Mais s'il veut produire des magistrats, des avocats, des médecins, des ambassadeurs, des architectes, des ingénieurs des ponts et chaussées, des chefs d'entreprise et bien sûr des professeurs, des professeurs qui soient autre chose que des petits-bourgeois et des maîtres en petit-bourgeoisisme, il doit prodiguer de la lointeur, de la distance, de l'écart, de la non-coïncidence avec soi-même — en un mot de la culture et, pour être plus précis, de la culture générale. Pas nécessairement de l'art ou de la littérature, ou plutôt si, très nécessairement, mais pas seulement: de l'histoire, de la grammaire, de la géographie, de la philosophie, des mathématiques, des sciences, de la conscience des niveaux de langage; bref, de la culture générale: je ne trouve pas d'autre expression, et celle-là me convient très bien. Renaud Camus, La dictature de la petite bourgeoisie, p.72

Sur le fond, je suis entièrement d'accord avec cette profession de foi, en pratique, je suis plus nuancée: j'ai cotoyé tant d'étudiants dont la culture générale, imposée par les programmes, les professeurs, les concours, n'était qu'un catalogue: il y manquait la rumination, la mise en perspective, l'amour des éléments entassés au petit bonheur dans leurs cerveaux. Ils étaient incapable d'émettre un jugement personnel tout à la fois humble et qui prît un risque.
L'élément distinctif des gens cultivés que je connais, c'est leur connaissance précise des lieux et des dates pour tout évènement dont ils parlent, politique, artistique, scientifique, technique. Il y a toujours un contexte, un avant et un après, la connaissance de ce qui a amené à ce point-là et ce qui a suivi. La culture serait finalement reconnaître que nous vivons dans le temps, et accepter que nous ne sommes qu'un moment de ce temps.

L'extrait de La Dictature que j'ai cité plus haut m'évoque quelques pages du livre de Corinne Maier, Bonjour paresse, que j'ai feuilleté à sa sortie. Je peux témoigner, hélas, qu'elle n'exagère nullement. (Tous les cadres ne sont pas comme ça. On les reconnaît, comme dirait Garcia Marquez "à leur air de solitude". La culture, c'est ce qui isole (raté pour la "création de lien".))
Vous noterez au passage la définition implicite de l'intellectuel: celui qui n'est pas cultivé et reste à la surface des choses.

Que sait faire le cadre ? En fait, rien de précis ; il est un « généraliste », il maîtrise les problématiques d'ensemble, et encore seulement certaines, et puis de loin seulement. Il a étudié dans des écoles classiques : Institut d'études politiques, École centrale, diverses écoles commerciales, où il n'a pas appris grand-chose, sinon à apprendre à être sélectionné. Il lit les éditoriaux de deux ou trois individus qui répandent des idées reçues et des lieux communs, assaisonne son langage d'un vocabulaire anglo-saxon simpliste et fait grand cas et grand tapage de l'ensemble. Notre homme (ou femme) n'approfondit jamais, c'est inutile ; se noyer dans les faits, les chiffres, ne contribue pas à clarifier les choses, mais au contraire à les rendre encore plus complexes. Il est donc urgent de s'en abstenir. « Heureusement que nos firmes ne sont pas entre les mains des intellectuels : que deviendrait notre société de consommation ! » s'écrie l'un des personnages de René-Victor Pilhes dans L'Imprécateur.
Disons-le clairement, le cadre de base est complètement inculte, ce qui n'a rien pour nous surprendre tellement l'univers intellectuel dans lequel il évolue est indigent. Pour lui, la culture générale est un gadget, tout juste bon à servir à faire le malin dans les soirées. Car il faut reconnaître que si la BMW carrossée ou la gourmette en or, cela fait toujours un peu vulgaire, une citation bien amenée, c'est tout de même autre chose. L'entreprise, se rendant compte que la culture constitue parfois un faire-valoir intéressant dès lors qu'elle donne aux décisions des cadres supérieurs un petit supplément d'âme, une ampleur de champ inédite, propose dans ce domaine à ses éléments les plus brillants de dispendieuses formations. Celles-ci prennent la forme de stages assurés par des normaliens sollicités au nom de la bonne marche de l'économie. Ils se font un plaisir de gagner plus d'argent qu'à l'université en dévoyant les grands classiques de notre belle tradition et en réduisant en digests simplifiés une « culture gé » jadis réservée à une élite de gens désœuvrés qui lisaient des livres et écoutaient de la musique... - vous n'allez pas le croire - pour le plaisir ! Noooon, pas possible !
C'est que nos cadres de haut vol n'ont jamais eu le temps de lire Michel Foucault, d'écouter un opéra de Mozart, ou de voir un film de Fellini. Eh non ! jamais : ils sont débordés. Dé-bor-dés, vous dit-on. Mais par quoi ? Eh bien, mais par leur emploi du temps. Et leur emploi du temps, il est rempli de quoi ? De réunions. De réunions qui servent à quoi ? À organiser le travail, le leur et celui des autres. Est-ce vraiment plus utile que de lire La Comédie humaine, ouvrage où l'on apprend beaucoup sur ses semblables, sur la nature de leurs ambitions et sur les limites de celles-ci ? On peut se poser la question...
Et voilà pourquoi nous sommes managés par des homo economicus cretinus, forme la plus aboutie et la plus répandue de l'homme nouveau engendré par l'entreprise.
Corinne Maier, Bonjour paresse, p.72