J’étais indigné, à dix-sept ans, lorsque ma grand-mère, « qui était une sainte » parlant de telle ou telle femme qu’elle jugeait « merveilleuse moralement », ajoutait : – Et pourtant elle est d’un milieu très modeste…
Renaud Camus, Buena Vista Park, p.86

Cette phrase me paraît parfaitement illustrée par Proust, dans un passage que je ne suis pas sûre qu’on pourrait écrire aujourd’hui: est-ce que rendre hommage à la noblesse de comportement et de caractère tout en dépeignant la bêtise serait admis ? Qui pourrait aujourd’hui prendre le risque de parler « des simples d’esprit » ?

Pour remonter à un temps plus ancien, la modestie et l'honnêteté qui donnaient souvent de la noblesse au visage de notre vieille servante ayant gagné les vêtement que, en femme réservée mais sans bassesse, qui sait «tenir son rang et sa place», elle avait revêtus pour le voyage afin d’être digne d’être vue avec nous sans avoir l’air de chercher à se faire voir, Françoise, dans le drap cerise mais passé de son manteau et les poils sans rudesse de collet de fourrure, faisait penser à quelqu’une de ces images d’Anne de Bretagne peintes dans des livres d’Heures par un vieux maître, et dans lesquelles tout est si bien en place, le sentiment de l’ensemble s’est si également répandu dans toutes les parties que la riche et désuète singularité du costume exprime la même gravité pieuse que les yeux, les lèvres et les mains.
On n’aurait pu parler de pensée à propos de Françoise. Elle ne savait rien, dans ce sens total où ne rien savoir équivaut à ne rien comprendre, sauf les rares vérités que le cœur est capable d’atteindre directement. Le monde des idées n’existaient pas pour elle. Mais devant la clarté de son regard, devant les lignes délicates de ce nez, de ces lèvres, devant tous ces témoignages, absents de tant d’êtres cultivés chez qui ils eussent signifié la distinction suprême, le noble détachement d’un esprit d’élite, on était troublé comme devant le regard intelligent et bon d’un chienà qui l’on sait pourtant que son étrangères toutes les conceptions des hommes, et on pouvait se demander s’il n’y a pas parmi ces autres humbles frères, les paysans, des êtres qui sont comme les hommes supérieurs du monde des simples d’esprit, ou plutôt qui, condamnés par une injuste destinée à vivre parmi les simples d’esprit, privés de lumière, mais pourtant, plus naturellement, plus essentiellement apparentés aux natures d’élite que ne le sont la plupart des gens instruits, sont comme les membres dispersés, égarés, privés de raison, de la famille sainte, des parents, restés en enfance, des plus hautes intelligences, et auxquels — comme il apparaît dans la lueur impossible à méconnaître de leurs yeux où pourtant elle ne s’applique à rien — il n’a manqué, pour avoir du talent, que du savoir.

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p.649, Pléiade 1954