Je crois que c'est la première fois depuis très longtemps, sinon depuis toujours, que la pensée qui n'est pas conforme à la norme officielle, à la norme, tout simplement, aux convictions dominantes et monopolisantes, monopolistiques, fait l'objet, non pas d'une opposition intellectuelle, dont on peut discuter indéfiniment, qui est la matière par excellence du débat, mais d'une condamnation morale, génératrice d'exclusion. Renaud Camus, La Dictature de la petite bourgeoisie, p.22


Au cours de mes études sur la France des Lumières, j'ai souvent été frappé par une indéniable parenté entre les dernières décennies de l'Ancien Régime et l'époque de Guillaume II. Bien sûr, il y avait une censure sous Louis XV et Louis XVI, il y avait la Bastille et même le bourreau pour les ennemis du roi et les athées, et une le jugements très durs furent rendus - mais, réparti sur la durée, cela ne fait pas tellement. Et toujours, et souvent presque sans obstacles, les philosophes des lumières réussirent à éditer et à diffuser leurs écrits, et chaque peine infligée à l'un des leurs n'avait pour effet que de renforcer et de répandre les lettres rebelles.
De manière presque analogue régnait encore officiellement, sous Guillaume II, une rigueur absolutiste et morale ; il y avait des procès occasionnels pour crime de lèse-majesté, blasphème ou atteinte aux bonnes mœurs. Mais, le véritable maître de l'opinion publique était le Simplizissimus. Par suite d'un veto impérial, Ludwig Fulda perdit le prix Schiller qui lui avait été remis pour son Talisman mais le théâtre, la grande presse et les journaux satiriques se permettaient des critiques de l'ordre établi cent fois plus mordantes que le docile Talisman. Et, sous Guillaume II, on pouvait aussi, sans entraves, se vouer naïvement à tout courant spirituel venu de l'étranger, ou se livrer à des expérimentations en matière littéraire, philosophique et artistique. Les toutes dernières années uniquement, la nécessité de la guerre obligea à la censure. J'ai moi-même travaillé pendant longtemps, à ma sortie de l'hôpital militaire, comme expert auprès de l'office d'inspection des livres de l'Ober-Ost, où l'ensemble de la littérature destinée à la population civile et militaire de cette grande circonscription administrative était examiné d'après les dispositions de la censure spéciale, où, par conséquent, on était un peu plus sévère que dans les commissions intérieures de censure. Avec quelle magnanimité ne procédait-on pas ! Comme il était rare, même là, qu'on prononçât une interdiction !
Non, à ces deux époques dont j'ai, par expérience personnelle, une vue d'ensemble, il y a eu une liberté littéraire si large que les très rares atteintes à la liberté d'expression font figure d'exception.
Il en résultait non seulement que les grands secteurs de la langue, écrite et orale, de forme journalistique, scientifique et littéraire s’épanouissaient librement, ainsi que les courants littéraires universels comme le naturalisme, le néoromantisme, l’impressionisme et l’expressionisme, mais que, dans tous les genres, pouvaient se développer des styles vraiment individuels.
LTI de Victor Klemperer, p.47