Marc du Saune est un très bon interviewer. Il est capable de s'apercevoir que des réponses se contredisent à trois ou dix pages d'intervalle, de retrouver la voie principale quand le dialogue s'est perdu dans des chemins de traverse et il oppose à RC des arguments auxquels je n'aurais même pas pensé (je regrette l'absence d'une courte notice biographique de Du Saune au dos du livre). C'est pourquoi sur ce sujet des magistrats je suis un peu déçue de constater qu'il a finalement ouvert sa question.

Comparez:

[...] Pensez-vous vraiment que les magistrats d'autrefois, qui, eux, pour le coup, étaient des bourgeois, de vrais bourgeois, barricadés dans leur certitude bourgeoises et sans doute dans leurs préjugés de classe autant que dans leur faux cols, pensez-vous que de tels magistrats faisaient nécessairement de meilleurs juges que ceux que vous accusez aujourd'hui d'être des petit-bourgeois?»

et

[...] Mais je reste à ma question: ces magistrats d'aujourd'hui, s'il se trouvait, comme vous le soutenez, qu'ils soient des petits-bourgeois en effet, en tout cas qu'ils ne soient pas des bourgeois comme jadis, est-ce que vous ne pensez pas que ce pourrait être un progrès, si grâce à cela ils sont moins éloignés de ceux qu'ils ont à juger, s'ils ont au moins, au moins en partie, un langage en commun avec eux?

Ce n'est pas la même question. La forme de la question a changé, permettant de ne pas répondre à la première question (ce que j'ai formulé maladroitement par "s'échapper par la forme": c'est le changement de forme de la question qui permet de ne pas répondre). Du Saune, en parlant de "langage commun", a permis une réponse irréprochable («Je veux être jugé par un principe, par une convention de délégation, par la loi, par la Justice, dont les hommes ou les femmes ne sont que le truchement.») qui ne répond pas à la question: en quoi la bourgeoisie garderait mieux ce principe que la petite bourgeoisie? Il me semble qu'au moins depuis le XVIIe siècle, dans toute l'Europe, c'est un classique du théâtre puis du roman de se moquer des magistrats, de leur travers et de leur façon d'être plus ou moins sensibles aux honneurs, à l'argent, aux flatteries. Les magistrats d'aujourd'hui sont peut-être plus "incorruptibles" que ceux des siècles passés. Quoique... En tout cas, je n'ai pas en mémoire des scandales répétés concernant des juges ou procureurs ou greffiers corrompus.
Ce que je reprocherais aux magistrats actuels, c'est de trop parler aux journalistes (travers petit-bourgeois? c'est tout à fait possible. Passer au journal de 20 heures, le rêve!) ou d'écrire des livres alors qu'ils sont encore en activité. La discrétion me paraît une qualité indispensable à un magistrat. (Les bourgeois plus discrets que les petits-bourgeois? Sans doute, oui). Cependant, le biais de cette analyse, c'est qu'on ne voit et ne connaît que ceux qui acceptent de parler: sont-ils représentatifs de tous ceux qui travaillent dans l'ombre, et qui sont l'immense majorité?