Erreur
J’observe une toile d’un peintre inconnu de moi et y déplore une imitation particulièrement servile et plate de la manière d’un maître que j’aime. Puis, à mieux lire le catalogue, je m’aperçois que la toile est de ce maître lui-même. Elle me parait être une de ses meilleures.
Renaud Camus, Buena Vista Park p.57

Quant à évaluer Picasso, le Picasso qui est là très largement représenté, il y faudrait, justement, il y faudra, du temps, beaucoup de temps.
Deux attitudes sont possibles. Ou bien l'on considère que l'on ne juge pas de telles œuvres, que ce sont elles qui nous jugent. Picasso dès lors ne peut pas faillir, il est de bout en bout génial, et si nous n'aimons pas ceci ou cela, c'est que nous n'en sommes pas encore capables : rendez-vous pris pour l'avenir. Ou bien, et malgré l'expérience qui nous a déjà montrés si changeants, nous nous risquons à des avis, des enthousiasmes, des préférences mais aussi des réserves, ou même des rejets. Voici par exemple Les Baigneuses (M.P. 61), petit tableau peint à Biarritz pendant l'été 1918. Viendra-t-il un jour où je verrai dans cette toile autre chose que ce que j'y vois aujourd'hui, la médiocre pochade, un peu naïve, d'un décorateur pour restaurant balnéaire ? Décorateur, Picasso ? et, surtout, « naïf » ? Cela ne peut pas être. Il n'empêche que c'est un bien méchant petit tableau. La signature seule le rend troublant.
Renaud Camus, Journal romain, 18 octobre 1985

Les experts, ou en l’occurrence ceux qui ont rédigé le catalogue de l’exposition, se montrent en général bien sévères à l’égard des tableaux dont l’attribution est douteuse, ou bien dont il est attesté, même, qu’ils ne sont pas des maîtres dont ils illustrent la manière. [...] Je me demande si les spécialistes ne se laissent pas abuser par leur trop grande science, au détriment du jugement purement esthétique, et du regard.
Renaud Camus, Outrepas p.490

Dans ces trois extraits, on note une prise d’assurance étalée sur vingt ans : l’extrait de BVP met en scène l’auteur qui se prend lui-même en flagrant délit de soumission à l’autorité de la signature de l’artiste, dans le second extrait, l’auteur évalue sur lui l’effet d’une signature en notant une certaine réticence, dans le dernier, il conseille aux autres d’accorder moins d’importance à la signature d’une toile et davantage à leur jugement.
Faire confiance à son propre jugement, ou s’appuyer sur celui des autres ? Je n’ai jamais rencontré ce dilemme aussi bien décrit que dans l’œuvre de RC. C’est un dilemme que l’on rencontre dès le lycée, lorsqu’on pense « c’est nul » devant ce qu’on nous assure être un chef d’œuvre, et qu’on ne fait que démontrer, bien sûr, son état culturel. Vient un jour où malgré tout on aimerait émettre un doute, mais on n’ose pas. Et pourtant, on sent bien qu’on n’a pas tout à fait tort, désormais. Il me semble qu’il y a un effet libératoire de l’écriture camusienne qui, parce qu’elle ose écrire ce qu’on n’osait dire, ou douter là où on n’osait douter, et juger là où on avait envie de juger, nous redonne confiance en nos propres impressions et nous permet de parler, pas trop vite, sans trop d’assurance puisque nous sommes bien conscients de l’écueil de « l’état culturel », mais en osant désormais prendre le risque d’un jugement moins convenu.


Renaud Camus a nuancé ces quelques lignes.

Oui, bien sûr... Je me demande toutefois s'il ne serait pas concevable de bathmologiser un brin votre interprétation du premier extrait : «l’extrait de BVP, écrivez-vous, met en scène l’auteur qui se prend lui-même en flagrant délit de soumission à l’autorité de la signature de l’artiste». Ne peut-on imaginer que l'oeuvre soit effectivement admirable dès lors qu'il est attesté qu'elle est bien de tel ou tel grand artiste ? Elle a beau être la même elle n'est pas la même selon qu'elle est signée de ce nom-ci ou de de ce nom-là. Pour prendre un exemple élémentaire, parce qu'il fait intervenir le temps, je veux dire la datation, et c'est une solution de facilité : soit la Madeleine du Gréco au musée des Beaux-Arts de Budapest. Vous la voyez ailleurs, vous croyez qu'elle n'est pas du Gréco, c'est un bien mauvais tableau moderne. Mais voilà qu'elle est vraiment du Gréco : quel chef-d'oeuvre !

Plus délicat, comparons, sur la même oeuvre, deux attributions contemporaines l'une de l'autre. Si l'oeuvre est d'un très grand artiste, n'est-il pas imaginable qu'elle n'ait pas le même sens, le même poids, la même portée, que si elle est d'un tâcheron ? Encore une fois, elle est la même, et pourtant elle n'est pas la même. Tout le reste du corpus, en lui prodigant une tout autre résonnance, lui donne une autre "réalité".


J'ai répondu, mais en me relisant aujourd'hui (23/10/2008), je me demande si je n'ai pas répondu totalement à côté:

Il semble me souvenir dans la même veine d'un Manet rose et d'une évocation des galeries de la rive droite... Je n'ai pas retrouvé le passage, je ne sais plus dans quel livre où dans quel article chercher.

Est-ce que la bathmologie projetée dans le futur est encore de la bathmologie? Peut-on vivre ses goûts autrement qu'au présent?

Le malheur a voulu, passe-t-on le porche, que cette longue et large nef, toute romaine et basilicale d'esprit, reçoive, un siècle après sa réalisation, un riche décor peint néo-gothique, qui n'en laisse pas un seul pousse à découvert, et qui est bien ce qui pouvait lui convenir le plus mal. Entre architecture et ornement les relations sont si mauvaise, même, que le divorce paraîtrait la seule solution. Pourquoi ne pas recouvrir, se dit-on, toutes ces horribles peintures de la fin XIXe siècle, au moyen d'un enduit monochrome, très clair, blanc ou beige, qui les protègerait jusqu'à ce qu'une autre époque éprouve à leur endroit quelque perverse nostalgie? Toutes les peintures du XVe siècle, après tout, nous semblent intéressantes et dignes d'être conservées, et cela même quand on sont très mauvaises. Il est assez probable que toutes les décorations du XIXe siècle, un jour, et surtout quand elles sont très homogènes, comme c'est le cas à L'Isle-Jourdain, paraîtront assez précieuses. Ménageons cet avenir-là, ces plaisirs et ces goûts discutables.
Renaud Camus, Outrepas p.16

Ce passage m'évoque irrésistiblement Swann amoureux, imaginant pour soulager sa peine et sa jalousie le moment où il ne sera plus amoureux: mais si on parvient à imaginer cela, est-ce que cela ne veut pas dire qu'on n'est déjà plus amoureux, ou moins amoureux? Est-ce que dans le cas de la basilique, cela signifierait qu'on peut déjà imaginer le moment où l'on supportera ces peintures, sans attendre que s'en chargent les générations suivantes?

Il reste cette impression bizarre que l'important, c'est d'avoir été le premier dans un genre, ou d'avoir réussi à durer matériellement (ne pas être abîmé, perdu, brûlé) suffisamment longtemps.