Véhesse

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lundi 11 juillet 2005

Classe, morale et culture

X. est très cultivé, et pourtant il est d'un milieu très modeste.
Renaud Camus, La dictature de la petite bourgeoisie p.98

Cette phrase a subi un arrangement. L'originale se trouve dans Buena Vista Park : «J’étais indigné, à dix-sept ans, lorsque ma grand-mère, « qui était une sainte » parlant de telle ou telle femme qu’elle jugeait «merveilleuse moralement», ajoutait : – Et pourtant elle est d’un milieu très modeste…»

Je regrette l'arrangement, car il me semble que la phrase originale est plus proche d'une certaine vérité. Certaines personnes, indépendamment de leur entourage ou de leur milieu ou de leur niveau de culture possèdent une noblesse de comportement, une dignité, qu'en langage populaire on appelle "de la classe" (eh oui...). J'ai cherché un mot plus relevé, j'ai rejeté "noblesse" comme trop connoté, j'ai choisi "distinction": il existe une distinction innée chez certaines personnes, souvent inséparable d'ailleurs d'une conscience aiguë de leur milieu, humble ou plus aisé, milieu qu'elles ne rejettent pas et que vous ne leur feriez pas trahir (la distinction comme la conscience de ses origines?).

Et que la distinction soit justement ce que doit permettre la langue ("distinguer, distinguer encore") est l'un de ces recoupements qui m'émerveillent.


Gab m'a apporté la contradiction :

Message de Gab déposé le 11/07/2005 à 07h47 (UTC)

Il s'agit selon moi de deux idées bien distinctes, même si elles s'articulent de façon comparable.
Dans Buena Vista Park, Renaud Camus parle de qualité morale, et dans Dictature de la Petite Bourgeoisie, il parle de culture.

Distingons, distingons toujours davantage...


Ma réponse

Mes habitudes de lecture m'auraient fait croire à une transformation là où il y aurait bel et bien deux phrases distinctes? Je crois en effet qu'il y a eu glissement, et non construction d'une phrase symétrique. Il ne s'agit que d'une conviction, je ne peux pas le prouver (si désir de symétrie il y avait eu, l'auteur aurait-il pris la peine de nous le faire remarquer, en aurait-il tiré un nouveau développement? Impossible de le savoir).

Je me contentais de dire que "telle ou telle femme est merveilleuse moralement, pourtant elle est d’un milieu très modeste…" obtenait en moi une adhésion intuitive que n'obtient pas la phrase «X. est très cultivé, et pourtant il est d'un milieu très modeste.». Cette phrase-là me paraîtrait plus juste à la forme négative: «X. n'est pas cultivé, pourtant il vient d'un milieu aisé» ou «Malgré son milieu et son éducation, X n'est pas cultivé.» Ce qui va de soi dans cette phrase, c'est que X devrait être cultivé vu son milieu aisé, tandis que dans la phrase camusienne, X ne devrait pas être cultivé vu son milieu modeste. Or il ne me semble pas que les deux phrases soient des exactes oppositions. L'une ne se déduit pas logiquement de l'autre. Disons que si la phrase camusienne est juste, je n'ai jamais rencontré personnellement de cas: j'ai rencontré des gens modestes s'étant cultivés, et des gens aisés cultivés (et la culture a chez eux un poli, une douceur, quelque chose qui va de soi, qui fait que l'on sait que cet état-là de culture est inatteignable par pur apprentissage, il faut que le temps passe dessus. Au mieux pouvons-nous espérer y atteindre quand nous serons un vieux monsieur ou une vieille dame... (voir le passage concernant le lycée Henri IV dans la très belle lettre de Mark Alizart (Outrepas p.141) (Je ne fais la même analyse que lui du refus de ses camarades de comprendre le lien entre culture et origines: je crois que ses camarades ne pouvaient comprendre la douleur d'Alizart parce qu'ils étaient nés dans la culture, ils ne pouvaient imaginer ce qu'était un monde sans, et ils étaient sans doute trop jeunes pour prendre le recul nécessaire et essayer de comprendre par empathie. Je m'égare.)

La première phrase "telle ou telle femme est merveilleuse moralement, pourtant elle est d’un milieu très modeste…" en revanche me parle, elle illustre cette constatation que certaines personnes, quel que soit leur milieu d'origine, par une alchimie incompréhensible, possède un sens de la dignité, de la dichotomie cela-se-fait/cela-ne-se-fait-pas, qui rejaillit généralement sur leur port de tête, dans leurs gestes, dans une modestie mêlée d'assurance. Ces personnes (n'en avez-vous jamais rencontrées?) sont des sortes d'anti-nouveaux riches, elles ont un sens aigu de leur place, vous ne les feriez pas entrer dans un restaurant qu'elles jugent supérieur à leur condition ou porter un bijou ou un vêtement "trop beau pour elles": elles ont des idées très arrêtées sur ce qui est convenable et sur ce qui est déplacé. Je crois que c'est ce qui les caractériserait le mieux: elles ne sont jamais déplacées, elles ne font jamais d'actes déplacées, elles connaissent trop précisément leur place et s'en font une idée trop fière.

Cela ne s'accompagne pas de culture, ni forcément de beaucoup d'intelligence, mais cela s'accompagne d'un sens de l'honneur et de la dignité. Ces personnes sont naturellement distinguées.

(En écrivant ces mots, je me dis qu'il y a longtemps que je n'ai pas rencontré de telles personnes... peut-être quelques vieux arabes aperçus dans les cafés donnent encore ce sentiment de dignité immobile. Cela se perd, c'était sans doute du même ordre que les jeunes filles, elles aussi perdues. Mais qu'avons-nous perdu? Le sentiment de l'honneur, la fierté d'être ce que nous sommes, au moment où le soi-mêmisme (qui nous sommes) triomphe? Le triomphe du soi-mêmisme individuel aux dépens de la fierté d'appartenir à une classe, à une race, à un milieu géographique, historique, social? La désorigination (je commence à comprendre. Suffit de me laisser le temps...) Mais qu'est-ce qui s'est passé? Ce n'est pas si vieux, cette perte. Inutile de remonter à la IIIe République. Qu'est-ce qui s'est passé?
L'identité contre l'origine. Mais concevoir une identité, vouloir comprendre une identité sans remonter à l'origine, n'est-ce pas un non-sens? Pas étonnant que les gens aient l'air si perdus, et ne sachent plus comment s'étourdir: surtout ne pas penser.)

Rapidement

1/ La couverture n'est pas si laide. A mon avis, il s'agit davantage d'un problème de papier que de coloris: sur un papier mat, genre POL ou Minuit ou Actes Sud, les couleurs sombres auraient mieux rendu, auraient donné au livre un aspect plus grave.

2/ Il y a beaucoup de choses dans ce livre. Il est dense. Ce n'est plus du feuilletage, c'est du carrefour en étoile toutes les trois pages. Commenter fait peur, dès qu'il s'agit de classes et de marxisme, le potentiel de bêtises qu'on peut proférer est suffisamment important pour effrayer.

3/ On a beau connaître ses origines, savoir parfaitement qu'on n'échappe pas à la petite-bourgeoisie, il y a toujours ce petit pincement au cœur, ce désir de pouvoir proclamer: "Non, non, pas moi! Eux, peut-être, mais pas moi, je ne suis pas comme ça." Et se sentir ainsi prétentieux est désagréable.

4/ Pourquoi se préoccuper de la place croissante de la "petite bourgeoisie"? Car après tout, si on se sent totalement étranger au monde comme il va, pourquoi ne pas ressentir une totale indifférence et pourquoi se préoccuper de l'évolution de la société? Je propose, rapidement, trois réponses :
- parce que celui qui ne se reconnaît pas dans les valeurs de cette société petite bourgeoise est seul, très seul, il n'a personne avec qui parler de ce qu'il aime, il n'a plus de moyens pour progresser lui-même, pour apprendre encore et se cultiver davantage puisqu'il n'y a plus personne qui en sache plus que lui; parce que, s'il est un artiste, il n'y a personne pour s'intéresser à son travail; parce qu'il ne lui est plus possible de s'exprimer dès qu'il n'est pas dans la ligne (ici s'exerce véritablement la dictature), il choquera dans les dîners, il choquera sur la place publique, on le fera taire, à force de pédagogie, de mise à mort médiatique ou de silence.
- parce que celui qui estime que la culture est un grand bonheur, que l'art permet d'échapper à la condition humaine (même s'il est une marque spécifiquement humaine), au temps et donc dans une certaine mesure à la mort, regrettera, de façon toute désintéressée, qu'un si grand nombre en soit coupé et n'ait même pas conscience, même pas le regret, de ce qu'il manque. Celui-là regrettera pour l'humanité cet avilissement progressif et redoutera qu'il soit irréversible, ou réversible qu'à très long terme, au prix d'un très gros effort.
- parce que celui qui aime les œuvres (y compris les œuvres de la nature — les paysages) et la langue s'inquiéte pour elles. Il voudrait qu'elles soient aimées et il reste de moins en moins de gens pour les aimer : comment survivront-elles s'il n'y a plus personne pour les voir, les entendre, les lire, les goûter? Ces œuvres nous parlaient des siècles passés, de ce que c'est qu'être homme, de ce que c'est que vivre, elles étaient la voix des morts, et ce sont ces morts que l'on fait taire et que l'on oublie.


réponse de RC (au diable la modestie)

Message de Nero Wolfe déposé le 11/07/2005 à 06h07 (UTC)

Objet : Couchés, les morts !

Oui, Chère VS, j'aime beaucoup cette nouvelle définition que vous proposez : qu'est-ce que c'est que la ÷dictature de la petite bourgeoisie ? Les morts qu'on fait taire.

grand méconnu

Donc malgré ses aspects un peu snobs, Renaud Camus joue au baby-foot et au flipper. Un mythe tombe, «le monsieur il était hypersympa». (Je le savais, pourtant, qu'on jouait à la belote à Cerisy).

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