1/ La couverture n'est pas si laide. A mon avis, il s'agit davantage d'un problème de papier que de coloris: sur un papier mat, genre POL ou Minuit ou Actes Sud, les couleurs sombres auraient mieux rendu, auraient donné au livre un aspect plus grave.

2/ Il y a beaucoup de choses dans ce livre. Il est dense. Ce n'est plus du feuilletage, c'est du carrefour en étoile toutes les trois pages. Commenter fait peur, dès qu'il s'agit de classes et de marxisme, le potentiel de bêtises qu'on peut proférer est suffisamment important pour effrayer.

3/ On a beau connaître ses origines, savoir parfaitement qu'on n'échappe pas à la petite-bourgeoisie, il y a toujours ce petit pincement au cœur, ce désir de pouvoir proclamer: "Non, non, pas moi! Eux, peut-être, mais pas moi, je ne suis pas comme ça." Et se sentir ainsi prétentieux est désagréable.

4/ Pourquoi se préoccuper de la place croissante de la "petite bourgeoisie"? Car après tout, si on se sent totalement étranger au monde comme il va, pourquoi ne pas ressentir une totale indifférence et pourquoi se préoccuper de l'évolution de la société? Je propose, rapidement, trois réponses :
- parce que celui qui ne se reconnaît pas dans les valeurs de cette société petite bourgeoise est seul, très seul, il n'a personne avec qui parler de ce qu'il aime, il n'a plus de moyens pour progresser lui-même, pour apprendre encore et se cultiver davantage puisqu'il n'y a plus personne qui en sache plus que lui; parce que, s'il est un artiste, il n'y a personne pour s'intéresser à son travail; parce qu'il ne lui est plus possible de s'exprimer dès qu'il n'est pas dans la ligne (ici s'exerce véritablement la dictature), il choquera dans les dîners, il choquera sur la place publique, on le fera taire, à force de pédagogie, de mise à mort médiatique ou de silence.
- parce que celui qui estime que la culture est un grand bonheur, que l'art permet d'échapper à la condition humaine (même s'il est une marque spécifiquement humaine), au temps et donc dans une certaine mesure à la mort, regrettera, de façon toute désintéressée, qu'un si grand nombre en soit coupé et n'ait même pas conscience, même pas le regret, de ce qu'il manque. Celui-là regrettera pour l'humanité cet avilissement progressif et redoutera qu'il soit irréversible, ou réversible qu'à très long terme, au prix d'un très gros effort.
- parce que celui qui aime les œuvres (y compris les œuvres de la nature — les paysages) et la langue s'inquiéte pour elles. Il voudrait qu'elles soient aimées et il reste de moins en moins de gens pour les aimer : comment survivront-elles s'il n'y a plus personne pour les voir, les entendre, les lire, les goûter? Ces œuvres nous parlaient des siècles passés, de ce que c'est qu'être homme, de ce que c'est que vivre, elles étaient la voix des morts, et ce sont ces morts que l'on fait taire et que l'on oublie.


réponse de RC (au diable la modestie)

Message de Nero Wolfe déposé le 11/07/2005 à 06h07 (UTC)

Objet : Couchés, les morts !

Oui, Chère VS, j'aime beaucoup cette nouvelle définition que vous proposez : qu'est-ce que c'est que la ÷dictature de la petite bourgeoisie ? Les morts qu'on fait taire.