne pour les voir, les entendre, les lire, les goûter? Ces œuvres nous parlaient des siècles passés, de ce que c'est qu'être homme, de ce que c'est que vivre, elles étaient la voix des morts, et ce sont ces morts que l'on fait taire et que l'on oublie.


réponse de RC (au diable la modestie)

Message de Nero Wolfe déposé le 11/07/2005 à 06h07 (UTC)

Objet : Couchés, les morts !

Oui, Chère VS, j'aime beaucoup cette nouvelle définition que vous proposez : qu'est-ce que c'est que la ÷dictature de la petite bourgeoisie ? Les morts qu'on fait taire.

grand méconnu

Donc malgré ses aspects un peu snobs, Renaud Camus joue au baby-foot et au flipper. Un mythe tombe, «le monsieur il était hypersympa». (Je le savais, pourtant, qu'on jouait à la belote à Cerisy).

le prix du caoutchouc

— Ah Michelin c'est Michelin, monsieur!

Renaud Camus, Outrepas, p.439

Il faut un hectare d'hévéa (à peu près) pour fabriquer un pneu de camion. Les capotes étant fabriquées à partir d'hévéa et la production de capotes ayant fortement augmenté en vingt ans, on peut soutenir que le sida a eu une incidence défavorable sur le prix des pneus.

Complément à la dernière entrée d'Outrepas

Comment, demande en substance Finkielkraut, puis-je m'élever à la fois contre le triomphe de la convention dans le langage ("l'hermogénisme"), pour aller vite, et contre le triomphe de la bonne franquette, du je-suis-venu-comme-j'étais, moi-je-dis-ce que-je-pense et autres modalités coutumières de l'"être-soi-même"? Comment ces deux tendances que je crois relever peuvent-elles triompher ensemble, alors qu'elles paraissent totalement contradictoires ?
Renaud Camus, Outrepas, p.612

Réponse dans L'Etrangèreté, p.29 :

Le "naturel" est un thème évidemment très barthésien. Barthes a bien montré l'ambiguïté du mot. Il en va du "naturel" comme de l'"innocence", j'aime mieux dire de l'in-nocence avec un tiret, ce sont des concepts doubles, dont une acception relève d'un en deça et l'autre d'un au-delà ; ou si vous préférez d'un donnez et d'un acquis. Le don naturel, la bonne in-nocence, sont des objets de longue conquête et d'ascèses, des résultats, pas des dons du ciel, toujours déjà là. "Mon" cratylisme, si j'ose dire, n'est nullement hostile à la convention, au contraire : il la connaît mieux qu'elle même, il connaît son histoire, son passé, il sait qu'elle succède à des strates et à des strates de conventions antérieures, qu'elle n'est jamais qu'une correction, un ajustement, un pentimento. Le mauvais naturel selon Barthes, c'est la convention qui ne sait pas qu'elle est une convention. Mais il ne soupçonne pas à quel point elle est profondément conventionnelle, c'est-à-dire chargée d'histoire, d'ombre, de profondeur, de pulsions, de négociations du sujet parlant avec lui-même et avec le monde sensible. Le Cratyle que j'aime, et que j'invente, peut-être, est plus hermogénien qu'Hermogène. Des Hermogènes, il en a connu depuis la nuit des temps. Et c'est cette nuit et ce temps qu'il veut conserder dans la langue.
Paradoxe, dites-vous, d'un triomphe hermogénien de la convention accompagné d'un triomphe du naturel, de la bonne franquette...»

Ce que savent les lecteurs et ce que raconte le journal

L'un des intervenants du forum de la SLRC craignait que le site prenne trop d'importance dans les journaux camusiens.

Finalement le journal parle peu du site ("Je vois que notre rencontre ne vous a pas beaucoup marqué" (This is royal fun!)).

Je trouve très intéressant de pouvoir se faire une idée de la distance entre ce qui s'est passé sur le site (par exemple, puisque ce sont les "événements" que nous connaissons)) et ce qui est raconté dans le journal, la façon dont c'est raconté, évoqué, ou non raconté. Au total le journal me paraît peu "pittoresque" (dans le sens "riche en ragots et potins"), très tourné vers la réflexion et l'analyse intérieures.

Les paysages et les tableaux sont les moments où l'on sort de soi-même, ils sont même les moyens de sortir de soi-même:

Il faudrait écrire, pour prolonger l'Esthétique de la solitude, une Géographie de la solitude, où seraient recensés les lieux de la terre, ou seulement de l'Europe, où le voyageur peut penser, même en contemplant des horizons très lointains , qu'il s'est pour un instant désencombré du monde, c'est-à-dire de lui-même — de tout ce qui pèse en lui-même.
Renaud Camus, Outrepas, p.51

Si c'est soi-même qu'il s'agit de quitter...


Je précise "réflexion et analyse intérieures": il ne s'agit pas ici de l'analyse de ses propres sentiments et réactions et pensée (une réflexion sur la réflexion), comme ce fut par exemple le cas dans les pages décrivant les tourments générés par Falid Tali. Le mot "intérieures" est sans doute inapproprié, il faudrait plutôt utiliser "personnelles": le journal est moins descriptif qu'analytique en ce qui concerne le monde comme il va, à propos des tableaux, des paysages, de l'architecture, il devient aussi descriptif qu'analytique.

L'opinion de Flatters sur le style sans ponctuation

Ses réticences [de Flatters] portent surtout sur le style sans ponctuation, dont la nécessité ne lui apparaît pas, et dont il semble déplorer que je m'y montre si prolixe, beaucoup plus qu'en les autres. Il est vrai que ce style-là s'y prête, et n'a de raison d'être qu'en abondance. Mais Flatters trouve ennuyeuses les pages qu'il inspire, et même presque illisibles (bien que ces mots-là n'aient pas été prononcés).
Renaud Camus, Outrepas p.442

C'est un style qui m'est très naturel, je l'appelle syncopé, le fait qu'il ne soit pas ponctué, je ne l'avais pas vu spontanément. Est-ce que j'ai le cerveau qui bafouille? Il me semble être ainsi toujours à la recherche d'un mot plus exact qui toujours se dérobe...
Et puis l'accumulation permet de dissimuler des phrases ou des quasi-phrases si précieuses (au hasard : «cette impossibilité de nommer est celle-là même la même enfin pas la même sa version profane et pourtant pas si je me nomme c'est prononcer mon tout s'écroule se délite» L'Inauguration p.88)
A chaque fois je m'étonne qu'il soit si facile de compléter les phrases tandis que tant de mots manquent en même temps que tant d'autres sont redondants. Enfin, pas tout à fait redondants, ils se chevauchent et glissent
Ce sont vraiment des passages qui se lisent à partir d'un rythme. Quand le rythme intérieur est trouvé, plutôt lent, la lecture devient facile. Tant que la cadence n'est pas trouvé, c'est difficile, on bute sur les mots.

(Et en bas de la page 87, "outrepasser", invisible en octobre 2003.)

Sources indiquées dans Outrepas

Jean-Christophe Cambier pour Est-ce que tu me souviens? (Outrepas p.103)
Bernard Ollier pour Killalusimeno (Outrepas p.338)
Bruce Chatwin, In Patagonia, pour Travers ou Travers II (Outrepas p.443)

del Guidice

M'amuse beaucoup la citation en creux, sorte de bonus destiné au lecteur fidèle qui saura compléter facilement la citation manquante:

(manque ici une citation de del Guidice)
Renaud Camus, Outrepas p.179

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