Comment, demande en substance Finkielkraut, puis-je m'élever à la fois contre le triomphe de la convention dans le langage ("l'hermogénisme"), pour aller vite, et contre le triomphe de la bonne franquette, du je-suis-venu-comme-j'étais, moi-je-dis-ce que-je-pense et autres modalités coutumières de l'"être-soi-même"? Comment ces deux tendances que je crois relever peuvent-elles triompher ensemble, alors qu'elles paraissent totalement contradictoires ?
Renaud Camus, Outrepas, p.612

Réponse dans L'Etrangèreté, p.29 :

Le "naturel" est un thème évidemment très barthésien. Barthes a bien montré l'ambiguïté du mot. Il en va du "naturel" comme de l'"innocence", j'aime mieux dire de l'in-nocence avec un tiret, ce sont des concepts doubles, dont une acception relève d'un en deça et l'autre d'un au-delà ; ou si vous préférez d'un donnez et d'un acquis. Le don naturel, la bonne in-nocence, sont des objets de longue conquête et d'ascèses, des résultats, pas des dons du ciel, toujours déjà là. "Mon" cratylisme, si j'ose dire, n'est nullement hostile à la convention, au contraire : il la connaît mieux qu'elle même, il connaît son histoire, son passé, il sait qu'elle succède à des strates et à des strates de conventions antérieures, qu'elle n'est jamais qu'une correction, un ajustement, un pentimento. Le mauvais naturel selon Barthes, c'est la convention qui ne sait pas qu'elle est une convention. Mais il ne soupçonne pas à quel point elle est profondément conventionnelle, c'est-à-dire chargée d'histoire, d'ombre, de profondeur, de pulsions, de négociations du sujet parlant avec lui-même et avec le monde sensible. Le Cratyle que j'aime, et que j'invente, peut-être, est plus hermogénien qu'Hermogène. Des Hermogènes, il en a connu depuis la nuit des temps. Et c'est cette nuit et ce temps qu'il veut conserder dans la langue.
Paradoxe, dites-vous, d'un triomphe hermogénien de la convention accompagné d'un triomphe du naturel, de la bonne franquette...»